Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 3 sur 33

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Le grand Batre

II Faustine

II

Faustine

Quand elle est à cheval elle n’a peur de rien.

Elle n’a d’ailleurs jamais peur de rien. Et c’est bien ce qui affole le vieux baile et les trois cavaliers qui tentent de la rattraper. Et soudain ils la voient ralentir et retenir son cheval. De son trident elle leur désigne un étalon qui vient de quitter la troupe pour s’égarer vers les montilles.

Le baile sourit. Il a compris. On va prendre la bête à revers et déjà un gardian détache de sa selle le seden de crin. Il s’apprête à le lancer sous les yeux éblouis de Juste, le nouveau. Il vient des Cévennes, de la Vallée Borgne où il était berger. C’est la première fois qu’il voit ça. Il découvre la plaine avec étonnement. Mais ce qui le laisse sans voix, c’est cette demoiselle qui troque ses robes de soie et ses dentelles pour des jupes de peau de taupe, monte comme un homme, marque les anoubles, trie les biòu

2 mieux qu’un garde-bêtes, porte le fer interdit aux femmes, et fait obéir chevaux et gens. À commencer par son père. Et même son grand-père, Monsieur le baron, qui va sur ses nonante, et devant qui on ne parle pas le premier.

Parce que, ces gens-là, ils mènent le Grand Batre.

Un cri de victoire !… Le seden vient de bloquer la bête dans sa course et le cheval se dresse, furieux, battant l’air de ses antérieurs, prêt à mordre, à frapper, à tuer…

— Achtung Mamsell Faustine !

Chaque fois qu’il est ému, le baile s’exprime en dialecte.

Il y a plus de quarante ans qu’il a quitté l’Alsace pour ne pas être prussien ; tous les jours il parle français, et même provençal ; mais il n’y peut rien : la langue originelle revient à chaque émotion.

Comme en ce moment où la jeune fille se jette dans la mêlée, au coude à coude avec les hommes qui se laissent traîner par l’étalon avant de le plaquer au sol, haletant, chaud de colère et de révolte.

Juste n’a jamais été aussi proche de Mademoiselle qu’en ce moment où ils luttent ensemble contre la bête. Il perçoit le battement de son sang, la moiteur de sa peau. Et ce qui le trouble ce n’est pas l’odeur forte de la jeune fille – cheval et sueur – parce que, cette odeur, c’est celle des gardians, la sienne, et il ne la sent plus. Non, ce qui le trouble, c’est ce parfum de soie, cette pointe de jasmin qui annonce un jardin clos et défendu.

Le cheval bandait ses muscles, appelait ses forces perdues pour tenter de se relever, toute sa haine roulant dans son œil affolé.

— Tu seras mien, dit doucement Faustine.

La bête se débattit comme si elle avait compris.

Cette rage plut à la jeune fille qui se pencha un peu plus près encore pour prédire :

— Et tu m’aimeras !

 

Le bonheur.

Faustine a posé son trident contre le mur où reposent les fers de la manade.

Le bonheur.

Ses bottes résonnent sur les dalles de pierre tandis qu’elle traverse l’entrée en envoyant le baiser rituel au buste d’Antonin.

Elle monte, légère, le grand escalier de la demeure où elle règne sans le savoir. Car si elle ne fait que ce qu’elle veut, ce qu’elle veut est exactement ce que les siens veulent qu’elle fasse, ce qu’ils attendent d’elle.

Le bonheur…

Un éclat de rire lui fait lever la tête. Sa mère la regarde du haut du palier, la rejoint, joyeuse, devant le grand miroir où Faustine découvre leurs images, côte à côte.

Thérèse. Une femme très belle, blonde comme les filles d’Alsace. Cette Alsace en deuil dont elle est partie adolescente, avec les siens, suivis de Joseph et de quelques abeilles dont les descendantes butinent maintenant les lavandes d’Azérac. Thérèse rit toujours, magnifique dans sa robe de guipure grège, en serrant dans ses bras sa fille échevelée et moite.

— Tu sens le cheval ! Regarde-toi ! Mais, regarde-toi, petite folle !… Tu fais peur ! Si tu continues à servir comme gardian dans la manade, tu ne trouveras jamais de mari !

