Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 29 sur 33

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Le grand Batre

XXVIII Les noces de Cosette

XXVIII

 

Les noces de Cosette

Bien sûr, elle aurait préféré un grand mariage. Un lunch. À la terrasse de L’Estaque par exemple. On aurait pu inviter des personnalités…

Mais elle épousait un veuf, il fallait le comprendre. Et puis, de son côté, elle avait une grande fille. Situation délicate. Elle approuvait la discrétion de son mari, le pauvre qui avait eu tant de problèmes avec sa famille.

Prudence, sa vieille brodeuse, fut son témoin, et celui d’Arnaut un ingénieur qui avait travaillé pour la Sélimazérac depuis le début des recherches. Un M. Descamps. Un homme très aimable.

Après la mairie ils allèrent tous ensemble manger de la langouste sur la Corniche, burent du champagne rosé, puis les mariés prirent congé de leurs invités pour s’envoler vers Venise.

— Venise ! Vous en avez de la chance, Madame Cosette ! disait Prudence, un peu pompette. C’est quel nom déjà le palais où vous passerez votre lune de miel ?

Cosette interrogea son mari du regard.

— Gritti, dit-il en souriant.

— Vous allez en voir de belles choses, Madame Cosette !

Elle vit surtout le ciel d’un lit dont elle assura le ravage pendant toute la durée de leur séjour.

Le chariot des femmes de chambres stationnait jusqu’au soir devant leur porte. À l’heure du dîner, Arnaut sortait Cosette du lit et la traînait, maquillée en hâte, à peine coiffée, encore chaude de caresses et furieusement belle, jusqu’au Harry’s Bar ou sous une tonnelle plongeant sur le Grand Canal.

Un soir, comme elle s’extasiait devant des colliers de verroterie qu’un marchand ambulant vendait place Saint-Marc, il fit rouvrir une bijouterie qui fermait et lui acheta le même collier, mais en perles soufflées au e XVIII

siècle à Murano. Elle eut un choc en apercevant le prix sur l’étiquette.

— C’est trop cher, dit-elle à voix basse pendant que le marchand prenait un chiffon pour polir le fermoir.

Arnaut avait souri sans répondre.

Elle était sortie du magasin, le collier au cou. Fallait-il qu’il l’aime pour dépenser autant d’argent pour elle !

Il s’était rendu compte très vite que la visite des musées et des églises la faisait bâiller. Elle s’ennuyait hors de ses bras. Il ne s’ennuyait pas encore dans les siens. La découverte du corps de Cosette avait déchaîné chez lui une frénésie qui le surprenait et le ravissait.

— On dirait que tu n’as pas fait l’amour depuis cent ans !

C’était un peu ça. Allongé dans le grand lit vénitien, près du corps brûlant de Cosette, il se demandait pourquoi il n’avait jamais pu entraîner Isaure vers un tel délire.

— Tu es triste ? dit Cosette en se coulant plus près de lui.

Il fit signe que non, mais elle n’était pas dupe.

— Arnaut ?

Le ton grave, craintif, de Cosette le surprit.

— Je voulais te demander… pourquoi m’as-tu épousée ?

— Parce que tu me fais rire ! dit-il en éclatant justement de rire, ce qui était la seule chose à faire. D’ailleurs, tu me l’as déjà demandé !

— Mais… tu m’aimes ?

— Et toi ?

— Follement ! dit-elle, les larmes aux yeux.

Puis elle ajouta :

— Je serais bien restée dans ce lit, toujours, avec toi !

— Tu me tuerais si je te laissais faire !

Il prit la main de Cosette et embrassa doucement le bout de ses doigts.

— J’ai hâte de te ramener à la maison…

— La surprise ! dit-elle, ravie. C’est…

Il ferma sa bouche d’un baiser.

— Chut ! Ne dis rien ! Attends, tu verras, c’est une nouvelle vie qui va commencer !

Une nouvelle vie… Elle s’y voyait déjà !…

Quand ils descendirent de l’avion à Marignane, Cosette était radieuse.

Elle s’aperçut dans un miroir de l’aéroport…

C’était elle, cette femme si élégante, avec une trousse de crocodile à la main, une fourrure sur le bras…

Elle souhaita de tout son cœur être vue par quelqu’un de sa connaissance. Une ancienne cliente, par exemple, qui dirait à tout Marseille : « J’ai vu la baronne d’Azérac qui rentrait de son voyage de noces à Venise ! Quelle distinction ! »

Un chauffeur les attendait. La classe !

Arnaut le lui présenta et elle lui rendit son salut en veillant à ne pas se montrer trop familière.

— Madame la baronne… dit-il respectueusement en lui ouvrant la portière.

Parfait.

— Mon frère va bien, Langlois ? demandait Arnaut.

— Je comprends, Monsieur ! Nous avons couru à Marsillargues dimanche dernier et gardé tous nos attributs ! Berlingot tient la grande forme ! Ils lui ont joué Carmen !

Arnaut applaudit, puis s’apercevant que Cosette avait du mal à suivre, lui expliqua que Berlingot était leur meilleur taureau, la preuve, c’est qu’on lui avait joué Carmen pour le féliciter.

— Et tu sais ce que tu vas faire, maintenant ? Tu vas fermer les yeux ! Et tu ne les ouvriras qu’à mon commandement. Compris ?

Elle promit, ferma les yeux, et se pelotonna contre lui. Heureuse.

La surprise !

Elle savait vers quel rêve il la conduisait. Il faisait beau ; à travers ses paupières closes elle sentait un soleil radieux. La saison était encore un peu fraîche, mais rien ne l’empêcherait de s’allonger au bord de la piscine, de tremper le bout de ses orteils vernis dans l’eau bleue… certainement chauffée ! « Madame est servie », dirait le maître d’hôtel. « Madame a besoin de moi ? », demanderait la femme de chambre.

Un brusque cahot lui fit ouvrir les yeux, mais elle les couvrit de sa main : elle ne voulait rien voir du paysage avant d’être arrivée.

— C’est bien, dit Arnaut à son oreille, tu ne triches pas !

Et ils se mirent à rire.

Soudain la voiture ralentit. On approche…

— Tu auras bientôt la permission de regarder, dit-il. Attends… Voilà ! Ça y est…

Elle ouvrit les yeux, confiante, souriante, pour découvrir la façade hautaine d’un château qui s’élevait devant elle comme un mur infranchissable.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle d’une voix blanche.

— « Ça » ?…

Arnaut éclata de rire.

— « Ça », reprit-il gaiement, c’est Azérac. Notre maison. Ta maison. C’était ça, la surprise !

— C’est là que nous allons vivre ?

— Oui !

— Nous n’allons pas vivre au Mas d’Isaure ?

Arnaut ne riait plus. Sa voix était glacée.

— Tu plaisantes ?

— Non, dit-elle avec désespoir. Je croyais qu’on habiterait au Mas d’Isaure et…

Il la coupa, violent.

— Non ! Nous vivrons à Azérac.

— Mais, moi, je croyais que la surprise…

Il prit brutalement la main de Cosette et la serra si fort qu’elle sentit des larmes monter à ses yeux.

— Ne me parle plus jamais du Mas d’Isaure ! Tu m’entends ! Jamais ! Allez, viens, que je te présente. On nous attend !

 

Le temps si beau s’était brusquement gâté. La lumière était descendue ; un orage devait se préparer sur l’Aigoual, annoncé par des craquements sourds dans le ciel.

