Le Livre de Raison
10. Lettre d'Yves Chardin à son fils Pierre Chardin, Yemin Moshe, jeudi 4 novembre 2021
10
Lettre d’Yves Chardin
à son fils Pierre Chardin
Yemin Moshe, jeudi 4 novembre 2021
Cher Pierre,
J’ai choisi de t’écrire en français, qui n’est qu’une de tes trois langues maternelles. Tu comprendras pourquoi en lisant la suite.
Depuis quelques décennies, tu le sais, je n’écris plus que des lettres manuscrites, et sur du très beau papier. Tu dois te douter, en voyant celui que j’emploie ici, que cette lettre a beaucoup d’importance.
Tu as sans doute été surpris qu’Andréas te la remette tout à l’heure, au cimetière des Oliviers, après mes funérailles. Car c’est bien ainsi que cela s’est passé, n’est-ce pas ? Mon si fidèle ami… Et toi, comme je le prévoyais, tu n’as pas attendu deux minutes pour l’ouvrir…
Je pars tranquille. Je n’attends rien de l’au-delà. Tant de gens ont voulu décider de ma mort que j’ai pris le soin de la choisir.
Ne m’en veux pas d’avoir décidé de mourir en ton absence. Je n’ai pas voulu que tu me voies ainsi. Je ne ressemble plus à rien. Les douleurs ne me laissent plus le moindre repos. Ni la moindre espérance. J’ai fait en sorte qu’on te prévienne, pour que tu puisses revenir du fin fond de l’Éthiopie à temps pour mes obsèques.
Tu as dû être surpris d’y voir un rabbin. Un rabbin assez indulgent pour m’accepter ici, malgré mon suicide, en considérant que j’avais regretté d’avoir avalé un barbiturique.
Tu me croyais athée. Tu ne sais même pas exactement en quoi je suis juif… Et ce n’est pas la seule chose que je t’ai cachée…
Je relis une dernière fois cette lettre, que j’ai mis si longtemps à écrire, depuis la terrasse de notre maison, que tu aimes tant… J’écoute les Métamorphoses de Strauss pour la huitième et dernière fois aujourd’hui. La dernière, à jamais. J’y découvre encore de nouvelles sources d’émotion. Peut-être parce qu’il les a écrites quand j’étais en enfer…
La nuit tombe sur les remparts de la Vieille Ville. Je la verrai encore depuis ma tombe.
La mort me trouvera serein : tant de fantômes à fuir. Tant de gens très chers à retrouver. J’ai quatre-vingt-onze ans. Qui aurait pu penser que je vivrais aussi longtemps, après tout ce que j’ai traversé ? C’est sans doute à l’amour de ma mère, à l’exemple de mon père et de mon frère, à la tendresse de ta mère, que je dois cette longévité. Là où ils sont désormais, ils m’ont toujours béni et protégé. Et pourtant, la vie n’est pas facile à supporter, pour qui surplombe le monde depuis une pyramide d’ossements.
Je vais te raconter l’indicible. Pas tout… Il y a des choses que, même maintenant, je n’ai pas la force de te dire. Parle à Andréas. Il sait tout. Il répondra à tes questions. Il est plus solide que moi.
Le destin nous fait parfois traverser des événements si épouvantables qu’il est plus difficile encore d’en parler que de les avoir vécus. Et plus difficile même de se le raconter à soi-même. Voilà peut-être pourquoi le monde n’a rien su pendant si longtemps des horreurs que nous, les déportés, avons traversées.
Pourtant, ce que j’ai vécu, et que j’ai tout fait pour oublier, est encore en moi. Comme une pieuvre qui s’agrippe à sa proie. Malgré tout ce que j’ai tenté pour chasser ces souvenirs, c’est encore comme si j’avais vécu cette horreur il y a une heure. Comme si, depuis plus de soixante-quinze ans, je ne faisais que traverser un rêve, que j’allais me réveiller et me retrouver dans cette ignominie… Dans le…
T’écrire tout ce que je n’ai jamais eu le courage de te dire…
Oh, combien de fois ai-je voulu le faire ! Combien de fois ai-je été arrêté par un regard de ta mère, qui avait sans doute deviné ce que je ne lui ai jamais révélé. Et par le souvenir de ma mère, qui m’a interdit de t’en parler, ni à toi ni à personne, avant cette lettre finale… Parole tenue ? Lâcheté ? Sans doute les deux.
Alors, pourquoi prendre le risque de gâcher ta vie en te racontant tout cela à présent ?
Parce que ma mère me l’a demandé. Et que j’ai tenu toutes les promesses que je lui ai faites. Parce que tu dois tout savoir. Pour accomplir la vengeance que ma mère m’a interdit d’accomplir. Et qu’elle ne te l’a pas interdit, à toi, dont elle espérait la naissance…
Je n’ai pas été le vengeur. Tu le seras.
Pour cela, il faut que tu saches l’essentiel. Ensuite, tu feras ce que tu penseras être le mieux.
Prépare-toi au pire. À commencer par le choix de ton prénom, puisque tu ne connais même pas l’existence de ton oncle…
Je ne t’ai jamais parlé de mon enfance, de ma famille. Tu ne sais encore rien de mon passé. Tu ne sais rien de mon père et de ma mère morts tous les deux trente-six ans avant ta naissance. Tu m’as souvent demandé de t’en parler et tu t’es heurté à un mur.
Je suis né à Lyon, en octobre 1930, au moment où commençait la grande crise. Cela, tu le sais. Ma mère, Julia née Pollock, était une très belle jeune femme, avec de grands yeux noirs, une voix de sirène, des mains de madone. Une violoniste très talentueuse. Mon père, François Chardin, jeune étudiant en médecine, avait eu un coup de foudre pour elle le jour où Paul, son demi-frère, jeune violoniste prodige, l’autre fils de mon grand-père, Jean Chardin, lui aussi médecin et homme politique local, la lui avait présentée.
Tu avais donc raison quand tu m’a posé la question : oui, Paul Chardin, le célèbre musicien français, est bien le demi-frère de mon père. Tu vas comprendre pourquoi j’ai éludé cette question chaque fois que tu l’as posée.
Mon père m’a raconté (dans une lettre écrite juste avant de mourir et qu’Andréas te remettra bientôt de ma part) que Paul avait tout fait pour empêcher le mariage de mes parents. Il avait même tenté de violer ma mère après un concert où ils avaient joué ensemble. Oui, ta grand-mère était violoniste et juive. Tu comprends mieux pourquoi je me suis installé ici. Pas seulement, comme tu l’as cru, parce que ta mère est palestinienne…
Ma mère a dû interrompre une tournée de concerts pour accoucher de moi d’une façon prématurée. Mon père n’était encore qu’étudiant en médecine de dernière année, et il avait laissé d’autres médecins s’occuper d’elle. Un peu plus tard, mon père m’a raconté que je n’aurais pas dû survivre à cet accouchement.
