Le Livre de Raison
3. Lettre de Julia Pollock-Chardin à son fils Yves Chardin, Auschwitz, 30 mars 1944
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Lettre de Julia Pollock-Chardin à son fils
Yves Chardin
Auschwitz, 30 mars 1944
Mon cher Yves,
C’est fini. Je ne vais pas tenir plus longtemps. C’est la dernière lettre que je peux te faire passer. Elle est longue, je l’ai préparée depuis des mois, d’abord à Drancy, puis ici, semaine après semaine, dans ce baraquement protégé, au milieu de l’enfer, sur le dos des feuillets de nos partitions, quand j’avais encore la force d’écrire, espérant ne pas avoir à m’en séparer avant notre libération.
Je vais mourir. Les douleurs, les odeurs, les hurlements, le froid, c’est fini. J’ai tellement craint toutes ses années, pour ton père, pour ton frère et toi. Ton père… Ton frère… Et toi… Toi… Mon pauvre amour.
Je n’ai plus peur. Sauf de te laisser encore dans leurs griffes. Je te sais très fort. Ton esprit est libre, ton corps le sera bientôt.
Moi aussi, je me sens libre… Jamais plus qu’aujourd’hui. Plus juive aussi. Quand je pense que la religion n’était rien pour moi lorsque je vivais à Strasbourg ou à Lyon… Ici, alors que tout aurait dû me pousser à maudire ce Dieu qui nous a abandonnés, je me suis mise à prier. À espérer. Même quand nos bourreaux torturaient, frappaient, assassinaient… Sous mes yeux… La prière m’a sauvée de la folie.
Je suis certaine, cher Yves, que tu survivras à cet enfer. Quand tout cela sera fini, quand tu seras enfin libre, quand tu retrouveras la France, ne raconte jamais ce que nous avons vécu. À personne. Cela ne servirait à rien. De toute façon, qui te croirait ?
Ta seule chance d’oublier est de renoncer à punir. Cela ne sert à rien. Promets-moi que tu ne te vengeras pas. Jamais. Sur personne. Promets-le-moi. Ce serait salir ton âme.
Pour le moment, ne pense qu’à une chose : survivre. Tu y es parvenu depuis des mois. Continue. Tout est légitime pour survivre. Alors, ne pense qu’à cela, quoi qu’il en coûte.
C’est bientôt fini. Les Allemands reculent partout. Les Français qui viennent d’arriver ici nous ont appris que Stalingrad a résisté, que les Américains sont à Monte Cassino et que Rome va être bientôt libre ! Tu te rends compte ? Rome va être libre ! La libération de notre camp n’est qu’une question de semaines ! Tu vivras. Je vois bien que nos bourreaux commencent à avoir peur.
Je n’ai jamais voulu te raconter ma vie, je pensais que j’en aurais tout le temps. Alors je vais essayer de me rattraper… J’aimerais tant que tu te souviennes un peu de ta mère.
Lorsque je suis née, il y a trente-quatre ans, à Strasbourg, fille unique de Greta Enderlin et Helmut Levy-Pollock, plus personne dans ma famille ne savait ce que signifiait être juif, ni français : nous étions allemands. Pour nous, la nationalité, comme la religion, ne comptait pas ; seule importait la musique. Ma mère avait été professeur au Conservatoire, de violon. Mon père jouait du clairon à ses heures perdues. Dans mon enfance, nous vivions un peu en dehors de la ville. Je serais si heureuse que tu connaisses un jour la campagne alsacienne : les aubes brumeuses, les sifflements des moineaux, les ruissellements des rivières…
En août 1914, mon père est parti au front, dans le troisième régiment de Uhlans, rare privilège pour un Juif. Ils avaient besoin de musiciens, disaient-ils. Et puis, plus de nouvelles. Plus de lettres. Était-il prisonnier ? Blessé ? Mort ? Aucune annonce…
J’ai découvert le violon à sept ans. Ma mère pensait que si j’en jouais, cela ferait revenir mon père. Je n’ai jamais cessé d’en jouer. En pensant à mon père. Tous les jours. Tous les jours…
En novembre 1918, nous sommes devenues françaises, ma mère et moi, sans y attacher d’importance. La musique était notre vie. Nous espérions encore le retour de mon père, sans doute prisonnier quelque part en France. Il n’est jamais revenu.