Annette, qui n’avait pas quitté le deuil depuis la mort de sa maîtresse, les accueillit dans l’entrée avec une femme de chambre, un valet, et le baile.

Arnaut embrassa Annette, serra la main du baile et, au lieu de présenter à Cosette les personnes qui allaient être à son service, la présenta, elle.

— Madame d’Azérac.

La vieille Annette s’approcha, très émue. Cette jeune femme qui arrivait, c’était à elle, Annette, de l’accueillir sur le seuil de la maison ; c’était à elle de lui faire comprendre à quel point elle était la bienvenue, à quel point on se réjouissait qu’elle partage désormais la vie du Maître.

Mais Cosette ne prit pas la main tendue, et Annette, que Thérèse avait habituée à partager avec elle tout ce qui touchait à Azérac, se sentit blessée et humiliée comme si on l’avait chassée.

Arnaut ne remarqua rien, il parlait avec le baile.

— Le temps m’a semblé long, sans les chevaux ! Allons les voir, il me tarde de me remettre au travail !

Sur le pas de la porte, il se retourna vers sa femme :

— Annette va s’occuper de toi. Elle connaît le château comme si elle l’avait fait ! À ce soir !

Le valet et la femme de chambre étaient déjà dans l’escalier avec les bagages. Cosette portait toujours sa fourrure et son vanity-case, et regardait avec consternation le nez cassé du buste d’Antonin.

— Madame me suit ? dit Annette en l’invitant à monter.

Cosette la suivit dans l’escalier monumental, passa sous le regard sans indulgence des ancêtres, parvint au palier. Là, Annette ouvrit la porte du long couloir et, trottinant devant elle, la conduisit jusqu’à la chambre qui avait été celle d’Isaure et d’Arnaut au début de leur mariage.

— C’est la chambre du maître, dit-elle. Beaucoup de nos dames sont mortes dans ce lit, ajouta-t-elle en désignant le sévère monument aux colonnes de bois sculpté de scènes mythologiques.

Cosette, horrifiée, alla à la fenêtre, regarda dehors, et demanda d’une toute petite voix :

— Il n’y a pas de piscine ?

— … de quoi ?…

À voir la tête d’Annette, on aurait pu croire que Cosette venait de parler turc.

— De piscine.

— Nous sommes dans un château, Madame. Ici, tout est historique.

Cosette hocha la tête et jeta son manteau sur un fauteuil au point de Hongrie.

La femme de chambre se saisit du vison, et le suspendit dans une armoire aussi sculptée que les colonnes du lit.

Cosette posa son vanity-case et resta immobile, regardant autour d’elle, avec la ferme intention de jeter à la poubelle toutes ces vieilleries. Elle remplacerait tout ça par un beau lit, bien large, laqué blanc, des poufs de satin assortis, un tapis en fourrure… Ça, au moins, ça aurait de l’allure !

— Madame a encore besoin de moi, ou de Florette ?

Annette désignait la femme de chambre.

— Non, non… ça va, dit Cosette qui ne savait pas quoi leur demander.

Avant de sortir, Annette se retourna.

— Madame veut le clavier ?

— Le clavier ?…

— Les clefs de la maison, Madame.

Annette désignait le pesant trousseau qu’elle portait à la ceinture.

— Non. Merci… gardez-le ! Enfin, pour le moment.

— Bien, Madame.

Les deux femmes se retirèrent et Cosette s’assit sur le lit. Un terrible coup de tonnerre la fit tressaillir et, au même moment, illuminée par un éclair, la pluie se mit à tomber. La fenêtre ouverte se mit à claquer dans le vent. Cosette se précipita et, quand elle l’eut fermée après beaucoup d’efforts, se trouva mouillée des pieds à la tête.

La surprise…

Elle retourna s’asseoir sur le lit, s’appuya à l’une des colonnes sculptées, le nez contre une femme désolée qui tendait les bras vers le ciel, et se mit elle aussi à pleurer.

Comme Niobé.

 

Elle refusait le château de tout son être, et, de son côté, le château la refusait de toutes ses forces.

Elle mit trois jours avant de pouvoir se diriger sans aide dans le sombre couloir où se trouvait sa chambre, se tourna la cheville dans la chapelle, et tomba dans l’escalier en perdant l’équilibre sur ses talons hauts. Le grand salon pourpre, avec son unique paire de doubles rideaux surchargés de passementerie, lui faisait peur, et les repas pris dans la salle à manger tapissée de cuir de Cordoue lui coupaient l’appétit.

Le soir de son arrivée, avant le dîner, ne trouvant pas les boutons électriques, elle s’était perdue dans le long couloir et avait poussé une porte en croyant qu’elle donnait sur le palier. À travers des vitraux une lumière sourde éclairait chichement une immense bibliothèque. Des livres vert foncé couvraient des rayons entiers. Il y en avait même de plus vieux encore, avec du cuir marron tout mangé et des dorures à moitié effacées. Rien de neuf. Elle allait sortir quand une forme accroupie derrière de grands cartons à dessin s’était dressée.

— Ma nièce ?

Il était venu à elle, la main tendue.

— Je suis l’oncle Virgile !

Il était bouclé comme un enfant. Mais des cheveux blancs se mêlaient à ses cheveux, blonds et roux comme ses sourcils.

Il lui montra une vieillerie qu’il tenait dans sa main – un vrai débris… –, et elle vit la marque.

— J’ai trouvé le cartulaire, que je cherchais depuis des mois là où il n’était pas !

Elle ne pouvait quitter la marque des yeux. Mme lle Bourquin et M

Bourriech en avaient parlé un jour devant elle. Un accident quand il était petit, paraît-il.

— Je vous fais les honneurs de la Tour des Grands Orages ? demanda-t-il galamment en lui offrant son bras. Nous en avons eu un beau pour saluer votre arrivée !

— Une autre fois ! avait dit la voix d’Arnaut qui venait de rentrer. Cosette ne peut pas tout voir le premier jour ! Alors ?…

Il la prenait dans ses bras, embrassait ses cheveux.

— Alors, quoi ? demanda-t-elle.

— Comment trouves-tu Azérac ?

— Oh… c’est grand !

— Ça, tu en as pour des jours et des jours avant de t’y reconnaître. Allez, viens. Pierre dîne avec nous, et Fernand aussi.

— Fernand ?

— Le docteur Rache ! Médecin de famille depuis cent cinquante ans !… Je plaisante, Cosette, je veux simplement dire que tu le verras souvent à ta table !

Elle put constater par la suite qu’il disait vrai. Le docteur Rache faisait partie d’Azérac. Comme Arnaut, comme Virgile, comme Annette qui veillait à ce qu’on prépare des grillades de Saint-Gilles pour Arnaut, des merveilles pour Virgile, de la brandade pour Fernand, selon un cérémonial immuable, et faisait monter du vin de la cave en respectant un rituel dont le sens échappait à Cosette.

— Madame est servie, dit le maître d’hôtel.

Et ce fut pour Cosette le seul bon moment du dîner où l’on lut des poèmes interminables dans la revue du docteur. L’arbre ?… non… : La Branche aux Oiseaux. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

Ils n’en finissaient pas de se raconter les exploits de Berlingot, de dire ce qu’avait fait telle ou telle vache pendant qu’Arnaut était absent ! Dès qu’elle entendit le docteur s’écrier : « Vous savez quelle heure il est ? » en regardant sa montre, elle fut debout.

Elle avait attendu leur départ tout au long de la soirée et, la porte de leur chambre à peine refermée, se jeta dans les bras d’Arnaut.