Certains jours, en enfer, j’ai pensé qu’il eût été mieux que je ne survive pas, qu’il aurait mieux valu que je ne naisse pas ; j’en voulais à mes parents de m’avoir conçu, et même de s’être rencontrés.
C’est le comble du malheur que de penser qu’il aurait mieux valu que ses parents ne se rencontrent jamais.
Quelques mois après ma naissance, mon grand-père, Jean Chardin, le patriarche adulé de tous, le grand médecin et homme politique, est mort. C’est là que les Rembrandt sont arrivés dans la maison de mes parents. Pour le malheur de tous. Oui, j’ai bien dit des Rembrandt : sept autoportraits de Rembrandt, que Jean Chardin avait sans doute volés à une famille de ses patients. Et qu’il légua à mon père, à la demande de ma grand-mère Simone. Je t’en reparlerai plus tard.
Nous avons d’abord vécu heureux à Lyon… J’allai à l’école, puis au lycée du Parc. J’étais un bon élève. En particulier, j’apprenais facilement les langues. Depuis, tu le sais, j’ai continué à en apprendre beaucoup…
Mon père était devenu, comme son père, médecin à Lyon ; mais un médecin communiste. Paul, lui, était un violoniste de plus en plus connu. La relation entre les deux frères était épouvantable.
Le 1 mai 1936, alors que mon père partait souvent à Paris, pour er
travailler avec le ministre de la Santé du Front populaire, mon frère est né. Oui, tu as eu un oncle, dont tu n’as jamais connu l’existence. Il se prénommait Pierre (oui, comme toi). C’était un génie. À cinq ans, il lisait couramment, il comptait mieux que bien des adultes, et battait déjà tous les joueurs d’échecs qu’on lui présentait.
Quand la guerre a commencé, notre père a été envoyé au front. Il y a eu la défaite, et les lois antijuives. Nous ne nous sommes pas inquiétés. Nous savions, Pierre et moi, que nous étions juifs par notre mère, mais cela n’avait pour nous aucune importance : il n’avait jamais été question de religion à la maison, nous n’avons jamais eu d’éducation religieuse, ni catholique ni juive. Et nous nous appelions Chardin. Il ne pouvait rien nous arriver.
Pourtant, dès la défaite, notre père a décidé de nous cacher près de Lyon, chez des amis ; il avait compris que nous allions être visés. Ma mère pensait qu’il exagérait ; elle aurait voulu rester dans leur bel appartement de la place Bellecour.
Chassés des écoles, mon frère et moi réussissions à suivre quelques cours, donnés par des instituteurs qui réunissaient, chez eux, des enfants juifs en toute clandestinité. Ma mère disait que notre père « voyageait pour son travail ». En réalité, il était déjà dans la Résistance. À l’inverse, dès la fin de 1940, Paul, lui, était entré dans l’administration de Vichy, en charge de l’« épuration » de la musique.
Deux ans et demi plus tard, quand la zone libre a été occupée, la situation est devenue beaucoup plus difficile ; on est partis se cacher à Rive-de-Gier, chez les Bouasse, les petits-enfants de mes arrière-grands-parents maternels (des notaires de père en fils depuis quatre générations, qui vont jouer un rôle très important dans la suite de cette histoire) : il était beaucoup plus facile pour nous d’y passer inaperçus. Pour ne pas se compromettre, les Bouasse, qui n’étaient pas spécialement courageux, nous avaient trouvé une maison isolée. Pierre continuait à jouer aux échecs et à faire des mathématiques. J’ai l’impression que cela le rassurait. Et moi, je lisais, je lisais, je lisais. Et surtout, j’apprenais des langues : l’anglais, l’allemand, le russe, le polonais. Cela m’était très facile, en particulier grâce au yiddish de ma mère. Je me suis même essayé à l’hébreu, à l’arabe et au persan.
Je ne savais pas, à l’époque, que les Bouasse avaient la garde de sept tableaux de Rembrandt que mon grand-père avait légués à mon père. J’y reviendrai.
On ne voyait presque plus notre père. Il ne venait que très rarement, sans jamais prévenir et il ne restait pas plus de deux jours. On ne le rencontrait que chez des amis, ou dans une ferme. Jamais là où nous habitions.
En mai 1943, ma mère, très calme, nous a expliqué qu’il fallait qu’on soit très courageux, parce que notre père venait d’être tué par la Milice, en Lozère. En réalité, et je ne l’ai su que beaucoup plus tard, il n’était pas mort, mais le faisait croire pour nous protéger et pour se protéger.
Nous avons été arrêtés par la Gestapo le 25 juin 1943 dans la maison de Rive-de-Gier… Dénoncés… Mais par qui ? J’avais très peur. Le petit Pierre souriait. Ma mère nous tenait très fort tous les deux par la main. À la demande de Klaus Barbie, qui dirigeait la Gestapo à Lyon, nous avons été internés à Montluc puis transférés à Drancy. J’ai appris bien plus tard, en janvier 1947, par une lettre qu’Andréas te donnera, que mon père a pris le risque insensé de sortir de la clandestinité pour aller voir son demi-frère à Vichy et lui demander d’intervenir pour nous.
Je dois te raconter tout cela. C’est une longue histoire. Et tu dois tout savoir.
Mon père est donc allé à Vichy l’été 1943 demander à son demi-frère de nous sauver. Paul en avait le pouvoir ; il a fait semblant d’accepter d’intervenir. Il a demandé en échange à mon père les sept Rembrandt que lui avait légués leur père. En expliquant qu’il n’avait qu’un mot à dire pour que la police allemande les saisisse, comme biens juifs. Oui, ton oncle, le grand Paul Chardin, a fait cela. Mon père me l’a écrit. Et tu le liras toi-même dans sa lettre. Ne l’oublie jamais. Mon père a cédé et a demandé au notaire Gabriel Bouasse (le grand-père de Léon Bouasse, qui tient encore cette étude) de remettre à Paul les codes des coffres au Crédit lyonnais de Lyon, où se trouvaient les tableaux. Le pauvre notaire, tremblant devant le puissant vichyste, a obéi.
Mais Paul n’a rien fait pour nous sauver.
À Drancy, ma mère me disait qu’elle pensait que Paul allait nous faire libérer. Elle l’attendait tous les jours. Elle plaignait ceux qui partaient vers l’Est, en disant que nous, heureusement, nous étions protégés. Elle a été foudroyée quand, le 1 novembre 1943, on nous a embarqués « pour un er
camp de travail à l’est de l’Allemagne », disait-on. En réalité : Auschwitz. Juste avant de monter dans le train, dans cet horrible wagon où on nous a entassés, Pierre, lui, jouait toujours, très calmement, aux échecs.
