Le Livre de Raison
11. Lettre de Pierre-Abdul Chardin à sa cousine Sophie-Julia-Lian Chardin, New York, 8 mai 2023
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Lettre de Pierre-Abdul Chardin
à sa cousine Sophie-Julia-Lian Chardin
New York, 8 mai 2023
Chère Sophie,
Cette lettre n’est pas un testament, ni un Livre de Raison, ni une de ces missives qu’il est d’usage, un peu morbide à mon goût, dans nos familles, d’écrire juste avant de mourir. C’est une lettre de vie.
Je viens d’arriver à New York, et j’ai pensé à toi pendant tout le vol, prenant le temps d’écrire et de récrire ce qui suit. C’est une lettre à l’ancienne, comme on n’en écrit plus beaucoup ; et pas un courriel. Elle est un peu solennelle ; écrite sur le très beau papier qu’utilisait mon père. Et cela a beaucoup d’importance pour moi.
T’ai-je dit que, à Londres, il avait passé beaucoup de temps à essayer tous les papiers possibles, ceux des plus grandes marques (Armorial, André et Canea, Makkura, Midori, Lalo, Original Crown Mill, Tomoe River) pour finir par en faire fabriquer un spécialement pour lui par une maison japonaise très confidentielle. C’est ce même papier que j’utilise aussi, dans les grandes occasions.
Que c’était bon de te revoir hier… Je te remercie de m’avoir pardonné. Nos relations étaient mal parties. Je ne t’avais pas dit la vérité. Et je n’ai pas su me rattraper. Je suis si heureux que tu aies fait ce qu’il fallait pour me permettre d’échapper aux sables mouvants de mes mensonges.
Même hier, je ne t’ai pas encore vraiment raconté qui je suis. Parce que tu ne m’as pas posé les questions que j’attendais. Laisse-moi t’en dire plus :
J’ai quarante-trois ans. J’ai été quitté par plusieurs femmes qui ont trouvé des hommes plus attentifs que moi. J’en ai quitté d’autres qui n’en voulaient qu’à mon argent. J’ai été marié, très brièvement, à une journaliste, aussi aventureuse et voyageuse que moi. J’ai attendu et j’attends encore le grand amour. Je n’ai pas d’enfants. Voilà pour l’essentiel…
Mon vrai nom est Pierre Chardin. Pierre-Abdul François Chardin. Je suis né en 1980 à Londres, fils d’Yves Chardin et de Laila Khalzidi. Pardonne-moi, encore une fois, de m’être présenté sous le nom de Pierre Khalzidi.
Ma mère était palestinienne et musulmane. J’ai ses cheveux noirs.
Mon père était français et juif. J’ai ses yeux bleus.
Mon père est le fils du Dr François Chardin, le neveu du musicien Paul Chardin, ton grand-père paternel. Tous les deux étaient les fils de deux mères différentes et de Jean Chardin. Voilà pour notre seul lien de sang.
La grand-mère de ton grand-père et du mien se nommait Sophie. Comme toi.
La mère de mon père était juive ; elle se nommait Julia. Comme toi…
Tu comprends mieux ?
Jusqu’à sa mort, mon père a toujours refusé de me parler de sa jeunesse et de sa famille. Ni de celle de son père ; ni de celle de sa mère : je ne savais pas qu’elle était juive et morte à Auschwitz. Ni que mon grand-père avait été fusillé par les miliciens. Ni ce qu’il avait traversé. Il ne m’a jamais parlé de son petit frère prodige aux échecs, et je n’ai appris que beaucoup plus tard qu’il en célébrait chaque 1 mai en secret l’anniversaire. Je ne savais er pas non plus que le célèbre chef d’orchestre, Paul Chardin, ton grand-père, que je prenais pour un homonyme, était l’oncle de mon père… J’ai toujours été fasciné par l’intensité de ses silences et je me sentais coupable de ne pas savoir comment les rompre.