Il la souleva sans quitter ses lèvres, la porta jusqu’au lit, et la déposa entre les colonnes sculptées.

— La chambre te plaît ? demanda-t-il en commençant à la déshabiller.

— C’est toi qui me plais, dit-elle dans un souffle.

Puis elle oublia les colonnes où des dames pleuraient, les fauteuils raides et l’armoire lugubre, pour plonger dans un plaisir dont la violence l’émerveillait toujours.

Comme elle s’endormait, elle entendit Arnaut bouger. Que faisait-il ?

— Je mets le réveil à six heures moins le quart, dit-il. Les vacances sont terminées !

— Et cette porte ?

— Là, Madame, dit Annette, c’est la Chambre des Reines.

— On peut entrer ?

— Non, Madame. Seul Monsieur en a la clef.

Cosette regarde la porte défendue et se détourne, maussade.

Ce château, elle le hait chaque jour davantage. S’il n’y avait pas les nuits, elle tomberait malade.

Mais il y a les nuits. Elle devenait alors la reine d’un univers de caresses, de plaisirs et de cris. Et elle voudrait que le jour ne se lève jamais pour garder Arnaut prisonnier de son corps, ne jamais lui rendre la liberté de la quitter.

— Est-ce que tu sais que je travaille ? Est-ce que tu as une idée du nombre de bêtes qu’on a, avec les trois manades réunies, Pierre et moi ?

Encore Pierre ! Toujours Pierre !… À chaque aube le réveil sonne, et Arnaut court le rejoindre à bride abattue ! À croire que les jeunes mariés, c’est eux !

— Je m’ennuie, dit-elle un soir où ils se préparent pour le dîner.

— Mais, si tu t’ennuies, viens avec moi ! dit Arnaut. Viens sur le pâturage !

— Au milieu des taureaux !

— En une semaine je t’apprends tout ce que tu dois savoir… Je connais un gentil petit cheval, Kélélé, qui brûle d’envie de te rencontrer !

— J’ai peur des chevaux !

— Tu n’en avais pas peur, il me semble, quand nous allions tous les deux faire l’amour sous les romarins !

— J’avais horriblement peur… mais j’avais plus encore envie de toi ! dit-elle en se coulant contre lui.

— Et maintenant, tu n’as plus envie de moi ? demande-t-il hypocritement.

— Si ! Mais on n’a plus besoin d’aller se cacher dans les bois ! Tu vois, là, on peut…

Mais la cloche annonçant le dîner détache Arnaut de sa femme.

— Allez, à table ! dit-il gaiement.

Et elle le suit, furieuse.

Virgile est déjà à sa place, plongé dans sa revue Les Oiseaux… Encore un poème de Pierre ; il le sait déjà par cœur !

Jamais Arnaut et elle ne prennent un repas en tête à tête. Eh bien, puisque c’est comme ça, elle demandera à ce qu’on les serve dans leur chambre, comme à Venise, le dernier soir…

— Je pense à une chose, Cosette, dit Arnaut, et je te demande pardon de ne pas y avoir pensé plus tôt. Je vais t’acheter une jolie petite voiture pour que tu puisses aller et venir, faire des courses à Nîmes, à Arles, à Marseille… N’oublie pas que, maintenant, c’est toi la cliente ! Et que tu es riche !

— C’est vrai ?

— Tu peux t’offrir ce que tu veux !

Elle le prit au mot et se mit à dépenser de l’argent. Beaucoup d’argent. Ça semblait faire plaisir à Arnaut.

Elle s’occupa d’elle, de son corps, de ses cheveux, de ses ongles, avec passion. Elle passait son temps à se faire poncer le dos, épiler les jambes, masser, vernir, foncer, éclaircir, dorer, parfumer… Elle se commanda des robes, les rapporta à Azérac dans de grands cartons tapissés de papier de soie… et continua à s’emmerder prodigieusement.

Quelle chance il avait, Arnaut, qui travaillait toute la journée ! Elle passa un jour, à Marseille, devant son ancien magasin devenu L’Aiguille fée.

Elle tourna la tête.

Elle n’aurait jamais dû vendre ! C’était sa vie les dessous de femmes ! Comme elle travaillait bien avec ses ouvrières ! Comme elle s’entendait bien avec ses clientes ! Mademoiselle Bourriech ! Madame d’Azérac… Madame d’Azérac ! Ça la fit rire : Madame d’Azérac, maintenant, c’était elle… Arnaut ne parlait plus jamais de sa femme… enfin, d’Isaure… sa femme, maintenant, c’était elle ! La douceur de la peau d’Isaure… Elle se mit à y penser tout le temps. Une idée fixe qu’elle gardait au bout de ses doigts qui se souvenaient de ce contact.

Comment en parler à Arnaut ? Et, surtout, comment lui dire à quel point elle regrettait de ne pas vivre au Mas ?

Elle se jeta à l’eau un soir où Virgile, enrhumé, gardait la chambre.

— Arnaut… dit-elle.

Elle s’arrêta, le cœur battant. Il la regardait en souriant, s’attendant à ce qu’elle lui demande un bijou, une fourrure, prêt à dire oui quel que soit le nouveau caprice.

— Je voudrais qu’on s’installe au Mas, dit-elle.

— Au mas ?… demanda-t-il. Quel mas ?

Au Mas d’Isaure.

Il la regarda avec stupeur.

— C’est très bien, ici… mais je ne m’y fais pas !

Il attendit que le domestique ait quitté la salle à manger. Il ne la regardait pas. Il était devenu très pâle. Il dit :

— Le jour où nous sommes arrivés ici, tu as parlé du Mas… d’Isaure…

Sa voix trembla en prononçant le nom bien-aimé.

— … et je t’ai demandé de ne plus jamais le faire. Le Mas… c’est une partie de ma vie qui appartient à mon passé avec… C’est sacré ! C’est un sanctuaire ! Tu l’oublies ! Une fois pour toutes !… Je ne te le redirai pas !

Puis il regarda sa montre, se leva, et dit qu’il devait se rendre à une réunion de la Nacioun Gardiano, qu’il rentrerait tard, qu’elle ne l’attende pas…

Il sortit sans l’embrasser, et elle resta seule devant son assiette vide, incapable de bouger. Un sanctuaire… Un territoire enchanté dont elle était exclue à jamais…

« Tu l’oublies ! »

Tu oublies la petite clef d’or, tu n’ouvres pas la porte du royaume interdit, tu n’as pas le droit d’y poser le pied, tu n’as pas le droit de porter les yeux sur ce qu’il renferme…

La Barbe-Bleue était le seul conte de fées que Cosette connaissait. On ne le lui avait pas raconté quand elle était petite, c’était sa fille, quand elle avait six ans – elle savait déjà tant de choses ! –, qui lui avait dit : « Il était une fois, maman, un homme qui avait de belles maisons à la Ville et à la Campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, mais, par malheur, cet homme… »

Il ne voulait pas qu’on ouvre la porte ; il avait dit que sa colère serait terrible !

Elle n’eut plus qu’une idée : violer le sanctuaire.

Elle passa plusieurs fois devant l’entrée du domaine sans s’y arrêter.

La chaîne cadenassée interdisait toujours l’accès de la longue allée bordée de tamaris qui menait au Mas.

Elle réfléchit. Le mieux serait d’aller plus loin, le long du Vaccarès, jusqu’à ce bouquet d’arbres derrière une ruine.

Là elle pourrait laisser sa voiture sans qu’on risque de la remarquer de la route.

