Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 7 sur 33

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Le grand Batre

Chapitre VI

 

Les gradins de pierre ont disparu sous les rangs serrés de la foule assise au coude à coude.

Nîmes de l’aficion respire du même souffle ardent depuis les places nobles jusqu’au faîte des arènes où commence le bleu du ciel. Et la voix formidable du peuple n’a rien perdu de sa force depuis le temps où Antonin le Pieux couvrait de sa pourpre le cirque de la Colonia Augusta.

Parfois des fusées de notes brutales jaillissent de bandas noyées dans le public. Le public qui ne quitte pas des yeux le sable encore vierge et qui attend. Le public que ces accords sans suite font frémir comme ceux d’un orchestre font frémir les mélomanes avant l’ouverture d’un opéra.

Ici c’est l’Opéra de la Mort.

La mort promise de la bête. La mort possible de l’homme.

Qui peut expliquer la corrida ?

On ne vient pas à elle par les voies du raisonnement, mais par des chemins mystérieux, plus vieux que la mémoire. Des chemins joyeux comme la couleur du sang. Joyeux comme le marchand d’éventails en papier plissé : « Qui n’a pas son petit vent du Nord ? »

Joyeux comme les pauvres de la Placette 11, comme les riches de l’Enclos Reï.

Joyeux comme les vieux qui ont connu Frascuello, comme les jeunes qui sont venus pour découvrir El Monteja, a las cinco de la tarde en ce jour éclatant d’octobre 1913.

Et comme les belles qui sont toutes là, fidèles à l’engagement pris à Azérac. Les belles qui entourent Bianca de Cazouls. Les belles qui s’agitent sous les grands chapeaux chargés de fleurs et d’oiseaux, relevant leur voilette, serrant des jumelles incrustées de nacre dans leurs petites mains gantées. Et qui attendent, le cœur battant, la sonnerie qui annoncera l’entrée des alguazils venant chercher la clef du toril.

Un grand silence se fait, soudain…

Les trompettes sonnent…

Alors un cri monte de toutes les poitrines.

La fête est commencée !…

 

Il s’est signé avant de quitter l’ombre pour la lumière.

Pour la première fois de sa vie de matador, il a peur en entrant dans l’arène.

Non pas des monstres de Villagodio qu’il va devoir affronter, mais de l’instant de vérité où il saura si la cavalière est venue au rendez-vous.

Un rendez-vous qu’ils n’ont pas pris, mais qui est pour eux la seule chance de se revoir.

Il n’ose lever les yeux vers les places d’honneur, à droite de la Présidence, là où il sait que se trouve la duchesse. Si la cavalière est venue, elle doit être à ses côtés.

La musique de Carmen accompagne la marche de la cuadrilla… Un bouquet tombe aux pieds de José Luis ; il le ramasse et reconnaît les couleurs des Cazouls. Il marque le pas, et ses peones avec lui.

Il salue respectueusement sa protectrice, la tête baissée.

Puis il n’en peut plus et regarde.

La cavalière est venue !…

Les capes se sont envolées vers les belles, et l’appui de pierre a disparu sous le satin enrichi de broderies. José Luis a lancé la sienne en regardant la duchesse, mais c’est Faustine qui l’a reçue dans ses mains, encore tiède d’avoir été serrée contre lui. C’est elle qui l’a déployée, tout en buvant, l’air candide, les louanges qui pleuvaient sur le jeune homme.

Elle avait craint qu’il n’ait tout oublié : la course folle, le sauvetage des biòu, les paroles échangées au bord du fleuve furieux… Allait-il seulement la reconnaître sous le costume arlésien qu’elle avait voulu mettre en son honneur ?

Un seul regard avait suffi pour qu’elle sache qu’il l’aurait reconnue même voilée… qu’il n’avait cessé de penser à elle, comme elle n’avait cessé de penser à lui…

« Le jour où j’aimerai, tout sera simple ! »

Et rien n’avait été plus simple que de tromper les siens avec naturel.

Pourquoi se seraient-ils méfiés de la petite héroïne qui avait arraché une partie de la manade à la noyade ? Qui aurait eu le cœur de lui refuser la permission d’aller passer quelques jours à Nîmes ?

Romain venait de regagner son régiment et, comme le reste de la famille, Faustine était très affectée par ce départ.

