Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 1 sur 12

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Le Livre de Raison

1. Lettre de Jean Chardin à ses deux fils, François et Paul Chardin, Hôtel-Dieu, Lyon, 4 février 1930

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Lettre de Jean Chardin à ses deux fils,

François et Paul Chardin

 

Hôtel-Dieu, Lyon, 4 février 1930

 

Mes très chers fils,

 

Nous, les Chardin, nous ne tenons pas de « Livre de Raison », comme il en existe encore dans certaines familles de la région ; ces cahiers soigneusement reliés et protégés, dans lesquels les aînés, génération après génération, siècle après siècle, notent, en quelques pages, les événements importants de leurs vies. D’abord, évidemment, les achats et les ventes de terres : rien n’est plus important que la propriété.

Certains de mes amis de la vieille noblesse bourguignonne m’ont montré leurs Livres, qui datent du e xiv siècle. Ils en sont si fiers… Comme si eux seuls avaient droit à un passé, et que nous autres, humains de simple origine, étions tout juste sortis du néant, barbares sans mémoire, parvenus sans héritage.

Certes, nous ne sommes pas – et n’avons jamais été – de ces seigneurs désargentés ou de ces marchands anoblis, rivés à un vieux livre de famille. Nous sommes des gens d’ici, aux origines connues, enracinés depuis au moins quatre siècles sur les mêmes terres, nourris des mêmes paysages, meurtris par les mêmes combats. Nos ancêtres se sont mariés dans la même église, et sont enterrés juste à côté d’elle, dans le cimetière de Condrieu où je m’apprête à les rejoindre…

J’ai longtemps hésité avant d’écrire cette lettre. J’aurais pu vous réunir tous les deux, et vous raconter tout cela. Mais je n’aurais pas été capable, à certains moments de mon récit, de soutenir votre regard, ni de répondre à vos questions…

Ne soyez pas surpris de ce que vous allez lire : la vie est absurde, et seuls les romanciers s’acharnent à vouloir lui donner un sens.

Je pensais atteindre au moins l’âge de mon grand-père, Kléber Chardin, mort à quatre-vingt-quinze ans, treize ans après son fils, mon père. Voilà que je vais mourir à cinquante-huit ans. Je n’aurai vécu que quinze ans de plus que mon père.

Rédiger cette lettre m’aura pris beaucoup de temps : je suis un lent, un bambane, comme on dit chez nous. J’aime à me traîner dans les mots comme dans nos traboules. Que de brouillons déchirés ! Que de versions que je croyais définitives, quand la mort rôdait plus près. Que de versions transmises à M Gabriel Bouasse, notaire à Rive-de-Gier, ton oncle, cher e

François. Et puis, non. J’ai lutté, j’ai résisté pendant des années, plus longtemps que ce que m’avaient annoncé mes confrères : nous, les médecins, nous devrions nous interdire de faire des pronostics et nous contenter de faire des diagnostics et de soigner. Le reste, l’essentiel, dépend de la volonté de vivre.

D’ailleurs, je suis convaincu que relire cette lettre, la parfaire, m’a permis de rester en vie un peu plus longtemps.

Voici pourtant venu le moment : je sais assez de médecine pour deviner que vous ouvrirez chacun votre enveloppe dans un mois tout au plus. Elle vous aura été remise par M Bouasse, en deux exemplaires manuscrits e

identiques et authentifiés.

J’ai choisi de mourir en votre absence. Et cela me va.

Je suis las de la vie. Trop de douleurs. Trop de chagrins. Trop de regrets. Trop d’inquiétudes. Trop de nuages à l’horizon. J’ai tout vu, tout aimé. Je n’ai plus que des plaisirs déçus, des enthousiasmes gaspillés. Rien de bon ne m’attend plus. Les femmes, ma collection de tableaux, la politique, la médecine, les bons repas, les voyages, tout cela est terminé. Quand je parviens encore à me traîner dans un de ces bouchons que j’aimais tant, tout m’y paraît fade. Je me demande même comment j’ai pu gaspiller tant d’heures à dévorer des grattons, des poulets célestine, des pâtés en croûte, des cardons, des omelettes sourdes, des quenelles, des tabliers de sapeur, des cervelles de canut, des rosettes, des bugnes.

Je sais que ma relation avec vous n’a pas été exemplaire. Je vous ai peu vus. Je vous ai peu parlé. Je n’ai pas fait grand-chose pour vous transmettre mes passions, ni pour vous aider à accomplir les vôtres. Qui aurait pensé que l’un d’entre vous deviendrait un grand violoniste ? Et que l’autre serait un médecin, communiste de surcroît !

Je sais que vous ne m’aimez pas. Ne protestez pas. François, nous sommes fâchés depuis ton mariage. Et toi, Paul, tu penses trop à toi-même pour aimer qui que ce soit.

Je ne vous l’ai jamais dit : je vous aime. Cela vous étonne sûrement. Vous souriez sans doute avec amertume en lisant cela. Vous n’en croyez rien. Mais c’est ainsi : je vous aime. À ma façon ; celle d’un père absent, maladroit, égoïste, jouisseur, occupé à construire sa carrière, ses relations, ses collections de tableaux et de femmes.

Un père qui n’a pourtant jamais cessé de vous suivre et de vous admirer, tous les deux.

J’ai trop attendu. François, tu m’auras privé de la joie de connaître ton fils, le petit Yves, qui a quelques mois. Et toi, Paul, tu es parti à Paris, avec ta rage et ta colère, contre ton frère et contre moi.

Je n’ai pas vraiment tenté de vous réconcilier, quand votre brouille s’est installée. Vous avez la chance d’être deux, alors que j’ai souffert, tant souffert, d’être fils unique… Orphelin à neuf ans… Je n’ai pourtant jamais chougné. J’ai tenu droit.

Je ne sais trop comment débuter mon récit. Je ne suis ni un écrivain ni un orateur, ni même un grand lecteur…

Ne vous précipitez pas sur les dernières lignes de cette lettre afin de savoir ce que je vous lègue. Chaque mot compte. Même ceux que vous devinerez peut-être entre les lignes.

 

Selon les archives paroissiales (que j’ai dû consulter récemment lors du conflit de bornage de nos vignobles avec ceux des Soudières… Bien nous en a pris, tout est à présent réglé), nous sommes, vous êtes, les héritiers d’une longue lignée de paysans, vivant, travaillant, aimant, souffrant, mourant, depuis 1480 au moins dans un même canton, aux vignobles antiques longtemps oubliés, longtemps maudits, et aujourd’hui bénis des dieux.

