Le grand Batre
Chapitre VII
Thérèse est assise au chevet de son mari.
Elle tient la main inerte entre les siennes et ne quitte pas des yeux le visage bien-aimé où seul le regard dit la souffrance et le chagrin.
Auguste a fermé les paupières. Sans doute veut-il dormir, échapper à la douleur en se réfugiant dans le sommeil…
Mais pour Thérèse il n’y a pas de fuite possible devant la réalité. Son esprit passe en revue les différents malheurs qui viennent de tomber sur eux comme une grêle qui s’abat d’un ciel pur, et elle ne sait lequel de ces malheurs la déchire le plus. Est-ce la disparition de sa fille avec un torero ?… L’attaque brutale qui vient de foudroyer son mari ?… Ou bien la certitude qu’il y a encore autre chose ?… Autre chose qu’il essaie de lui faire comprendre, lui qui ne peut plus que gémir, comme en cet instant… Même dans le sommeil il continue de souffrir. Ne pas pouvoir parler avec lui ! Ne plus entendre le son de sa voix ! Ne plus pouvoir – signe du bonheur conjugal – lui faire de ces reproches qui vous jettent vite dans les bras l’un de l’autre.
Elle a tant de choses à lui dire !… Elle voudrait tellement comprendre ce qui l’a poussé à vouloir marier Faustine à ce garçon insignifiant et fragile… Le dernier parti auquel il aurait dû penser pour son gardianou !… A-t-il oublié la force qui les a poussés l’un vers l’autre le jour lointain où ils se sont rencontrés, dans le salon nîmois, sous l’œil sévère des ancêtres peints ?
« Je vous prépare une énorme surprise, mon amie ! »
Pauvre Auguste ! Elle est là, la surprise… Mais quel était l’enjeu de ses relations avec les Bourriech ? Il devait être formidable pour qu’il ait pu imaginer que sa fille accepterait d’épouser un jeune homme qu’elle n’aimait pas !…
Thérèse essaie de revoir les traits du torero qui lui a volé son enfant. Elle a un petit rire : Faustine n’est pas quelqu’un qu’on peut vous voler… Faustine a toujours décidé elle-même ce qu’elle devait faire…
José Luis Monteja… Elle a du mal à se souvenir de lui, elle l’a à peine regardé. Pourquoi lui aurait-elle accordé attention ? Elle n’aime pas la corrida, elle comprend qu’on l’aime, mais de là à regarder les toreros !… Eh bien elle aurait dû !… Si elle avait été moins indifférente… Indifférente ? Méprisante, osons le mot. Si elle l’avait regardé vraiment, elle aurait peut-être lu sur son visage ce qui pouvait attirer, séduire, ensorceler sa fille.
Un coup léger à la porte, et Jaume entre sans faire de bruit, portant une enveloppe sur le plateau du courrier.
Comme tous les habitants du château, le valet de chambre a le visage navré. Il jette un coup d’œil sur son maître immobile, et voit qu’il n’y a pas de mieux. Il regarde Thérèse et dit à voix basse :
— Une lettre, Madame la baronne… et ajoute, plein d’un espoir timide : Elle vient de Nîmes…
Thérèse a pris la lettre et la garde entre ses mains, n’osant l’ouvrir. Quand Jaume se retire, silencieusement, l’enveloppe est toujours intacte.
Une lettre qui vient de Nîmes… ça veut dire des nouvelles de Faustine !… Bonnes ? Mauvaises ? D’un geste brusque elle déchire l’enveloppe. Et découvre la photographie que le chanoine Menu a prise le jour de la Fête.
Autour de l’ancêtre, les Azérac lui sourient en sépia. L’image du bonheur perdu semble venir de très loin : d’une autre planète, d’un autre temps. C’était seulement quelques minutes avant l’arrivée du torero, avant l’accident de Virgile, c’était au temps où Auguste…
Thérèse se mord les lèvres et pleure sans bruit devant le sourire des siens. La petite Léo en loques, Guilhem si fier, Romain le bel officier, Aline qui tient la main d’Antonin et, aux pieds de Grand-Père, Virgile, le seul qui ne regarde pas l’objectif mais Faustine, comme s’il savait déjà ce qui se préparait.