Auguste aurait bien voulu avoir une conversation avec Thérèse au sujet de l’avenir de leur fille, mais il avait trouvé sa femme plongée dans ses malles, absorbée par ses préparatifs de voyage aux eaux, et, comme il devait lui-même se rendre à Marseille, il avait décidé de ne lui parler que plus tard, quand ils seraient tous de retour. Il tenait d’ailleurs, pendant ce séjour, à mettre au point quelques détails avec les Bourriech ; leur faire comprendre ce que représentait une alliance avec Azérac, même quand on est riche comme Crésus.

Eugène resta donc seul au château, chacun étant parti à ses affaires : Romain en Algérie, Thérèse, Aline et les enfants à Lamalou, Antonin sur un site à l’oppidum de Nages, Auguste à Marseille. Et Faustine, escortée de Miss Vertue, à Nîmes, où cousine Félicité avait l’intention de la mener avec Magali à l’Opéra, au concert, au musée…

— … et certainement à la corrida, gardianou !

— À la corrida ?… Je n’y pensais pas… Mais c’est une bonne idée, Grand-Père !…

Et maintenant, le train d’arastre emportait le premier taureau superbement tué par José Luis. La foule l’acclamait, jetant des fleurs sur le sable rougi.

— Une Figure ! dit Bianca de Cazouls.

Elle se pencha vers le callejon et échangea quelques mots en espagnol avec les empresa avant de s’inquiéter de sa voisine, immobile.

— Tu ne regrettes pas d’être venue, petite Faustine ?

— Oh non, madame la Duchesse ! dit poliment la jeune fille qui se demandait comment rencontrer celui pour qui elle était venue, sans éveiller les soupçons des dames de la société.

Elle ne trouva la solution à ce problème – qui lui gâcha en partie la suite de la course – qu’au moment du triomphe final.

Porté à hombres, c’est-à-dire sur le dos d’une foule en délire, José Luis recevait pour la troisième fois les oreilles et la queue.

Ils échangèrent, de loin, un regard de feu… Mais comment aller jusqu’à lui ? Et seule !…

C’est alors que, se retournant vers les escaliers que l’on commençait à gravir, elle découvrit la pauvre Miss Vertue en bien triste état.

— C’était horrible ! J’ai cru mourir ! disait la malheureuse. All that

blood 12.

Faustine vit tout le parti qu’elle pouvait tirer de la situation. Elle se précipita sur la gouvernante pour l’éventer et lui faire respirer des sels.

— Chère Miss Vertue !… Vous avez besoin d’air…

— Oh oui !…

Cousine Félicité, revenant sur ses pas, descendait deux marches pour dire aux jeunes filles :

— La voiture de la duchesse nous attend.

— Miss Vertue m’a dit qu’elle préférait rentrer à pied, dit vivement Faustine.

— À pied ?… répéta Magali interdite, avant de comprendre et de s’écrier : Oh oui, Maman, elle préfère rentrer à pied ! Elle a besoin de respirer… N’est-ce pas, Miss Vertue ?… Nous irons avec vous !

Cousine Félicité pensa qu’une promenade dissiperait le malaise physique et culturel de l’Irlandaise et, s’étant assurée qu’elle avait la force de marcher, la laissa sous la garde des deux jeunes filles en les remerciant d’être si sérieuses et attentionnées. Puis elle se hâta d’aller rejoindre la duchesse.

Faustine attendit qu’elle ait disparu et tendit la main à Miss Vertue pour l’aider à gagner la sortie. Sans précipitation. Plus la distance serait grande entre elle et les dames, moins elle risquerait de les rencontrer et d’être observée.

La foule avait déserté les hautes galeries, encerclant les arènes. Mais la rumeur formidable qui résonnait sous les voûtes disait qu’elle était encore proche, et toujours sous le coup de l’émotion.

Que faire ?… D’abord laisser Miss Vertue sous la garde de Magali… après… eh bien, nous verrons !…

— Reposez-vous, pauvre chérie. Tenez, sur cette borne vous serez très confortable… Moi je vais aller vous chercher un verre d’eau…

Sans attendre de réponse elle les planta là, et s’éloigna d’un pas assuré, n’ayant aucune idée de ce qu’elle allait pouvoir faire… quand une main se posa sur son bras et la tira dans un renfoncement.

Jamais elle n’avait vu une gitane aussi belle que celle qui se tenait devant elle. Superbe. Couverte de bijoux sonores, un œillet derrière l’oreille.