Il semble même que, du côté de mon père en tout cas, personne ne fut jamais ni soldat, ni religieux. Ce qui était très rare, dans la région. Nos ancêtres se sont tous acharnés à faire pousser de la vigne sur les mêmes coteaux escarpés, où ni animal ni tracteur ne pouvait suppléer. Grâces leur soient rendues, où qu’ils soient aujourd’hui !

Nous n’avons aucun lien de parenté avec le grand peintre du e xviii siècle Jean Siméon Chardin. Je ne démens cependant jamais cette parenté quand on m’interroge, et je vous conseille d’en faire autant. Ce peintre fut longtemps oublié jusqu’à ce que, il y a un siècle, un médecin, le Dr Lacaze, achète un tableau de lui chez un bouquiniste des quais de Seine à Paris et qu’il le sorte de l’oubli. Un médecin grand collectionneur – comme moi. Je vous en reparlerai plus loin…

À la fin de sa vie, il y a près de trente-six ans, mon grand-père, Kléber Chardin, se vantait encore d’être né en 1799, avec le Consulat, et d’avoir traversé toutes les épreuves de son siècle : les changements de régime, les épidémies, les crises économiques, les modes et les guerres. Il est né à Condrieu, vigneron pauvre, dans une minuscule ferme, sur une terre magnifique, qu’il a transformée en un très grand vignoble, en rachetant parcelle après parcelle, jusqu’aux soixante-dix hectares d’aujourd’hui. Je l’ai bien connu (j’avais vingt-deux ans le jour de son enterrement). Extrêmement maigre, au point qu’on le pensait toujours mourant, si petit qu’on le disait nain. Tordu comme un sarment de vigne, on le murmurait bossu. Sa voix, tellement étrange, était si haut perchée qu’elle rappelait, disait-on, celle de sa mère ; quand il était en colère, quelques intonations très graves semblaient sortir d’un autre corps… Il avait des yeux d’un bleu très pâle, cette marque de fabrique de la famille qui nous donne à tous un air de franchise et de fragilité. Il se comportait en épouvantable tyran avec sa femme, ses enfants et ses employés. Il se méfiait de tout, sauf de la nature ; il détestait les royalistes, les républicains, les instituteurs, les conseillers agricoles, les châtelains, les villes, les fabriques, les fumées et les engrais chimiques qui commençaient à se propager à la fin de sa vie… Il ne croyait qu’en sa terre, qu’en son vignoble, et même dans le seul cépage qu’il acceptait d’y faire pousser, le viognier, malgré le scepticisme de tous… Il épousa la fille d’un commerçant de la ville voisine, Vienne, Pauline Vitry, dont on prétendait que les grands-parents avaient été des romanichels avant de s’établir comme couteliers en ville. Même si personne ne l’a jamais prouvé, les rumeurs sont mortelles ici et, à cause de cette filiation suspecte, la pauvre fille avait eu du mal à trouver un mari. Je ne l’ai pas connue, on dit qu’elle était très belle.

Kléber est mort assez vieux pour avoir vu son vin, longtemps méprisé, devenir un des plus recherchés du monde. Condrieu… J’ai tant aimé notre vignoble, repris après mon grand-père par mes cousins, et qui vous appartiendra demain encore en partie. Ce vignoble qui produit désormais un vin si rare, aux arômes de violette, de pêche blanche, d’abricot et d’iris.

Kléber Chardin a eu trois enfants. L’aîné, Joseph, et le puîné, Paul, ont repris le vignoble. Le cadet, mon père, votre grand-père, Épiphane, que vous n’avez pas connu, est né en 1838, lui aussi à Condrieu. De santé très fragile, il était incapable de travailler la terre et refusa de suivre, comme ses deux frères, les brèves études de viticulture qu’exigeait leur père. Pendant que ses aînés se tuaient à la tâche sur les pentes raides de nos parcelles, mon père fut oublié à Lyon, dans un pensionnat très sévère. Il se révéla doué pour les études. Très ambitieux, il aurait pu devenir ingénieur, mais son père refusa de financer des études aussi coûteuses. Aussi, Épiphane entra comme contremaître dans une fabrique de soie de Lyon : la maison Pinteaux.

Alceste Pinteaux était alors un des grands seigneurs de cette industrie. Né en 1821, il avait épousé en 1850 Célestine Duparc, l’héritière d’une famille de commerçants très aisés ; ils eurent une fille, Sophie, puis deux garçons, Émile et Lucien. Dès ses trente ans, Alceste s’installa avec sa femme, puis leurs enfants, dans un splendide hôtel particulier, près de la place Bellecour. En ce temps-là, il eût été difficile de trouver dans tout Lyon pareil luxe. Vous n’avez pas connu cette demeure, car ils l’ont entièrement transformée avant votre naissance. Imaginez, en pleine ville, un grand parc bordant une demeure de trois étages. À l’intérieur, un escalier monumental, des pièces immenses aux tapisseries faites sur mesure à Aubusson, des meubles d’auboine et de marqueterie d’ivoire, des fauteuils recouverts de la soie la plus extravagante, des chandeliers parmi les plus spectaculaires ; et même, à partir de 1909, un éclairage de toutes les pièces à l’électricité, qu’Alceste avait découverte lors d’un voyage à Venise : une des premières installations de ce genre dans une demeure privée en France.

Alceste avait repris la direction de la maison familiale créée par son arrière-grand-père un siècle et demi plus tôt ; il y employait plus de mille ouvriers et des centaines de sous-traitants. Il avait des ateliers jusqu’en Inde et en Chine. Signe de puissance, sa famille tenait, depuis deux générations avant lui, un « Livre de Raison ». Alceste effrayait tout le monde : son seul physique avait de quoi inquiéter. Grand. Musclé. Un visage étroit. Des yeux fuyants. Une voix métallique. Il avait écarté tous ses parents de l’actionnariat et des ateliers. Il menait sa fabrique de main de maître.

Mon père, Épiphane Chardin, entré comme contremaître, y gravit les échelons, sans se faire remarquer. En 1868, il y est devenu ingénieur textile. Il n’avait alors plus rien de l’enfant chétif et maladif qu’il avait été. Sans doute en raison de sa taille hors du commun, il dégageait une impressionnante force vitale. Très ambitieux, il soignait sa mise et faisait forte impression sur les gens, en particulier les jeunes filles. Ses premiers portraits photographiques révèlent les efforts qu’il déployait pour avoir l’allure d’un bourgeois : le costume de drap noir très cintré, les revers de soie, le gilet blanc, les bottines brillantes, le grand chapeau, la cravate imposante, la canne à pommeau, la moustache fine. Et toujours les mêmes yeux bleu délavé, dont nous avons tous hérité.

