Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 17 sur 33

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Le grand Batre

XVI 1956 Le Chevalier

XVI

 

1956

Le Chevalier

— Aucune trace, dit le géologue.

Cette phrase cruelle, Sélim l’entend tous les jours depuis le début des forages.

Quand ils ont décidé de planter la sonde au large de l’Émirat ils étaient sûrs d’avoir pris la bonne décision, mais il y a maintenant des mois que le trépan continue, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, son mouvement de rotation et s’enfonce de plus en plus profondément sous la mer dans les boues du golfe Persique sans remonter la plus infime lueur d’espérance.

— Aucune trace de pétrole.

Tout cet argent jeté dans l’abîme…

Sous le soleil écrasant, Sélim regarde la surface immobile de l’eau.

Immobile, mais le rig44, lui, ne l’est jamais vraiment car la trépidation de la sonde l’anime d’un tremblement perpétuel dans un bruit capable de rendre fou celui qui ne peut parvenir à l’oublier.

Et là, appuyé à une rambarde métallique de la plateforme, en cet instant même, là, Sélim prend la décision d’arrêter les travaux.

Prince héritier du plus pauvre Émirat d’Arabie, il n’a plus rien. Tout l’argent qui lui venait de sa mère repose au fond de la mer. Le rêve est fini. La décision est prise. Il arrête. Ce soir, il les réunira tous et leur annoncera la nouvelle. Il aurait dû le faire depuis longtemps mais, maintenant, il le doit. Pour éviter qu’Arnaut ne soit ruiné à son tour. Arnaut qui n’a, lui, aucun lien avec cette terre désolée, unique royaume sans pétrole au milieu de ses riches voisins chez qui ruisselle l’or noir.

— Ça y est ! J’ai compris pourquoi ça ne fonctionne pas ! Eurêka ! Mea culpa ! Alléluia !

La tête casquée d’Arnaut, qui remonte de la steel turntable, apparaît en haut de l’échelle d’accès.

— C’était pourtant évident mais, comme tout ce qui est évident, ça m’a échappé !

Il est joyeux, radieux même, et ne semble pas remarquer la mélancolie de Sélim.

— Histoire de moufle ! poursuit-il sur le même ton. La tête d’injection doit être solidaire du moufle mobile, d’accord ! Mais le moufle mobile doit être relié, lui, au moufle fixe par un câble enroulé sur le tambour de treuil, et là…

Il s’interrompt brusquement, regarde sa montre, ôte son casque de protection.

— Ça va ! L’hélicoptère fait sa rotation dans deux heures, je repartirai avec lui et si j’ai la chance d’attraper le vol régulier je serai après-demain à Marseille. Je vois les ingénieurs du Cnexo, je leur indique les modifications, ils devraient me faire ça en trois jours, quatre maximum, j’en profiterai pour aller embrasser mon arrière-grand-mère à Azérac, je serai de retour dans une semaine…

— Ne reviens pas, Arnaut.

Sélim a parlé calmement. Arnaut, qui se dirigeait déjà vers les quartiers d’habitation, s’arrête et se retourne. Il rit.

— Tu me vires !

— Non, dit Sélim, j’arrête tout.

— Plaisanterie ?… Coup de soleil ?

— Ni l’un ni l’autre. Je te ruine, Arnaut !

— Oui, tu me ruines si on arrête ! Enfin, je viens de te le dire, je suis sûr que maintenant on va y arriver !

Arnaut n’a plus envie de rire, il est furieux. De nouveau il regarde sa montre.

— Tu me fais perdre du temps, dit-il avec agacement, puis il retrouve brusquement toute sa gaieté.

— Pour « arrêter » comme tu dis, il faudrait que ton associé soit d’accord ! Et ton associé, c’est moi ! Et je te ferai remarquer, Altesse, que j’ai soixante pour cent des parts !

— Retourne à Azérac, Arnaut, tu as fait tout ce que tu pouvais pour nous. Et bien au-delà ! Ton père sera si heureux de te voir revenir…

— S’il te plaît !

Il a crié, lui toujours si calme, si serein. Il a crié si fort qu’il vient maintenant tout près de Sélim et pose une main sur son épaule.

— Pardon ! Mais ne me parle pas de mon père !

Ils se tournent tous les deux vers la mer et regardent en silence le miroir scintillant sous lequel se cache la fortune ou le néant.

À l’autre bout de la plate-forme un homme pêche. Un manœuvre indien. La pêche est la seule distraction à bord de l’île de métal dont les hautes pattes boulonnées s’enfoncent sous les eaux. L’Indien va sans doute ramener un de ces gros poissons brillants comme on en rencontre dans les Mille et Une Nuits. On le fera sécher…

— Te souviens-tu, dit Arnaut, des vaches du collège à Morgarten ?

— Oui ?… dit Sélim qui ne voit pas le rapport.

— Ces vaches, belles, heureuses, somptueusement rousses sur une herbe insolemment verte… nous avions quinze ans, rappelle-toi ! Tu m’as parlé des chèvres et des ânes de ton pays et tu m’as dit que, parfois, la misère était si grande qu’on les nourrissait avec du poisson séché. Tu te souviens ?