Paul n’a donc rien fait pour ma mère, mon frère et moi. Pour sa belle-sœur et ses neveux… Alors qu’il a permis la libération d’autres de Drancy. En fait, il voulait notre mort. La France tout entière voulait notre mort. Sauf quelques Justes et quelques héros. Comme mon père. Si seul. Assassiné un peu plus tard par des Français et des hommes de Barbie. Abandonné par son frère pour quelques tableaux.
Après cinquante heures de voyage, nous sommes arrivés de nuit, par un froid terrible. Nous avons d’abord dû déblayer tous les morts du wagon sur la rampe d’accès ; ils ont lâché les chiens sur les traînards et ils ont demandé de laisser toutes nos valises. L’odeur était épouvantable. Un officier SS, très grand, emmitouflé dans un long manteau noir, a brandi un revolver et a demandé à ma mère, dans un français impeccable, de choisir qui il allait exécuter, Pierre ou moi ; elle a supplié qu’il tire sur elle. L’officier s’est tourné vers moi avec la même question. J’ai fait la même réponse. Il nous a regardés longuement. Puis il a tiré sur Pierre, qui me regardait en souriant… Son regard m’accompagne encore.
Ma mère a été envoyée dans l’orchestre des prisonnières qui jouait pour les nazis ; un orchestre dirigé par Alma Rosé, la nièce de Gustav Mahler. Moi, j’aurais dû être gazé immédiatement, vu mon âge, mais, comme je paraissais beaucoup plus âgé, j’ai été envoyé dans la maison de plaisir des SS.
Oui, tu as bien lu. C’est cela que ma mère m’a interdit de te dire de mon vivant. J’ai servi pendant cinq mois d’esclave sexuel aux officiers SS et aux dignitaires de passage. Nous étions une vingtaine. On ne tenait pas très longtemps. Après un mois ou deux, en général, on nous renvoyait dans le camp où on était fusillés. Certains d’entre nous se suicidaient avant.
Aurais-tu supporté de le savoir de mon vivant ? Aurais-tu continué à me parler en sachant cela ?
Je ne t’avais jamais dit comment j’ai traversé la guerre. Tu dois le savoir, maintenant. Il le faut. Parce que ma mère me l’a demandé juste avant de mourir. Et parce que je n’ai pas à te regarder dans les yeux en te le disant.
J’ai tenu plus de cinq mois. Cinq mois. Cent cinquante jours et cent cinquante nuits.
Ma mère a tout fait pour me protéger. On communiquait par l’intermédiaire de quelques infirmiers polonais.
Quelques mois plus tard, début mars 1944, la santé de ma mère s’est dégradée. Elle a été envoyée à l’infirmerie, ce qui valait condamnation à mort. Elle y est morte le 30 mars, m’a-t-on dit. De faim, de fatigue, ou empoisonnée, comme Alma Rosé. Quelques jours plus tard, elle avait eu le temps de me transmettre une dernière lettre.
Cette lettre, je l’ai gardée. Andréas te la donnera tout à l’heure avec toutes les autres.
Après la mort de ma mère, je n’avais plus rien. Plus de père, plus de mère, plus de frère. Plus de raison de vivre. Plus de raison de supporter cette abomination. Au bout de deux semaines, j’allais me suicider quand, trois jours après la mort d’Alma Rosé, le 7 avril 1944, j’ai réussi à m’évader, dans une des très rares évasions réussies de ce camp.
L’histoire de notre évasion est très connue ; sinon que mon nom n’y apparaît pas. J’avais un peu moins de quinze ans. J’étais devenu l’ami de Rudolf Vrba, un Juif slovaque un peu plus âgé que moi qui servait de secrétaire à plusieurs officiers du camp de quarantaine, et d’Alfréd Wetzler, un autre Juif slovaque. Je ne te dirai pas comment on s’est connus… On s’est cachés tous les trois dans une pile de bois, dans une zone en construction extérieure au périmètre des barbelés, et on a réussi à quitter le camp. Trois jours plus tard, les recherches pour nous retrouver ont été interrompues. Les Allemands étaient convaincus qu’on était morts de froid. Alfréd et Rudolf ont rejoint la Slovaquie en onze jours ; ils ont rédigé leurs témoignages et les ont fait passer au Conseil juif slovaque, l’organe clandestin qui gérait ce qui restait des communautés juives de la région. Ils ont été les premiers prisonniers des camps d’extermination à témoigner directement des chambres à gaz, des fours crématoires, des fusillades et de tout le reste.
Leur histoire a été racontée à la BBC quelques jours plus tard, juste une semaine après le débarquement en Normandie. À partir de ce moment-là, plus personne dans le monde ne pouvait plus prétendre qu’il ne savait pas. Plus personne n’aurait dû continuer à refuser de bombarder les voies ferrées qui transportaient tous les jours de nouvelles victimes vers les chambres à gaz. Et pourtant…
D’autres ont essayé de s’évader ; la plupart ont été repris et fusillés. Quelques-uns ont réussi, comme mes amis Czesław Mordowicz et Arnost Rosin, un mois plus tard.
Moi, je n’ai pas voulu prendre le risque de me faire reprendre en Slovaquie ; je ne parlais pas cette langue, alors que je parlais très bien l’allemand et assez bien le russe, que j’avais appris de ma mère avec le yiddish. Je parlais aussi à peu près le polonais, que j’avais appris dans le camp… J’étais blond, aux yeux bleus. J’ai préféré rester en Pologne et attendre l’arrivée de l’Armée rouge, qui approchait. Voilà pourquoi on connaît leurs noms et pas le mien… J’allais, en me cachant, d’une forêt à une autre, d’un village à l’autre.
Un après-midi d’août, je me suis trouvé dans l’unique rue d’un village proche de Cracovie, avec, devant moi, un barrage dressé par l’armée allemande. Ils contrôlaient tous ceux qui passaient. Longuement. Je n’avais aucune chance. J’ai opéré lentement un demi-tour pour repartir dans l’autre sens et je me suis retrouvé face à un officier SS, qui m’a longuement regardé dans les yeux. Je n’oublierai jamais son regard. Si différent de ceux que je voyais dans le camp, de ceux qui… Il m’a pris par la main. Pas brutalement. Pas non plus sensuellement. Comme un ami. Il m’a fait signe d’avancer. Nous avons traversé ensemble le barrage. Il m’a conduit à la sortie du village et il m’a laissé. Sans un mot ni un regard.
Qui était-il ? Pourquoi a-t-il fait cela ? Je ne l’ai jamais su.
J’ai toujours pensé que c’était ce jour-là, à cette heure-là, que mon père avait été fusillé à Lyon, comme tu le liras dans sa lettre. Et qu’il m’avait protégé une dernière fois.