— Tant mieux ! Je resterai avec vous, Maman !

Thérèse sourit et caresse la joue pure où sèche la boue du combat.

— Attends d’être amoureuse…

Puis elle s’en va dans un bruissement soyeux, emmenant avec elle un parfum délicat d’œillet fané, ce parfum que Faustine savoure, les yeux fermés, depuis la petite enfance, parce qu’il dit que maman est là.

Attends d’être amoureuse…

C’est la mode à Azérac, depuis qu’on a fêté ses dix-huit ans : ils ont tous envie de la voir amoureuse. L’ennui c’est qu’elle n’a jamais rencontré un homme qui arrive à la cheville des hommes de sa famille.

— J’épouserais bien grand-père, qui est si beau, si drôle… et veuf depuis près d’un demi-siècle ! Ou Romain… mais c’est mon frère…

Elle a parlé tout haut devant les servantes qui vident des pots d’eau chaude dans la baignoire de son cabinet de toilette, et elle rit de leur air scandalisé. Ce qui déclenche le rire des petites ; ici personne ne résiste à la bonne humeur de Mademoiselle.

— Vous êtes amoureuses, vous ?

Stéphanette fait des mines hypocrites ; Anaïs, elle, se détourne, écarlate sous le nœud de sa coiffe.

— Elles sont amoureuses ! constate Faustine.

Elle s’installe, songeuse, dans la baignoire, attendant que les petites soient sorties pour enlever la chemise de linon qui cache sa blanche nudité. Blanche sauf les mains, qui semblent porter des gants de hâle. Elle regarde ses mains de cavalier et pense au cheval écumant de rage que les gardians ont laissé dans l’enclos où, jour après jour, bottant, ruant, mordant, il va oublier la sauvagerie pour apprendre à servir.

— Je l’appellerai Cathare ! Parce qu’il est révolté !

Elle a parlé très fort pour que les Saintes puissent l’entendre de sa chambre. Sa chambre qu’elle partage avec elles comme avec des amies de pension.

Les Saintes Maries de la Mer, dans leur barque de plâtre – leur petite barque amarrée sur toutes les cheminées de Camargue, de la plus humble des cabanes à la plus riche des demeures –, les grandes Saintes savent tout de Faustine. Et les Maries se réjouissent de la joie de la jeune fille, elles qui se sont désolées avec elle au moment de la mort de Tonnerre. C’était un bon cheval qu’elle montait depuis le jour de sa communion. Il aimait trier, menait l’abrivado fier comme Artaban, et semblait s’envoler quand elle lui disait : « Va ! » Il pâturait seul quand une vache, rendue folle par la mort de son veau, le perça d’un coup de corne. Pauvre Tonnerre ! Pauvre Faustine ! Elle l’avait fait enterrer debout, la tête tournée vers le levant. Près de la tombe de Tonnerre on en creusa une plus petite pour le veau.

— Quand les 3 biòu viendront faire leur ramadan pour le veau, ils pleureront aussi Tonnerre, avait-elle dit au baile après le recueillement.

Depuis ce jour elle montait Blé de Lune, le cheval de son frère Romain. Une bête superbe, digne de porter un officier de l’armée d’Afrique aussi beau cavalier que Romain. Elle aimait monter Blé de Lune, mais ce n’était pas la même chose que d’avoir une bête à soi. Et maintenant elle savait qu’elle avait trouvé son compagnon.

— Bonjour, mademoiselle ! dit-elle à son image, soudain si différente de celle du gardianou dont l’odeur importunait sa mère.

Une très jolie jeune fille…

— … avouons-le ! dit-elle aux Saintes qui firent semblant de n’avoir pas entendu.

… digne et malicieuse.