Derrière les larmes qui tremblent comme un rideau entre ses cils, danse une guirlande de petites Faustine : un bébé dans ses dentelles, puis une fillette qui rampe dans l’herbe pour aller vers les chevaux. Quelle frayeur ! Quand ils ont découvert qu’elle avait échappé à sa nourrice, elle tendait déjà les bras à Courageuse, la jument farouche. Et, penchée sur elle, la jument avait soufflé tout doucement, comme elle le faisait sur son poulain. Faustine tenant gravement le voile de mariée d’Aline, Faustine marraine de Virgile, le portant dans ses bras vêtu de la robe qui fut la sienne et celle de tous les Azérac…, Faustine prenant le ruban, Faustine chérie qui sourit sur le cliché du chanoine, la tête posée contre la main du segne-grand…
Une bouffée de tendresse pour son beau-père gonfle la poitrine de Thérèse. Pauvre Papa qui a traversé la vie en cachant une si grande douleur derrière tant d’élégance ! Dire qu’elle a vécu plus de trente ans à Azérac sans se douter de la vérité. Léopoldine… rappelée à Dieu dans sa vingt-sixième année. Priez pour elle !
Affolée par la dépêche qui l’avait fait rentrer en catastrophe de Lamalou, à peine arrivée, son chapeau encore sur la tête, Thérèse avait gravi les escaliers comme une folle pour trouver Auguste gisant sur son lit, le regard fixe, hagard. Il répétait :
— Maman ! Maman ! Maman !
Il pleurait et elle crut qu’il avait perdu la tête.
— Non, avait dit Eugène, il se souvient.
De quoi se souvenait-il ?
C’est là qu’elle avait su.
C’était un triste secret que le père et le fils avaient décidé de ne jamais lui révéler. Mais aujourd’hui le silence n’était plus possible.
Léopoldine était bien morte dans sa vingt-sixième année, mais, avant de mourir elle était partie. Comme Faustine. Pour suivre un homme. Un homme qu’elle aimait plus que son mari.
Plus que son petit garçon qui sut tout de suite que sa maman l’avait abandonné.
On put éviter les médisances et les questions indiscrètes. Tout le monde fut abusé et vint aux obsèques dans le château en deuil, pour suivre un cercueil vide jusqu’au mausolée.
Eugène se souvient encore de la petite main gantée de noir qui serrait la sienne, derrière le corbillard.
— Nous n’avons jamais parlé d’elle, Auguste et moi. Peu de temps après, j’appris que la malheureuse et son amant s’étaient noyés à quelques milles d’Alger où ils comptaient commencer une nouvelle vie. Le bâtiment sur lequel ils avaient embarqué coula à pic en quelques minutes, perdu corps et biens !
— Pourquoi Auguste ne m’a-t-il jamais rien dit ?
— Mais parce qu’il pensait que sa rencontre avec toi avait effacé la malédiction ! s’était écrié le vieillard. Et ce fut vrai ! Je me crus pardonné !…
— Pardonné ?… Mais de quoi, Père ?
— De ma trahison. Quand j’ai connu Léopoldine, j’étais le premier manadier du delta. Mais ma femme n’aimait pas Azérac. Elle n’aimait pas les bêtes, la boue, l’odeur des chevaux. Sa vie était en ville, avec les bals, l’Opéra, les colifichets, les salons, les embarras…, et moi j’étais fou d’elle, prêt à tout pour lui plaire. C’est là que j’ai trahi Azérac, abandonné la terre sacrée où j’étais né. Et la terre s’est vengée en détachant de moi celle que je lui avais préférée. Pour plaire à Léopoldine je m’étais mis aux affaires… Je gagnais plus en une semaine qu’un baile-gardian ne peut espérer gagner en une vie ! Je faisais ça pour elle, mais, en même temps, je la délaissais ! Le malheur m’a ouvert les yeux. Je suis revenu à Azérac d’où je n’aurais jamais dû partir. Je suis redevenu manadier… et fier de l’être ! J’ai demandé pardon à la terre. J’ai cru qu’elle m’avait entendu.