Ensuite il lui faudrait revenir vers l’entrée sans être vue de personne. C’était le moment le plus délicat. Quelqu’un pouvait passer, s’étonner, parler… Le cœur battant, elle se mit à courir. Maladroite sur ses hauts talons, elle arriva à la chaîne, l’enjamba et, le cœur battant, entendant un bruit de moteur, s’aplatit dans le fossé qui bordait l’allée… Elle attendit que la camionnette délabrée ait disparu en bringuebalant pour sortir de sa cachette et se remettre à courir, comme si des chiens étaient lancés à ses trousses. Jamais elle n’aurait cru que l’allée fût si longue ! Elle ne s’arrêta, essoufflée, que devant le Mas.

Le jour où elle était passée avec Pierre, avant le déjeuner où elle devait rencontrer Arnaut, déjà elle s’était sentie triste devant le silence et l’abandon de ce qui avait été éclatant de vie, de luxe et de splendeur. Mais, ce jour-là, le jardin gardait encore ses tracés et ses fleurs. Maintenant les herbes folles, les chardons et les orties avaient tout envahi, marée verte partie vers la maison comme pour l’étouffer.

Un oiseau malveillant, perché sur le plus haut des arbres, poussa un cri qui lui fit peur. Ce cri lui disait de partir, l’avertissait qu’elle n’était pas la bienvenue.

Ce cri lui disait de fuir.

Elle resta.

Sans bouger. Terrifiée. Mais décidée à ne pas céder à l’épouvante.

Immobile, elle regardait autour d’elle. Elle venait de passer la frontière entre le réel et l’invisible.

Elle attendait… mais quoi ?

Un bruit la fit tressaillir. Quelqu’un l’observait, quelqu’un était là… Elle avait entendu une porte s’ouvrir ou se fermer.

Quelqu’un se cachait…

Et soudain elle entendit le même bruit. Ce n’était pas une porte, ce n’était pas quelqu’un, c’était le vent qui faisait battre un volet démis.

Alors elle courut vers le bruit, contourna le mas, et s’arrêta devant une fenêtre qui donnait sur la petite rivière, derrière la maison. Elle ramassa une pierre par terre, cassa un carreau, passa sa main, tourna la poignée, ouvrit.

Après, elle se hissa par la fenêtre et disparut à l’intérieur, comme si elle plongeait dans une autre dimension.

 

D’abord elle ne vit rien.

Elle chercha un interrupteur mais l’électricité était coupée depuis qu’Arnaut avait fait fermer la maison. À tâtons elle promena ses mains sur une commode, trouva des allumettes qui voulurent bien s’enflammer, découvrit un chandelier… La lumière des trois bougies lui permit de voir qu’elle était dans une chambre. Elle alla vers la porte, l’ouvrit…

Elle tremblait en avançant dans le couloir. Elle s’arrêta devant la tenture baissée qui fermait l’accès du salon, cette grande pièce qu’elle avait tant admirée le jour du centenaire.

Elle faillit laisser tomber le chandelier en rencontrant le regard d’Isaure posé sur elle.

Son portrait.

Rien que son portrait !

Était-elle bête d’avoir eu si peur !

Elle continua son exploration, reprit le couloir, ouvrit une autre porte, et se trouva dans la chambre d’Isaure. La belle chambre où elle avait livré le jupon. Elle posa le chandelier à côté d’un autre qu’elle alluma et se mit à regarder autour d’elle comme quelqu’un qui prend possession d’un territoire et va s’y installer.

Un grand drap blanc recouvrait le lit.

Un drap fantôme…

Cosette l’arracha et le jeta par terre.

Couvert de coussins brodés et d’oreillers volantés, le lit semblait prêt à s’ouvrir pour recevoir Arnaut et Isaure.

Isaure. Sa peau si douce…

Fébrile, Cosette se jette sur les tiroirs, les placards, les armoires. Elle sort de la commode des petits slips fragiles, des soies délicates, des dentelles miraculeuses… Elle les froisse, les caresse, les pétrit de ses mains sensuelles, les respire…

Elle se débarrasse de ses chaussures à hauts talons et s’allonge sur le lit. Elle prend un coussin en forme de cœur, elle le reconnaît, elle le serre contre elle, pense avec fierté : « C’était joli, ce que je faisais ! » et lit à voix haute le prénom qu’elle a fait broder sur le linon par ses ouvrières.

 

Elle se réveilla au milieu de la nuit en gémissant. Qu’avait-elle fait ? Elle était folle ! Dieu sait ce que dirait Arnaut s’il apprenait qu’elle était allée au Mas ! Il était capable de…

— Ça ne va pas, Cosette ?

Il avait entendu sa plainte, bougeait dans le noir et l’entourait de ses bras.

— Ça ne va pas ? répéta-t-il.

— Un cauchemar, dit-elle en frissonnant.

Il la serra contre lui.

— Tout va bien, assura-t-il en lui caressant les cheveux. Tu sais, je crois que ta fille te manque ! C’est ça, hein ? Mais les vacances approchent, elle sera là bientôt ! Ça te fera une compagnie !

— Ma petite puce ! dit-elle. Tu verras comme elle est mignonne !

— Aussi mignonne que sa maman ?

Le poids qui pesait sur le cœur de Cosette devenait de plus en plus léger. Elle s’endormit tout doucement.

Quand elle se réveilla il était parti depuis longtemps. Il faisait beau.

Elle s’étira en pensant à sa Marylène. Il fallait lui préparer une chambre. Une jolie chambre de jeune fille pour la petite puce qui travaillait si bien ! Elle l’emmènerait faire des courses avec elle, lui achèterait tout ce qu’elle voudrait ! Ce n’est pas Arnaut qui s’en plaindrait !

Pour la première fois depuis son arrivée, elle descendit à la cuisine.

— Bonjour tout le monde ! dit-elle en entrant. Oh ! ça sent bon… On peut voir ce que vous préparez ?

— Un fond, dit la cuisinière, intimidée.

— Un fond ?

— Un fond de sauce.

— Et ça ?

Cosette désignait une terrine plongée dans un bain-marie sur le feu.

— Ça, Madame, c’est mon flan aux olives.

— Ah ! Vous le faites comment ?

— Eh bé…

— Donnez-moi la recette !

— C’est que… c’est que j’allais juste laver par terre…

La vieille cuisinière, la gamine mal peignée qui pelait les pommes, et le valet qui frottait les bottes avaient l’air mal à l’aise comme si sa visite les contrariait.

« Allez donc essayer de faire plaisir à ces gens-là ! », pensa-t-elle.

— Annette n’est pas là ?

— Madame Annette est montée aux étages, dit la cuisinière comme s’il s’agissait d’une contrée proche de l’empyrée.

— Très bien, dit Cosette qui n’osa pas demander si on se servait encore des casseroles de cuivre, ou si elles étaient seulement là pour faire joli sur les murs.

Une cuisine plus grande que sa boutique ! Une cuisine d’autrefois… Une vraie cuisine de château ! Mais elle avait quand même aperçu des appareils modernes. Des robots, on disait.

Elle aurait aimé s’asseoir à cette table, s’installer devant l’immense cuisinière, boire un café en faisant les menus de la semaine, donner des ordres !

Mais non ! On allait juste laver par terre, on n’avait pas le temps de lui donner la recette !… On lui faisait comprendre qu’on ne voulait pas l’avoir dans les jambes.

C’était sa cuisine, quand même !

Elle sortit sans dire un mot et partit à la recherche d’Annette.