Au bout de quelques mois, j’ai enfin rencontré l’Armée rouge. Mon histoire a paru folle aux soldats. J’étais très grand. Je paraissais beaucoup plus que mon âge. Je ne suis pas circoncis. Ils m’ont pris pour un gardien d’Auschwitz tentant de s’échapper ! Je leur ai montré mon tatouage, cela ne les a pas convaincus. Ils ont failli me fusiller. Je leur ai parlé français, anglais, yiddish, russe. Je leur ai raconté Paris et ma famille de Lyon. Un colonel qui parlait un peu français (il venait d’une famille princière de Kiev et se faisait oublier sur le front, tout en rêvant de Paris) m’a remarqué. Je lui ai parlé des messes à Fourvière, des prêtres violeurs d’enfants, de la famille de mon père, des grands soyeux de Lyon. Il m’a cru et je suis devenu son interprète de l’allemand au russe. J’ai traduit pour lui pendant des interrogatoires, enfin, disons plutôt pendant des séances de torture et des simulacres d’exécution. Et même pendant des exécutions…
Je sais que, par ton métier, tu vois beaucoup d’horreurs, en Afghanistan, en Érythrée, au Congo, au Yémen et dans tant d’autres endroits. Je ne saurais les comparer avec celles que j’ai vécues. Sinon que ce que tu vois t’aidera peut-être à comprendre mieux que d’autres ce par quoi je suis passé.
Quand on est arrivés en Allemagne, avec l’Armée rouge, c’était le chaos. J’ai déserté, je me suis noyé dans la foule allemande encore si imprégnée de nazisme, d’antisémitisme et de haine des Alliés. Des mois encore de banditisme, et je me suis retrouvé dans un camp de transit, à Indersdorf. Un tout autre monde. Le camp était autogéré. J’y ai rencontré des gens magnifiques, dont beaucoup venaient de Mauthausen. Certains sont repartis très vite en Palestine. D’autres en France, en Italie, en Grèce.
Je n’arrivais pas à oublier les bruits, les odeurs, les gestes d’Auschwitz. Les nuits étaient terribles. Elles le sont toujours.
J’ai rencontré là un jeune homme un peu plus âgé (quatre ans) que moi : Andréas Dornfels, que tu connais. Sa famille était originaire d’Odessa et il avait vécu sa jeunesse à Hambourg où son père et son oncle avaient émigré. Communiste, il ne croyait ni en Lénine, ni en Staline. Son Dieu était Trotski. Il avait été arrêté à Hambourg non comme juif, mais parce qu’il était un faussaire de génie et qu’il avait fait énormément de faux papiers pour aider les communistes allemands à quitter le pays. Toute sa famille a disparu dans l’orage. Il avait été envoyé à Mauthausen. Nous sommes devenus des amis.
C’est étrange. On fait des cérémonies pour les mariages, qui parfois ne durent pas et on n’en fait pas pour célébrer une amitié qui en général ne cesse qu’avec la mort.
J’avais encore très envie de me suicider. Cette envie ne m’a jamais tout à fait quitté…
En mai 1946, après quelques mois à Indersdorf, Andréas et moi sommes partis en Autriche.
Personne ne s’occupait de nous. Personne ne voulait de nous. La Palestine ne m’attirait pas. Pas plus que l’Amérique. Et je haïssais cette France qui nous avait trahis.
J’ai fait le point sur ma vie.
J’avais connu la sérénité d’un enfant choyé, puis l’angoisse d’un adolescent traqué, puis le martyre d’un objet de plaisir, pénétré de toutes parts, piétiné, humilié, menacé de mort à chaque seconde. J’avais ensuite traversé la peur de l’évasion, puis celle de reperdre une liberté retrouvée. J’avais participé aux vengeances impitoyables des tortionnaires de mes bourreaux, puis joui de la liberté insolente d’un enfant des rues. J’avais survécu à tout cela. J’avais seize ans.
Alors, je me suis repris. Ou plutôt : Andréas m’a aidé à me reprendre.
En mars 1947, je me suis décidé à rentrer en France, dans ma seule famille, celle de mes arrière-grands-parents, les Bouasse, les notaires de Rive-de-Gier, pas très loin de Lyon, nous avait cachés jusqu’en 1943. L’étude était maintenant tenue par Gilbert Bouasse, un des petits-fils de mon arrière-grand-père. Gilbert, qui venait de succéder à son père Gabriel, le frère de ma grand-mère, mort deux mois plus tôt.
Les Bouasse. Il faudra que tu ailles les voir. C’est très important. Je te dirai plus loin pourquoi.
Andréas est venu avec moi. Nous avions l’air des deux gangsters que nous étions, la tête pleine du souvenir minutieux des atrocités que nous avions traversées. Je ne voulais pas faire comme les autres survivants, qui faisaient tout pour oublier. Je voulais remplir le vide de l’absence par la rage de la vengeance.
Les Bouasse nous ont accueillis le mieux possible. Ils m’ont assuré qu’ils tenaient à ma disposition l’héritage de ma mère et de mon père. En tout cas, ce qu’ils avaient pu en sauver. Et c’était considérable. Ils m’ont remis la lettre de mon père, écrite avant qu’il soit fusillé, et celle que son père, Jean Chardin, lui avait envoyée, en février 1930. Ces lettres, avec celle de ma mère, que j’ai toujours réussi à conserver avec moi, formaient ce que mon grand-père Jean Chardin avait appelé un « Livre de Raison ». Cette lettre, que je t’écris, celle de ta mère et celle de ma mère viennent les compléter. Andréas te remettra tout cela.
J’ai posé mille questions à Gilbert Bouasse : Pourquoi son père avait-il accepté de donner ces tableaux à Paul sans avoir la preuve que nous étions à l’abri ? Quelle menace avait fait peser Paul sur le notaire et sa famille ? Comment Paul avait-il réussi à convaincre mon père que nous aurions été libérés de Drancy et que nous étions sains et saufs ? Pas de réponse… Il ne savait rien, disait-il, des manigances de son père avec Paul. Il était pourtant le premier clerc de son père depuis 1940. Il devait tout savoir. Il avait même assisté à l’entretien de son père avec Paul, quand il lui avait remis les codes d’accès aux tableaux. J’ai demandé au notaire où était Paul. Il m’a expliqué qu’il était vivant et toujours immensément célèbre, couvert d’honneurs, mettant en avant les résistants qu’il avait sauvés et la rescapée qu’il venait d’épouser. Il venait d’avoir la Légion d’honneur.