En 1870, Épiphane parvint à rencontrer Sophie, la fille de son patron, à la fête annuelle que les Pinteaux donnaient pour leurs chefs dans leur parc (avec interdiction absolue pour les invités d’entrer dans la maison). Il avait trente-deux ans, elle en avait dix-neuf. Elle était grande, brune, volontaire, avec un physique un peu ingrat en raison d’un nez légèrement tordu et de pommettes saillantes. Sophie fut tout de suite séduite par Épiphane. Alceste pressentit le danger : pour cette bourgeoisie lyonnaise, nous n’étions que des paysans sans fortune. Pas encore les riches vignerons que nous sommes devenus un peu plus tard. Et même quand mon grand-père Kléber, le père d’Épiphane, put acheter la grande maison de Condrieu, les Pinteaux ont continué de mépriser les parvenus que nous étions à leurs yeux.

Quelle belle demeure pourtant que celle de Condrieu ! C’est là où je vous ai appris à pêcher. Vous en souvenez-vous ? C’est là, j’espère, que viendront pêcher les enfants des enfants de vos enfants. C’est là que je veux être bientôt enterré. Dans le cimetière derrière l’église. Et je veux que, dans cette église, une messe soit dite par le père de Forclore, ton cousin, Paul. Oui, une messe, je sais, cela doit vous surprendre… J’y reviendrai…

Alceste Pinteaux et Kléber Chardin ne pouvaient que se détester. Les usines d’Alceste étaient diaboliques, selon Kléber. Et aux yeux d’Alceste, Kléber était un pouilleux.

Alceste a donc tout fait pour éloigner Épiphane de sa fille. Quand il a compris que ses efforts étaient vains, il l’a licencié : comme on disait alors ici, mon père était « malvoulu ». Sophie a pesté, trépigné, crié et même, paraît-il, entrepris une grève de la faim. Elle voulait « son » Épiphane. Son père, à qui rien ni personne ne résistait, a cédé. Mes parents se sont mariés en 1871, juste après l’humiliante défaite de Sedan et la perte de notre Alsace.

Les jeunes époux se sont installés dans un appartement voisin de l’hôtel particulier des Pinteaux. Mon père est revenu travailler chez son beau-père. Il a voulu s’imposer, non seulement par ses compétences, mais aussi comme un membre de la famille propriétaire. Son beau-père et ses deux beaux-frères, Émile et Lucien, se démenèrent pour le tenir à l’écart des décisions importantes. Sophie ne s’en mêla pas.

Je suis né l’année suivante, il y a cinquante-huit ans. Mes parents s’aimaient trop pour s’encombrer d’un enfant… À quatre ans, ils m’ont envoyé comme pensionnaire à Lyon, au collège Saint-Marc, tenu par des jésuites. Le dimanche et pour les vacances, j’allais parfois chez mes grands-parents Chardin à Condrieu et, plus rarement, chez mes grands-parents Pinteaux, dans leur hôtel particulier de la place Bellecour, puis dans leur résidence de Bréhat, une des premières propriétés achetées en Bretagne par la bourgeoisie lyonnaise. Alceste y avait fait construire un extravagant manoir au bord de la plage donnant sur toute la baie jusqu’à la côte et l’Arcouest. Il aimait s’y rendre seul, ou avec Dieu seul sait qui… J’y ai été invité une fois. Pour mon malheur…

Quand j’ai eu huit ans, j’ai commencé à entendre mes parents se disputer. J’ai ressenti d’abord une grande surprise et une immense souffrance. Lorsque j’y réfléchis, c’est même un des pires souvenirs de ma vie. Je ne savais comment agir pour les réconcilier. Je me disais : des parents ne devraient jamais se disputer. Quand on s’aime, c’est pour la vie. Que se passait-il ? Était-ce ma faute ? Que pouvais-je faire pour que les cris cessent ? Et les coups… Lorsque je sentais monter la colère de l’un ou de l’autre, je pensais mourir. Je tentais de leur faire entendre raison. Ils ne m’écoutaient pas. Un dimanche de dispute particulièrement longue et violente, j’ai entendu mon père hurler que les Pinteaux n’étaient pas ce qu’ils prétendaient être ; qu’ils se nommaient en fait Pinto et venaient tout droit du Portugal ; qu’ils étaient juifs, qu’il allait le révéler et les discréditer. Il hurla, tapa du poing et poursuivit ma mère dans le grand salon. Elle chercha à se mettre à l’abri. Je m’interposai. Mon père me repoussa brutalement. J’entends encore sa voix. En y repensant aujourd’hui, avec mon expérience de médecin, je suis convaincu que, ce soir-là, il était sous l’empire de l’opium, alors que je ne l’ai jamais vu ni boire ni fumer…

J’étais pétrifié. « Juive » ? Ma mère ? J’avais entendu si souvent ce mot au collège, où les jésuites nous répétaient que les Juifs avaient tué le Christ, et que tous les Juifs, de tous les temps, étaient des monstres. Si ma mère était juive, je l’étais donc aussi ? Je serais le fils d’une descendante des assassins du Christ ? Cette idée m’était insupportable.

J’ai vérifié, rassurez-vous : les Pinteaux sont une très vieille famille française ; aucun sang juif ne coule dans nos veines. Ils viennent de Tours. Quand ils se sont installés à Lyon, vers 1710, ils ont fini par succéder aux Charton comme principaux fournisseurs en soieries du garde-meuble royal et ils le sont restés jusqu’à la Révolution. Ils ont été ensuite parmi les premiers à utiliser le métier Jacquard ; ils ont commencé à accumuler une très grande fortune sous l’Empire et sont devenus immensément riches sous la monarchie de Juillet et le second Empire ; ils achetaient une partie de leurs soies en Inde et en Chine et ils produisaient eux-mêmes le reste dans les Cévennes. Ils sont devenus les premiers soyeux de Lyon, avec les Guérin, les Guinon et les « Bellon et Couty » (dont la société est aujourd’hui nommée « Jaubert et Audras »). Aucun sang juif. Aucun lien avec des Juifs. D’aucune sorte. Paul, cela doit te rassurer.

Quand mes parents sont morts, en 1881, je n’avais que neuf ans ; ils étaient si jeunes, eux aussi : mon père avait quarante-trois ans, ma mère trente. J’ai toujours eu du mal à vous parler de ce drame et je ne vous ai jamais raconté les circonstances de leur mort : ils ont été brûlés vifs dans l’incendie de leur appartement. On m’a expliqué un peu plus tard que, ce jour-là, j’étais chez mes grands-parents Pinteaux, mais je ne me souviens de rien… Aucun médecin n’a jamais pu me rendre le souvenir de cette nuit.

