Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 5 sur 33

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Le grand Batre

Chapitre IV

 

Faustine va droit sur les taureaux invisibles.

Quand on les déplace comme aujourd’hui, ils se regroupent toujours auprès du tombeau de Tonnerre et du veau.

Les autres sont loin, elle va être seule pour déloger les bêtes… ce sera dur !… Dau per Diéu !…

Un cavalier se rapproche et, avant de l’avoir vu, elle sait qui il est. Et la joie décuple ses forces. Elle n’a pas besoin de se retourner. Elle crie des ordres en espagnol, heureuse de le sentir aussi caballero qu’elle et de galoper le long de lui, flanc à flanc, jusqu’à ce que les bêtes soient chassées vers le sec.

Il était temps ! Le Rhône s’étale, déborde, coule, tourbillonne, noie, recouvre, engloutit ; glauque, limoneux, stagnant parfois, torrentueux par endroits, et charriant déjà, comme des brins de paille, des troncs déracinés.

— Ho ! Ho !

Encore une bête égarée, mais José Luis l’a vue et la prend à revers au milieu de gerbes d’eau boueuse, et Faustine l’assiste comme s’ils étaient complices et compagnons depuis toujours.

Le taureau rejoint les siens qui galopent maintenant loin du danger et se mêlent à ceux que les autres cavaliers viennent de regrouper derrière les montilles protectrices.

Alors seulement Faustine et José Luis s’arrêtent pour reposer leurs montures épuisées. Alors seulement ils se regardent.

Faustine, haletante, essaie de reprendre son souffle. Elle respire profondément, s’appuie sur la hampe de châtaignier qu’elle a fichée en terre, flatte Cathare à l’encolure et le présente au toréador :

— Se llama Cathare. El vuestro se llama El Rayo… Son buenos

caballos que nos quieran y nos protegen 9.

Elle devine qu’il s’étonne de l’entendre parler espagnol, alors elle lui explique que les Azérac descendent de la Maison d’Aragon. Puis elle sourit, et elle lui confie :

— Mais je crois qu’au commencement du monde, nous étions tous des chevaux !

José Luis la regarde fixement. Puis il dit lentement :

— Pourquoi existez-vous ?

Les cheveux épars et humides, comme la robe trempée de sueur qui dit son corps mieux qu’une nudité, Faustine est illuminée par l’évidence. Elle murmure des mots qu’il lit sur ses lèvres plus qu’il ne les entend… « Pour vous, peut-être… » et s’enfuit au galop.

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