J’avais envie d’aller le tuer. De mes mains… Il n’aurait pas été le premier…
En pensant à ce qu’avait écrit mon père sur la vengeance, et en oubliant ce que m’avait écrit ma mère qui me l’avait interdite, j’ai été le voir à Paris, où je n’étais jamais allé encore. Il m’a reçu dans son grand appartement de l’avenue Henri-Martin dont il avait fait un musée à sa propre gloire. Je l’avais vu en photo sur les pochettes de disques que m’avaient montré les Bouasse. Il était encore plus petit qu’il ne semblait l’être sur les clichés. Il était mal rasé. Il portait une sorte de redingote rouge. Ses yeux exorbités tournaient à toute vitesse. Il se peignait sans cesse pour masquer sa calvitie aussi bien que son désarroi de me voir vivant. Il balbutia qu’il était à ma disposition et s’inquiéta de ce que je pouvais savoir. Il a fait apporter des chocolats, du café, que je n’ai pas touchés. Je ne lui ai rien dit de mes années d’enfer. Quand je lui ai parlé des Rembrandt, il expliqua qu’il ne les avait plus, car ils lui avaient été volés par des Allemands, puis retrouvés et donnés au Louvre. Je pouvais aller les réclamer, si je voulais, mais lui, qui en avait été le propriétaire légitime, s’opposerait à ce que je les reprenne et ne s’opposerait pas à ce qu’ils restent au Louvre. En réalité, j’ai appris plus tard, bien plus tard, qu’ils n’étaient pas au Louvre, mais encore dans les coffres d’une banque à Lyon et qu’il s’apprêtait à les déplacer à Lausanne, où il voulait déménager…
Il m’a proposé de l’argent. Beaucoup d’argent. J’ai haussé les épaules. De l’argent, j’en avais énormément. J’étais encore un adolescent. Que faire face à un homme aussi puissant et célèbre ? Un procès ? Aucune chance. Sinon le tuer… Je l’ai regardé longuement dans les yeux. Très longuement. Il a dû avoir très peur…
Je suis parti sans un mot… Pour obéir à ma mère : « Si vengeance il doit y avoir, laisse-la à tes enfants. » C’est-à-dire à toi, Pierre.
Je suis retourné chez les Bouasse. Je leur ai dit que je ne voulais plus jamais entendre parler ni de Paul, ni de sa famille, ni des tableaux. Qu’ils ne m’en parlent plus jamais. Ils étaient la source de mes malheurs.
Ils m’ont d’abord aidé à revenir dans le monde des vivants, puisque j’avais été déclaré disparu. Je me suis fait appeler Yves Pollock. Et ils nous ont mis, Andréas et moi, dans le meilleur lycée de Lyon. J’ai très vite rattrapé des années de retard. J’ai lu, j’ai beaucoup lu. J’ai écouté de la musique. Je suis allé au cinéma, au musée… Tous les ans, le 1 mai, je er célébrais l’anniversaire de mon frère.
J’avais décidé de ne plus jamais revoir Paul. Et de ne jamais entrer en contact avec son fils quand j’ai appris qu’il en avait un.
Andréas, lui, n’avait plus du tout envie de reprendre des études. Il est parti en Israël. Il rêvait d’en découdre.
En 1952, je suis parti à Londres pour commencer des études de droit. Au bout de trois ans, j’ai été admis à Harvard. L’héritage de mes parents, que géraient pour moi les Bouasse, me permettait de vivre très au-dessus de mes besoins.
À mon arrivée à Boston, j’ai été rattrapé par la France : le consul général m’a fait savoir que je n’avais pas rempli mes obligations militaires et que, si je ne me présentais pas immédiatement au consulat, je serais considéré comme déserteur. J’y suis allé. Je lui ai montré le tatouage sur mon bras. Sans un mot, il a signé un certificat de réforme. C’était un homme bien. François Lavergne était son nom. Je l’ai revu souvent.
J’ai aussi été rattrapé par l’administration américaine qui avait, dans une de ses fiches, la mention de l’appartenance de mon père au Parti communiste. Là aussi, cela s’est vite réglé.
J’ai fait mes études et ma thèse sur un aspect pointu du droit des affaires. Cum laude. Toujours sous le nom de Pollock.
Ma vie sentimentale était alors réduite à néant. J’avais toujours devant moi les images de… et des envies de suicide. Un soir de rage, j’ai fait disparaître le tatouage de mon bras.
En 1959, je suis rentré comme junior investment officer dans une banque de New York, la First National City Bank. Deux ans plus tard, j’ai reçu des nouvelles d’Andréas. Évasif sur ce qu’il avait fait en Israël, il m’annonçait qu’il s’était installé à Londres et travaillait pour Siegmund Warburg, qui l’avait pris en affection parce que son oncle avait travaillé à Hambourg chez Max Warburg, l’oncle de Siegmund. Dans la banque, à New York, Siegmund était une légende. Ce Juif allemand devenu anglais était l’héritier de la plus ancienne famille de banquiers de l’Histoire, et il avait réussi, en s’exilant en 1933, à recréer une maison de « haute banque » à Londres, dans la tradition de celle de ses parents, qui avaient été les conseillers du Kaiser, tandis que ses oncles étaient ceux du président Wilson. Pendant la guerre, il avait organisé le financement de l’armement britannique ; et depuis, il réussissait des opérations financières extraordinaires. Andréas m’a proposé de le rejoindre. J’ai accepté et j’ai déménagé à Londres.
Siegmund m’a associé à ses opérations les plus folles : les premières OPA, les premiers eurobonds, les premiers financements du Japon ; il s’intéressait aussi beaucoup à la politique et il m’emmena rencontrer des ministres anglais, allemands, américains et surtout les Autrichiens, qui s’occupaient beaucoup, autour du chancelier d’alors, Bruno Kreisky, d’aider à trouver une solution au problème de la Palestine. Dans sa dernière lettre, mon père me demandait d’aider à la paix. Je tenais là une occasion…
En 1967, j’ai rencontré une Anglaise d’origine grecque, Joanne Soaridis. Elle était grande, fine, des yeux d’un vert insaisissable. Elle était peintre. J’étais pour la première fois amoureux. Je pensais que je pourrais peut-être, avec elle, passer outre à mes cauchemars. Elle m’a d’abord repoussé ; et au moment où elle m’a dit oui, je me suis rendu compte que je ne pouvais toujours pas avoir de relations charnelles avec qui que ce soit. Je lui ai tout raconté. Elle accepta de m’attendre et de m’aider. Et puis, un jour de l’automne 1968, elle m’annonça qu’elle me quittait. Je n’ai pas accepté cette séparation. J’ai continué à la revoir. Elle hésitait à revenir vers moi. Deux mois plus tard, alors qu’elle venait me rejoindre à la campagne, elle est morte dans un accident de voiture…
J’ai sombré… Très profondément.