C’est ainsi que Romain l’avait définie à sa dernière permission, huit mois plus tôt. Comme c’était long ces absences… Comme elle était loin cette Afrique…

Elle choisit dans sa petite cassette les trembleuses 4 de grenat que ses

parents lui avaient offertes à Noël, glissa à son petit doigt la bague d’aïe5 qui venait de son arrière-grand-tante Maguelonne. La belle Maguelonne qui avait fini ses jours au Carmel d’Uzès. Un chagrin d’amour…

Puis elle prit au creux de sa main la cigale d’or que le Maître lui avait donnée. C’était à la dernière Sainte-Estelle. Frédéric Mistral était superbe sous son grand chapeau.

Tiens… encore un que j’aurais aimé épouser ! dit-elle. Je n’ai vraiment pas de chance avec les messieurs !

Il la connaissait depuis l’enfance, mais ce jour-là il lui avait dit :

— As lou mourre de Mirèio…

Tu as le visage de Mireille…

Et il lui avait donné la cigale Elle ne la quittait que pour aller trier.

— Je la garderai toute ma vie, dit-elle en l’agrafant. Et quand je serai très vieille, je la donnerai à ma fille !

Elle répéta « ma fille » avec étonnement.

Puis la cloche du dîner sonna. Elle se leva, fit une révérence aux Saintes, quitta sa chambre, et ne pensa plus aux chemins mystérieux qui menaient à cette lointaine maternité.

 

— Il n’est pas là ?

Le vieux baron avait l’air contrarié. Il répéta :

— Il n’est pas là ?

— Non, mon père, expliqua Thérèse. Auguste a été retenu à Marseille. Il vient de me le faire savoir au moyen du téléphone.

L’allusion de sa belle-fille à l’invention de Graham Bell ne dérida pas Eugène d’Azérac. Les absences de son fils, son goût de la ville et du paraître – goût qu’il tenait de sa mère –, son peu d’intérêt pour la manade et pour tout ce qui touchait à la terre le désolaient. Une angoisse qu’il avait du mal à maîtriser le privait parfois la nuit de son fragile sommeil de vieillard… Nonante ans pour la Fête-Dieu… s’il plaît à Lui de me garder en vie aussi longtemps ! pensa-t-il mélancoliquement, avant de sourire en voyant entrer la femme de son petit-fils Antonin.

Aidée de Miss Vertue, Aline poussait devant elle ses trois enfants. Léopoldine (« Ah ! s’ils savaient le mal que ce nom me fait !… Pauvre petite chérie, ce n’est pas ta faute… »), Guilhem (« Ah ! celui-là, je voudrais vivre pour voir ce qu’il donnera… Mais il n’a pas dix ans… »), et Virgile (« Petit trésor… On dirait que les fées t’ont confié un secret… que tu attends quelque chose… »).

— Dites bonsoir à votre Grand-Bon-Papa, dit Aline.

Et Miss Vertue répéta en écho :

— Say good night to your Grand-Grand-Pa.

Les enfants étaient prêts pour la nuit, luisants de propreté britannique, ou plutôt irlandaise puisque Miss Vertue venait du château de Waterford, où son père avait été régisseur du prince William Bonaparte Wyse, arrière-neveu de l’empereur Napoléon Ier. Le Prince Blond, ainsi que l’appelait Mistral, reposait depuis des années dans la terre provençale qu’il avait aimée et chantée, et sur le tombeau du félibre irlandais on pouvait lire son dernier poème :

Qui le sait ? Du Rhône au rivage,

je trouverai, ceinte de fleurs,

ma tombe. J’en ai le présage…

— Bonne nuit Grand-Bon-Papa ! Good night, Grand-Father ! Adieu sias, moun segne-grand !… Voilà ! dit Virgile. J’ai donné le bonsoir dans les trois langues !

— C’est bien ! dit Eugène, charmé.

Il serrait contre lui les petits corps fermes des garçons qui sentaient bon l’eau de Cologne et le savon. Il devinait la jeune fille qui couvait sous les quatorze ans de Léopoldine.

Mais déjà Miss Vertue, implacable, entraînait sa troupe pour la coucher.

— Et Antonin, où est-il ? demanda le baron à Aline.

— Antonin vous prie de l’excuser, Grand-Père. Il a été retenu…

— Je suppose qu’il t’a prévenue au moyen du téléphone ? dit le vieillard avec malice.