Elle la trouva dans le couloir obscur, ouvrant la porte d’une chambre, une taie d’oreiller et des draps sur les bras.

— Ah, Annette, vous voilà ! Il faut que nous préparions la chambre de ma fille.

— Justement, Madame, dit Annette, Monsieur m’a dit de l’installer dans la chambre de Mademoiselle Faustine.

— Faustine ?

— La tante de Monsieur Guilhem, qui nous a quittés en 1913. Monsieur a dû en parler à Madame.

Cosette haussa les épaules. Arnaut ne lui avait raconté ni les amours de sa grand-tante, ni la malédiction d’Azérac. En fait, il ne lui avait rien raconté du tout !

— C’est la première fois qu’on l’ouvre depuis que Mademoiselle Faustine n’est plus là. Madame veut entrer ?

— Évidemment ! dit Cosette en poussant la porte de la chambre.

Un ciel de lit avec des rideaux de mousseline brodée. Des papillons et des roses. Blanc sur blanc. Un bon petit bureau d’écolière. Elle ouvrit un coffret posé sur la commode et regarda les modestes bijoux de jeune fille que Faustine avait abandonnés un demi-siècle plus tôt, pour rejoindre José Luis.

— Elle est morte ? demanda-t-elle.

— Dieu garde ! dit Annette en se signant. On n’a pas de nouvelles.

— Depuis quand ?

— Depuis cinquante ans.

Cosette eut un petit rire.

La chambre n’était pas mal. Avec un joli poste de radio, quelques peluches et une ou deux poupées, sa petite puce se sentirait chez elle.

— C’est du point d’Argentan, dit-elle en se penchant sur le linge que portait Annette.

Elle avait pris la taie d’oreiller entre ses mains.

— C’est fini maintenant les aiguilles de fées qu’elles avaient pour faire ça…

— Madame aimerait voir le linge historique ?

— Le quoi ?

— Le linge historique. Des pièces du temps des rois ! C’est juste à l’étage au-dessus.

Cosette l’avait suivie dans la lingerie, lieu de paix où les blanches piles de lin, de fil, de percale et de mousseline semblaient avoir oublié la scène qui bouleversa la vie du château et y ramena le malheur.

Annette ouvrit tous les placards, fière de montrer les trousseaux plus que centenaires.

— Ça, avec le fil brillant, c’est de la malines aux fuseaux !

— Madame s’y connaît !

— On ne me fera jamais prendre du mécanique pour une duchesse, vous pouvez en être sûre !… Oh ! une frivolité… la bouclette picotée… Je savais les faire à la perfection. Et ça, ce cheval avec une couronne, c’est quoi ?

— Vos armoiries, Madame.

— Bien sûr !

Cosette promena un œil souverain sur les trésors qui étaient désormais les siens.

— Qui s’occupe du linge, ici ?

— Moi, Madame, avec les petites. Mais si Madame veut surveiller l’entretien…

Cosette l’interrompit.

— J’ai trop à faire Fanette !

— Annette, dit doucement la vieille femme.

— Annette !… Si vous saviez tout ce que Monsieur me demande pour tenir son rang ! Il m’a donné une voiture pour faire mes courses, heureusement ! Sinon, je ne m’en sortirais pas ! Surtout avec ma petite puce qui arrive demain !

Elle alla vivement vers la porte et se retourna avant de sortir :

— Si je n’étais pas débordée comme je le suis, je laverais le linge moi-même, à la main, comme autrefois !

— Pauvre femme ! dit Annette quand la porte se fut refermée.

 

La petite puce arriva d’Angleterre dans l’après-midi, les parents d’une camarade de pension qui se rendaient sur la Côte l’ayant déposée la veille de la date prévue.

Arnaut était sur le pâturage, Cosette faisait des courses à Nîmes. Ce fut Annette qui prit la jeune fille en charge et l’accueillit à Azérac.

Ce fut Annette qui, la première, découvrit sa fragilité, son sourire, sa blondeur. Blondeur d’autant plus étonnante quand on pensait à la chevelure de sa mère. Et pourtant elles se ressemblaient comme deux allégories jumelles destinées à représenter le Jour et la Nuit.

Le sac de voyage de la collégienne posé sur le bureau de Faustine n’était pas encore ouvert que, déjà, elle savait tout de celle qui avait occupé cette chambre avant de s’enfuir.

— C’est surtout Monsieur Virgile qui vous en racontera, disait Annette, mais, là, on peut pas le déranger, il rédige !

— Il rédige ?

— Le Registre des Grands Orages depuis François Ier ! C’est l’œuvre de sa vie ! C’est un savant ! Mais si Mademoiselle veut voir le château en attendant sa maman, je la guiderai. Mademoiselle… Marylène, je crois ?

— Marie.

— Marie. Mademoiselle Marie.

— Marie tout court, madame, s’il vous plaît !

— Si Mademoiselle le veut !

Marie éclata de rire et embrassa Annette.

— Un gage ! dit-elle.

Et, dès cet instant, Annette l’aima sans espoir de retour.

Le clavier en main, le récit aux lèvres, se hâtant sur ses vieilles jambes, elle lui ouvrit les portes invisibles derrière lesquelles se cachait Azérac.

Et le château qui avait refusé la mère se livra tout entier à la fille.

Marie découvrait, de la chapelle à la galerie des ancêtres, des salons à la bibliothèque, les origines, les racines et les branches de la famille qui était devenue celle de sa mère.

Tout se mêlait dans le passé des Azérac. Monde mythologique de Mithra, barque chrétienne des Saintes, brasiers du Languedoc, guerres, guerres, guerres ! Tout se tenait : longue tradition d’honneur respectée au cours des siècles depuis Pierre d’Aragon tombé devant Muret sous les coups des barons du Nord, jusqu’à Romain d’Azérac mort pour la France dans la forêt alsacienne.

— Mon Dieu ! l’heure tourne et je n’ai pas dit à la cuisinière que vous étiez arrivée ! s’affola soudain Annette. Ça ferait vergogne que pour votre premier soir vous soyez privée de dessert !…

— … et privée de nom ! Je suis qui ?

— Marie !

— Bravo ! dit la jeune fille.

Annette la laissa dans l’entrée et s’en alla, toute gaie, en lui recommandant la vitrine romaine, sous l’escalier.

C’est là qu’Arnaut, rentrant de garder, la découvrit alors qu’il posait son trident à côté du buste d’Antonin.

Elle était à genoux devant les minuscules autels domestiques, les fragiles flacons en verre irisé, et les statuettes de bronze non identifiées trouvées dans le sable, au siècle dernier.

— Bonsoir, monsieur, dit-elle en se relevant.

Il n’imagina pas une seconde que la jeune fille en bleu marine qui posait sur lui ses yeux limpides pouvait avoir été le petit singe savant dont Cosette lui avait montré la photo.

— Nous nous connaissons ? demanda-t-il poliment.

— Non, monsieur, mais vous avez épousé ma mère le mois dernier.

— Marylène ! Vous êtes Marylène ! s’exclama-t-il.

— Je préfère qu’on m’appelle Marie, monsieur.

— Ah ! Moi aussi !

Il la regardait avec sympathie, mais sans rien dire. Il fallait que la surprise se résorbe… Une bonne surprise…

— J’aurais dû vous prévenir que j’arriverais plus tôt que prévu, expliquait Marie, intimidée par son silence, mais j’ai eu l’occasion de… par les parents d’une camarade… et puis j’avais tellement envie de voir Maman !

— Elle va être folle de joie ! Elle s’ennuie terriblement de vous !