Ils avaient parlé longtemps au chevet d’Auguste. Eugène regrettait cette avalanche d’argent qui était tombée sur l’enfant de sept ans, à la mort de sa mère. Léopoldine était très riche. Et Auguste avait hérité d’elle ce goût de l’argent qui lui fit rencontrer les Bourriech et perdre de vue la réalité des choses.
Prise par ses pensées, Thérèse n’a pas remarqué que son mari a ouvert les yeux et qu’il essaie douloureusement de parler. Il semble souffrir, et elle se penche vers lui, essayant de lire sur ses lèvres ce qu’il ne peut lui crier. Elle caresse son front, l’embrasse doucement et, doucement, l’encourage :
— Mon amour…
Alors il fait un effort terrible et un mot, un seul, jaillit de lui :
— Bourriech !
— Une nouvelle attaque… Malheureusement plus sérieuse que la première, madame, a dit le docteur Rache.
Il sait tout de leurs misères, le docteur Rache. C’est le triste privilège d’un médecin de famille. Il sait tout de la pauvre Léopoldine, il sait tout de Faustine. Enfin, pas plus que Thérèse et Eugène dont les recherches n’ont encore rien donné. Aucune trace de la jeune fille, ni du torero. Dieu sait où ils sont, et sous quel nom ils se cachent ?
Auguste reste toujours prostré.
Thérèse a demandé la vérité, et le docteur ne la lui a pas cachée. La situation est irréversible. Jamais Auguste ne retrouvera l’usage de la parole.
Il faut s’habituer à cette idée, continuer à vivre, demander à Aline de rouvrir son piano, s’intéresser aux exploits de Guilhem sur le pâturage, aux dessins obscurs de Léo, il faut renvoyer Antonin à l’étude du passé et suivre Virgile au faîte de la maison pour « compter les étoiles, Grand-Mère ». Il faut relever les ruches pour ne pas troubler les abeilles…
La vie continue.
Même celle d’Auguste qu’on a porté au soleil, sur la terrasse, et installé près de la table à thé.
Le soleil lui fait du bien. Comme à une plante. Le docteur va venir tout à l’heure ; il vient tous les jours. Il observe de « petits progrès »…
— Ma mère…
Aline est venue s’asseoir sans bruit auprès de Thérèse. Elle lui sourit. Elle est belle, la Sarrasine, et si douce !
— Vous êtes fatiguée, Maman, dit-elle. Allez vous reposer, je reste auprès de Papa avec Virgile. Soyez sans crainte. Allez, je vous en prie…
Si douce, la Sarrasine, que Thérèse a besoin de se confier et de lui dire ce qui est arrivé ce matin. Une lettre. Une lettre de Faustine !
Maman chérie, pardon ! Je vous aime. Nous embarquons pour l’Amérique. Je suis heureuse pour toujours.
Faustine.
— Mon Dieu ! dit Aline.
Elle ne peut quitter des yeux ces mots qui disent adieu sur la feuille qu’elle garde dans ses mains. Faut-il que Faustine soit amoureuse pour être aussi cruelle !
Un bruit de voiture. Le docteur est en avance. Tant mieux, pense Thérèse qui se lève pour aller au-devant de lui.
— C’est pas monsieur le docteur, dit Virgile sans tourner la tête.
Il a raison. Stéphanette apparaît au coin de la maison et court, précédant de peu toute la famille Bourriech.
— Ils demandent à voir Monsieur ! dit-elle à mi-voix.
Thérèse échange un regard avec Aline avant de se diriger vers la maison et le moment de vérité.
Aline, désemparée, s’aperçoit qu’elle a toujours la lettre de Faustine dans sa main, et la glisse sous une assiette de biscuits. Puis elle suit sa belle-mère pour aller saluer les visiteurs.