Quand tu es née à Paris, j’avais quatre ans et j’étais élève à l’école française à Londres, où mon père, qui était banquier, et ma mère, qui avait cessé d’être commissaire d’exposition pour l’épouser, avaient tenu que je sois scolarisé. Comme s’ils voulaient renouer les liens avec ce pays qui l’avait martyrisé. Quand je lui demandais si nous avions de la famille en France, il disait qu’il restait un cousin très lointain de sa grand-mère, un notaire, qu’il faudrait que j’aille voir un jour. Sans en dire plus. Je sais maintenant qu’il s’agit du notaire dont le grand-père et le père ont joué un rôle si central dans la transmission des Lettres de Raison, et dans les tribulations des Rembrandt…
Neuf ans plus tard, en 1993, l’année où est mort ton grand-père, mon père a quitté sa banque. Mes parents ont alors vécu entre Londres et Jérusalem, où ils se sont installés quand je suis parti aux États-Unis pour un master en droit, puis un doctorat en littérature comparée. J’ai toujours pensé qu’ils étaient allés s’installer dans la ville natale de ma mère. Pas que mon père était juif…
Malgré la qualité extraordinaire des cours à Harvard, je n’ai pas aimé la vie américaine. J’ai détesté la violence des rues et l’artificialité des cœurs. Je n’ai pas supporté le communautarisme et toutes les nouvelles formes de totalitarismes qui s’emparaient de mon milieu universitaire, où la repentance tournait déjà à l’obsession.
Je suis devenu journaliste. Correspondant pour Reuters en Asie du Sud. Je me suis marié avec une journaliste indonésienne. Cela a duré un an. Ma vie sentimentale est ensuite devenue n’importe quoi.
Quand ma mère est morte, en 2015, j’étais en Papouasie. Je suis rentré à temps pour ses obsèques.
Pour ne pas laisser seul mon père, j’ai demandé mon transfert et je suis devenu un des correspondants de Reuters à Jérusalem. Mais mon père n’a pas voulu que je reste, prétextant qu’il n’avait pas besoin de moi, que je ne devais pas ruiner ma carrière pour lui ; au bout de quelques mois, je suis reparti travailler aux États-Unis ; d’abord pour le Boston Globe. J’ai couvert les grands conflits. Et les désastres écologiques.
Un an après, en 2016, j’ai publié mon premier livre, sous le nom de Pierre Khalzidi, le nom de ma mère. Son titre ( Les Fous et les Aveugles) faisait référence à la célébrissime réplique de Gloucester dans Le Roi Lear : « Les temps sont maudits quand les fous guident les aveugles. » J’y disais tout le mal que je pense de notre temps : la perte des repères éthiques, la montée des égoïsmes et des populismes, le primat de la race sur l’individu, la ruine de la nature, la dégradation du climat, le vertige des réseaux sociaux et le chacun pour soi. J’expliquais que tout cela venait du plus profond de l’homme : de sa peur de mourir qui le pousse à tuer. Et que cela continuerait aussi longtemps que le monde serait dirigé par des aveugles conseillés par des fous. Je décrivais avec minutie quelques exemples les plus récents de cette capacité des hommes et des cultures à s’autodétruire : le Rwanda, l’Éthiopie, le Soudan, le Kosovo, la RDC. J’y annonçais l’arrivée au pouvoir, dans les démocraties les mieux établies, d’apprentis dictateurs. Et, comme les dictateurs allaient se crisper de plus en plus, jusqu’à pourchasser l’idée même de démocratie, j’expliquais comment l’intelligence artificielle leur offrirait des armes terrifiantes. J’y décrivais les risques d’un holocauste nucléaire, aussi longtemps que cette arme existerait et serait entre les mais de fous et d’aveugles. J’y parlais en particulier de la France, pays sans ressort, sans projet, démocratie à l’abandon où se disputent des xénophobes militants, des écologistes bavards, des socialistes apeurés, des bourgeois soucieux des dernières modes idéologiques, des libéraux cyniques, des manipulateurs populistes ; avec une classe dominante prétentieuse, imbue de ses privilèges ; un pays où la laideur bouleverse les plus beaux paysages, où le dénigrement et la couardise forment la structure même des relations sociales. Un pays où les plus démunis enragent de voir ce qu’en font les élites. Un pays qui manque tant de respect de lui-même que tout y finira mal et qu’on n’y pourra plus rien.
En écrivant ce livre, je ne savais rien de ce qu’avaient vécu, en France, mon père, mon oncle, ma grand-mère, mon grand-père. Victimes, parmi d’autres, de ce dénigrement et de cette couardise, qu’on appelait alors dénonciation et collaboration.
