Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 2 sur 12

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Le Livre de Raison

2. Lettre de Louise Chardin à son fils Paul Chardin, Couvent de la Visitation à Condrieu, 6 septembre 1940

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Lettre de Louise Chardin à son fils Paul

Chardin

 

Couvent de la Visitation à Condrieu,

6 septembre 1940

 

Paul, mon fils, mon amour,

 

Je me suis confessée ce matin auprès de mon cousin, le père de Forclore. Depuis deux semaines, je me trouvais dans un tel état d’épuisement que cela m’était impossible. Me voici à présent sereine, prête à rejoindre Notre-Seigneur. Seule la foi permet de mourir sans peur. C’est fini, je n’ai pu t’attendre…

« Invisible soutien de l’esprit languissant, Secret consolateur de l’âme qui t’honore. Espoir de l’affligé, juge de l’innocent. Dieu caché sous ce voile où l’univers t’adore, Jésus, de ton autel jette les yeux sur moi ; Fais-en sortir ce feu qui change tout ; Qu’il vienne heureusement s’allumer dans mon âme. » Ainsi parlait Jacqueline Pascal, dont les trop rares écrits m’ont toujours consolée, plus encore en ce jour.

Tu trouveras cette missive en rentrant du Brésil. Ne m’en veux pas de mourir en ton absence. Je sais combien mon entrée au couvent t’a rendu triste, il y a dix ans, combien tu as dû souffrir de l’éloignement qu’il a installé entre nous.

Il y a six mois, quand je t’ai demandé de ne pas reporter ta tournée, je me savais déjà gravement malade. Tu n’as pas hésité : tu étais tellement impatient de jouer pour la première fois en Amérique latine, sur les terres de conquête de notre sainte Église.

Notre-Seigneur l’a voulu ainsi. Je serais même heureuse si tu restais là-bas le temps que tout se calme en Europe.

Il y a quinze jours, on m’a transportée à l’infirmerie du couvent. J’ai refusé d’y rester : je n’y entendais ni les cloches ni les chants de mes sœurs, qui scandent mon existence depuis dix ans, cinq fois par jour.

Je suis à présent allongée sur le lit étroit de ma cellule ; nous ne sommes plus ici que quinze religieuses cloîtrées. Il fait froid. Le charbon manque, comme le reste. Depuis longtemps, je n’ai plus la force de me promener dans notre jardin de la Bâtie, où j’aimais tant aller prier à l’aube avant les matines.

Je meurs au moment où notre pays s’enfonce dans l’ignominie d’une défaite, et les débuts d’une collaboration avec un monstre. La France a dû commettre bien des péchés pour que Notre-Seigneur lui fasse subir une telle humiliation. Comme nombre de mes sœurs, ton père était partisan de la paix avec l’Allemagne ; il aurait applaudi à cette situation… Pas moi.

Je suis certaine que ta tournée est un triomphe. Par la grâce de Notre-Seigneur, tu seras bientôt reconnu non seulement comme un des plus grands violonistes du monde, mais aussi comme un des chefs d’orchestre les plus talentueux. Qui aurait pensé que moi, la fille d’un notable de province, je donnerais naissance à un tel génie ? Quelle grâce divine est tombée sur moi ? Cela valait la peine de tant souffrir pour te donner la vie. Je te dois cette vérité : ta naissance se présentait très mal. J’ai su un peu plus tard que ton père avait eu le choix entre me sauver et te faire naître, et qu’il avait choisi d’accueillir son fils. Le choix ne lui appartint pas : seul Notre-Seigneur pouvait en décider, et Il m’a sauvée aussi.

Laisse-moi te dire ce que je n’ai jamais eu le temps de te confier, pour que tu comprennes mieux mon choix de t’abandonner après la mort de ton père.

 

Le château de la Catonnière, à Rive-de-Gier, où je suis née en 1879, appartenait à ma famille depuis deux siècles. Que j’ai aimé ce parc clos de murs, sous lequel coule le Féloin ! Mon père a fait refaire les toits, construire les grandes cheminées, les tourelles, les loggias, les marquises, la chapelle, les écuries, la sellerie, l’orangerie, les logements du personnel, ceux des précepteurs des enfants et des jardiniers. Il a même tenu à ce que le grand salon soit la réplique exacte du « salon ovale » de l’hôtel de Soubise à Paris. Vanité…

J’y ai vécu une enfance difficile, entre une mère qui regrettait de ne pas être entrée dans les ordres, un père qui s’échappait aussi souvent qu’il pouvait, avec des envoyés du Malin, mettant en péril notre patrimoine. Mes deux frères ne m’aimaient pas. J’ai pourtant eu la chance, grâce à ma mère, de recevoir une aussi bonne éducation qu’eux.