— Un jeune homme vêtu de lumière t’attendra ce soir, à l’ombre d’une tour plus vieille que le Temps… On ferme les grilles à la minuit… Ne manque pas le rendez-vous !

Faustine, saisie de stupeur mais aussi de gratitude, ouvrit son réticule pour en sortir une pièce d’or. La gitane sourit, prit la pièce, se pencha sur la main qu’elle dénuda jusqu’au poignet, et observa en silence le fin réseau de lignes racontant ce qui n’était pas encore arrivé. Soudain elle changea de visage, regarda longuement la jeune fille, posa la pièce dans la main ouverte qu’elle referma doucement en disant :

— Garde ton or, ma fille… Tu en auras besoin…

Puis elle disparut comme si le mur et l’ombre l’avaient avalée.

 

Dès que la voiture qui les ramenait vers Azérac eut franchi les portes de Nîmes, Faustine s’endormit profondément.

En réalité elle n’avait jamais été aussi réveillée, mais elle voulait échapper au bavardage de Miss Vertue qui revenait sans cesse sur l’horreur que lui avait inspirée la corrida.

— Je préfère nos gentilles courses camarguaises ! disait-elle avec ferveur.

Et ce possessif : « nos » gentilles courses camarguaises, avait quelque chose de touchant dit par une bouche irlandaise.

Faustine aussi avait toujours préféré les gentilles courses camarguaises à la corrida de muerte. Mais tout venait de changer.

José Luis… Elle était allée le rejoindre, dans la nuit. Elle avait traversé seule, sans frémir, les jardins de la Fontaine. La lune rendait les arbres bleus, les statues plus blanches, et sur son passage des créatures invisibles s’agitaient dans les fourrés. Elle était arrivée, haletante, sous l’ombre formidable de la Tour Magne. Il était là !

Il l’avait prise dans ses bras. Il tremblait. Il avait peur…

— Peur !… Toi ?… Je t’ai vu devant la mort, tu n’avais pas peur.

Il avait caressé la joue de Faustine. La mort, il avait l’habitude de la regarder en face, mais la réalité de leur rencontre lui paraissait plus cruelle à

envisager qu’un combat à mains nues avec un taureau 13 miuera. Comment avait-elle pu venir jusqu’à lui ?

Faustine avait souri devant tant d’innocence. Magali l’avait aidée en vertu de cette solidarité des jeunes filles qui vole toujours au secours des amours contrariées.

Il restait pétrifié devant elle. Irradié de bonheur et de douleur à la fois.

— Je ne pourrai plus vivre sans toi ! avait-elle dit.

Mais il avait détourné les yeux de son visage et baissé la tête.

— Jamais ton père ne dira oui.

Elle l’avait rassuré. Il ne savait pas à quel point son père l’aimait !

— Il dira oui !

Il ne l’avait pas crue. Son père à lui était un vaquero, comment pouvait-elle croire qu’Auguste d’Azérac, dont les ancêtres restaient couverts devant le roi d’Espagne, accepterait de donner sa fille à un enfant de la misère ?

— Parce que tu es un prince !… avait-elle dit.

À son tour, elle lui avait donné rendez-vous, dans deux jours, à la nuit tombée, à Azérac, auprès du mausolée du Bancal et de Dame-Chevalier.

— N’aie pas peur… Aie confiance. C’est mon père qui me mènera à toi !

Et maintenant elle se demandait si elle n’était pas allée un peu vite…

N’aurait-il pas été préférable d’attendre le retour de sa mère, de tout lui raconter, pour qu’elle l’aide à convaincre son père ?… Mais Maman était souvent plus stricte que Papa… Plus « raisonnable », plus respectueuse des convenances… Bref, Faustine, depuis son premier hochet, savait qu’elle obtenait de son père des choses que sa mère lui aurait refusées.

Mais là, il n’était plus question de hochet. Il n’était plus question de choses, mais du bonheur de sa vie !…

— Tu sens le jasmin… avait murmuré José Luis en la serrant une dernière fois contre lui avant qu’elle ne disparaisse derrière la Tour.

Elle frissonna à l’idée de ne plus jamais le revoir… et Miss Vertue fut persuadée que la chère petite faisait un cauchemar tauromachique.