Ils ont compris en voyant Auguste allongé, sans mouvements, sur une chaise longue, que quelque chose de grave lui était arrivé. Cet homme qu’ils ont chargé de faire une enquête discrète, à Nîmes, ne se serait donc pas trompé ? Ce qu’il a prétendu est si énorme ! Il faut en avoir le cœur net !
Virgile a pris Charles par la main et l’entraîne vers Auguste.
— Bon-Papa, il a mal à la tête ! Il faut l’embrasser !
« C’est bien que Charles se soit éloigné, pensent les Bourriech, nous allons pouvoir aborder carrément le sujet. »
— Parce que, dit Armand Bourriech, je ne vous cacherai pas, madame, que nous étions sérieusement inquiets. Ce silence de votre mari, malgré mes nombreux appels téléphoniques… Pouvons-nous parler ?
— Bien sûr, dit Thérèse en leur faisant signe de la suivre dans la maison.
— C’est au sujet de Faustine…
Thérèse s’est retournée et les a regardés en silence. M. Bourriech a repris :
— … Il court sur elle des bruits désobligeants. Elle se serait enfuie avec un… toréador ! Je précise que Charles n’est au courant de rien !
— Nous lui avons dit qu’elle était en voyage, dit Mme Bourriech. Il est si délicat, si sensible !
— Suivez-moi, je vous prie, dit Thérèse qui a hâte de les voir partir.
— Je suis Charles Bourriech, monsieur…
Auguste ouvre péniblement les yeux. Il regarde le jeune homme. Il voudrait parler, mais il ne le peut pas. Et Charles, impressionné par les larmes de cet homme qui était si beau, si vivant, si gai, si triomphant, la dernière fois qu’il l’avait vu, Charles reste pétrifié devant lui.
— Tu veux du biscuit ?
Virgile lui tend l’assiette de biscuits.
Un petit coup de vent fait s’envoler un papier plié posé sous l’assiette, et Charles veut le rattraper, le manque, le suit, le bloque, et va le reposer sur la table, heureux d’avoir rendu service… quand il voit la signature :
Alors il déplie le papier.
Et il lit.
Thérèse est soulagée.
Elle a bien fait de tout leur dire. D’ailleurs ils savaient déjà tout. Ils n’avaient besoin que d’une confirmation. Voilà qui est fait.
Maintenant elle voudrait qu’ils s’en aillent. Elle a besoin de rester seule avec Aline dont la présence l’a aidée à parler, d’aller rejoindre Auguste, de se retrouver avec les siens.
Malgré son invitation, les Bourriech ne se sont pas assis. Ils restent silencieux et la regardent.
— Vous savez tout maintenant de cette affreuse histoire, dit Thérèse.
Et il lui semble que c’est une façon courtoise de congédier.
Mais ils ne bougent pas. Ils se taisent toujours. Mme Bourriech jette un coup d’œil sur le plafond peint, comme si elle allait en demander le prix. M. Bourriech se racle la gorge.
— Étiez-vous au courant, madame, des affaires que nous menions avec votre mari ?
— Non, dit Thérèse. Enfin, oui… mais très vaguement…
— De très grosses affaires. Le mariage de nos enfants faisait partie intégrante de nos accords. Votre mari s’était engagé… Bref, cette dérobade peut avoir les conséquences les plus lourdes pour votre famille, madame. Il faut que vous le sachiez.
Thérèse, très droite, soutient son regard et demande :
— Quelles conséquences ?
Les Bourriech ont souri ensemble, de nouveau elle a regardé le plafond peint, mais, cette fois, comme s’il était à elle, et son mari a dit :
— Eh bien…
C’est à ce moment-là que le coup de feu a claqué.
Sur les dalles de l’entrée Charles gît dans une mare de sang.
Le fusil qu’il a pris au râtelier est tombé près de lui en travers de la lettre, déjà rouge, de Faustine.
Couchée sur lui, penchée sur son visage éclaté, sa mère hurle.