J’ai connu ton père en 1882, quand nous nous retrouvions, pendant les vacances, avec quelques autres enfants de familles lyonnaises et parisiennes ; en général à Rive-de-Gier et parfois à Condrieu. Il était notre idole. Dès que mon regard s’est posé sur lui, ce fut décidé : je l’épouserais ou j’entrerais dans les ordres.

Je n’ai su que plus tard qu’il vivait alors, à Lyon, une enfance épouvantable. À l’époque, nous croyions que ses parents étaient morts dans un incendie quand il avait neuf ans et qu’il se trouvait chez ses grands-parents. C’est ce qu’il a toujours affirmé. Mais ce n’est pas vrai. Longtemps, il ne s’est souvenu de rien et il répétait ce qu’on lui avait dit. Et puis, ce souvenir lui est revenu et, un soir, il s’est confié, à moi seule : ce jour-là, il était avec ses parents. Sa mère, Sophie Pinteaux, avait découvert que son mari, ton grand-père Épiphane Chardin, la trompait avec l’une de ses meilleures amies ; elle s’apprêtait à le quitter. Fou de colère, Épiphane avait frappé sa femme très violemment. Leur fils, ton père, s’était interposé et son père avait renversé, au cours de la dispute, une lampe sur des rideaux, ce qui avait déclenché un incendie dans lequel ses deux parents étaient morts. Brûlés vifs. Ton père en était sorti indemne, choqué. Et amnésique.

Est-ce là toute la vérité ? Je ne sais… C’est en tout cas ce qu’il avait fini par m’avouer. Et pire : une nuit, bien après notre mariage, il se réveilla en hurlant qu’il venait de rêver que, ne supportant plus la dispute de ses parents, il avait volontairement jeté une lampe sur les rideaux…

Il a ensuite été élevé par Alceste Pinteaux, son grand-père maternel, à Lyon. Pendant les vacances, il venait ici souvent chez ses autres grands-parents. Il allait très mal et je percevais son mal-être avec douleur…

Simone et moi le guettions chaque dimanche à l’entrée de la messe. Simone Bouasse était ma meilleure amie au couvent de Vienne, où nous étions pensionnaires. De deux ans mon aînée, elle était la fille du notaire de Rive-de-Gier. C’était une jeune fille d’une grande beauté, blonde et grande. Ses traits évoquaient les portraits de madones italiennes que nous montraient les sœurs et dont elle imitait les coiffures. Très fantasque, parfois gaie, riant très fort, parlant sans cesse ; elle plongeait souvent dans la tristesse, soudain muette comme Zacharie avant la naissance de Jean-Baptiste. Je l’ai toujours soupçonnée de jouer la comédie pour attirer l’attention des garçons.

Ton père avait sept ans de plus que moi et cinq ans de plus que Simone. Comme les autres, il était fasciné par elle, mais elle ne le regardait pas. En fait, elle ne regardait personne, sinon son propre reflet, qu’elle observait même à la surface des étangs. Alors que moi, j’étais toujours présente pour lui ; j’étais certaine qu’il m’aimerait un jour : sa vue m’emparadisait ; je savais que je ferais ma vie avec lui et que Notre-Seigneur ne me priverait pas de ce bonheur.

J’ai continué avec sérénité mes études au couvent.

Un jour de mes quinze ans, nos professeurs nous ont emmenées dans une forêt, pas loin du château de Versailles, à Port-Royal. Ou plutôt à l’endroit où s’était trouvé Port-Royal avant que le tyran ne fasse tout raser, jusqu’au cimetière de nos sœurs, dont les tombes ont été déplacées juste à côté. C’est là que j’ai appris à admirer Jacqueline Pascal et Angélique Arnauld. Je me suis sentie tout de suite très proche d’elles : comme moi, elles étaient les filles d’un grand personnage ; comme moi, elles avaient reçu la même éducation que leurs frères ; comme moi, elles aspiraient à se marier ; comme moi, elles se sont réfugiées dans la protection des règles de l’ordre ; comme moi, elles s’étaient établies dans la clôture et avaient fermé les portes du monastère à leurs propres familles.

Je me retrouvais aussi dans les convictions des Arnauld et des Pascal. Des jansénistes, j’aime tout : leur mode de vie, leur conception de la grâce, qui n’est pas un obstacle à la liberté des gens de foi, mais une soumission volontaire au Tout-Puissant. À mes yeux, ce que la grâce pouvait m’offrir de meilleur serait de vivre avec Jean avant de retrouver le Seigneur.