— C’était long !

— Annette vous a installée dans la chambre de Faustine ?

— Oui, monsieur. Et elle a eu la gentillesse de me montrer le château. C’est magique !… J’avais l’impression d’avancer dans un roman de chevalerie !

Il lui tendait la main et lui disait : « Bienvenue à Azérac, Marie », quand Cosette arriva, des paquets et des sacs plein les bras.

La vision de sa fille et de son mari se serrant la main et se souriant comme s’ils se connaissaient depuis toujours la déconcerta.

— Marylène !… Qu’est-ce que tu fais là ?

Marie avait bondi sur sa mère et la couvrait de baisers heureux. Cosette avait laissé tomber ses paquets.

— On t’attendait seulement demain ! Tu aurais au moins pu nous prévenir ! Mon Dieu ! cria-t-elle en la palpant comme si elle était destinée à être mangée dans la semaine, mon Dieu que tu es maigre, Marylène !

— Marie, dit Marie.

— Quoi, Marie ?

— Eh bien, Maman…

Arnaut vint au secours de la jeune fille.

— Nous préférons, elle et moi, qu’elle s’appelle Marie.

— S’il te plaît, Maman !

— Si vous y tenez, dit Cosette, maussade.

Puis elle regarda à nouveau sa fille et lui demanda :

— Mais qu’est-ce qu’ils t’ont donné à manger en Angleterre ? Tu es vraiment maigre !

— Moi je la trouve très bien comme ça, dit Arnaut.

Et une voix, venant des escaliers, ajouta :

— Moi aussi ! À un gramme près !

C’était Virgile qui descendait de sa Tour pour le dîner.

Avant qu’Arnaut ne l’ait présenté, il avait pris les mains de la jeune fille et lui avait demandé :

— 71 Are you honest ? Are you fair ?

Et elle avait répondu :

— 72 What means your lordship ?

Cosette se demanda pourquoi les deux hommes éclataient de rire, se regardaient, regardaient la petite.

— Hamlet, acte III ! dit Virgile.

— Scène 2 ! dit Marie.

Et Cosette ne comprit pas pourquoi Virgile s’écriait :

— Les rires et les jeux sont enfin de retour !

Ni pourquoi Marie enchaînait :

— Vite ! Trouvons les pieds rimant avec amour !

Ni pourquoi tout le monde trouvait ça si drôle…

— Bon ! dit-elle. Je vais me changer pour le dîner. Et tu ferais bien d’en faire autant, ma chérie…

— Elle est très bien comme ça, répéta Virgile.

Cosette haussa les épaules et commença à monter les escaliers. Personne ne s’aperçut qu’elle n’était plus là.

Si les Azérac avaient mal accueilli sa fille, Cosette se serait férocement battue pour la leur faire accepter.

Elle s’y était préparée.

Elle la défendait contre le monde extérieur depuis sa naissance. Elle avait toujours voulu, par un excès d’amour et d’attentions, lui faire oublier qu’elle n’avait pas de père.

Elle voulait qu’on l’aime, sa Marylène !

Mais, même dans ses rêves les plus fous, elle n’avait jamais imaginé qu’on lui réserverait une telle réception.

Elle ne comprenait rien aux codes secrets qui ouvraient magiquement à Marie les portes qui restaient fermées devant elle.

Première trahison : sa petite puce refusait de s’appeler Marylène… C’était joli, pourtant !

Mais il y avait plus grave, et c’était la deuxième trahison dès le premier jour, Marie l’avait abandonnée pour suivre Arnaut et les gardians sur le pâturage. C’était comme ça qu’elle remerciait sa mère de lui avoir fait donner des leçons d’équitation en Angleterre !

L’Angleterre !… Vous envoyez vos enfants dans un collège hors de prix et, quand ils vous reviennent, on dirait qu’ils ont honte de parler votre langue !

Marie passait des heures avec Virgile dans son antre ou dans la bibliothèque à remuer de vieux papiers, par contre elle n’avait jamais de temps pour accompagner sa mère quand celle-ci allait faire des courses à Nîmes ou à Arles. Habillée comme un garçon, refusant le coiffeur, se couchant tôt, se levant à l’aube, elle disait :

— Viens galoper avec nous, Maman ! Je suis sûre que ça te plaira !

Ou bien elle insistait pour que Cosette monte chez Virgile écouter un poème.

On lui faisait des crêpes, des gâteaux, des merveilles… bref, on l’aimait de la cave au grenier.

Au bout de quelques semaines, Cosette décida de retourner au Mas d’Isaure.

Elle refit le trajet depuis la chaîne cadenassée jusqu’à la maison fermée.

Le jardin était devenu une jungle.

Elle eut peur, n’osa pas entrer, et se sauva en courant.

Ce soir-là, plusieurs manadiers vinrent dîner au château pour parler affaires. Naturellement, elle n’était pas prévenue ! Tout était prêt, mais quand même…

Ils parlaient d’une digue qu’Arnaut faisait construire en bordure de mer, d’une autre en bordure de Rhône dont il avait le projet.

Ils disaient tous que Marie était une fameuse cavalière, qu’elle était un vrai gardianou. Comme cette Faustine qui était partie avec un torero, il y avait bien longtemps… Virgile leur avait proposé d’aller voir le portrait de Faustine chez lui, et ils étaient tous montés dans sa Tour, le verre de carthagène à la main, très gais, faisant résonner leurs bottes dans les escaliers.

— Tu ne viens pas voir le portrait ? s’était étonné Arnaut qui fermait la marche.

— Déjà vu ! dit-elle brièvement.

— Tu sais que c’est rare de les voir réagir comme ça !

Arnaut semblait ravi.

— Réagir à quoi ? demanda-t-elle.

— À une fille qui monte à cheval. Ici, les hommes sont sévères avec les cavalières. Mais la petite les a tous mis dans sa poche !

Puis il était allé les rejoindre chez Virgile.

Quand les invités furent partis, il la trouva déjà couchée. Elle faisait semblant de dormir. Mais quand elle le sentit tout près d’elle, elle ne put résister au désir de se couler dans ses bras. Il la serra contre lui et, une fois de plus, Cosette se sentit la plus heureuse des femmes.

— Elle est adorable, dit Arnaut à son oreille.

— Qui ça ?

— Ta fille, bien sûr !

— Bien sûr, répéta-t-elle en se demandant pourquoi elle avait envie de pleurer.

Le lendemain matin, Marie n’alla pas sur le pâturage.

— Je peux venir faire des courses avec toi, Maman ?

Cosette en eut chaud au cœur.

Malheureusement les achats de Marie se limitèrent à des chemises et des pantalons gardians, un chapeau, et une grosse ceinture de cuir. Et il fallut rentrer avant le déjeuner car le vétérinaire venait vacciner les vaches, et Marie avait promis de l’assister.

Cosette la déposa à Azérac avec ses paquets. Elle ne descendit pas de voiture, prit la route du Vaccarès, roula jusqu’au bouquet d’arbres derrière lequel elle cacha sa voiture, et courut vers le Mas…

Mais, cette fois, elle entra.

Virgile et Marie cherchaient le poème de Richard Cœur de Lion.

— Il y a des années que je suis à sa poursuite, disait Virgile. Je sais qu’il est là, tout près, visible !… Qu’il nous nargue !

— Vous ne l’auriez pas glissé dans le Registre des Grands Orages, monsieur ?

Virgile prit le Registre et vint le poser devant Marie.