Que de monde, soudain, dans l’entrée d’Azérac ! Des domestiques affolés, des servantes qui se signent, le docteur qui venait, espérant se réjouir d’un petit mieux d’Auguste, et qui doit constater la mort de Charles, les enfants qu’on a oublié d’écarter, le segne-grand, livide, qui s’appuie au mur pour ne pas tomber.
Et soudain, formidable, s’élève la voix d’Armand Bourriech qui tend le poing vers les Azérac et les maudit :
— Assassins ! Vous l’avez tué ! Vous paierez ! Tous !
Le coup de feu avait fait tressaillir Auguste.
Du fond de sa prison immobile il avait tout de suite su la vérité.
Le cri de la mère, l’agitation qui suivit et l’abandon dans lequel on le laissa avant de s’aviser qu’il était seul sur la terrasse ne firent que lui confirmer que Charles avait mis fin à ses jours.
Il se sentit meurtrier, et appela la mort avec tout ce qui lui restait de force.
Thérèse l’avait fait monter dans leur chambre pendant que le docteur Rache réglait les désolants problèmes de médecine légale nécessaires au transport du corps de Charles.
Plus tard, quand elle vint s’asseoir au chevet d’Auguste, elle comprit qu’elle ne rencontrerait plus jamais le regard de son mari.
Elle passa la nuit penchée sur lui, mêlant les prières aux questions sans réponses, refusant qu’on la remplace, frissonnant de fièvre, de honte et de chagrin, revoyant sans cesse le corps de Charles et la tache de sang.
Quand Jaume la trouva, au petit matin, elle semblait n’avoir pas bougé depuis des heures.
Elle refusa la tasse de thé qu’il lui tendait, et le pria d’appeler Annette.
Annette était la femme du baile. C’était elle qui portait le clavier 14, et avait en charge toute la domesticité d’Azérac et la marche de la maison.
Annette entra. Chère Annette, elle avait les yeux rouges. Sans dire un mot, elle vint prendre la place de sa maîtresse auprès du lit.
Thérèse sortit de la chambre et se dirigea vers le bureau de son mari. Elle avait besoin de savoir quelles étaient les « conséquences » dont avait parlé Armand Bourriech, avant que le coup de feu ne vienne bouleverser leurs vies.
Elle vit d’abord un grand désordre sur la table, des papiers jetés les uns sur les autres, des plans… Tous ces documents venaient du Maroc. Elle lut qu’il était question d’un chemin de fer, d’une plantation d’orangers… Une réclame, sans doute, Auguste était si souvent sollicité. Mais rien où il soit question des Bourriech. Thérèse glissa tout ce qui avait trait au Maroc dans un tiroir et poursuivit ses recherches.
En vain. Soudain elle s’arrêta… que manquait-il dans le décor familier ?… Elle leva les yeux et découvrit une tache claire sur la tapisserie, là où on avait accroché le portrait de Faustine le jour de ses seize ans. Un joli pastel signé Laverton.
Qu’était devenu le portrait ?
Auguste l’avait-il fait enlever, dans un accès de colère contre sa fille ?
Thérèse revit le pastel dans sa mémoire, et le sourire de Faustine voleta joyeusement à travers la pièce, comme celui du chat de Chester à travers le Pays des Merveilles, que Miss Vertue ne se lassait pas de raconter aux enfants.
Quelque chose brillait sur le tapis, au pied du mur qui portait la tache claire. Un éclat de verre brisé. Elle le ramassa en pensant machinalement que c’était du verre blanc, un porte-bonheur…, haussa les épaules et retourna auprès de son mari.
Il mourut trois jours après.
Son cercueil descendit dans la crypte du mausolée et rejoignit le cercueil vide de sa mère.
Ils étaient tous là, autour de lui, à l’exception de Romain que la nouvelle atteindrait plus tard, dans le désert… et de Faustine, bien sûr. Faustine heureuse pour toujours…
Derrière son lourd voile de crêpe, Thérèse regardait les siens. Hébétée.
Auguste était mort.