Nous pensions que la paix était là pour toujours… Il y a vingt ans seulement. J’ai continué à travailler le violon d’abord à Strasbourg ; puis en 1925, j’ai suivi mon professeur, Jean Dutilleul, au conservatoire de Lyon. Ma mère m’a accompagnée et a continué d’enseigner le piano, en français désormais, ce qui lui était difficile.
Nous n’avions pas d’amis dans cette ville. Pas question non plus de me faire connaître à la communauté juive, dont je me sentais très éloignée. J’ai appris un peu plus tard qu’il y avait là quelques familles juives ayant quitté l’Alsace en 1871, très intégrées, dans le commerce, à l’université et la médecine ; et quelques Juifs réquisitionnés au Maroc en 1915, pour remplacer à la poudrière de Saint-Fons les ouvriers partis au front, et qui avaient réussi à rester après la guerre, sans pour autant obtenir la nationalité française.
J’avais dix-huit ans quand j’ai rencontré ton oncle, Paul, qui en avait quinze ; il était dans la même classe que moi, en violon, et il était aussi en classe de direction d’orchestre. Sa réputation était déjà grande ; son toucher, unique, sa technique, stupéfiante. Des yeux d’un bleu très clair et un regard qui transperce. Malgré sa petite taille, son jeune âge et son bégaiement, il se croyait tout permis avec les filles, et je me tenais à distance.
Un jour de juillet de 1928, que je n’oublierai jamais, Paul m’a proposé de me présenter son demi-frère, venu le chercher à la sortie des cours. J’avais deviné qu’il voulait lui faire croire que j’étais une de ses conquêtes ! J’ai essayé d’esquiver : de plus, je venais d’enterrer ma mère et je ne désirais voir personne ; il a insisté et, sans me prévenir, ils sont venus tous les deux vers moi à la fin d’une de mes auditions.
Paul a commencé par des compliments narquois sur mon jeu, qui n’était « pas si mal ». Je ne l’écoutais pas : j’étais submergée par une vague d’émotion. François était très différent de son demi-frère : grand, blond, timide. Seuls les yeux étaient du même bleu. Il avait des mains incroyablement longues avec des doigts extrêmement fins ; il avait vingt-trois ans et étudiait la médecine. Il y avait entre eux comme de la méfiance gardée, de la colère aussi, sans qu’on puisse en nommer la cause. J’ai su bien plus tard que, ce jour-là, François venait annoncer à son frère qu’il quittait Lyon pour sept mois, pour un stage dans un hôpital à Paris, et qu’il souhaitait que son cadet s’occupe un peu de leur père, qui n’allait pas bien. Paul ne voulait pas de cette charge. Je me sentais une intruse. J’ai tenu à laisser les deux frères entre eux, je suis partie, mais François m’a suivie. Nous avons déambulé longtemps dans les rues de Lyon. J’ai été frappée par sa façon de marcher. Très souple, très légère. Comme s’il courait au ralenti. Nous sommes allés prendre un verre, puis dîner dans un tout petit restaurant de Fourvière. Aucun de nous deux ne voulait prendre l’initiative de quitter l’autre. J’étais fascinée par sa voix ; très chaude, très vibrante. Il me parla de mon jeu, trouvant les mots justes, lui qui ne connaissait pas grand-chose à la musique. Il m’expliqua qu’il était communiste et me raconta la misère des quartiers populaires. J’ai souri : ces quartiers, je les connaissais mieux que lui : j’y vivais. Nous nous sommes promenés sur les quais de Saône jusqu’au matin. Le lendemain, il est parti à Paris, interne à l’hôpital Tenon. Il m’a écrit que je lui manquais. Il me manquait. Je le lui ai écrit.