J’étais donc orphelin et fils unique : mes deux grands-pères, Alceste Pinteaux et Kléber Chardin, se sont disputé ma garde. Mais Kléber avait quatre-vingt-deux ans et mes oncles, les deux frères de mon père, ne voulaient pas de moi. Alceste Pinteaux avait vingt ans de moins, et tous les moyens de m’élever. Il a obtenu ma garde et le contrôle de l’héritage de ma mère, sa fille, jusqu’à ma majorité… Il tenait surtout, comme ses deux fils, à ce que la part de ma mère dans la maison Pinteaux, dont j’héritais, restât sous son contrôle.

Je ne vous ai pas beaucoup parlé d’Alceste. Je vous ai seulement dit que c’était un monstre. Il a ruiné ma vie, de bien des façons. Chaque fois que j’allais chez lui, à Lyon ou à Bréhat, il me faisait venir dans sa chambre et m’imposait des caresses. Oui. J’ai été violé pendant des années par mon grand-père. Je n’en dirai pas davantage. J’ai réussi à m’éloigner de lui. À ne plus le voir.

Je passai bientôt toutes mes vacances chez mon autre grand-père, Kléber Chardin, à Condrieu. Il était rude, mais respectueux. Et ma grand-mère Pauline m’adorait. C’est là que j’apercevais parfois de loin deux fillettes, Simone Bouasse et Louise de Forclore.

Vos deux mères…

Simone Bouasse était la fille du notaire de Rive-de-Gier, M Victor e Bouasse, qui s’occupait de nos affaires ; et dont le fils, Gabriel, ton oncle, François, a pris la suite.

Quant à Louise de Forclore, elle était la fille d’un châtelain voisin, dont les activités se réduisaient à contrôler les comptes de ses métayers, à chasser le canard, à financer l’Action française, et à faire d’innombrables voyages à Paris et en Italie, en compagnie de jeunes gens qu’il recrutait, selon Kléber, dans des quartiers obscurs de Lyon.

Simone avait deux ans de plus que Louise ; j’avais cinq ans de plus que Simone. Je n’étais guère plus âgé. On ne peut imaginer deux amies plus proches, et plus dissemblables.

Simone, avec ses longs cheveux blonds, était toujours habillée de soie rose ou de taffetas jaune, cherchant sans cesse des occasions de s’amuser. Sa grâce, son élégance, sa vénusté nous éblouissaient tous.

Louise, brune et plus petite, était toujours habillée de gris et de blanc. Calme, elle m’impressionnait avec ses yeux noirs qui vous fouillaient, cherchant de quelle faute vous étiez coupable et dont vous devriez vous repentir…

J’étais le dieu de ces deux fillettes et cela m’amusait.

Au Château de Forclore, je n’étais admis, avec quelques autres adolescents, que pour la collation du dimanche après-midi, où l’on nous servait de l’eau dans des verres de cristal et une petite tranche de biscuit dans une assiette en vermeil. Chez Simone, en revanche, la porte était toujours ouverte et la table garnie de pâtés, de saucisses, de rôtis, de fromage, de mousse au chocolat…

Au fil des années et de mes études, mes séjours à Condrieu se sont espacés et je les ai perdues de vue.

Alceste, que je ne voulais plus voir, m’avait interdit l’accès à sa firme ; mais, à ma majorité, en 1893, il ne pouvait plus me refuser l’héritage de ma mère, même s’il s’était arrangé pour que je ne puisse ni vendre mes titres, ni toucher ma part des profits dans la firme familiale et dans les obligations et domaines que possédait la firme. Il me restait des revenus considérables. Je rejetai l’idée de vivre de mes rentes, ce qui eût été normal, à cette époque, pour un jeune orphelin de ma condition. J’avais envie de me lancer en politique. Pour y parvenir, en ce temps-là comme aujourd’hui, il fallait être avocat ou médecin. J’ai choisi la médecine, sans vraiment savoir pourquoi. Je ne l’ai compris que plus tard. Rompant définitivement avec les Pinteaux, je me suis installé seul, dans un bel appartement proche de la faculté où je commençais mes études.

En décembre 1894, alors que le traître Dreyfus venait d’être enfin condamné, Kléber Chardin, mon grand-père paternel, a été retrouvé mort dans ses vignes, où il était venu vérifier une nouvelle fois si le gel ne risquait pas de détruire la récolte. À quatre-vingt-quinze ans… J’étais dévasté.

Lors des obsèques, j’ai revu Simone et Louise. Malgré leurs tenues de deuil, on devinait qu’elles étaient devenues de très jolies jeunes filles. Simone envisageait de partir étudier le droit à Paris, Louise d’entrer dans les ordres. Toutes les deux sans l’accord de leurs pères. J’ai été bouleversé par cette rencontre. Je pensais que ce qui me troublait, c’était la mort de mon grand-père. Mais non. C’était elles.

Dans les années qui suivirent, même si je ne suis plus revenu à Condrieu, trop accaparé par mes études, je repensais souvent à cette rencontre.

Six ans plus tard, je suis devenu pédiatre. J’ai compris seulement alors pourquoi j’avais choisi de devenir médecin : aider les enfants qui pourraient avoir vécu le même enfer que moi.

L’idée de faire de la politique ne m’avait pas quitté. Lyon changeait beaucoup sous le mandat d’Antoine Gailleton ; il avait entrepris la rénovation du quartier Grolée, la construction de plusieurs ponts et des facultés , les premières lignes de tramway. .

C’est à ce moment que j’ai rencontré un jeune professeur de lettres dans une classe de rhétorique du lycée du Parc : Édouard Herriot. Nous avions le même âge. Il rêvait de faire de la politique et venait d’épouser la fille du Dr Rebatel, le président du conseil général du Rhône. Nous étions très différents : il n’était pas lyonnais et il était dreyfusard ! Je l’ai quand même suivi et il m’a pris dans son équipe.