« Moi aussi, mademoiselle, j’ai perdu ma mère. Mon cœur est tout près du vôtre ! »
Etre parti si vite ! Sans prendre congé… Elle avait tant de choses à lui dire. Tant de baisers, tant de caresses à lui donner encore… et c’était fini.
Veuve. Quel mot noir !
Elle n’eut pas la force d’assister au repas de funérailles, et accepta le sédatif prescrit par le docteur Rache.
Elle se réveilla le lendemain après un sommeil lourd, un goût de métal dans la bouche, et retrouva sa douleur intacte.
Elle alla s’asseoir au bureau de son mari et écrivit à Romain. Elle savait que beaucoup de temps s’écoulerait avant que la lettre ne lui parvienne, qu’il demande une permission, qu’on la lui accorde et qu’il puisse les rejoindre pour l’ouverture du testament.
« D’ici là, pensa-t-elle, Faustine sera peut-être revenue… »
Mais des troubles éclatèrent dans le Sud algérien, l’année s’acheva, le froid tomba, et le gel recouvrit la Camargue sans que Thérèse puisse serrer son fils dans ses bras, et sans qu’elle sache ce qu’était devenu son gardianou de fille et si, seulement, elle était encore vivante.
Premier janvier 1914.
Eugène regarde Virgile, debout contre son fauteuil. Virgile qui lui tient la main, comme pour le protéger d’une menace.
L’enfant en deuil rappelle au segne-grand un autre enfant vêtu de noir qui lui tenait la main, il y a près d’un demi-siècle… Mon Dieu !…
Ce jour-là, on ouvrait le testament de Léopoldine, et Auguste allait hériter de tout ce que laissait sa mère. Et, maintenant, c’est le testament d’Auguste que maître Crèveloup va leur lire. Quelle incohérence dans les voies de la divine Providence !
Le notaire n’en finit pas de disposer devant lui des cartons et des enveloppes. Il occupe, derrière le bureau, la place qui était celle du défunt, il y a si peu de temps encore.
L’ouverture du testament a lieu au château. C’est une tradition, chez les Azérac. Autre tradition – toujours respectée – la présence des enfants de plus de sept ans. Depuis que Flamenca adouba ses bessons et les fit chevaliers, on a toujours considéré qu’à sept ans un Azérac était un homme.
— Même les filles ! a dit Virgile en regardant sa sœur, tandis que Miss Vertue passait en revue les tenues funèbres avant de conduire les enfants dans le bureau.
Depuis trois générations, les Crèveloup veillent sur les intérêts des Azérac et, de même que les Rache veillent sur leur santé, ils n’ignorent aucun des secrets de la famille.
« Ils en savent sur nous plus que notre confesseur », pense Thérèse qui n’arrive pas à se souvenir de la date de sa dernière confession. Qu’aurait-elle pu avouer au Seigneur avant tous ces drames ? Et maintenant ?… Quelle faute est la sienne ? Est-ce un péché d’avoir cru au bonheur ?
Elle regarde la tache claire sur le mur. Qu’est devenu le tableau ? Jaume, interrogé, a dit ne rien savoir. C’est étrange, mais elle est sûre que le portrait de Faustine est quelque part, caché dans la maison.
Faustine… La tache claire semble présider la réunion. Faustine…
Ah, si seulement Romain était là !… Dire qu’elle n’a pas revu son fils depuis tous ces drames. Il y a ses lettres, heureusement. Merveilleuses ses lettres !… Surtout celle où il a demandé qu’on parle aux enfants. Aline a tout de suite été d’accord. Après la disparition de Faustine, le suicide de Charles et la mort de leur grand-père, il devenait difficile – voire indécent – de se comporter comme si rien ne s’était passé.
— Pauvres petits !
Léo et Virgile s’étaient mis à pleurer. Guilhem, lui, n’avait pas eu une larme. Il avait simplement dit, d’une voix étranglée :
— Faustine reviendra !