Il est venu me voir à Lyon ; je suis allée le voir à Paris. Nous avons passé deux jours à visiter les musées, les bibliothèques. Il m’a emmenée rue Montmartre au siège du journal de son parti, L’Humanité, que dirigeait alors Paul Vaillant-Couturier, qu’il m’a présenté. Et nous avons été à l’Opéra. Je m’en souviens comme si c’était hier : on y donnait L’Élixir d’amour avec Paul-Henri Vergnes. Nous avons ri. Il m’a proposé de l’épouser. J’ai accepté. Il m’a expliqué que je serais sans doute très mal reçue par son père et son frère, qui détestaient les Juifs. Je lui ai dit que je ne me sentais pas concernée par la religion de mes grands-parents et que c’était lui que j’acceptais d’épouser, pas sa famille. Nous avons décidé de nous marier à Lyon dès la fin de son stage à Paris.
Comme prévu, il a dû affronter l’opposition de son père et celle de son demi-frère.
Notre mariage se déroula dans une petite salle de la mairie, rue d’Enghien. Étaient réunis nos amis les plus proches : quelques médecins, quelques camarades de son parti, des amis du Conservatoire ; pas de famille, sinon Gabriel Bouasse, le notaire, son oncle. Ton grand-père Jean (étant encore adjoint au maire) aurait pu nous marier, mais il avait fait savoir qu’il ne viendrait pas. Un autre adjoint au maire était là pour officier. Quand nous sommes entrés dans la salle, ton père m’a indiqué son père, assis au premier rang, pâle, faible. Je ne l’avais encore jamais rencontré. Je suis allée l’embrasser. Il m’a prise dans ses bras, sans un mot.
Paul avait annoncé lui aussi qu’il ne viendrait pas. Il a pourtant fait irruption pendant le discours de l’adjoint. Il titubait, a proféré d’horribles menaces contre son frère et il a hurlé qu’il souhaitait notre mort à tous. Jean le regardait avec un sourire, comme s’il l’approuvait. Je me demandais s’ils avaient combiné tout cela ensemble. J’ai eu le vertige. J’ai failli tomber… François a essayé de repousser son frère. Les huissiers et ton oncle Bouasse sont intervenus. Paul et son père sont partis. La cérémonie a repris. Tous nos amis étaient bouleversés.
Pendant le dîner qui a suivi, et qu’on a réussi à rendre gai, ton père m’a confié qu’il soupçonnait son père d’avoir commis beaucoup de « saloperies » (c’est le mot qu’il a employé) et qu’en particulier sa célèbre collection de tableaux n’était composée que d’œuvres extorquées aux familles de ses malades ; et qu’il faudrait un jour toutes les rendre.
L’année suivante, ton grand-père est mort. Ton père s’attendait à être déshérité et il s’en moquait. À tel point qu’il a pensé à se débarrasser de cet héritage, immense, qu’il considérait comme injustifié…
Il a quand même tenu à ce que je vive dans le luxe. Un luxe embarrassant, alors que lui travaillait nuit et jour dans la misère. Tu es né cette année-là. La mère de Paul, que je n’avais jamais rencontrée, est entrée dans les ordres.