— Oui.

— Et qu’est-ce que je t’ai répondu ?

— « Un jour le désert fleurira »…

— J’aime à te l’entendre dire ! Alors ta crainte de me ruiner, ton désir de me rendre à ma famille, permets-moi de te dire que ça ne pèse pas lourd en face du serment fait par deux garçons de quinze ans devant des vaches suisses dans un monde en guerre ! Parce que sur l’herbe insolente on a juré ! Juré de faire couler l’eau, le lait, le miel, le pétrole, la vie, quoi ! dans le royaume de ton père !

Il s’arrête brusquement et salue de la main le poisson que l’homme a tiré de l’eau. Puis il se tourne vers Sélim.

— Comment tu me trouves ?

— Convaincant !

Ils se sourient. Puis Arnaut peste en regardant à nouveau sa montre et court préparer son départ.

— Arnaut !

Il s’est arrêté. Sélim lui crie :

— C’est la dernière fois qu’on essaye.

Arnaut éclate de rire.

— Je viens de te le dire !

Et il disparaît dans les structures de fer.

Du haut du ciel, Arnaut Cabreyrolle d’Azérac survole une terre oubliée de Dieu.

Du pétrole il est sûr qu’il y en a dans les profondeurs de la mer qui baigne l’Émirat. Il ira au bout de la prospection. Le désert fleurira… les chèvres mangeront de la luzerne et du trèfle, les ânes se régaleront de fourrage, de vraies maisons remplaceront les masures et les enfants apprendront enfin à lire.

Ce n’est pas par hasard que Sélim et lui se sont rencontrés dans le collège hors de prix dont la réputation de sévérité avait attiré l’attention de M. Hébrard.

Le hasard, Arnaut n’y croit pas.

Ou plutôt il y croit tellement qu’il est prêt à lui élever des temples et des autels comme ses ancêtres de la Colonia Augusta.

Divin hasard qui avait fait savoir à l’oncle Élie qu’il existait un établissement d’où l’on mettait à la porte les élèves qui ne travaillaient pas !

— Je me sens trop vieux pour m’occuper de ton éducation, avait-il confié Arnaut. Je risque de devenir indulgent. Aussi t’ai-je fait admettre à la

Morgarten Schulle45 où l’on sera sans faiblesse devant toi.

Il ne se trompait pas. Le challenge était terrible dans le superbe établissement. On y était furieusement laïque mais avec une telle ouverture d’esprit, un tel respect de la liberté de conscience, que toutes les religions s’y trouvaient réunies. Le fils d’un maharadjah côtoyait celui d’un millionnaire américain, un jeune baronet partageait la chambre d’un descendant des Hohenzollern.

Et Arnaut rencontra Sélim.

Le père de Sélim était le prince héritier d’un royaume aride et misérable d’Arabie. Sélim n’en parlait jamais. Il travaillait. Avec une fureur qui plut tout de suite à Arnaut.

À la fin du premier trimestre le baronet fut renvoyé chasser la grouse dans ses brouillards. La déclaration de guerre vit partir tous les Américains pour les États-Unis ainsi que le descendant des Hohenzollern.

Malgré ces départs, Morgarten afficha complet pendant toute la guerre.

Sélim et Arnaut étaient restés.

Leur amitié, cimentée par une passion commune et démesurée pour l’étude, s’était toujours arrêtée au bord des confidences.

Aucune photo de famille n’ornait le coin du jeune prince. Du côté d’Arnaut, le visage délicieux d’Amélie semblait veiller sur le travail des deux garçons.

Sélim ne sortait jamais. L’oncle Élie, impressionné par ses notes, proposa d’être son correspondant à Genève. Une lettre partit de Morgarten pour l’Émirat de ﻑ. L’autorisation fut accordée officiellement et, les jours de sortie des garçons, on cessa de boire du vin et de manger du porc chez le banquier.

Sélim s’absenta quelques jours pendant l’hiver de la drôle de guerre. Sans dire où il allait. Arnaut ne lui posa pas de questions. À son retour, Sélim dit seulement :

— Je suis allé voir ma mère.

Arnaut resta sans voix devant l’image de la jeune femme blonde en uniforme de l’armée britannique que Sélim installait en pendant de la photo d’Amélie.

La princesse Saïda, née Rosamund Dryden, avait vu le jour à Barwick upon Tweed. Orpheline très jeune, le fait d’être à la tête d’une fortune considérable ne l’avait pas poussée vers la frivolité. Elle était géologue. L’étude des sols la conduisit à Ras el’ Mourat où elle rencontra celui qui devait devenir son mari en dépit de leurs différences fondamentales.

Sans la géologie qui la mena à lui, elle n’aurait eu aucune chance de le rencontrer. Les souverains de ﻑ vivaient frugalement, dans un archaïsme total que l’arrivée de la jeune Anglaise bottée, casquée, savante, dérangea quelque peu. Mais elle parlait l’arabe littéraire mieux qu’un iman, et, quand le prince héritier demanda à son père la permission d’en faire son épouse, le vieux souverain dit oui. Rosamund Dryden abandonna sans états d’âme la religion presbytérienne, et se convertit à l’islam, refusant seulement de remplacer l’Earl Grey par le café à la cardamome.