Cinq ans plus tard, en février 1973, j’ai rencontré ta mère. J’avais quarante-trois ans. Elle en avait vingt-quatre. J’ai tout de suite été merveilleusement bien avec elle. Je lui ai demandé de m’épouser. Elle a accepté.
J’ai rencontré ses frères, que tu connais, et je les ai fait rire. Nous nous sommes mariés quelques mois plus tard, juste avant la guerre de Kippour.
Quand tu es né, tout a changé. Nous avons décidé de te déclarer au consulat français sous le nom de Pierre-Abdul François Chardin. Du nom de ton oncle et de tes deux grands-pères. Et j’ai repris le nom d’Yves Chardin…
Je n’ai pas pour autant retrouvé la sérénité. Jamais. Rien, ni la douceur d’une femme à mes côtés, ni le succès professionnel, ni la puissance, ni l’argent, ne pouvait effacer ce que j’avais vécu…
J’avais pratiquement renoncé à toute idée de vengeance, quand, en 1982, deux ans après ta naissance, une journaliste allemande m’a téléphoné. Elle allait, disait-elle, publier une biographie de Paul Chardin. Une biographie à charge. Et elle m’avait retrouvé…
Enfin ! Quelqu’un s’y intéressait ! Enfin la vérité allait éclater. Elle disait qu’elle avait parlé à une psychiatre de Saint-Malo qui savait beaucoup de choses. Je pouvais l’aider… J’ai repensé à la lettre de ma mère : ne pas me venger. Je n’ai rien dit. Enfin, presque. J’ai lâché quelques faits. Je l’ai mise sur certaines pistes… J’ai parlé du notaire de Rive-de-Gier et des tableaux. J’espérais qu’elle aille enquêter. Elle ne l’a pas fait. Le livre est paru la même année, dans une toute petite maison d’édition allemande. Très court. Très mal écrit. Tous les noms étaient là. Celui de mon père, de ma mère, de mon frère, des Bouasse. Mais rien de précis ni de convaincant. De vagues allégations. Aucune preuve. Le livre n’a eu aucun retentissement, ni en Allemagne ni ailleurs. Il n’a pas été traduit en français, ni en anglais. Paul a sans doute fait racheter tous les exemplaires, et dédommagé l’auteur, qui était certainement plus un maître chanteur qu’une journaliste ou une écrivaine.
Depuis, rien d’autre n’est jamais paru de sérieux sur Paul. Que des hagiographies de critiques musicaux. Même les biographies de son mentor, Alfred Cortot, ont toujours été très indulgentes. On y évoque à peine son passage à Vichy et les fonctions qu’il y a exercées.
On peut comprendre qu’on soit indulgent avec Richard Strauss, qui fut un immense musicien : même s’il joua devant les nazis, il avait joué aussi auparavant pour tous les autres dirigeants allemands depuis l’empereur Guillaume et il ne fut jamais un rouage actif de la machine nazie. Paul Chardin, lui, c’est différent ! Il a été un des acteurs de la destruction des Juifs d’Europe. De plus, il continua de professer le même antisémitisme après la guerre. Comme Heidegger et tant d’autres, adulés comme lui aujourd’hui… Tel Karajan, Paul s’est débarrassé de sa femme juive dès qu’il a été à l’abri des poursuites. Et comme lui, il n’aima pas, jusqu’à sa mort, partager l’affiche avec des musiciens juifs. Il ne mérite pas de rester impuni.
La même année 1982, Siegmund m’a demandé de l’accompagner à Vienne pour rencontrer le chancelier Bruno Kreisky, l’industriel Karl Kahane et le Palestinien Issam Sartaoui, qui travaillaient à la paix en Palestine. Puis à Paris pour rencontrer le principal collaborateur du nouveau président français, François Mitterrand. Siegmund détestait ne pas avoir de connexion avec un pouvoir nouveau et il voulait savoir quoi penser de ces gens-là.
Paris… Je n’y avais jamais remis les pieds depuis que j’y avais vu Paul, plus de vingt ans auparavant. J’étais un provincial avant d’être un exilé. Et me voilà dans le bureau le plus proche de celui du président de la République française, écoutant Siegmund discuter en latin avec son conseiller spécial.
Juste après ce voyage, à ma grande surprise, Siegmund est mort. Il avait quatre-vingts ans. Il en paraissait encore quinze de moins. J’aurais dû lui succéder. J’en avais l’âge et la compétence. J’étais un des principaux associés. Tout le monde à la banque voulait que cela soit moi. Personne, pas même David Scholey, qui en rêvait aussi, n’aurait pu me disputer le poste. Mais j’ai refusé : la banque ne m’amusait plus. C’était devenu une industrie comme une autre. J’avais de nouvelles passions et la mission léguée par mon père : contribuer à la paix.
J’étais devenu, par Siegmund, l’ami des acteurs majeurs du conflit au Proche-Orient, quelques Israéliens, dont Shimon Peres, Yitzhak Rabin, Uri Savir, et quelques Palestiniens, dont Issam Sartaoui, qui a payé de sa vie, cette année-là, ses rencontres secrètes avec des Israéliens.
Ta mère m’aidait beaucoup à comprendre la psychologie et l’histoire de la région. Elle insista pour te mettre à l’école française de Londres. Elle ne voulait pas que tu perdes tes racines. Je suis resté un moment encore à la banque, comme conseiller du nouveau président, David Scholey. Je prévoyais quelles bêtises ils allaient faire. Et ça n’a pas manqué…
En janvier de l’année suivante, 1983, Klaus Barbie a été arrêté à La Paz, expulsé vers la France et incarcéré à la prison Montluc, où mon père avait été enfermé, sur son ordre, avant d’être fusillé. Klaus Barbie ! L’assassin de mon père, de ma mère, de mon frère, et de tant d’autres… Y aurait-il le début du commencement d’une justice ? Quarante ans après les crimes ? Je suivis avec passion la préparation du procès. J’ai pensé demander à y témoigner. Mais il aurait fallu tout raconter, alors non…
Trois ans plus tard, coup de tonnerre : j’ai appris que le fils de Paul, Benjamin, avait eu une fille et qu’il l’avait appelée Sophie-Julia-Lian. Julia ! Le prénom de ma mère ! Le fils de celui qui avait livré ma mère aux Allemands avait donné ce prénom à sa fille ? Pourquoi ? Que savait-il de plus ? Son père lui avait-il parlé ? Avait-il lu ce livre allemand sur son père, que j’avais inspiré ? J’ai pensé à prendre contact avec lui. Et puis non : le serment fait à ma mère de ne pas adresser la parole aux descendants de Paul me paralysait.
Je songeais encore souvent aux Rembrandt. Je les chassais de ma pensée. Ils étaient maudits. Ils n’étaient jamais réapparus. Pourquoi le Louvre, s’ils y étaient vraiment, ne les exposait-il pas ? Ce n’était plus mon affaire.