Quand mon père en a lu le manuscrit, j’ai senti qu’il me désapprouvait, et qu’il mettait plus d’espoir que moi dans la nature humaine, dans la bonté des hommes. Malgré tout ce qu’il avait vécu, et dont je ne savais rien. Et, comme toujours, il est resté silencieux.
Ce livre a eu un certain succès. Il a attiré l’attention du rédacteur en chef du New York Times, qui m’a engagé pour couvrir les grands conflits. Pendant quatre ans, j’ai sillonné l’Afghanistan, jusqu’au départ des Américains. J’ai été en Éthiopie, en Érythrée, en Somalie, à Bukavu et à Ponzi. Quand ton père est mort en 2017, j’étais en Somalie. J’ai aussi vu très récemment la guerre en Ukraine, en Moldavie, en Pologne et ailleurs ; et les terribles orages à Taiwan et en Chine. J’ai, comme chacun, partagé (et partage encore) l’effroi devant la menace d’un cataclysme nucléaire, imminent, que j’annonçais dans mon livre. Sans compter les massacres nouveaux et renouvelés en Éthiopie et en RDC.
Un peu après, j’ai entrepris de travailler à un autre livre, auquel je pensais depuis longtemps, sur quelques génies morts très jeunes : Cao Chong, ce prince chinois mort à douze ans et dont les légendes vantent le génie, Blaise Pascal, Évariste Galois, Vincenzo Bellini, Franz Schubert, Raymond Radiguet, une jeune prodige pakistanaise nommée Arfa Karim, et quelques autres. Je n’ai appris que plus tard, par l’ultime lettre de mon père, que j’avais eu un oncle, portant le même prénom et le même nom que moi, mort à sept ans à Auschwitz, et qui était, lui aussi, un enfant prodige…
Oui, je ne l’ai appris qu’après le suicide de mon père.
Le jour de ses obsèques, il y a deux ans, je rentrai à peine, une nouvelle fois, d’Éthiopie. J’avais manqué ses derniers instants comme ceux de ma mère. Je le pensais immortel. Et il l’était, jusqu’à ce qu’il décide d’en finir.
Un de ses très vieux amis, en fait son seul ami, Andréas Dornfels, m’a remis une lettre de lui, qui me racontait sa jeunesse. Je ne sais pas si j’aurais voulu qu’il me dise tout cela en face.
Quel père fabuleux j’ai eu ! Quelle vie il a eue ! Il me manque tant…
Andréas m’a aussi donné d’autres lettres : celle de ma grand-mère Julia écrite à mon père juste avant de mourir à Auschwitz, qui lui demandait de ne pas se venger ; celle de mon grand-père fusillé par les nazis à Lyon et celle de notre arrière-grand-père commun, à toi et à moi, celui qui avait accumulé cette fabuleuse collection, dont les Rembrandt. J’ai appris ainsi l’existence d’un autre Pierre Chardin. J’ai découvert que ton grand-père les avait livrés aux Allemands, après avoir juré à mon grand-père, venu le voir en prenant tous les risques, qu’il allait les sauver. J’ai compris aussi, par ces lettres, que ton grand-père avait sans doute dénoncé le mien aux Allemands, et que c’est à cause de lui qu’il avait été fusillé. Ton grand-père a ainsi fait assassiner, ou au moins laissé assassiner, son demi-frère, sa belle-sœur et son neveu. Après avoir exigé qu’il lui donne sept tableaux de Rembrandt, dont je n’avais jamais entendu parler, qui étaient pourtant dans la famille depuis plus d’un siècle. Ton grand-père, qui a fait enfermer à vie son épouse, ta grand-mère ; ton grand-père, qui a tant menti à son frère, à sa femme, à son fils, et à tant d’autres…
J’ai découvert alors les tribulations de ces tableaux, obtenus d’une façon suspecte par notre arrière-grand-père, volés par ton grand-père, rendus par ton père au mien, et désormais en dépôt, à Genève, en attendant ma décision définitive.
À qui étaient ces tableaux avant Jean Chardin ? Mon père avait cherché en vain.
Que faire de tout cela ? Ma grand-mère avait interdit à mon père de se venger ; elle lui avait même interdit d’en parler à ton père. Elle avait dit qu’il m’appartiendrait de le faire. « En son nom ».
Mais comment me venger d’un mort ?
Après les obsèques de mon père, j’ai emmené Andréas Dornfels dans un café, sur une terrasse qui venait de rouvrir à Jérusalem, après un épisode sévère de la pandémie.