Et son grand-père ?… Lui aussi l’aimait tendrement… Il était comme elle : du côté de la terre, des chevaux, des taureaux… Il comprendrait…

Comprendrait-il vraiment ?… Il était si vieux ! Est-ce qu’on peut encore comprendre l’amour à nonante ans ?… Grand-Mère Léopoldine – Priez pour elle ! – était morte depuis si longtemps !…

Non ! Décidément c’est à son père, à lui seul, qu’elle parlerait…

Elle s’endormit pour de bon et rêva…

… Son père lui donnait la main et la conduisait en pleine nuit vers le mausolée illuminé par une infinité de cierges. À la droite du monument se tenaient les chevaux blancs et nus, à sa gauche les taureaux noirs et brillants. Les bêtes, attentives, regardaient la porte fermée du tombeau qui s’ouvrit soudain et dévoila…

— Nous arrivons à la maison, dear ! dit la voix joyeuse de Miss Vertue.

Et Faustine, furieuse, ne sut pas qui se tenait derrière la porte ouverte de son rêve.

 

Comme prévu, Auguste arriva de Marseille dans la soirée. Il était d’une humeur merveilleuse et le dîner fut très gai.

Faustine avait raconté son séjour… enfin, ce qu’elle pensait pouvoir dire de son séjour, sans en dévoiler l’essentiel. Elle les avait fait rire. Elle les avait charmés. Ils la trouvaient adorable, elle les trouvait délicieux.

Puis Auguste les accompagna au salon mais s’excusa de ne pouvoir rester avec eux : il avait rapporté du travail de Marseille.

— Va, mon fils, dit Eugène. Je vais rester un moment avec le héros !

— Qui est le héros ? demanda Faustine.

— Mais toi, ma chérie ! On parle de toi dans toute la Camargue ! Tu sais qu’on n’a pas perdu une bête !… Et Joseph est le premier à dire que c’est grâce à toi.

Elle faillit dire qu’elle n’avait pas accompli cet exploit toute seule, mais préféra garder cet argument pour plus tard.

— Il n’y a pas qu’en Camargue qu’on parle de toi, dit son père en se dirigeant vers la porte. On parle aussi de toi à Marseille…

Auguste était déjà sorti.

Faustine éclata de rire.

— À part le portier et les femmes de chambre de l’hôtel de Noailles, je ne vois personne à Marseille qui puisse parler de moi !

Elle vint s’asseoir aux pieds de son grand-père, sur le tabouret de tapisserie, comme elle le faisait depuis sa petite enfance.

— Alors ?… demanda-t-il.

— Alors ?… Devinez !… En arrivant, cet après-midi, j’ai sellé Cathare, et nous avons galopé droit sur le Rhône !

— Tu es folle !

— Non. Ça m’a permis de voir que la décrue a commencé. Il faudra refaire la digue, sinon elle cédera encore à la prochaine inondation. C’est notre point le plus faible.

Le vieillard écoutait. Émerveillé.

— … Après, nous avons fait le grand tour pour saluer les biôu et les juments.

— Tu l’as, toi, la Foi !…

— Aucun mérite, je suis votre petite-fille…

— Viens m’embrasser…

Il avait parlé avec une telle émotion qu’elle se précipita et l’entoura de ses bras.

— Tu sens le jasmin…

Brusquement Faustine a les yeux pleins de larmes. Elle regarde ce vieux monsieur fragile comme si elle le regardait pour la dernière fois…

— Grand-Père…

Elle va parler… Mais elle n’ose pas… Elle se tait et reste muette, désemparée.

— Ça va bien, mon petitou ?

Elle se reprend, sourit, lui souhaite la bonne nuit, l’embrasse encore, le confie au vieux valet de chambre qui vient d’entrer, une lampe à la main et regarde sortir le segne-grand de la pièce, sans savoir qu’il sort aussi de sa vie.

 

Auguste pense à sa fille, et son cœur fond.

Dès le retour de Thérèse il va annoncer les bonnes nouvelles. Il le faut puisque la date des fiançailles a été fixée… À la Sainte-Agnès… On les mariera au début de l’été.

Les Bourriech, discrètement, lui ont montré la bague.

Le diamant est peut-être un peu gros, mais sans défaut et digne de l’anneau d’une reine.

Très vite il faudra obtenir de Père les clefs de Château-Candi, car c’est là qu’on installera le jeune couple.