En 1987, je suis venu à Lyon, pour la première fois, pour assister au procès de Barbie, pendant une semaine. À dix mètres de celui qui avait fait exécuter mon père, et qui était responsable de la mort de ma mère et de mon frère. Et de mon enfer. J’ai écouté les témoignages de ces gens qui osaient tout raconter. J’étais sans doute une des seules personnes dans la salle à comprendre vraiment ce qu’ils disaient et ce qu’ils n’osaient pas dire. J’ai failli m’évanouir à trois reprises…
J’ai alors recommencé à voir mon frère partout. À revivre le moment de sa mort. Sans jamais en parler à personne. Pas même à ta mère.
En novembre 1989, avec la chute du mur de Berlin, de nouvelles perspectives se sont ouvertes. Qu’en aurait pensé mon père, lui qui était mort sans avoir renoncé à son idéal communiste ? En 1991, après les accords de Madrid et la mort de Barbie, ce que j’avais prévu à Londres est hélas advenu : la finance mondiale tournait très mal, des spéculations folles se mettaient en place et la maison Warburg y participait au premier rang.
C’en était trop pour moi. Andréas et moi avons quitté la banque. Avec beaucoup d’argent. Encore plus d’argent.
Je mettais un grand espoir dans la paix au Moyen-Orient et dans la construction d’un marché commun entre tous les pays de la région. Deux ans plus tard, après les accords d’Oslo, j’ai voulu que nous nous installions à Jérusalem. Pour faire plaisir à ta mère. Elle n’a pas voulu. Tu n’avais que treize ans. J’ai quand même acheté cette maison à Yemin Moshe et nous avons partagé notre vie entre Londres et Jérusalem. Toi, tu as toujours pensé que c’était pour se rapprocher de la famille de ta mère. Tu ne savais rien du judaïsme de ma mère.
Cette année-là, Paul est mort. Je ne suis évidemment pas allé à ses funérailles grandioses. Je me sentais plus léger. J’ai songé, une fois de plus, à rencontrer son fils. Mais, encore une fois, il me fallait tenir la parole donnée à ma mère : ne parler qu’à toi, et seulement avant de mourir et te laisser la charge de décider s’il fallait nous venger. Cette lettre de ma mère, combien de fois l’ai-je relue. Pour y trouver la force de m’y tenir.
Le comte de Monte-Cristo, ce sera toi. Pas moi…
Deux ans plus tard, le 4 novembre 1995, on était sur la place quand Yitzhak est venu parler de la paix ; on était à dix mètres de lui quand il a été assassiné. J’étais prostré. Shimon a ensuite été battu aux élections. C’était fini. Pour moi, Israël était désormais condamné à devenir une sorte d’Afrique du Sud, qui sera un jour contraint d’en finir avec l’apartheid. Pour autant, ta mère et moi n’avions pas renoncé à Jérusalem, qui reste la ville de sa famille. Et la seule où je m’imaginais finir ma vie… Loin de l’Europe maudite…
Nous sommes restés quelques années encore à Londres, pour toi. Puis, quand, en 2000, tu es parti étudier à Boston, nous sommes revenus à Jérusalem. Non que je croie en l’avenir de ce pays. Mais parce que j’aime cette ville. Sa lumière. Sa sérénité. Sa spiritualité sans doute aussi. Andréas nous y avait précédés. Ta mère aimait à y recevoir des écrivains arabes et juifs. Moi, je me suis intéressé à l’archéologie. Le passé lointain est si serein… Et j’ai financé des fouilles, sous Silwan et la Vieille Ville, avec une ambition cachée : alors qu’elles visaient au départ à découvrir des traces des deux Temples juifs, là où se trouve la mosquée al-Aqsa, pour en revendiquer la propriété, mon idée était de réorienter ces recherches pour qu’elles ne servent pas de prétexte à de nouveaux conflits entre Juifs et Arabes.
On partageait notre vie entre Londres, Jérusalem et Boston, quand tu manquais trop à ta mère. Un peu en France, aussi, que je commençais à aimer retrouver.
En 2002, quelques mois après les attentats du 11 septembre, un appel de M Léon Bouasse (le fils de Gilbert, le petit-fils de Gabriel) m’apprit qu’il e
avait reçu de Benjamin, le fils de Paul, les codes d’accès à un coffre de la Banque cantonale de Lausanne où se trouvaient les sept Rembrandt. Codes que, à la mort de son père, il avait repris au Louvre ! Ainsi, ils avaient bien été au Louvre… Paul ne m’avait pas tout à fait menti, cinquante ans plus tôt… Mais Paul ne les avait jamais donnés au Louvre.
Le notaire me disait que, désormais, conformément au testament de Jean Chardin, mon grand-père, fait soixante-dix ans plus tôt, c’était à moi de décider si je voulais les garder, les vendre ou les rendre au Louvre. Les tableaux étaient de retour dans ma vie. Ils en étaient pourtant sortis depuis cinquante ans. J’ai pensé une nouvelle fois à appeler Benjamin, pour comprendre. Et puis je me suis dit qu’il ne le voulait pas, sinon il m’aurait cherché… Et j’ai repensé à l’interdiction de ma mère : aucun contact avec Paul et ses descendants.
Je suis allé à Rive-de-Gier. J’ai d’abord visité la ville, j’ai fait un tour au somptueux vignoble de Condrieu, qui appartenait (et appartient toujours) à des Chardin, des cousins éloignés et dont nous avons toujours des parts ; j’ai revu la tombe de ma grand-mère Simone, celles de mon grand-père Jean et de son grand-père Kléber. J’ai retrouvé la maison où nous avions été arrêtés. Et puis, j’ai rendu visite à Léon Bouasse, et nous sommes allés ensemble à Lausanne, voir les tableaux… Ils étaient si extraordinaires, dans cette cave de banque d’où ils n’avaient pas bougé depuis un demi-siècle. Sept chefs-d’œuvre, qui semblaient former un ensemble cohérent.
Celui qui les a donnés à mon grand-père, ce Duplessix ou quel que soit son nom, d’où les tenait-il vraiment ? Comment pouvait-il ignorer qu’il s’agît de Rembrandt ? Pourquoi les Bouasse ne m’avaient-ils jamais dit que ces tableaux étaient encore là, à Lyon, quand je faisais mes études ? Certes, je leur avais décrété que je ne voulais plus en entendre parler, mais tout de même. Ils devaient craindre d’avoir à me donner des explications difficiles. Léon Bouasse semblait sincèrement ignorant des turpitudes de son grand-père et de son père. J’ai décidé de reprendre ces tableaux sans savoir encore quoi en faire, et je les ai fait transporter dans l’endroit le plus sûr au monde pour des œuvres d’art : le port franc de Genève.