Andréas était encore plus âgé que mon père : quatre-vingt-quinze ans ! Il était aussi petit que mon père était grand. De petits yeux noirs, une bouche minuscule. Un visage étrange parce que très étroit. Très maigre, comme s’il allait tomber en poussière à chaque instant. Des mains extrêmement fines et bien tenues. Un teint cireux. Il était vêtu d’un short ou survêtement noir très ample, qui lui donnait l’air d’un extraterrestre. Il a vérifié plusieurs fois la propreté de la table et des chaises avant de s’asseoir. Je me souvins avoir vu mon père faire très souvent ces gestes. Je comprenais enfin pourquoi.
Et puis, il m’a parlé. Longuement. D’une voix très douce, très tendre même, pour raconter les pires horreurs. Il venait d’une famille de Juifs d’Odessa réfugiés à Hambourg dans les années 1920. Son père était imprimeur et son oncle travaillait à la banque Warburg. Quand Hitler est arrivé au pouvoir, son père s’est lancé dans la fabrication de faux papiers, qui ont permis à de nombreux Juifs et à des communistes de quitter l’Allemagne ; il n’a pas voulu partir ; ils ont été arrêtés tous les deux et envoyés à Mauthausen ; Andréas n’a jamais revu son père.
Il m’a raconté son Mauthausen. Tu veux savoir ? Il faut savoir : un prisonnier obligé de manger un morceau de cadavre humain sous menace de mort et qui est quand même assassiné à coups de pierre pour l’avoir mangé. L’escalier de la mort, où les prisonniers doivent remonter des pierres très lourdes et reçoivent une balle dans la tête s’ils n’avancent pas assez vite. Deux frères qui se suicident en se jetant dans le vide parce qu’on leur demande de choisir qui des deux doit mourir. Un officier SS qui offre des détenues comme esclaves sexuelles à son fils de seize ans. Une grand-mère ukrainienne chrétienne qui livre aux SS sa belle-fille juive et ses six enfants. Tu veux en savoir plus ? Non…
Andréas m’a expliqué qu’à la fin de la guerre il s’est retrouvé à Indersdorf, une sorte de camp de transit… Il m’a raconté les anciens prisonniers attendant de partir en Israël ou en Grèce, pendant que les Allemands, tout autour du camp, étaient encore ouvertement nazis.
C’est là que mon père et lui se sont rencontrés. Même folie. Même désir d’en découdre. Pendant près de deux ans ils ont écumé les villes d’Allemagne et d’Autriche. Puis, à bout de ressources, ils sont venus ensemble en France chez les Bouasse, qui les ont reçus les bras ouverts : ils avaient sans doute beaucoup à se faire pardonner. Ils leur ont en tout cas permis de faire des études, pensionnaires dans un lycée de Lyon. Quel étrange retour aux sources…
Puis mon père, qui avait pu récupérer l’immense héritage de son père et de sa grand-mère, est parti étudier aux États-Unis. En refusant de s’intéresser aux Rembrandt, dont il pensait qu’ils avaient été donnés au Louvre. Andréas a émigré en Israël ; il y fut un temps agent secret, m’avoua-t-il. Puis il est parti à Londres, voir Siegmund Warburg, en lui expliquant que son oncle avait travaillé chez les Warburg, à Hambourg. Siegmund l’a engagé. Andréas a fait venir mon père, qui avait commencé une carrière de banquier à New York. Andréas continuait à faire des faux papiers pour des jeunes Américains qui ne voulaient pas faire la guerre au Vietnam. Siegmund fermait les yeux.
J’ai quitté Andréas au bout de la nuit… Fallait-il obéir au désir de ma grand-mère, qui avait demandé à son fils de ne pas se venger ? Ou à celui de mon père, qui m’a demandé de le faire ? Et comment me venger d’un mort ?
La seule vengeance possible pour moi était de faire en sorte, au moins, que rien ne reste dans le monde à la gloire de Paul Chardin. Ni rue, ni place, ni salle de concert. Ni enregistrements. Rien.