J’ai repris mes études au conservatoire de Lyon et je continuais d’y croiser Paul. Il me défiait sans cesse du regard. Il disait du mal de moi à mes professeurs. Comme on le tenait pour un prodige, son avis comptait. Il me faisait peur, et j’avais bien raison…
Ce qui suit, je ne te l’ai jamais dit, parce que tu étais trop jeune. Mais tu dois le savoir :
Un soir de novembre 1933, j’avais été invitée à jouer avec Paul à l’opéra de Lyon, le double concerto de Bach. À sa demande. Il voulait jouer avec moi ? Malgré le mal qu’il disait de mon jeu ? Voulait-il se réconcilier ? J’ai prévenu ton père, qui était aussi surpris que moi, et très heureux. J’ai accepté. Paul avait vingt ans. Il était déjà assez célèbre et avait même joué avec l’Orchestre symphonique de Paris, sous la direction de Monteux. Pendant les trois répétitions, il ne m’a pas adressé la parole ni jeté un regard. Or ce concerto, c’est juste un dialogue entre les deux violons solos. Je dois dire qu’il jouait divinement. Surtout le deuxième mouvement. Une interprétation bouleversante. Pendant le concert, il a vraiment essayé de me mettre en valeur. À la fin, ton père est venu m’embrasser avant de repartir à l’hôpital. J’allais quitter ma loge quand Paul est entré. Il était souriant et je l’ai accueilli sans méfiance. Il a fermé la porte, mis le verrou et m’a insultée : j’avais massacré le deuxième mouvement, je ne comprenais rien à Bach, je ne serais jamais qu’un second violon dans un orchestre de troisième catégorie. Puis il s’est avancé vers moi. Je n’oublierai jamais son regard… Il a levé la main, comme pour me frapper. Voulait-il me violer ou me tuer ? Je ne sais. Les deux sans doute. J’ai paniqué. J’ai saisi une bouteille que j’ai fracassée sur sa tête. Il m’a regardée, hagard, en sang. J’étais morte de peur… Il a hésité. Et il est parti.
Je n’ai rien dit à ton père, mais je crois qu’il a deviné. À ma connaissance, ils ne se sont plus jamais parlé.
Ton frère, Pierre, est né le 1 mai 1936, juste avant que ton père n’aille er
travailler, pour quelques mois, à Paris, au ministère de la Santé. Tu as aimé notre petit appartement de la rue de Turbigo. J’ai commencé à jouer avec les Concerts Lamoureux, que dirigeaient alors Eugène Bigot et Charles Munch. Au lycée, tu apprenais tout à une vitesse folle. La littérature, la politique, les langues : l’allemand, notre yiddish, le russe et l’anglais. J’ai très tôt compris que ton frère était un génie d’un genre différent : à quatre ans, il apprenait les mathématiques à un rythme que tous trouvaient stupéfiant ; et on disait qu’il jouait déjà mieux aux échecs qu’un certain Samuel Reshevsky, qui, à huit ans, battait tous ceux qu’on lui opposait dans des parties simultanées.
Puis, la guerre a éclaté, et ton père est parti combattre dans les Ardennes, où il a été blessé. Après la défaite, il a été démobilisé et nous sommes repartis à Lyon. Quand ont été votées les lois antijuives, et même si ton père n’est pas juif, même si le judaïsme a toujours été absent de ma vie et des vôtres, il était clair que nous serions bientôt visés. J’ai été tout de suite, comme tous les autres musiciens juifs, chassée des Concerts Lamoureux, qui ont ensuite cessé de jouer. Ton père a décidé de nous mettre à l’abri chez des amis à Caluire. Et il est reparti, tu le sais, au combat dans la clandestinité. Nous l’avons si peu vu pendant ces deux ans, j’avais si peur qu’il ne lui arrive malheur.
J’ai tenu bon pour ton frère et toi, émerveillée de vous voir grandir.
En novembre 1942, ton père nous a déplacés à Rive-de-Gier, parce que la zone libre était occupée et que la Gestapo s’était établie à Lyon. Quand, un soir de mai 1944, un médecin de l’hôpital de Rive-de-Gier est venu me dire qu’il était mort dans un échange de tirs avec la Milice, en Lozère, je n’ai pas voulu le croire. Toi non plus. Depuis, nous n’avons jamais eu le moindre signe de lui. Je me suis résignée. Ton père était mort. J’avais bien perdu l’amour de ma vie.
Je n’ai jamais su qui avait renseigné les miliciens qui sont venus nous arrêter deux mois plus tard dans notre cachette hors de la ville. On nous a envoyés à Drancy. On nous a dénoncés, c’est certain.