— Non, Grand-Père. Il m’a fait passer un mot depuis Nîmes pour me dire qu’il partait avec M. Félix Mazauric sur un site, près du pont du Gard… Le tombeau d’une dame romaine… Il pense ne revenir que dans deux ou trois jours.

Eugène décida d’être de mauvaise humeur toute la soirée. Mais, à ce moment précis, Faustine entra. Ce fut comme si le printemps venait à lui avec toutes ses fleurs. Et le vieux monsieur oublia qu’il avait décidé d’être désagréable.

— Ah ! dit Thérèse à sa fille, je te reconnais ! Tu es Faustine !… Si vous l’aviez vue quand elle est rentrée du pâturage, mon père ! Vous lui auriez donné deux sous !

— Approche, gardianou.

— Grand-Père, je l’ai, mon cheval !

— Je sais. Joseph m’a dit que vous l’aviez levé dans les montilles, pas loin de la mer… Que tu avais fait la folle !

— Il est beau, Grand-Père ! Il est sauvage, il est fier ! Ça va être l’enfer pour le débourrer…

— Je vous aiderai !

La petite voix fait se retourner les têtes. Guilhem est debout, en chemise de nuit, sur le seuil du salon. Minuscule. Formidable.

— Je vous aiderai, tante Faustine ! répète-t-il.

Et Faustine trouve que ses yeux sont aussi brillants que les yeux du cheval.

Aline se précipite vers son fils, mais Eugène l’arrête d’un geste.

— Laisse, Aline. Nous n’allons pas renvoyer le seul homme de la famille qui s’intéresse encore à la manade !… C’est bien, Guilhem. Tu aideras ta tante à débourrer son cheval… Au fait, a-t-il un nom ?

— Cathare ! dit Faustine.

Et ce nom fait rire le vieillard tandis que la porte s’ouvre à deux battants devant Gabin, le majordome, qui annonce, de sa voix de ténor toulousain :

— Madame la baronne est servie !

Eugène offre son bras à sa belle-fille et se penche vers Guilhem.

— Avant d’aller au lit, conduis ta maman jusqu’à sa chaise, petit. Je dirai à Joseph qu’à partir de maintenant tu fais partie de nos gardians. Tu commences demain !

— Merci, Grand-Père !

Le regard de Thérèse s’attendrit en allant de l’enfant à l’ancêtre.

La petite silhouette en chemise de nuit s’incline devant sa mère, arrondit le bras. Déjà galant cavalier…

— Et c’est lui qui me dit merci ! murmure Eugène, heureux. Allons, Thérèse, venez ma fille ! Nous avons de bons enfants !

 

Thérèse ne dort pas. Dans le grand lit de la Chambre des Reines (au fait, pourquoi « la Chambre des Reines » ? Personne n’a jamais pu lui dire de quelles reines il était question), elle pense à Auguste. Elle n’aime pas être seule. Elle a besoin de ce grand corps qui la rassure, ce grand corps qui finit le sien et pèse de tout son poids pour l’unir à cette terre qui est devenue sienne…

Tant de bonheur, tant de bonheurs partagés, depuis le goûter chez Félicité, qui n’était pas encore cousine Félicité, ce beau cavalier qui entre, botté, vif, gai, qui vient vers elle… Elle a seize ans, des cheveux blonds ; elle est en grand deuil. Il la regarde, s’incline, puis il s’assied en disant :

— Je suis Auguste d’Azérac, mademoiselle.

S’il n’était pas venu ce jour-là, si elle avait gardé la chambre à cause d’un rhume, d’une migraine ? Mon Dieu, elle n’ose pas y penser !… Mais il était venu, et elle était là… Il l’avait regardée comme s’ils étaient seuls…

— Notre petite Thérèse vient de perdre sa maman, avait murmuré la maîtresse de maison.

Alors Auguste avait fait une chose incroyable pour l’époque. Aujourd’hui, en 1913, on est moins à cheval sur l’étiquette, mais en ce temps-là les mœurs étaient plus sévères, eh bien il avait osé prendre les mains de Thérèse dans les siennes et avait dit :

— Moi aussi, mademoiselle, j’ai perdu ma mère. Mon cœur est tout près du vôtre.