Alors j’ai décidé de tout savoir sur lui et sur les siens. J’ai enquêté. Aussi froidement que possible. J’ai cherché à comprendre comment la monstruosité avait pu se glisser au cœur d’une si belle famille française. J’ai rencontré les Chardin, les Bouasse, les Pinteaux, les Forclore. J’ai visité les vignobles si sereins de Condrieu, les hôtels particuliers et les maisons closes de Lyon, les couvents de Rive-de-Gier, les palaces de Lausanne ; j’ai cherché les traces de ta mère à Hong Kong et à Shanghai (où la maison de ses parents existe toujours), d’ailleurs dans la concession française. J’ai lu les principaux livres écrits par les déportés. Ceux de Primo Levi, de Robert Antelme, de Samuel Pisar, d’Iakovos Kambanéllis, de Viktor Frankl, et tant d’autres. J’ai trouvé, avec une émotion infinie, sur un des deux murs du Mémorial de la Shoah à Paris, le nom de ma grand-mère et celui d’un autre Pierre Chardin ; cet oncle mort à sept ans, dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à la lettre de mon père.
Je suis allé voir les Rembrandt à Lausanne. J’avais l’impression que Rembrandt me regardait avec gratitude. J’ai appris alors que beaucoup d’historiens considèrent qu’il était en fait un marrane, issu d’une famille juive venue du Portugal, continuant de judaïser en secret. Il avait vécu longuement dans le quartier juif d’Amsterdam ; il avait comme professeur de peinture un Juif qui lui avait appris la Bible ; il était lié au physicien juif Ephraïm Bueno, dont il a fait le portrait et au rabbin Manassé ben Israël, dont il a fait aussi le portrait ; il était un ami de Spinoza qu’il a rencontré chez Manassé. Il a peint ou dessiné aussi d’innombrables Juifs, y compris une scène représentant neuf Juifs dans une synagogue, comme s’il était le dixième, nombre nécessaire pour pouvoir prier. Il a peint des dizaines de scènes bibliques, des Lamentations de Jérémie à Bethsabée au bain, en passant par les Tables de la Loi, où les commandements sont dessinés avec une magnifique calligraphie hébraïque.
J’ai cherché à remonter aux origines de la propriété de ces tableaux. J’ai vite compris que je ne trouverais rien de plus que mon père.
Andréas est mort cette année-là. J’ai alors eu envie de rencontrer la petite-fille du monstre, la fille de celui qui avait voulu réparer les crimes de son père en rendant les tableaux à mon père.
J’ai découvert que tu vivais en Provence et que tu travaillais à des œuvres d’art à partir de la soie. La soie… Les Pinteaux… Comme un retour aux premiers métiers de notre famille.
Je t’ai écrit. Je me suis présenté comme Pierre Khalzidi et j’ai prétendu vouloir t’interroger pour un livre sur les grands collectionneurs lyonnais ; il était naturel que je te parle de Jean Chardin, ton arrière-grand-père, collectionneur lyonnais fameux ; sans te dire qu’il était aussi le mien. Je pensais pouvoir en arriver à te faire parler aussi de ton grand-père, de ton père, et même de tes grands-oncles, mes grands-parents.
J’avais besoin de comprendre ce que tu savais. J’avais besoin de savoir ce que Paul avait dit à Benjamin avant de mourir. Peut-être avais-tu même reçu une lettre posthume de ton père. Ou de ton grand-père.
Tu as accepté de me recevoir à Grignan mais pas chez toi. Il faisait froid. Janvier est froid même en Provence. Nous avons été dans un café, près de la collégiale Saint-Sauveur. J’ai été ébloui par ta beauté. Et ta voix…
Tu m’as écouté, très attentivement, en crayonnant sur un carnet que tu dissimulais sur tes genoux sous la table… Tu ne me répondais que par des phrases courtes. J’ai alors commis l’imprudence de te parler de toiles de Rembrandt, dont la rumeur courait qu’elles avaient été dans la famille. Cela pouvait sembler normal, puisque j’enquêtais sur les collectionneurs lyonnais. Je t’ai dit savoir que ton grand-père les avait confiées au Louvre, dont les conservateurs avaient tout fait pour les garder, quand ton père avait décidé de les reprendre… J’ai ajouté que je savais que ton père en avait rendu le contrôle à un notaire de province. Savais-tu lequel et pourquoi ? Je connaissais les réponses. Je voulais savoir ce que tu savais…
Tu m’as regardé très longuement. Je n’ai pas réalisé que, dès ce moment, tu m’avais reconnu.