Les Bourriech lui ont parlé de la Maison Hallory & Jansen qui remettra la demeure au goût du jour. Les tourtereaux partageront leur temps entre Marseille et Azérac. Ainsi il ne perdra pas complètement sa fille !… Et cela le fait rire tandis qu’il parcourt les derniers papiers arrivés du Maroc. Les plans de l’orangeraie sont maintenant définitifs… Grisants ! Il y a des choses qu’il ne comprend pas bien, sur le trajet du chemin de fer… Peu importe, il n’aura qu’à faire le voyage pour juger sur place de l’évolution des travaux… Il pourrait même, peut-être, y aller avec Thérèse et Faustine avant les fiançailles… et emmener Charles pour que les enfants fassent vraiment connaissance…

On frappe à la porte. Deux petits coups légers… Il sourit.

— C’est toi, Faustine ?

— Oui, Papa.

Elle est entrée timidement, ce qui ne lui ressemble guère. Et maintenant elle reste sur le pas de la porte.

— Tu vois, dit-il en désignant les papiers sur son bureau, je travaille pour toi !

— Je vous dérange…

— Jamais, tu le sais… Mais entre donc !…

Elle vient vers lui et, avant même qu’elle ne parle, il sait qu’elle a quelque chose à lui demander. Et il attend, heureux à l’idée d’avoir à lui dire oui une fois de plus… Mais pourquoi lui semble-t-elle si fragile, soudain ?

— Papa… vous m’aimez ?

— C’est une sotte question.

Elle s’approche de lui, délicieuse, irrésistible.

— Un peu ?… Beaucoup ?… À la folie ?… Passionnément ?… Pas du tout ?…

Auguste rit et regarde sa fille. Il est tout amour pour elle. Tout indulgence.

— Toi, tu veux un cadeau.

— Un grand cadeau, Papa…

— Je t’écoute.

— Je voudrais…

Elle s’arrête de nouveau, sans force. En quittant son grand-père elle a pris la décision de se jeter à l’eau ce soir et, maintenant, elle se demande si elle n’aurait pas dû attendre que sa mère soit là pour la soutenir ?

— Vous m’aimez ?… répète-t-elle d’une toute petite voix.

— Trop ! répond-il avec une telle tendresse qu’elle n’hésite plus.

— Je voulais vous demander… Le torero qui est venu avec M me la duchesse de Cazouls… José Luis Monteja…

Auguste n’a pas encore compris ; il attend la suite, tranquille, et la suite vient comme la foudre :

— Je veux l’épouser !

C’est d’abord la stupeur. Tout de suite suivie d’un éclat de rire.

— Je veux l’épouser ! répète Faustine, un ton au-dessus.

— Tu n’es pas drôle !

Auguste n’a plus envie de rire. Faustine ne lui connaissait pas ce regard glacé, impitoyable ; elle a froid tout à coup.

— Dois-je te rappeler qui tu es ?… Un torero !… Ces gens-là, ma pauvre petite, on les applaudit, on les estime, on les paye, on peut même aller jusqu’à les recevoir !… Mais de là à leur donner nos filles !…

Elle se défend.

— Une Azérac n’a jamais déchu en épousant un cavalier !

— C’est ça !… Raconte-moi le passé de notre famille !… Moi, je vais te raconter ton avenir… Je vais te dire pourquoi je suis allé à Marseille… Je t’ai fiancée !

— Fiancée !… Sans me le dire ?

— Apparemment, j’ai bien fait. Un torero !… Ma parole, tu es folle ! Je t’ai fiancée à Charles Bourriech.

— Charles Bourriech !

Elle n’en croit pas ses oreilles. Elle répète :

— Charles Bourriech ? Qui ne monte pas à cheval ? Qui ne…

— Il a d’autres qualités ! Nous vous fiancerons à la Sainte-Agnès !

— Non !

— C’est ce que nous verrons.

— Jamais ! Je ne veux pas de Charles ! Je ne veux pas m’appeler Mme Bourriech ! Je les hais ! Je les déteste, ces gens ! Ils sont horribles ! Je vous en prie, Papa, si vous m’aimez…

— Mais c’est parce que je t’aime que je veux te voir épouser Charles ! Ce mariage, c’est le chef-d’œuvre de ma vie ! Regarde ! regarde ces plans, ces papiers, ces contrats !

Il saisit à pleines mains les documents épars sur son bureau.

— C’est pour toi que j’ai fait tout ça ! Tu seras riche comme la mer !

— Je ne veux pas être riche… je veux être heureuse.

— … Et puis, je suis en affaires avec les Bourriech ! Je ne peux pas t’en dire plus ! Je me suis engagé… Il faut que tu épouses Charles !

— Il faut ?… Elle a crié plus fort que lui : Mais alors, vous m’avez vendue ?