Ce silence ! Ce silence scandalisé dans le vieux salon nîmois, sous l’œil réprobateur des ancêtres réunis en tribunal sur les murs ! Il venait de compromettre une jeune fille, orpheline, sans dot et, comble de misère, alsacienne, la pauvre ! Quand on faisait allusion à cette scène, Auguste éclatait de rire.

— Je savais ce que je faisais ! disait-il. J’avais trop peur de la perdre !

Après la réprobation des ancêtres peints, venait l’émerveillement des dames de la société derrière leurs éventails.

L’honneur était sauf : le scandale devenait belle histoire, l’orpheline devenait la fiancée, à la fin du deuil, elle troquerait ses vêtements noirs pour une robe blanche. Un vrai conte de fées !

Il faut dire qu’Auguste, aidé de son père ému par l’aventure, avait mené l’affaire rondement.

Thérèse se souvient de la première visite qu’elle fit à Azérac, escortée de cousine Félicité. Le baron l’avait accueillie sur le seuil, tête nue, attendant la calèche qui la menait vers son destin comme il aurait attendu la visite d’une reine :

— Sian de la Grande France et ni court, ni coustié ! avait-il dit en lui présentant la main pour l’aider à descendre.

Elle n’avait encore jamais entendu parler provençal, Auguste avait traduit pour elle le vers de Mistral :

— « Nous sommes de la Grande France, simplement et loyalement ! »

Et elle sut que l’Alsace entrait avec elle dans la maison.

Brusquement, les larmes montent aux yeux de Thérèse, ces larmes que, seul, Auguste sait chasser. Mais ce soir il n’est pas là, et les larmes s’en donnent à cœur joie.

« Pourquoi ?… Pourquoi ? se demande-t-elle. Pourquoi pleurer, puisque nous sommes heureux ? Heureux, riches, puissants… Il a raison, Grand-Père, quand il dit : « Nous avons de bons enfants… » »

Thérèse tourne la tête vers la table de chevet qu’Antonin a baptisé : le laraire de Maman.

Ils sont tous là, les bien-aimés. Les photographies des défunts mêlées à celles des vivants, comme si la mort n’existait plus. La mère d’Auguste, Léopoldine, exquise avec ses bandeaux et sa crinoline, « rappelée à Dieu dans sa vingt-sixième année. Priez pour elle » ; Auguste avait sept ans. Près d’elle, les parents de Thérèse : jeunes, beaux, souriant devant Walheim, la chère maison perdue dominant la forêt alsacienne…

Une biche traverse la mémoire de Thérèse, suivie d’un verre de vin bourru aux reflets d’opale, d’un grand sapin.

— Ôh Tannenbaum –, tandis que les vignes s’alourdissent sur les pentes de Bergheim…

« Arrête de pleurer parce qu’Auguste n’est pas là ! Tu te conduis comme une sotte ! » se commande Thérèse avec sévérité.

Mais il n’empêche, Auguste n’est pas là.

Il est de moins en moins là. Ce n’est pas l’épouse qui s’inquiète en elle, mais la mère, la gardienne de cette maison sur laquelle elle règne. Que fait-il à Marseille ? Que trame-t-il avec ces Bourriech cousus d’or et de vanité ?

— Je vous prépare d’énormes surprises, mon amie, lui a-t-il dit en partant, hier matin.

Quand ils se sont mariés, Auguste avait la passion de la manade. Quel cavalier il était ! La fierté de son père… Puis, peu à peu, il s’est désintéressé de sa terre, de ses bêtes, pour les affaires. Les affaires ! Si encore ses fils avaient repris le trident, mais Romain est en Afrique. Romain qui ne se marie pas. On en plaisante à Nîmes, en Arles et en Avignon. On dit : « Romain veut rendre l’Alsace à sa mère… »

Dire qu’aucun de leurs enfants ne connaît Walheim…

Une nouvelle bouffée de joies perdues et de chagrins présents vient à Thérèse.