À Drancy arrivaient deux trains par jour. On les appelait « Paris-midi » et « Paris-soir ». On ne savait rien de ce qui nous attendait. On disait que ceux qui partaient allaient faire les moissons en Ukraine. Tu m’as confié que tu avais l’impression de vivre dans un tombeau. J’en ai frissonné. Nous regardions par les fenêtres les gens qui passaient dans la rue, de l’autre côté du mur, et qui ne nous regardaient même pas. Ton frère en a profité pour jouer avec un grand maître, qui se trouvait là depuis cinq mois. Tu te souviens comme on a ri quand il l’a battu ?
Ton oncle était alors devenu très puissant à Vichy. Il aurait pu nous faire libérer. Je sais qu’il aurait pu. Il en avait le pouvoir. J’ai tant espéré qu’il le fasse. Mais il me haïssait et souhaitait notre mort. Il me l’avait dit…
Un mois plus tard, nous sommes partis pour cet enfer. Il y a trois cents jours. Sept mille deux cents heures.
À notre arrivée, en pleine nuit, il y a eu ce que tu sais…
Essaie d’oublier le sourire de l’officier SS quand il t’a demandé si tu préférais qu’il tire sur ton frère ou sur ta mère. Essaie d’oublier son rire quand tu lui as répondu qu’il fallait qu’il te tue, toi. Son rire, alors, en te regardant… Oublie-le. Oublie aussi la suite…
Et puis, on a été séparés.
Les Allemands savaient que j’étais musicienne. Ils m’ont amenée à Alma, qui dirigeait leur orchestre. Alma. Alma Rosé. La fille d’Arnold Rosé, premier violon solo à l’Orchestre de Vienne, et de la sœur du grand Gustav Mahler… Moi qui aimais tant les œuvres de son oncle, et qui rêvais de jouer un jour avec elle, à Vienne. Allait-elle m’accepter ? J’avais compris que c’était une question de vie ou de mort, que les musiciennes de son orchestre dormaient au chaud et mangeaient à leur faim. Alma n’acceptait pas tout le monde. Elle m’a rassurée d’un regard et m’a prêté un fabuleux violon. D’où venait-il ? J’ai joué devant elle et la SS-Lagerführerin Maria Mandel, qui se mêlait de tout. Après un long silence, Alma a fait un signe qui signifiait qu’elle me gardait pour son orchestre. J’étais sauvée.
L’orchestre était déjà dans le Block 12, juste à côté des barbelés qui séparent le camp des femmes et celui des hommes. Laisse-moi te le décrire : on a été jusqu’à cinquante musiciennes. La moitié du Block 12 était à notre disposition, alors que dans les autres Blocks s’entassaient plusieurs centaines de femmes. Notre partie était divisée en deux pièces, l’une pour vivre, et l’autre pour les répétitions. Là, il y avait des pupitres et une grande table et des chaises pour les copistes des partitions. Dans l’autre, il y avait des lits, des tables pour manger, deux poêles, des étagères. Chacune de nous avait son propre lit, une couverture et même des draps. L’hygiène était incomparable avec les autres Blocks. On pouvait même utiliser deux fois par semaine une salle de douches réservée aux prisonnières allemandes employées de l’administration, au Block 4. Nos rations alimentaires étaient presque suffisantes et on n’allait pas travailler dans des Kommandos. Si loin du martyre des autres prisonnières !
Tout ça grâce à Alma. Les SS étaient tellement fascinés par ses solos, pendant les concerts du dimanche après-midi, qu’ils disaient oui à tout ce qu’elle demandait pour nous. Elle a même réussi à nous trouver des vêtements et des chaussures. Habillées d’une jupe bleue et d’une blouse blanche, on jouait Strauss, Brahms, Lehár, Verdi pour accompagner les départs des déportées au travail, les retours des Kommandos, les visites de dirigeants SS, leurs anniversaires et leurs fêtes privées, ou le dimanche, sur simple demande de Maria Mandel ou du commandant du camp Josef Kramer. On jouait aussi à l’arrivée des trains, et durant la sélection pour la chambre à gaz, pour que les prisonniers ne se doutent de rien. On aurait pu leur crier qu’on savait ce qui les attendait mais à quoi bon, sinon mourir avec eux. Certaines l’ont fait…
Il y a eu tant d’horreurs.