— Un œil neuf voit ce que masque l’habitude, dit-il. Vous aurez peut-être plus de chance que moi.

Marie commença à tourner les pages. Elle allait lentement car elle ne pouvait s’empêcher de lire la description des orages… Le Clos-Lucé… Saint-Germain-l’Auxerrois… Versailles, les arbres du parc, le Roi…

Soudain elle poussa un cri. Virgile, qui cherchait de son côté dans le

Trésor73 demanda :

— Richard ?

— Non… courrier ! dit-elle gaiement.

Elle tenait entre ses mains une enveloppe ornée d’un superbe timbre mexicain. L’adresse était écrite à l’encre mauve.

— C’est exprès que cette lettre n’est pas ouverte ? 1921 !…

— Mon Dieu ! s’exclama Virgile, j’avais décidé de l’ouvrir, et puis ça m’est sorti de l’esprit… Nous allons le lire ! Tenez, avec ce coupe-papier qui porte une tête de licorne…

Il fendit l’enveloppe, sortit un feuillet couvert de la même écriture mauve, et expliqua :

— C’était une lettre adressée à mon papa, alors, par discrétion, j’ai attendu.

Il déplia la lettre et lut :

Mon cher Antonin, pardonne-moi de venir t’appeler à mon secours. Si je le fais, frère bien-aimé, c’est que je suis dans la plus profonde détresse…

Virgile s’arrête, bouleversé, incapable de poursuivre sa lecture, et tend la lettre à Marie. C’est elle, maintenant, qui lit :

José Luis est mort d’une affreuse blessure dans les arènes de Mexico. Nous n’étions pas mariés… Insouciance, désordre, légèreté de la jeunesse… Je n’ose implorer le pardon de Maman. Prie-la pour moi. Dis-lui que je l’aime ! Cher Antonin, j’ai besoin de toi ; j’ai vendu tous les bijoux que m’avait donnés José Luis. Il me reste un peu d’argent, mais si le pardon d’Azérac et des miens ne vient pas vite, ce sera la misère…

Marie se tut et leva les yeux sur le portrait blessé de Faustine.

— C’est elle ?

— Oui, dit Virgile.

— Mon Dieu !… Que faire ?

Il souriait, tranquille.

— Attendre, dit-il. C’est comme pour le poème du roi Richard… Ce sont les choses qui décident, Marie, parce que les choses sont aux mains des dieux… Un jour, ils cessent de nous les cacher, et tout devient lumineux.

Arnaut fit faire des recherches.

En vain. Près d’un demi-siècle avait passé depuis l’envoi de la lettre. L’adresse ne correspondait plus à rien ; les gens étaient morts, disparus ; personne ne se souvenait de la jeune femme…

— Attendre… répétait Virgile qui semblait indifférent.

— Bon ! Ben, c’est clair ! Elle est morte ! avait tranché Cosette en haussant les épaules.

Ils en faisaient des manières avec leurs recherches ! Il était bien temps ! Si Virgile avait ouvert la lettre quand elle était arrivée au lieu de rêver, on aurait retrouvé la malheureuse depuis longtemps. Mais, maintenant, adieu !

— Et surtout ne te rends pas malade pour ça ! dit-elle à sa fille qu’elle voyait affectée par la découverte de la lettre. C’est vieux ! Et puis, ni toi ni moi ne l’avons connue !

Elle ne savait pas à quel point Marie se sentait proche de la disparue en vivant dans la chambre qui avait été celle du gardianou.

Marie regardait les Saintes et aurait voulu qu’elles lui parlent. Qu’elles lui révèlent le destin de Faustine.

Elle regardait la croix de Jeannette, la bague d’aïe, et le bracelet de corail qui n’avaient pas bougé du coffret depuis la moitié d’un siècle.

Le soir, en se couchant, le matin, en ouvrant les yeux, elle voyait le décor qu’avait vu Faustine jusqu’à son départ avec le torero… mort d’une affreuse blessure dans les arènes de Mexico…

Et elle s’endormait sous la barque des Belles Marinières, qui avaient si mal veillé sur le gardianou.

Un soir, Cosette revint au château de fort bonne humeur. Elle avait un cadeau pour Arnaut.

Un lampadaire.

Elle l’avait fait monter dans leur chambre encore tout emballé. Elle tenait à ce qu’il le découvre lui-même en arrachant le papier qui le protégeait. Il verrait à quel point elle pensait à lui, à quel point elle s’intéressait à ce qu’il aimait…

Le pas d’Arnaut dans le couloir la fit tressaillir d’émotion…

— Il paraît que tu as quelque chose à me montrer ? dit-il en entrant.

Il aperçut le paquet-cadeau et sourit. Un poulain était né, et lui aussi était de bonne humeur.

— C’est pour moi ?

Elle fit oui de la tête, heureuse, et le regarda défaire le papier d’emballage.

Trois taureaux qui louchaient sur fond de coucher de soleil apparurent, sans ménagement pour l’œil. Le spectacle était d’une telle laideur qu’Arnaut fit un pas en arrière avant d’éclater de rire.

— Ah non ! Par pitié, pas ça !… Quelle horreur !

— C’est pour toi… C’est des taureaux !… cria Cosette, désespérée.

— Ils me font peur, tes taureaux ! Je ne me vois pas dormant avec eux ! Je ferais des cauchemars !

Il n’en pouvait plus de rire et ne la voyait pas pâlir. Il ne rendait pas compte qu’il était en train de la tuer.

— Retourne rendre cette monstruosité au marchand… On devrait le fusiller pour oser vendre de telles abominations !

Il riait encore quand le bruit du papier déchiré le réveilla brusquement. Cosette massacrait l’abat-jour.

— Qu’est-ce qui te prend, Cosette ?

Il avait saisi son bras, mais elle se dégagea, hors d’elle, en larmes.

— Ce qui me prend ? J’en ai marre !… Je me déteste ici ! Je ne fais jamais rien de bien !… Tu me méprises ! Je veux le faire plaisir, je t’offre des taureaux, et tu m’insultes !… Rien de ce que je fais n’est assez chic pour Azérac… Mais je ne peux pas le voir, ton Azérac ! Je ne voulais pas y vivre, à ton Azérac ! Je voulais vivre au Mas d’Isaure !…

Il serra sa main si fort qu’elle gémit de douleur.

— Je te l’ai dit… Tu ne me parles plus jamais du Mas… C’est compris ?

— Tu me fais mal, dit-elle avant d’éclater en sanglots.

Il était désolé. Son regard allait des taureaux gisant sur le sol en petits morceaux, à sa femme en larmes.

— Il ne faut plus m’en parler…, répéta-t-il, mais, cette fois, doucement.

Il la prit dans ses bras.

— Allez… allez, ne pleure pas, Cosette… Et pardonne-moi, je ne voulais pas te faire de peine…

Elle se calmait peu à peu. Il embrassa ses cheveux et, soudain, eut une idée :

— Tiens ! Demain, viens avec Pierre et moi pour la bénédiction des chevaux devant Saint-Trophime. Tu y verras ta fille monter un beau Camargue que j’ai l’intention de lui donner, et tu seras fière d’elle !

Il la sentit se durcir.

— Je ne viendrai pas, dit-elle.

— Mais si il faut que tu viennes, parce que, après, nous irons tous chez…

— Je ne viendrai pas !

Il haussa les épaules.

— Comme tu voudras, soupira-t-il.

Elle ne vint pas à la bénédiction, et rentra tard après avoir passé la journée au Mas à réfléchir et somnoler dans l’ombre.