Décidément ce soir !… Elle rit toute seule. Elle aime se moquer d’elle quand elle s’attendrit. Mais, quand même, ce soir, Grand-Père a eu de la peine. Son fils à Marseille, un petit-fils le nez dans le tombeau de la dame romaine, un autre chez les hommes bleus du désert…

La petite veilleuse de porcelaine fait danser les ombres de la chambre. Un oiseau de nuit pousse un long cri désespéré.

Mais Thérèse ne l’entend pas ; elle dort au milieu de ses cheveux toujours blonds, la tête sur l’oreiller qui garde l’odeur élégante d’Auguste, Cuir de Russie, de chez Creed à Londres.

 

Le vieil Eugène écoute les douze coups de minuit qui tombent de la tour sur le château endormi. Il ne cherche pas le sommeil, il sait qu’il ne le trouvera que vers trois ou quatre heures du matin. Il ne s’en plaint pas ; il met à profit le silence de l’ombre pour faire de l’ordre dans sa tête.

Il devine le cadre d’argent où Léopoldine, « rappelée à Dieu dans sa vingt-sixième année. Priez pour elle  », sourit depuis qu’elle a disparu. Léopoldine, pour qui son cœur saigne toujours.

Mais il faut penser aux vivants.

Auguste leur prépare quelque chose, c’est sûr. Et Thérèse n’est au courant de rien, c’est sûr également. Et ce qui est encore plus sûr, c’est qu’elle a peur. Au lendemain de ses soixante-dix ans, Eugène a donné tout pouvoir sur Azérac à son fils. Maintenant il se demande s’il a bien fait.

Ah ! si Faustine était un garçon, il serait tranquille pour l’avenir de la race ! Parce que c’est bien joli ces voyages à Marseille en automobile, ces téléphones, ces ampoules électriques et ces calorifères, mais ça ne l’épate pas ! Ni ces domestiques habillés en chiens savants qui s’agitent de partout, comme à la cour du Grand Mogol.

Les affaires !… Au diable les affaires ! Sian cavalié avant tout !

Et ce qui compte, c’est la terre !

Il se revoit, jeune homme, galopant sur le pâturage, au milieu des taureaux… Comme la vie était belle du haut de son cheval !… Sans Peur, il s’appelait… Sans Peur…

Tout ça est loin. Et lui n’est plus qu’un vieillard fragile qui assiste, impuissant, à la fin d’une antique tradition.

Que va devenir Azérac ?

« Je vous aiderai ! »…

La petite silhouette de Guilhem en chemise de nuit vient chasser les idées noires de l’ancêtre qui rit dans le noir.

 

Guilhem regarde vers le lit de son frère à la clarté de la lune.

Virgile dort paisiblement.

« Comme une fille ! » pense Guilhem avec mépris. Virgile bredouille dans son sommeil :

— Les biôu, c’est gentil…

Guilhem hausse les épaules.

Lui, demain, il ira avec les gardians. Lui, il est un homme et, plus tard, il sera le maître de la manade.

La manade Guilhem d’Azérac.

 

Léopoldine, depuis son lit, regarde le parc sous la lune. Le cèdre a l’air japonais dans la lumière d’argent. Elle quitte son lit et, pieds nus, va vers l’image irréelle, comme une somnambule.

Au passage elle cueille une feuille de papier sur son petit bureau d’écolière, une plume… et dessine la nuit. Heureuse.

 

Faustine dort sous la garde des Saintes.

Les Saintes qui ont l’air soucieuses, dans leur petite barque.

Le bonheur…

Les Saintes savent qu’Auguste aime sa fille.

Oui, il l’aime ! Très fort !…

Au point d’être capable de faire son malheur.

 

Auguste d’Azérac verse quelques gouttes de Cuir de Russie dans le creux de ses mains. Il a envoyé Jaume se coucher.

Depuis que son valet de chambre s’est mis à la conduite de la De Dion-Bouton, Azérac n’est plus qu’à trois heures de Marseille. Quelle chance d’être nés à l’époque du Progrès ! Mais trois heures c’est encore trop long pour Auguste qui a hâte de retrouver Thérèse, de lui parler, et, qui sait ?…, peut-être de parler à Faustine. Auguste ne peut s’empêcher de sourire en pensant à la petite cavalière.