Tu m’as raconté l’histoire de ta mère. Et celle de ton père abandonnant son métier de bassoniste dans un orchestre symphonique, pour devenir homosexuel à la mort de sa femme et trompettiste de jazz à la mort de son père. Nous en avons ri.
Tu m’as expliqué que tu ne savais rien de plus sur l’histoire de ta famille, que tu étais peu intéressée par le passé et que tu ne voulais regarder que devant. Il était tard, je t’ai laissée ; tu m’avais glissé vouloir me revoir le lendemain.
J’ai trouvé un hôtel et j’ai erré toute la nuit dans le village…
Nous nous sommes revus le lendemain, au même endroit ; j’étais encore plus sous ton charme ; de moins en moins concentré sur mon livre. Je résistais. Tu résistais. Tu as voulu me parler de ces tableaux et tu m’as montré la lettre écrite par ton père avant de mourir. La lettre qui rendait les tableaux à mon père. J’ai failli te dire qui j’étais. Et je t’ai fuie.
Un an plus tard, j’ai publié L’Imposteur, sous le nom de Pierre Pollock, qui est le nom de jeune fille de ma grand-mère Julia ; le nom qu’avait utilisé mon père pendant la moitié de sa vie… En fait, je savais que le titre avait un double sens : Paul était un imposteur ; mais moi aussi, j’en étais un, en publiant ce livre sans révéler être le petit-neveu du personnage principal.
Je n’ai pas osé t’en envoyer un exemplaire.
Mon livre a provoqué un énorme scandale. Je donnais toutes les preuves des crimes de Paul Chardin. En quelques mois, ont disparu toutes les traces de Paul Chardin dans Paris, puis ailleurs dans le monde. On a même supprimé ses références discographiques à la SACEM, institution qui n’avait pourtant pas spécialement brillé par son courage pendant la guerre…
En revanche, Alfred Cortot a encore des rues, des places, des salles de concert, des conservatoires à son nom un peu partout en France et dans le monde. Ses enregistrements sont encore disponibles et admirés.
Voilà, tu sais tout.
Pour les tableaux, j’ai décidé, évidemment, de confirmer le dépôt que mon père avait fait au palais des Nations unies, à Genève. C’est là où il est le plus juste qu’ils soient enfin montrés à tous. C’est là, après tout, que peut être le mieux protegée la paix, si fragile à ce moment. J’ai demandé seulement qu’on ajoute son prénom au nom de la salle : « Salle Julia, François, Pierre et Yves Chardin ». Une dernière fois rassemblés pour l’éternité…
J’ai aussi compris que ces tableaux disaient tout de la vie de Rembrandt : ses espoirs, sa grandeur, ses amours, ses déceptions, son amertume, sa vérité… ils sont comme son Livre de Raison. Qui avait pensé à les rassembler ? Pourquoi ont-ils traversé les siècles ensemble ?
Un jour, on écrira sans doute des Livres de Raison uniquement avec des images. On aurait pu le faire pour la nôtre : imagines-tu les photos à tous les âges de tous les membres de notre famille ? Alceste, Célestine, Sophie, Kléber, Épiphane, Jean, Louise, Simone, Julia, François, Pierre, Yves ? Et puis, tous les autres, les Pinteaux, les Khalzidi, les Xin, les Pollock, les Enderlin ? Sans oublier quatre générations de notaires Bouasse, sans qui rien n’aurait pu avoir lieu ? À quoi ressemblaient-ils tous ? Mon oncle, le petit Pierre, à quoi ressemblait-il ? Il n’existe aucune photo de lui…
Un jour, vers 2080 j’espère, quand tu écriras une telle lettre à tes enfants, ce sera sans doute un hologramme…
Tu vois, je ne suis pas si pessimiste que tu le penses : je crois que l’humanité existera encore dans soixante ans et que tu auras des enfants.
Et puis, il y a dix jours, tu m’as envoyé, à mon adresse new-yorkaise, un exemplaire de L’Imposteur, en me demandant de te le rapporter dédicacé. Tu avais donc tout découvert…
Je me suis précipité en France. Nous nous sommes retrouvés à Paris… Et tu me manques déjà.
Pourrons-nous dépasser cette histoire ? Survivrons-nous à tout cela ? Pourrons-nous aller plus loin ? Je ne sais. Je n’ai jamais cru aux histoires qui finissent bien…
Pierre-Abdul Chardin
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