Cette même année 1900, un vieux libraire du quartier de Saint-Paul, qui disait se nommer François Duplessix, a voulu me remercier d’avoir sauvé le fils d’une de ses employées à qui, me dit-il, « il tenait beaucoup » (était-il le père de cet enfant, je ne l’ai jamais su. Quel était le nom de l’employée ? je ne l’ai pas su non plus). Il m’a apporté en cadeau, enveloppés dans un grossier papier marron, sept petits tableaux. Je n’ai pas été surpris : il arrivait que des malades me paient en nature. Jamais encore cependant en tableaux. J’ai ensuite pris l’habitude, en allant chez mes malades les plus atteints, de repérer quelques toiles apparemment insignifiantes et de me les faire offrir… On est prêt à tout quand on veut sauver son enfant… C’est comme ça qu’a commencé ma collection. Comme avait sans doute dû commencer, un siècle plus tôt, la fabuleuse collection du Dr Lacaze, composée elle aussi d’œuvres dont personne ne voulait en son temps, et qu’il se faisait certainement offrir par ses malades. Il accumula ainsi au fil des années des œuvres de Greuze, Boucher, Watteau, Fragonard, Le Nain, Rubens, Murillo, Hals, Tintoret, Tiepolo et Rembrandt. Des tableaux que personne ne prenait alors au sérieux, qu’il légua au Louvre, à sa mort, trois ans avant ma naissance.

Là, il s’agissait de sept tableaux vraiment sans intérêt. Ils représentaient tous un même homme à plusieurs âges de sa vie : en jeune chasseur, en ermite, en armure, en bourgeois, en moine, en soldat et en vieux décrépit. Je n’en avais que faire et j’aurais voulu refuser. Le libraire insista : certes, a-t-il dit, ces tableaux n’ont aucune valeur marchande, mais comme j’avais sauvé la seule personne au monde à laquelle il tenait, il me les offrait de bon cœur. Au surplus, m’expliqua-t-il, il n’avait ni enfant ni parentèle, donc ces tableaux finiraient un jour, avec les derniers livres de sa boutique, dans une décharge ou une brocante. J’ai accepté. Je n’avais aucune envie d’accrocher ces croûtes chez moi. Je les ai rangées dans le placard d’une chambre de service à Condrieu.

Deux ans plus tard, en 1902, le monstre, Alceste Pinteaux, est mort. Et même s’il avait tout tenté, dans son testament, pour que mon héritage soit détourné vers ses deux fils, j’ai enfin eu accès à la part de l’immense fortune de ma mère encore bloquée dans la maison Pinteaux. Il y avait là des terres, des titres, des maisons et des parts dans l’entreprise familiale, que j’ai tout de suite revendues à mes beaux-frères. Bien m’en a pris.

J’avais à l’époque beaucoup d’aventures féminines ; surtout, bien sûr, avec des femmes mariées et des comédiennes. Je n’avais pourtant pas oublié Simone et Louise. Et j’ai voulu les revoir. J’avais trente ans, Simone vingt-trois et Louise vingt et un.

Simone habitait Paris, chez une sœur de sa mère ; contre l’avis de sa famille, elle étudiait le droit à la Sorbonne, une des premières étudiantes à la faculté. Louise semblait avoir renoncé à entrer dans les ordres et enseignait la théologie à la congrégation des Sœurs du Christ à Lyon. J’ai eu un coup de foudre pour chacune d’elles. C’était un sentiment nouveau. Qui me submergeait. J’étais amoureux des deux. Vraiment. Pourtant, il me fallait bien choisir. L’une, l’autre… ou aucune…

Je suis parti quelques jours à Nice, avec Léonce Noissac, une tendre amie, une de ces femmes qui m’étaient toujours disponibles… Pour choisir qui épouser de Louise ou de Simone. J’espérais sans doute en réalité me détacher des deux. Oui, je sais, c’est bizarre, mais c’est ainsi. Chaque heure, je changeais d’avis. Parfois je pensais au rire de Simone. Parfois au regard de Louise. Parfois je décidais de m’éloigner des deux et de passer de bons moments avec tant d’autres femmes. Je suis revenu de Nice sans avoir rien décidé.

J’ai hésité, longtemps. Et j’ai épousé Simone. Pourquoi elle ? Je ne saurais dire. Nous nous sommes mariés en 1903 dans l’église de Condrieu. Une cérémonie très gaie.

Je n’ai jamais regretté ce choix. François, ta mère était la joie de vivre, l’exaltation même. Le jour comme la nuit. Et j’en jouissais sans remords, sans limites… sans en voir les failles…

Pour moi, elle a renoncé à ses études, qui pourtant la passionnaient. Tu es né deux ans plus tard, en 1905. J’avais trente-trois ans et ta mère vingt-huit. Un âge avancé pour devenir mère à cette époque. Ce ne fut pas une grossesse facile…

Cette année-là, une autre joie m’est arrivée : Herriot est devenu maire de Lyon. (Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, il l’est encore !) Il m’a demandé de rejoindre son équipe et je suis devenu conseiller municipal. Il a tout de suite lancé d’énormes grands travaux, avec notre ami l’architecte Tony Garnier : la gare des Brotteaux, les abattoirs de la Mouche et le stade de Gerland. Je l’ai incité à décider la construction de l’hôpital de Grange-Blanche pour remplacer au plus vite le vieil Hôtel-Dieu, où j’étais devenu un adjoint au chef de service de pédiatrie. J’avais également ouvert un cabinet en ville, à côté de la mairie. Grâce aux amies de ma mère et à la famille de Simone, je suis vite devenu le pédiatre le plus en vue des grandes familles lyonnaises.

Quelques mois après ta naissance, François, en 1906, l’année même où on a réhabilité ce traître de Dreyfus, j’ai visité à Lyon une exposition de peintres flamands du e xvii siècle. Je n’étais pas du tout féru de peinture, mais, en raison de mon mandat, j’avais dû me rendre à l’inauguration. Ces tableaux me rappelèrent quelque chose… J’ai repensé à ceux que j’avais reçus six ans plus tôt. Ils présentaient quelques similitudes avec ceux de l’exposition, en particulier dans les regards et le choix des couleurs… Avais-je encore ces sept toiles ? Étaient-elles encore à Condrieu ? Je les ai cherchées. Elles avaient été déplacées dans un grenier. Je les ai fait expertiser. Une, deux, trois expertises, la dernière par un spécialiste du Rijksmuseum à Amsterdam… Cela a pris de longues années. Les spécialistes ont d’abord pensé qu’elles venaient de l’atelier de Rembrandt, où elles auraient été peintes par un de ses élèves, Ferdinand Bol ou Jan Lievens. Mais les analyses stylistiques et les sous-couches ont établi de façon certaine que Rembrandt lui-même en était l’auteur ! Sept autoportraits de Rembrandt ! Sept autoportraits du plus grand peintre flamand ! Des tableaux très importants, dont les experts avaient entendu parler, et qu’on croyait perdus. Sept chefs-d’œuvre ! Vous imaginez ma stupéfaction. Les experts m’ont expliqué que ces tableaux s’ajoutaient à plus de cent autres autoportraits de lui, peints pendant quarante ans : depuis ses débuts jusqu’à sa mort en 1669, il s’est représenté, parfois dans la foule des personnages de ses tableaux, ou dans de vrais autoportraits. Et nos sept toiles, à en croire ces spécialistes, étaient pour certaines les premières versions, et pour d’autres des versions plus achevées d’autoportraits connus. Selon l’expert venu d’Amsterdam, ces sept tableaux étaient même les plus parfaits du grand maître. Ils le représentaient chaque fois à six ans d’écart et formaient un ensemble très cohérent… En regardant ces tableaux, un des trois experts a ajouté que cela lui faisait penser au Portrait de Dorian Gray. Je ne connaissais pas ce nom. Bien plus tard, j’ai appris que ce Gray est le héros d’un roman écrit par un écrivain irlandais racontant l’histoire d’un portrait qui vieillit et reflète les mauvaises actions de son modèle… Cela m’a fait frémir et je n’y ai plus songé…