Elle dîna seule dans la grande salle à manger. Les cavaliers étaient allés voir Léopoldine à la vieille cabane. Rache avait même emmené Virgile là-bas, dans la carriole.

Pendant que Cosette se morfondait devant sa baudroie au fenouil et son rince-doigts armorié, ils devaient tous faire griller des saucisses devant la mer et boire du châteauneuf en riant de leurs poèmes.

— Le docteur a attendu Madame autant qu’il a pu, disait Annette, mais Monsieur Virgile avait hâte de partir pour voir le coucher de soleil ! Il voulait même faire des photos !

Ça lui était bien égal qu’ils soient partis ! Elle ne s’amusait pas avec eux. Elle ne comprenait rien à leurs plaisanteries !

Elle se coucha tout de suite après avoir dîné, s’endormit et ne se réveilla pas quand Arnaut vint la rejoindre, ni quand il se leva pour aller garder.

Elle entendit le départ des chevaux, regarda sa pendulette. Il était sept heures. Encore une interminable journée devant elle… mais qu’allait-elle faire jusqu’au soir ? Et demain… et demain… et demain… ?

Elle se rendormit, se réveilla, fit couler un bain, prit son petit déjeuner dans sa chambre, choisit une robe qu’elle n’avait encore jamais mise, la passa, se maquilla et se coiffa avec soin…

Midi n’avait pas encore sonné.

Et si elle montait à la lingerie ?

Elle avait envie de revoir les merveilles aperçues l’autre jour avec Annette. Et même de faire quelques points… Mais était-ce convenable que la maîtresse de maison s’occupe du linge ?

Elle décida de changer le vernis à ongles de ses orteils, sortit le dissolvant, choisit un beau rouge nacré, disposa une serviette sur un tabouret… Mais une autre idée lui venait. Beaucoup plus intéressante.

— Des bougies ! dit-elle à haute voix. Et même des cierges ! C’est trop noir !

Elle se mit à rire comme quelqu’un qui va faire une bonne farce, plia la serviette, rangea les flacons, et s’en alla, au volant de sa voiture, avant que ne sonne la cloche du déjeuner.

Arnaut regardait Marie qui sellait son Camargue.

Elle s’y prenait bien.

Elle n’était pas seulement une bonne cavalière, elle savait soigner les chevaux.

— Qui t’a appris tout ça ?

— Dona Margherita, une Espagnole. Elle était maître de manège dans mon collège. C’est même elle qui a donné mon nom et qui m’a proposée pour une année de stage en Espagne ! Mais c’est très difficile d’être accepté là-bas.

— Tu as trouvé un nom pour ton cheval ?

— Oui, dit-elle en rougissant. Je voudrais l’appeler Capitaine… comme le cheval qui n’est jamais revenu de la guerre…

— Tu aimes les chevaux, n’est-ce pas ?

— Comme des frères !

— Alors saute sur Capitaine et suis-moi. Il y a une surprise !…

Ils galopèrent jusqu’à l’îlet qu’affectionnaient les juments. Deux poulains de plus étaient nés dans la nuit.

Il la regardait, bien droite sur sa selle… Dona Margherita était un bon professeur, quelle tenue !

Marie…

Elle retint Capitaine et tourna vers Arnaut son visage clair.

Il était soudain intimidé. Tant d’innocence, de sérieux…

— Est-ce que… Voilà : est-ce que tu accepterais de devenir ma fille ? Marie Cabreyrolle d’Azérac, c’est joli… Enfin… est-ce que tu voudrais bien que je t’adopte ? Je n’ai pas voulu en parler à ta Maman avant de savoir si tu acceptais…

Elle avait arrêté son cheval et ne disait rien. Elle semblait au bord des larmes.

— Marie ?…

— Je pourrais vous appeler « Papa » ?

C’était maintenant à Arnaut d’être bouleversé.

— Papa ! répéta-t-elle. Je n’ai jamais dit « Papa » à personne ! Jamais !…

Arnaut regardait Marie et il savait que c’était son avenir, sa certitude d’éternité, qu’il regardait. Et si elle disait non ?…

Mais elle cria : « C’est oui, Papa ! C’est oui ! », avant de piquer des deux et d’enlever son cheval dans un galop fou.

Quand il vit son allure, il eut peur. Elle allait trop vite, sur un terrain inégal, un sol traître. La joie la rendait imprudente. Mais comme elle montait bien ! Quelle maîtrise ! Il respira mieux, sourit, et il allait la rejoindre quand un sanglier déboula des genévriers juste sous le galop de Marie.

Affolé, le cheval fit un écart, se cabra, et Marie fut projetée sur le sol. Elle aurait pu tomber sur du gazon ou sur de la terre meuble, mais elle était tombée sur des silex, et ne bougea plus. Tête basse, Capitaine revenait, malheureux, et soufflait doucement.

Arnaut galopa vers le corps immobile. Il tremblait et se souvenait… Isaure, morte, que veillait son cheval…

— Non, non ! murmurait-il en mettant pied à terre et en s’agenouillant auprès de Marie.

Il n’osait pas la toucher. Il n’osait pas tendre la main pour aller au-devant de la vérité.

Toutes les douleurs passées, lourdes, noires, amères, se pressaient autour de lui et de cette douleur nouvelle : perdre un enfant.

Un peu de sang rougissait les silex. Marie ne bougeait toujours pas. Il regarda autour de lui, cherchant des yeux un cavalier qui irait demander du secours… Personne… Il était seul…

— Papa… dit une toute petite voix, n’ayez pas peur, ce n’est rien…

Elle avait une joue déchirée, ensanglantée, mais elle était vivante et le jour était beau comme une naissance.

Quand Cosette vit la voiture du docteur dans la cour d’Azérac, elle crut qu’une fois de plus il était invité à dîner.

Mais quand elle sut qu’on avait appelé le médecin pour Marie qui venait de faire une chute de cheval, elle se mit à hurler comme une folle.

— C’est de ta faute ! disait-elle à Arnaut. Tu me l’as massacrée ! Je les déteste vos bêtes sauvages !… Qu’est-ce qui t’ pris de lui donner ce cheval ? Tu me l’as défigurée, ma petite Marylène si jolie !

Rache, exaspéré, essayait de la calmer. Marie était blessée à une joue, oui, mais ce n’était pas grave. Il avait fait quelques points de suture, et, plus tard, après une opération…

— Jamais !…

Ils s’étaient tous approchés du lit où Marie venait de bouger.

— Jamais on ne touchera à ma blessure. Maintenant, je porte la marque de la manade, et, bien que je ne sois pas de votre sang, disait-elle à Arnaut, je peux vraiment vous dire « Papa » !

Cosette pensa qu’elle délirait.

— Ma pauvre poupée… elle a de la fièvre. « Papa ! »… Elle ne sait plus ce qu’elle dit !

Arnaut avait dit que pas du tout, que c’était lui qui avait décidé de l’adopter.

— Sans rien me demander ?

Cosette était scandalisée.

— La moindre des corrections, il me semble, aurait voulu… Je suis quand même sa mère !

Il n’avait pas réagi. Elle n’existait pas ! Il s’était assis au chevet de Marie qui disait que cette marque, elle la garderait toujours. Que ce serait comme la marque sur la main d’oncle Virgile…

Oncle Virgile !

Et Cosette n’arrivait pas à savoir ce qui lui faisait le plus de mal : la blessure de sa fille, ou bien la décision d’Arnaut qui allait faire d’elle une Azérac ?…

Ce que Cosette ne serait jamais.

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