Rosamund devint la princesse Saïda, ce qui voulait dire la Princesse Heureuse, et s’engagea dès le début des hostilités dans l’armée de sa Très Gracieuse Majesté.

Elle sauta sur une mine devant El Alamein en octobre 42.

« Mon auguste aïeul vient de l’élever à la dignité de héros. Aucune femme avant ma mère n’a jamais connu cet honneur à ﻑ », dit Sélim, très pâle mais sans larmes en annonçant la nouvelle de sa mort à Arnaut.

Dans la nuit Arnaut l’entendit pleurer, mais ils ne parlèrent jamais de ce chagrin partagé en frères qui venait de les rapprocher encore.

Ils firent le mur ensemble en 44. Sélim pour aller rejoindre les Britanniques, Arnaut pour s’engager dans la brigade Alsace-Lorraine.

Démobilisés, ils se retrouvèrent plus tard au Polytecknicum de Zurich, et comprirent là que le serment de Morgarten tenait toujours et que le désert comptait sur eux pour fleurir enfin.

La Princesse Heureuse n’avait-elle pas annoncé que l’or noir jaillirait un jour des profondeurs de la terre de ﻑ ?

Arnaut ne s’était pas étendu sur les drames de son enfance. Il avait dit un jour : « Je ne pardonnerai jamais à mon père d’avoir rendu Maman malheureuse. »

Ce fut sa seule confidence, et Sélim s’en était contenté. Sélim, un jour oriental, un jour occidental, ne cessait jamais d’être musulman et savait respecter les serrures des secrets. Comme il respectait le sceau fermant à jamais le petit Coran d’or que sa mère avait pendu à son cou quand il était enfant.

Le petit Coran d’or où repose une sourate du Livre dicté du Ciel.

Laquelle ? Il ne le saura que lorsque le Puissant, le Miséricordieux l’aura rappelé à Lui, mais, quelle que soit la sourate inconnue, Sélim sait déjà que c’est la plus belle.

Le spectacle du désert, le bourdonnement monstrueux des rotors de l’hélicoptère, la fatigue et la fièvre que lui donne la certitude d’approcher du but, tout concourt à transporter Arnaut dans une autre dimension, et, brusquement, du fond de sa mémoire, des arènes rustiques jaillissent sur le sable aride déroulé comme un parchemin jusqu’aux limites du monde.

« C’est ton frère ! »

Il frappe le garçon. Ils roulent par terre.

« C’est ton frère ! »

Il y a près de vingt ans que la scène s’est passée ; il a eu le temps de la revivre. Mais jamais il n’a pu l’accepter.

Et voilà qu’aujourd’hui Sélim lui propose d’abandonner ses recherches et de retourner auprès d’un père qui l’a trompé, trahi ! Sélim qui n’admet pas qu’on puisse se révolter contre son propre géniteur ! Sélim pour qui le père est toujours l’image de Dieu !

Des palmiers au loin… des minarets… On approche de la capitale. Une voiture le conduira depuis le palais de pisé jusqu’à l’aéroport, de l’autre côté de la frontière.

Des enfants dépenaillés, des femmes craintives, empaquetées de noir, lèvent des têtes incrédules vers l’appareil dont le bruit fait fuir quelques chèvres et des ânes étiques. Un dromadaire blatère, scandalisé.

Le Prophète a dit que le règne des machines annoncerait la fin des temps…

Abandonner les recherches ? Jamais !

La voiture est déjà là. Sélim a dû prévenir qu’il arrivait.

La route carrossable passe au milieu des souks, et tous les parfums d’Arabie s’échappent des échoppes abritées de toits de roseaux pour saluer le passage d’Arnaut. Ces parfums d’Arabie qu’il respirait déjà, enfant, en traversant le marché d’Arles, ces odeurs d’Orient qui éveillent le grand désir de l’aventure quand le mistral fait claquer l’imagination comme une voile.

« Tu peux voyager sur une pincée de safran, une perle de coriandre, un nuage de koumoun ! » disait l’oncle Virgile qui, de sa vie, n’avait quitté Azérac. L’oncle Virgile, captif de la Tour des Grands Orages, l’oncle Virgile que les ailes de la poésie avaient rendu plus libre qu’Ariel et qui parlait

d’Antifo 46, de Grand Tour, de turbans sur lesquels brillaient des diamants inouïs, de jardins bruissants de jets d’eau derrière des murailles infranchissables, de fleurs de grenadiers offertes à des dames voilées… L’oncle Virgile, fils de la belle Sarrasine, avait reçu la soif du Levant à sa naissance comme tous les enfants nés le long des rivages de la Méditerranée.

Arnaut lui rapportait une rose des sables qu’un bédouin avait cueillie pour lui dans le désert. Il décida de se rendre à Azérac dès que possible sans annoncer sa visite. Il espérait ainsi avoir la chance de ne pas rencontrer son père.

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