Je possédais donc sept Rembrandt. Qu’en faire ? J’en ai parlé à Simone, qui souffrait beaucoup depuis son accouchement. Elle m’a demandé de les garder en héritage pour notre fils. Les souvenirs de ses brèves études de droit l’ont poussé à me conseiller d’en laisser une description chez son père et son frère, nos notaires ; en spécifiant bien que ces tableaux appartenaient désormais à François. Nous avons choisi, avec eux, de les déposer dans les coffres les plus sûrs, ceux du Crédit lyonnais à Lyon. Avec une double clé, l’une pour M Gabriel Bouasse et l’autre pour moi. e

J’ai naturellement tenté de retrouver celui qui me les avait donnés, le libraire Duplessix. Il était mort trois ans plus tôt, en 1903, avec la mère et l’enfant que j’avais sauvé, dans un accident de la route (un des premiers, avec des voitures pourtant peu rapides) sans avoir jamais su de quels chefs-d’œuvre il s’était privé. Je n’ai pas cherché à savoir s’ils avaient de la famille. Je le regrette aujourd’hui.

J’ai décidé de ne pas rendre publique cette découverte et de ne pas exposer les tableaux ; encore moins de les donner au musée d’Amsterdam, ce que réclamait absolument l’expert hollandais. Il m’a menacé de rendre publique cette découverte. J’ai tergiversé. Les experts étaient tenus par la confidentialité et je leur ai précisé que, s’il y avait la moindre fuite, ils perdraient toute chance d’avoir un jour une donation. Ces tableaux seraient pour mon seul fils, François. J’ai alors commencé la collection de tableaux que vous connaissez. Comme l’avait fait le Dr Lacaze, un siècle avant moi.

À la fin de cette même année 1906, Simone est morte. Trois ans seulement après notre mariage, quelques mois après ta naissance, François. Des suites de son accouchement, a-t-on dit alors. Tu t’es senti coupable de sa mort et tu m’as détesté de ne pas avoir su la guérir…

Il est temps que tu saches la vérité : ta mère n’est pas morte de ta naissance. Tu n’es en rien responsable de son décès. Elle s’est suicidée en avalant du poison. Je n’étais pas présent lorsque cela a eu lieu. Et quand je suis rentré à la maison, les servantes hurlaient qu’elle s’était enfermée dans une des chambres d’amis, où elle agonisait. Elle a juste eu le temps de me faire promettre de nouveau de te léguer ces tableaux, François. J’ai promis et elle est morte dans mes bras… Sans laisser la moindre explication.

J’étais anéanti. Elle était toute ma vie. Comment peut-on se suicider quand on vient de mettre au monde un enfant ? Ses obsèques ont été affreusement tristes. J’y ai revu Louise de Forclore ; elle s’apprêtait finalement à entrer dans les ordres et a su trouver les mots pour me consoler.

Ta mère, François, t’a légué tous ses biens, dont l’essentiel venait de sa famille maternelle. Et quelle fortune ! Un château à Rive-de-Gier, des vignobles à Condrieu, pas loin des nôtres, et des titres, dont certains de la Standard Oil, choix perspicace. Tu avais huit mois ; j’ai essayé de t’élever seul. Mais je n’y suis pas parvenu. Mon travail à l’hôpital, et le reste. D’une certaine façon, aussi, je dois te l’avouer, tu me rappelais trop ta mère, à qui tu ressemblais déjà tant. Alors je t’ai envoyé chez tes grands-parents Bouasse, à Rive-de-Gier. Quand tu as été en âge de le comprendre, tu m’en as voulu de ne pas te reprendre avec moi, alors que, moi aussi, j’avais vécu la douleur de perdre mes parents très jeune. Mais au moins, tu as grandi auprès de grands-parents bienveillants.

Très vite, j’ai revu Louise. D’abord, pour évoquer le souvenir de Simone. Elle m’a écouté. Longuement. Et puis, en 1910, je l’ai épousée. Elle avait trente et un ans.

François, tu m’as détesté de me remarier quatre ans seulement après la mort de ta mère. Tu m’as détesté plus encore quand tu as compris que j’aimais Louise bien avant d’épouser ta mère. Rien ne peut te forcer à me croire, mais je te le répète : j’aimais Simone et Louise en même temps et d’un amour aussi intense l’une que l’autre.

J’ai voulu te reprendre à la maison. Louise n’a pas accepté. Elle ne t’aimait pas ; ou plutôt, elle avait peur de toi. Elle disait qu’elle savait, par ses prières, que tu étais responsable de la mort de ta mère et qu’il t’arriverait des malheurs. Quand tu as été en âge d’aller à l’école, tu as souhaité devenir pensionnaire pour ne revenir chez nous que lors des vacances. Paul est né en 1913. Ta rancœur a encore grandi.

1913… l’année de l’ouverture de ma cantine préférée, la brasserie des Brotteaux, place Jules-Ferry. Que de choses s’y sont passées…

Après l’assassinat de cette canaille de Jaurès est venue la guerre. Enfin ! On allait pouvoir venger l’humiliation de la galerie des Glaces ! Pourtant, ce fut vite la panique et bientôt le même cauchemar que quarante-quatre ans plus tôt : dès septembre 1914, le front céda et Paris fut menacé. Les réfugiés arrivèrent en masse à Lyon. On nous envoyait à l’hôpital des blessés venus de partout. On n’avait aucun moyen pour les soigner. Avec d’autres médecins et des infirmières, nous allions, dans nos propres voitures, les chercher à la gare des Brotteaux. On les hébergeait dans les écoles et les usines. On soignait des blessures qu’on ne connaissait pas, qu’on n’imaginait même pas… Il fallait amputer, réparer, reconstruire. Ce n’était pas ma spécialité.