Virgile avait secoué la tête :
— Oui… mais tout le monde sera mort, sauf…
Guilhem s’était jeté sur lui. Il avait fallu les séparer. Puis il était parti, avait sellé Capitaine, et on ne l’avait revu qu’à la nuit tombée.
Et, chaque fois qu’il revient du collège, il disparaît sur le pâturage…
Virgile ne lâche pas la main de son arrière-grand-père. Léo s’est assise sur le canapé entre sa mère et son père.
Guilhem s’est mis à l’écart, sur une chaise, les bras croisés, le regard sévère.
— Eh bien, nous y sommes, mon petit Crèveloup ! dit Eugène au notaire à cheveux blancs. Lis-nous le testament de mon pauvre Auguste. Il me semble que tu as eu tout le temps de te préparer, nous avons assez traîné, alors finissons-en avec ces tristes choses, s’il te plaît.
Crèveloup hoche la tête. Lui si bavard d’habitude semble avoir du mal à trouver ses mots.
— Va donc ! s’impatiente Eugène.
Et le notaire se lance.
— Le testament de M. d’Azérac est conforme à ce que nous savions tous de la volonté du défunt. C’est dire qu’il est équitable avec chacun des siens, et respecte la tradition familiale de votre maison. Malheureusement…
— Malheureusement ?… Que veux-tu dire, Crèveloup ?
— Malheureusement, il n’y a pas que le testament… Je dois aujourd’hui vous faire part d’éléments nouveaux qui m’ont été communiqués récemment, et surtout vous entretenir des projets marocains de…
— Des projets marocains ?… Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu étais au courant, Thérèse ?
— Non, mon père. J’ai seulement trouvé des papiers sur le bureau d’Auguste, avec des plans, mais…
— Des plans ? Des plans de quoi ?
— Feu M. d’Azérac, explique Crèveloup, avait contracté des emprunts très considérables en vue de l’acquisition de centaines d’hectares dans la partie du royaume marocain que contrôle aujourd’hui la France. Autour de Safi, précisément. Il s’agissait de planter des milliers d’orangers…
— Des orangers !…
— … et, également, de construire un chemin de fer pour apporter à la mer les phosphates de Youssoufia…
— Un chemin de fer !… Des phosphates !… Mais il était fou ! explose Eugène.
— … construction qui nécessita de nouveaux emprunts, et…
Le vieux baron l’interrompt.
— Auprès de qui, tous ces emprunts ?
— Auprès de la banque Bourriech, répond le notaire.
« Nous y voilà ! pense Eugène. C’était ça son inquiétude. Il a dû s’engager au-delà du possible. »
— Un accord entre les parties, poursuit Crèveloup, prévoyait qu’un mariage entre Mlle Faustine d’Azérac et M. Charles Bourriech atténuerait la portée des prises de garanties. Mais les circonstances, comme nous le savons, en ont décidé autrement… En sorte que la famille Bourriech vient de me faire savoir qu’elle entend exercer, dans toute leur rigueur, les droits qu’elle détient sur…
— Attends, attends, Crèveloup !… Mon fils était à la tête d’une fortune considérable, que je sache. Il a joué, il a perdu… Tout est simple ! Rien ne rendra la vie à ce pauvre Charles Bourriech, mais, ces emprunts, nous allons les rembourser. L’honneur avant tout, même avec de vilaines gens !
Crèveloup baisse la tête : le pire reste à dire.
— Le train de vie de ces dernières années et un placement malheureux dans les mines du Santaragua font que la fortune de M. Auguste est loin, maintenant, d’être ce qu’elle était, d’où la nécessité où il se trouva d’avoir recours à ces emprunts.
Il se tait de nouveau. Personne ne bouge autour du bureau.
— Lâche-nous le principal, dit doucement Eugène. Toutes les personnes qui sont là ont le droit de savoir ce qui les attend.
— Vous devez vous souvenir, monsieur le baron, d’avoir donné la signature à votre fils, il y a maintenant…
— Près de vingt ans. Et alors ?…
— Eh bien, cette disposition légale lui a permis de gager les biens…
— Quels biens ?
— Les vôtres, monsieur le baron.