« Si tu savais ce que je prépare pour toi, murmure-t-il. Un royaume !… »

Auguste se met au lit. Demain, à six heures, Jaume le réveillera avec le thé, puis il s’occupera de la voiture.

Auguste regarde autour de lui le mobilier cossu et impersonnel de la chambre du Grand Hôtel de Noailles, où il a ses habitudes quand il descend à Marseille, et hausse les épaules.

Les Azérac ont une maison splendide, dans un parc, sur la Corniche. Mais elle est fermée depuis la mort de Léopoldine. Père n’a jamais voulu y remettre les pieds. Seul un garde veille sur Château-Candi comme sur un mausolée.

Auguste n’a jamais eu le cœur d’insister auprès de son père pour qu’il rouvre la demeure. Le chagrin qu’ils partagent l’en a toujours empêché. Mais, maintenant, il va falloir convaincre le baron que les choses ont changé… « Père le fera certainement pour Faustine, quand il saura… » Quand il comprendra ce que représente tout ce qu’Auguste a entrepris avec les Bourriech ! Il fera un peu la tête en apprenant que son fils traite avec des « affairistes » comme il dit, mais il est trop fin pour ne pas saisir les avantages d’une telle alliance. D’un côté, une famille noble qui amené des relations, une position sociale, un blason, et, de l’autre, une dynastie de marchands, certes, huiles, savons, épices, mais aussi d’armateurs et de banquiers qui lui ouvrent la porte de la grande finance…

« Vous risquez d’être plus riche que nous, mon ami », lui a dit Bourriech, l’air sérieux, hier soir, pendant le dîner en tête à tête à la Réserve. Entre hommes. Par délicatesse, Mme Bourriech a voulu les laisser seuls.

Il trouve Thérèse sévère avec elle. D’accord ! Mme Bourriech n’a pas la distinction des dames d’Azérac ou de cousine Félicité, mais c’est une femme de tête, et une mère admirable. Et elle semble beaucoup aimer Faustine. Bien qu’elle ait du mal – elle l’avoue spontanément – à comprendre qu’une jeune fille se passionne pour les chevaux, et encore plus, dit-elle, pour les taureaux.

Il l’a assurée que ça lui passerait. Ça lui a bien passé à lui ! Et Dieu sait qu’il était fervent cavalier pendant les premières années de son mariage ! C’est quand ses fils furent des hommes, que Romain partit en Afrique, quand il vit qu’Antonin ne s’intéressait qu’aux vieilles pierres et aux incunables, qu’il a peu à peu passé les rênes de la manade à Joseph.

Joseph, le baile alsacien. En Camargue ! Au début on en riait dans les mas, et puis on s’est incliné devant le savoir-faire de l’ancien palefrenier de Walheim.

Walheim… Quand l’affaire du Maroc aura porté ses fruits, quand il croulera sous l’or, il fera tout pour racheter Walheim et l’offrir à sa femme. Il voudrait être assez riche pour racheter l’Alsace tout entière et la lui poser dans les bras, nouée d’un ruban tricolore… effacer Sedan, la défaite, les deuils… Sa Thérèse ! Si gaie, si joyeuse, dont les yeux s’embuent quand une cigogne se pose sur le pâturage. Il s’en voudrait de cette nuit encore passée loin d’elle si, derrière tout ça, il n’y avait pas la grande entreprise de sa vie : le Maroc.

Demain, il lui parlera de Charles Bourriech. Il ne peut pas lui cacher plus longtemps les projets qu’il a pour Faustine. Le Maroc, ça peut attendre, mais, pour Faustine, il faut qu’elle sache…

Les bruits de la rue, étouffés par les persiennes et les doubles rideaux de brocart du riche appartement lui disent que la ville est là : la grande métropole du Midi, ouverte sur l’Afrique, l’Orient, les Affaires…

« Nous donnerons une fête magnifique à l’automne pour les nonante ans de Papa. Nous inviterons tout ce qui compte dans le pays ! Tout le monde dira : Ces Azérac, ils mènent le Grand Batre !… »

Et ça n’aura jamais été plus vrai !

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