Auguste lui envoie une gifle très sèche qui lui fait plus mal que s’il l’avait reçue, lui.

Faustine pleure sans bruit, et sans bouger, en regardant son père droit dans les yeux.

Il est bouleversé d’avoir levé la main sur sa fille, il suffoque, il voudrait faire la paix…

— Je te demande pardon… Sois raisonnable, Faustine… Je t’en prie ! Oublie ce torero !

— Jamais, dit-elle toujours sans bouger, sans le quitter des yeux.

— Alors va dans ta chambre ! hurle-t-il, rendu à sa colère. Va dans ta chambre ! Et prépare-toi à épouser Charles ! Que tu le veuilles ou non !

Elle est allée vers la porte, au moment de sortir elle s’est arrêtée sur le seuil, implorante, déchirée, elle a dit : « Papa… » d’une toute petite voix.

Mais il s’est détourné, ne voulant plus la voir, et quand il regarda à nouveau vers elle, Faustine avait disparu.

 

En entrant dans sa chambre elle est allée vers la barque des Saintes.

— Vous m’avez trahie, comme vous avez trahi Mirèio, belles dames… Vous n’aimez pas les jeunes filles. Vous êtes du parti des pères et jamais de celui de l’amour.

Puis elle se signa, l’air fâché, pour une prière pleine de chagrin et de désarroi.

Elle venait à peine de joindre les mains quand elle entendit le bruit de la clef tournant dans la serrure et comprit qu’elle était prisonnière de la volonté paternelle. Elle en eut comme un haut-le-cœur et, oubliant la prière, décida de partir.

Elle ouvrit le coffret à bijoux sur sa commode, ôta ses arlésiennes de corail, sa chaîne et sa croix, sa bague d’aïe, son bracelet de perles fines, tous ses modestes bijoux de jeune fille. Mais elle garda à son corsage la cigale d’or de Frédéric Mistral.

Ne pas penser à Maman… Si je pense à Maman, je ne pourrai pas partir ! Je dois partir maintenant, ou je regretterai toute ma vie d’avoir manqué de courage…

Elle chasse de sa tête la vision de Virgile, essaie d’oublier ce mot qu’il lui a dit au moment de monter dans la voiture qui partait pour Lamalou… Il a quitté la main de sa mère, il a couru vers sa tante et l’a embrassée en disant :

— Adieu !

Elle a ri.

— À bientôt, Virgile.

Mais il a secoué la tête et répété : « Adieu ! »

Faustine se regarde dans la glace. Elle est froide. Déterminée. Elle se dirige vers la fenêtre ouverte et regarde le parc sous la lune. Quelle paix ! Puis elle enjambe sans difficulté la balustrade de son balcon, s’accroche aux aspérités d’une gouttière, et commence à descendre sans bruit.

Le plus dur reste à faire ! Traverser le champ qui mène à la forêt et au mausolée. C’est là que les chevaux errent, dorment et veillent la nuit, pendant la belle saison.

Les ombres blanches, immobiles, bougent en entendant des pas légers sur l’herbe bleue… Un cheval se détache des autres et vient vers la jeune fille. Cathare. Il frémit de plaisir, pensant qu’elle va le seller pour une course folle… Mais Faustine pose sa tête contre la longue tête blanche, caresse le chanfrein, embrasse le velours si doux entre les naseaux…

— Adieu, mon cheval… Adieu !

Elle le revoit le jour de sa capture, farouche, entier, furieux, se débattant contre les hommes, elle le revoit pendant le dressage, apprenant à l’aimer, devenant son cheval frère.

Et maintenant voilà qu’elle l’abandonne.

— Ne me suis pas, Cathare… Je ne peux pas t’emmener… Dieu te bénisse, cheval ! Veille sur tous les miens !

Un dernier baiser, et elle a couru vers la forêt en tremblant qu’il ne la suive. Mais Cathare ne l’a pas suivie. Il est resté, tête basse, comme s’il avait compris.

Quand elle a été à l’abri des arbres, elle a repris son souffle et entendu un bref hennissement, ultime viatique de son compagnon de chevauchées.

Elle sentait les larmes couler sur ses joues, mais le vent chassa un nuage qui masquait la lune, et le mausolée apparut sous la lumière froide et nette.

Sur le seuil, enveloppé dans un long manteau sombre, se tenait José Luis.

Elle essuya ses larmes d’un geste brusque, et courut vers lui.

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