Eugène n’a pas bronché. Il est resté très droit. Très digne. Il a dit :
— Lis.
Et Crèveloup a lu :
— L’hôtel particulier de la famille, 16, rue Dorée à Nîmes ;
Sur la commune des Saintes-Maries-de-la-Mer, le bois du Petit-Sauvage, en bordure du Rhône ;
Les vignes de la Costière, sises près de Nîmes, assorties du mas d’exploitation ;
Le pâturage et les étangs de Brasinvers ;
Le mas des Roseaux, près de l’étang du Vaccarès, avec ses pâturages et sa manade…
— Pas les bêtes ! Non ! a hurlé Guilhem en se jetant contre l’aïeul.
— Non, pas les bêtes, a répété le vieillard en serrant le garçon contre lui.
— … les bêtes, chevaux et taureaux, font partie de la garantie, a dit le notaire. De même que…
Ça, il n’osait pas dire.
— Allez au bout, maître Crèveloup, a demandé Thérèse, très pâle soudain.
— … ce qu’escomptait votre mari le jour où Azérac lui reviendrait.
Tout !… Tout ce qui faisait la baronnie depuis des siècles. Tout ce que les ancêtres avaient construit et défendu contre les assauts de l’adversité. Tout ce patrimoine allait se changer en orangers et en voies ferrées !…
— Mais j’y pense ! dit Eugène en se frappant le front. Les terrains du Maroc, avec les orangers, les chemins de fer… ça vaut cher, ça ! Ça couvrira une partie de la dette !
— Les orangers n’ont jamais existé. Ni le chemin de fer. M. Auguste a acheté du vent…
— Les Bourriech le savaient ?
— Depuis le début.
Silence.
Aline se penche vers son mari et dit quelques mots à son oreille. Antonin embrasse sa main et sourit.
— Aline nous propose de vendre sa propriété de Saint-Hippolyte-du-Fort.
— Nous n’y allons jamais, explique-t-elle. Entre les vignes et les oliviers, on devrait en tirer un bon prix ! La maison est belle.
Très belle. Tous se souviennent de la grande demeure, au pied des Cévennes. La longue terrasse avec sa treille et ses mûriers de Chine… La maison où la Sarrasine a vu le jour… À l’idée de s’en séparer, chacun a le cœur serré.
— Je crois qu’il serait raisonnable d’accepter la proposition de Mme Antonin, dit Crèveloup. Si nous voulons garder Azérac… pardon… : si vous désirez garder Azérac et la manade, il faudra faire des sacrifices. Vendre les vignes, l’hôtel de la rue Dorée, le Mas des Roseaux, les Hautes-Herbes également… en espérant que tout cela couvrira la créance !…
— Tu vendras aussi Château-Candi, dit Eugène l’air indifférent.
Thérèse se mord les lèvres et regarde son beau-père.
— On gardera les bêtes ? demande Guilhem, la voix dure.
— S’il le faut nous irons tous vivre dans la cabane des pastor-nourriguiers, entre la mer et le Vaccarès, mais nous garderons les bêtes. Promis !
Il essaie de plaisanter pour ne pas céder à l’émotion.
— Nous étions trop riches ! Trop loin de la terre ! Je le dis et redis depuis longtemps ! Eh bien, c’est arrangé !…
— Il neige, dit Léo qui regarde vers la fenêtre. C’est beau !…
Dehors la nuit est tombée, battue par des rafales blanches et glacées.
Tous se tournent vers les vitres.
On sent le froid qui se glisse dans le château. Il va falloir veiller sur les bêtes. Les aider à franchir l’hiver, à vivre.
Thérèse se penche vers le notaire et lui demande doucement :
— Alors, c’est la ruine, maître ?
— C’est la ruine, madame, répond-il sur le même ton.
La neige redouble, enveloppant Azérac d’un silence ouaté, inhabituel.
— L’année commence mal…, dit le notaire.
Et Virgile lui sourit, adorable :
— Bien sûr ! C’est l’année du malheur.
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