On jouait aussi pendant les exécutions.
Une nuit, on a entendu des cris épouvantables. Le lendemain matin, on a appris par les hommes des Sonderkommandos que, n’ayant pas assez de gaz, les SS avaient jeté des enfants vivants dans la fournaise…
Je t’ai cherché. Oh que je t’ai cherché, cher Yves ! J’ai fini par savoir où tu étais… J’étais si heureuse de te savoir vivant. Le reste ne compte pas, crois-moi… J’ai pu enfin prendre contact avec toi. Et j’ai commencé à mettre au clair cette lettre, que je n’avais cessé d’écrire, certaine que tu étais encore vivant.
Quand, il y a un mois, Alma est tombée subitement très malade, nous avons toutes pensé qu’elle avait été empoisonnée par la femme du directeur du camp. Elle la haïssait. Moi, je n’en pouvais plus ; incapable de tenir mon violon, à peine capable d’écrire. Peut-être aussi empoisonnée… On m’a transférée avec elle, dans cette horrible infirmerie dont on ne revient presque jamais et où je relis encore cette lettre…
Dans ma tête, les sonorités des soirées lyonnaises et des grands concerts parisiens d’avant-guerre, les mélodies de Schumann et de Brahms s’entrechoquent avec les hurlements des enfants arrachés à leurs parents, les gémissements des mourants, les cris des gardiens, les aboiements des chiens, les abominables odeurs… En finir… Tu sais ce qui m’aura manqué le plus, ici ? La cuisine de ma mère. Ma mère…
Tu resteras pour toujours mon beau lion. N’oublie pas, Yves, que l’amour est plus fort que tout ; la haine n’est pas le fondement de la nature humaine ; ce qui se passe ici est un dévoiement de l’humanité. Sa vraie nature est dans Bach, Mozart, Schumann, Goethe. Et même dans Wagner et Strauss.
Tu leur survivras, j’en suis certaine. Tu ne mourras pas de ces monstres. Ne culpabilise pas, même s’il faut que d’autres meurent encore pour que tu vives.
Essaie d’oublier tout ce qu’ils te font subir : ces monstres ne méritent pas de gâcher ta vie. En les oubliant, tu les tueras vraiment.
Toutes les filles ici disent que, si elles survivent, elles ne parleront jamais de ce qu’elles ont vécu. Jamais.
Ton père et ton frère sont morts. Tu es le dernier survivant de notre famille. Pense juste à mener une bonne vie, en ayant les petits-enfants que j’aurais rêvé de connaître.
Quand tu quitteras cet enfer, rentre vite chez ton oncle Bouasse ; il te protégera. Tu découvriras peut-être comment est mort ton père… Ne raconte à personne ce qui nous est arrivé, ce que tu as vécu ici. Ni ce que j’ai vécu. Ni ce qu’a vécu Pierre.
Ne te venge pas sur ceux qui nous ont fait du mal. Ni sur Paul, ni sur ses enfants, s’il en a un jour. Ne te salis pas. Tiens-toi loin de cette famille. Fuis-les. Promets-le-moi.
Et si tu as des enfants, et tu en auras, ne leur parle jamais de tout cela : tu ne pourras pas vivre en sachant qu’ils sont au courant de ce que tu as traversé. Laisse-leur seulement un témoignage détaillé de l’histoire de ta vie, sans rien leur cacher, à lire après ta mort. Et si vengeance il doit y avoir, laisse-la à tes enfants, bien plus tard, quand ils auront fait le deuil de leur père.
Tu as le temps. Tout le temps. Sois heureux d’ici là.
Tu auras une belle vie, j’en suis certaine.
Voilà. Je donne la lettre à une infirmière qui sait comment te la transmettre. Garde-la précieusement. Transmets-la à tes enfants.
Ne m’oublie pas, Yves. Pense à nos moments d’amour. Tous les quatre. Tous les trois. Tous les deux.
Porte-nous plus loin.
Je meurs libre.
Je te bénis au nom du Dieu qui nous a oubliés ici.
Ta mère,
Julia
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