J’ai de nouveau cherché leur origine. Les experts d’Amsterdam m’ont expliqué que beaucoup de tableaux de Rembrandt avaient été volés, ou perdus, au cours des siècles. Et qu’on en retrouvait de temps en temps. Ainsi, en 2016, L’Adoration des Mages, dont on pensait n’avoir plus que des copies à Göteborg et à Saint-Pétersbourg. En restaurant ce qu’on croyait être une de ces deux copies, en enlevant des couches de vernis, on avait découvert que c’était le vrai. Et puis deux autres : l’un, considéré comme une copie, appartenant à l’Ashmolean Museum d’Oxford ; et un autre au Allentown Art Museum en Pennsylvanie, lui considéré comme une œuvre de l’atelier du maître. Or chacun de ces tableaux est authentique et vaut entre 20 et 300 millions de dollars… Et les miens désormais, d’où venaient-ils ? Le Louvre, avait dit Benjamin à Léon Bouasse, soutenait qu’ils avaient appartenu à la collection du Dr Lacaze, ce médecin qui avait légué toute sa collection au Louvre. Il est vrai que mon grand-père parlait de ce Lacaze dans sa lettre, comme pour nous donner un indice. Mais pourquoi auraient-ils quitté cette collection ? D’autres Rembrandt de Lacaze avaient bien été donnés au Louvre, mais pas ceux-là. Pourquoi ? J’ai lancé les meilleurs enquêteurs du monde sur le sujet ; ils ont découvert que le fils de la compagne du libraire lyonnais, François Duplessix, était devenu américain et qu’il était mort au combat, dans la deuxième bataille de Corregidor aux Philippines en février 1945. Sans héritier. Je leur ai demandé de chercher s’il y avait d’autres Duplessix ici où là. Ils en ont trouvé jusqu’en Australie, mais aucune certitude que l’un d’entre eux soit apparenté au libraire lyonnais… Et encore moins au Dr Lacaze… On n’en saura jamais plus.
Alors, que faire de ces toiles ? En tout cas, je n’avais pas l’intention de les garder. Elles étaient, d’une certaine façon, liées à l’anéantissement de ma famille. Pas question non plus de les vendre et d’en tirer profit. J’avais beaucoup plus d’argent que je ne pouvais en vouloir. Les rendre au Louvre eût été une solution facile. J’ai longtemps hésité. Naturellement, j’en ai parlé avec ta mère, qui m’a demandé de lui lire ce qu’en disait mon père dans sa dernière lettre. Il avait écrit, deux fois : « Tu sauras quoi en faire. Pour qu’on ne nous oublie pas. »
Je n’avais pas réalisé l’importance particulière de cette phrase. C’est ta mère qui a compris :
« Pour qu’on ne nous oublie pas. »
C’était clair ! Nous avons alors décidé de les installer dans une salle spéciale au nom de « Julia, François et Pierre Chardin », dans un endroit qui soit le plus digne possible de ce qu’ils avaient vécu. Et nous avons choisi le palais des Nations unies, à Genève. J’ai demandé au secrétaire général à New York, qui a accepté avec joie : ce n’est pas le premier don d’œuvres d’art que les Nations unies reçoivent. Mais aucun de cette valeur.
Conformément au testament de mon grand-père, il t’appartient de confirmer ou d’invalider ce dépôt. Tu as un peu de temps : le palais des Nations unies est en travaux jusqu’en 2024.
Tu n’auras aucune formalité à remplir. Tout a été réglé avec le secrétaire général. C’est un dépôt pour une durée indéterminée, qu’un membre de notre famille pourra reprendre à sa guise pour le confier à un autre lieu, si celui-là n’est plus digne de l’abriter.
Va voir Dornfels. Il te donnera toutes les lettres dont je te parle ici. Je l’ai autorisé à t’en dire plus. Sur lui et sur nous.
Quant à notre vengeance, je t’en laisse juge. J’aurais voulu que Paul meure après moi, pour qu’il souffre de ce que tu pourrais lui faire. Mais il aura tout réussi, même cela : mourir glorieux. En tout cas, ne cherche pas à te venger sur les vivants. Cette Sophie-Julia-Lian, que je ne connais pas, est certes la petite-fille d’un monstre, mais elle n’est évidemment pour rien dans nos malheurs.
Après toutes ces découvertes, la vie a continué.
Quand, il y a six ans, en septembre 2015, ta mère est morte, j’ai été anéanti. À aucun moment je n’avais imaginé qu’elle mourrait avant moi. À ses obsèques, j’ai retrouvé ici, parmi d’autres, un de ses amis, le poète Nathan Alterman. Tu as vu hier les vers de lui que j’ai demandé qu’on écrive sur notre caveau familial :
Ne m’appelle pas excessivement
Ne m’appelle pas désespérément
Les derniers moments sont importants.
Éteins les bougies
La lumière a grand besoin de repos
Maintenant, tu comprends ce qu’ils veulent dire pour moi.
L’année suivante, tu as publié ton premier livre. J’en étais fier, même si je ne suis pas d’accord avec ton pessimisme. J’ai préféré l’article magnifique que tu as écrit pour ton journal américain après les attentats de Paris en novembre 2015.
Et puis, Benjamin est mort quelques mois plus tard. Sans que je l’aie jamais rencontré. C’est ainsi. Il n’y avait plus, à part moi, aucun témoin vivant de toute cette histoire…
J’ai vécu toutes les années qui suivirent, comme tu as pu t’en rendre compte, dans la sérénité frénétique du grand âge. Curieux de tout. Inquiet de tout. Enthousiaste du monde. Soucieux de ne jamais penser, comme tant de mes contemporains, que c’était mieux avant : comment aurais-je pu le croire ?!…
J’ai eu la chance de ne jamais penser à mon âge, sinon pour plaindre ceux qui avaient le même…
Je suis resté à la recherche de nouveaux projets de paix. Et Dieu sait combien j’en ai financé ; en Israël, en Palestine, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Afrique, en Asie…
Aujourd’hui, 4 novembre 2021, alors qu’une pandémie bouleverse le monde, comme un signe de vengeance du ciel, c’est à mon tour de partir. Je le fais de mon plein gré. En toute lucidité ; à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Presque aussi vieux que mon arrière-arrière-grand-père, Kléber Chardin.
Je crois en un au-delà commun des esprits ; je vais y retrouver ma mère, mon père, mon frère, ma femme. Julia, François, le petit Pierre. Et Laila.
Voilà. Tu sais tout… Enfin, presque… Que de choses aurais-je encore à te dire… Je ne peux pas… Je ne peux pas…
Je n’ai pas été un père idéal…
Oscar Wilde disait : « Les parents on les aime, puis on les juge ; et parfois on leur pardonne. »
Alors, pardonne-moi.
Je te bénis
Papa
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