La guerre. L’horrible guerre. Plus jamais cela. Promettez-moi, mes enfants, de tout faire pour que plus jamais Français et Allemands ne s’affrontent. Quoi qu’il arrive. Plus jamais cela.

Herriot était de plus en plus pris par les réunions du conseil municipal, les négociations à Paris, les ministères qu’il convoitait, qu’il dirigeait, en général très brièvement, les banquets, les inaugurations, les réceptions, la gestion des réfugiés ; et surtout ses innombrables maîtresses, en particulier la mère Brazier, dont il a fait la réputation et le succès…

En 1916, alors que je suis devenu son adjoint à la santé, la fabrique des Pinteaux souffrait beaucoup de la quasi-disparition des marchés du luxe ; mes deux beaux-frères, qui jusque-là refusaient de me parler, sont venus me supplier de leur obtenir des marchés publics : ils promettaient de se reconvertir dans la production d’uniformes et de textiles à bon marché. Cela me faisait tellement plaisir de voir les Pinteaux implorer un Chardin ! Je leur ai obtenu facilement des commandes, par Herriot, qui avait toutes ses entrées au ministère de la Guerre. J’ai naturellement été largement rémunéré pour cela, d’autant plus qu’il me fallait aussi distribuer de larges gratifications à tous les étages des ministères.

Juste après la victoire, si brièvement joyeuse, nous avons été frappés de plein fouet par la grippe qu’on appela « espagnole », qui avait en fait commencé à se propager depuis un an et dont on ne parlait pas. Elle a fait en deux ans plus de morts que la guerre, en touchant surtout ceux qui n’avaient pas été au front. Nous étions impuissants devant cette épidémie. Les masques ne servaient à rien. Aucun médicament. Aucun vaccin. Pour vous protéger, je vous ai envoyés tous les deux à Condrieu, avec Louise.

Quand la pandémie s’est retirée, aussi mystérieusement qu’elle était venue, beaucoup espéraient revenir à la Belle Époque. Y compris les Pinteaux. Ils ont vite compris que c’était illusoire : la soierie n’était plus source de richesses. Tout était dévasté. Les socialistes s’étaient radicalisés et étaient même devenus communistes. Les syndicats étaient puissants. Les femmes ne voulaient pas rentrer à la maison ; celles que nous avions formées comme infirmières aspiraient à devenir médecins.

Je dirigeais toujours le service de pédiatrie de l’Hôtel-Dieu, et je suivais les débuts de la construction de l’hôpital de la Grange-Blanche. Il aura fallu quinze ans pour l’achever. Il est presque terminé. L’inauguration se tiendra dans un mois. Sans moi.

Mon propre cabinet était devenu le plus important de la ville, et j’y recevais les femmes les plus riches et les plus influentes. C’était bien… Les femmes sont prêtes à tout quand la santé de leurs enfants est en jeu…

François, tu as toujours détesté ma conception de la médecine : oui, je m’en suis servi pour gagner de l’argent, des tableaux, du pouvoir, et d’autres choses encore. Où est le mal ? La vie consiste, dans toute civilisation, à accumuler du pouvoir, des richesses et des femmes. Il en sera toujours ainsi.

Les femmes… Je peux vous l’avouer à présent… Pourquoi vous le cacher ? Depuis la mort de Simone, je n’ai éprouvé du plaisir qu’avec des prostituées. J’étais le meilleur client de Mme Georgette, au « Panier fleuri » et au « Palmier ». Et de toutes les autres maisons, en Presqu’île, entre la place Bellecour et le bas des pentes de la Croix-Rousse ; et aussi rue d’Amboise, rue des Archers, rue des Templiers, rue Ferrandière, place du Griffon…

Cette année-là, 1920, je suis allé revoir les sept tableaux qui se trouvaient depuis vingt ans dans les coffres du Crédit lyonnais. Ils semblaient me fixer avec un air de reproche. Que faire ? Je me suis mis en tête de retrouver des descendants du libraire qui me les avait donnés ; je n’ai rien trouvé. Ai-je cherché avec assez d’obstination ? Peut-être pas. Ils étaient à moi. Je voulais tenir la promesse faite à ta mère, François : te les léguer à ma mort.

Paul, tu as dix-sept ans. Tu as été élevé par une mère aimante, trop sans doute. Tu m’as détesté, toi aussi, quand j’ai tenté de t’empêcher de devenir violoniste. L’idée qu’il y ait un saltimbanque dans la famille me révulsait. Cet instrument, que ta mère t’avait procuré, faisait un bruit tellement épouvantable ! Et puis je me suis résigné. Chacun dit maintenant que tu pourras gagner ta vie avec ça. Je m’incline…

François, tu as aujourd’hui vingt-cinq ans. Tu as voulu être médecin, comme moi ; malgré moi. Un tout autre médecin que moi. Je ne t’ai pas aidé. Tu ne l’aurais pas accepté. Tu ne veux ni gloire, ni titre, juste soigner les pauvres… Tu seras un bon praticien, j’en suis sûr. Bien meilleur que moi. Ne fais que de la médecine, sauve des vies. Sauve des vies.

Et cesse de te mêler de politique : que fais-tu au Parti communiste ? Communiste ! Toi ? Avec la fortune que t’a laissée ta mère ! Avec ce qu’on sait de ce qui se passe en Russie !

Vous ne vous êtes jamais vraiment aimés, tous les deux. Tout vous sépare. Vos mères, vos goûts et la politique.

Et puis, il y eut Julia… Julia Pollock. Elle vous a séparés plus que tout. Oui, je sais, c’est un sujet dont nous n’avons jamais parlé, mais j’en sais beaucoup plus que vous ne le pensez à son sujet.

C’est toi, Paul, qui as présenté à ton frère celle qui allait devenir sa femme. Une Juive ! Fille d’un petit commerçant de Strasbourg ! Il m’était impossible de tolérer ce mariage, impossible si Julia ne se convertissait pas. François, tu as refusé de le lui demander, tu n’as rien voulu entendre et tu as coupé les ponts avec moi. J’ai quand même assisté à votre mariage. Un mariage laïc ! Le premier dans la famille. Personne n’a oublié ce qui s’est passé ce jour-là. N’y revenons pas.

Je n’ai pas vu naître mon petit-fils, Yves, il y a quelques mois. Je ne le verrai pas grandir.

J’en viens à votre héritage : en dehors de ce que je laisse à quelques amies, et que vous n’avez pas à connaître, ma fortune sera partagée en parts égales entre vous deux ; contrairement aux rumeurs qui courent en ville, je n’ai pas d’enfants cachés. Du moins autant que je sache.

Paul : ta mère ne souhaite hériter de rien. Elle a, je le sais, des projets, que je respecte. Tu auras donc tout ce qui est à Lyon, c’est-à-dire l’hôtel particulier, et tout ce qui se trouve à l’intérieur, dont les meubles de Ruhlmann et de Dominique ; les toiles de Chardin, le Fragonard, le Ruysdael, le Caillebotte, le Signac, le Harpignies, les Corot, le Gris. Ils ne sont pas encore tous très connus, mais certains prendront peut-être un jour de la valeur. Si tu en vends certains, tu devras en donner le quart à ton frère. Tu auras aussi le château des Forclore à Rive-de-Gier et tout ce qui s’y trouve.

François, tu auras les titres de la Standard Oil de ta mère, qui prendront un jour une énorme valeur malgré la crise actuelle. Ma part dans le vignoble géré par mes cousins, le plus grand de Condrieu. Tu auras aussi ma fortune en titres et en rentes, largement venue de ma mère, Sophie Pinteaux. Tu recevras également les sept Rembrandt, comme je l’ai promis à ta mère. Car cette promesse-là, je la tiendrai. Même si Louise m’a supplié, il y a peu encore, de les donner à ton frère, ou au moins de les offrir au diocèse, en expiation de je ne sais quel péché. Non, je n’ai rien à expier et je tiendrai la promesse faite à mon premier et flamboyant amour. Simone n’avait posé qu’une condition, et je te l’impose aussi : elle ne voulait pas que la fortune qu’ils représentent soit dilapidée, ni qu’elle te monte à la tête… Aussi, tu ne pourras en vendre qu’un tous les dix ans ; et seulement, vingt ans après ma mort, soit à partir de 1950. D’ici là, tu devras les laisser dans le coffre de la banque où ils sont conservés, sous le contrôle de M Bouasse, ton oncle, qui e est au courant de cet arrangement, ou de son successeur. Soixante-dix ans plus tard, quand les sept fois dix ans seront écoulés, en 2020, ceux que tu n’auras pas encore vendus pourront l’être par toi, si tu es encore là (tu aurais cent quinze ans !), par ton fils Yves, ou son fils, ou sa fille, s’il a un jour des enfants. Si Yves meurt avant, et s’il n’a pas d’enfants, s’il n’a pas de frère ou de sœur, ou si aucun de leurs enfants n’est vivant à cette date ; si à une date quelconque aucun ou aucune de tes fils ou filles (que tu auras, j’espère) n’est vivant, et n’a de descendants, la branche des Chardin issue de Simone sera éteinte ; les Rembrandt reviendront alors à Paul, ou à ses enfants ou à ses petits-enfants, s’il en a, qui pourront les vendre dans les mêmes conditions et les mêmes délais. Si, Paul, tu n’as pas d’enfants, ou si tes enfants n’en ont pas, les tableaux non vendus en 2020 reviendront au musée des Beaux-Arts de Lyon ; comme ceux du Dr Lacaze allèrent au Louvre. Enfin, aucun de vous ne pourra vendre un seul de ces sept tableaux, ou le donner à un musée, même aux dates prescrites, sans l’accord de vos enfants majeurs. M Bouasse et ses successeurs devront vérifier la régularité e de ces transactions et surveiller la protection de ces œuvres, dans les coffres du Crédit lyonnais à Lyon.

Telle était la dernière volonté de Simone, si précise dans son amour du droit, et je la respecterai.

J’ajoute une condition : quand un de ces tableaux sera vendu, François ou ses enfants fera ou feront à Paul ou à ses enfants un don équivalent au quart de la valeur de la vente. Par ailleurs, il serait juste qu’une partie des revenus de ces ventes aille aussi aux descendants de celui qui me les a donnés et que je n’ai jamais retrouvés. Vous devrez donc tout faire pour les retrouver et leur réserver un autre quart de la valeur de revente de chacun de ces tableaux.

Je vous laisse ainsi à chacun une fortune : vous, vos enfants, vos petits-enfants et vos arrière-petits-enfants n’aurez jamais aucun problème d’argent.

Voilà, je vous ai tout dit.

 

En définitive, je crois que ce qui me manquera le plus, ce qui me rattache le plus à la vie, ce ne sont ni les femmes, ni la politique, ni les tableaux, ni aucun être humain. Ce qui sera mon plus intense souvenir, en cet instant, ce qui me manque vraiment, dans cette chambre d’hôpital, ce sont les odeurs de la cuisine de Marie, dans son petit bouchon de Fourvière.

Oui, je suis ainsi… J’étais ainsi.

Vous me garderez peut-être quelques moments encore dans vos mémoires, avant de me rejoindre, dans le néant.

 

J’ai commencé, en écrivant cette lettre, quelque chose comme notre Livre de Raison. J’espère que vous poursuivrez cet exercice après moi. Peut-être pas sous forme d’un véritable livre, comme les Pinteaux, mais au moins en écrivant à vos enfants, avant de mourir, tout ce que vous n’avez osé leur dire de votre vivant. Vous devrez aussi leur transmettre ma lettre, comme vos enfants devront transmettre aux leurs toutes celles reçues des générations précédentes.

Dans un siècle, vos petits-enfants et vos arrière-petits-enfants liront ainsi ces mots…

Dans un siècle… Que sera devenu le monde ? Si vous avez encore des descendants, où seront-ils ? Que feront-ils ? Seront-ils encore des bourgeois lyonnais ? La vie les aura-t-elle emportés vers d’autres horizons ? Seront-ils au moins encore français ? Ils seront vraisemblablement tous encore riches, heureux et lyonnais. Aucune guerre ne s’annonce à l’horizon et il n’y a pas de ville plus belle où vivre que la nôtre. Et surtout, j’espère que rien d’important ne les aura séparés.

Dans votre ultime message, comme moi dans cette lettre, vous confierez à vos enfants votre vie, vos faiblesses, ce que vous avez vraiment aimé, vos petits et grands secrets. Soyez aussi sincères que j’ai essayé de l’être ici. Écrivez-leur vos espoirs, ce que vous n’avez pas osé leur dire, ce que vous n’avez pas su leur dire, ce sans quoi on ne peut survivre : dites-leur que vous les aimez.

 

Votre père

Fait à Lyon le 4 février 1930,

encore sain d’esprit,

Dr Jean Chardin

 

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