Bien des années plus tard, quand j’ai compris qu’il allait épouser Simone, et que la chair l’attirait plus que le cœur, j’ai failli mourir. Seule la foi m’a empêchée de commettre l’irréparable. J’ai décidé d’entrer dans les ordres, chez les sœurs de la Fraternité monastique de Jérusalem. Je me voyais mener la même vie que Jacqueline et Angélique, une vie sereine, entièrement consacrée au Seigneur.

Mon cousin, le père de Forclore, alors très jeune prêtre, m’a expliqué qu’on n’entre pas dans les ordres par dépit amoureux. J’ai insisté : qui pouvais-je aimer d’autre que le Christ si Jean n’était plus là pour moi ? Le père m’a demandé d’attendre cinq ans. J’ai attendu.

Ils ont eu un enfant, ton frère François. Enfin, elle a eu un enfant, car je suis convaincue que François n’est pas le fils de ton père. Je n’avais plus du tout envie d’attendre pour prononcer mes vœux.

Quelques mois après, Simone est morte. On n’a jamais vraiment su de quoi. J’ai toujours pensé qu’elle s’était suicidée parce que ton père avait compris que François n’était pas son fils. En tout cas, à la mort de sa femme, il a confié François à ses beaux-parents, les Bouasse.

Quatre années plus tard, en 1910, il m’a épousée. Sans joie, ni véritable amour… Et puis, tu es né.

Ma vie se résuma alors à m’occuper de toi et de ton père, quand il était là, ou qu’il me fallait, pour faire bonne figure, l’accompagner à des banquets ou des cérémonies. Il était si accaparé par l’hôpital, la mairie, ses collections, ses repas, ses voyages… Il passait très peu de temps avec nous. Nous ne comptions pas vraiment pour lui.

Ton demi-frère était déjà habité par le Mal : il refusait d’aller à l’église, il refusait de prier. Il était en colère contre son père, contre toi, contre Notre-Seigneur, contre moi. Il me considérait, et peut-être encore à ce jour, comme responsable de la mort de sa mère. J’ai pourtant tout fait pour lui. Avec les années, il n’a cessé de servir le diable. Un médecin athée ! et communiste ! Il a même travaillé à ces lois nouvelles, qui détruisent les fondements de notre société. Et il a fini par épouser une Juive… Ils ont deux enfants. Des enfants juifs ! Il va le payer, à présent.

Toi, ton père aurait voulu que tu sois médecin. Un jour de tes cinq ans, tu as essayé un violon qui traînait chez un de mes oncles. Tu en tiras tout de suite des sons très mélodieux. Ton père voulut t’interdire d’en jouer. Mais comme il n’était pas souvent présent, tu as pu continuer. Je t’ai trouvé les meilleurs professeurs possibles. Deux ans plus tard, en t’entendant jouer, ton père a accepté que tu entres au Conservatoire. Il a observé de loin les débuts fulgurants de ta carrière, mais il est mort avant que tu ne deviennes un des violonistes les plus connus au monde… Il n’aurait sans doute pas apprecié de devoir se contenter de n’être plus que le père du très célèbre violoniste Paul Chardin, et non plus le grand Jean Chardin.

Il t’a légué une importante partie de sa fortune et la mienne ; mais pas l’essentiel. Car je lui avais fait promettre que les sept Rembrandt tombés du Ciel te reviendraient également. Il m’en avait fait la promesse solennelle, mais il les a quand même donnés à François. Tu n’as aucune raison de les lui laisser : il n’est pas son fils. Fais tout ce que tu peux pour les récupérer. Je te fais confiance : tu sauras faire valoir la parole que m’a donnée ton père.

Après sa mort, j’ai vite compris que, malgré tes dix-sept ans, tu n’avais plus besoin de moi : tu avais trouvé tes maîtres à Paris, tu étais déjà un musicien reconnu, appelé à jouer en France et en Europe.

J’ai pu enfin entrer dans les ordres. Un ordre cloîtré, comme Jacqueline et Angélique. Comme je l’aurais fait vingt ans plus tôt, si Simone avait vécu.

J’ai aimé cette vie recluse. J’ai aimé être à chaque instant en communion avec Notre-Seigneur. J’ai aimé prier pour le salut du monde, de la France, et le tien.

Continue d’être un grand musicien. C’est une belle façon de glorifier le Christ que de jouer les œuvres qu’il a inspirées à quelques-unes des plus grandes âmes.

Comme l’écrivit Angélique, « nous nous reverrons ailleurs, où les hommes n’auront plus le pouvoir de nous séparer ».

À mes obsèques, j’aurais voulu que tu joues l’Ave Maria de Gounod. Quand tu rentreras en France, le plus tard possible, va sur ma tombe, et joue-le.

Je vois de ma fenêtre le petit cimetière de notre couvent, où tu me trouveras.

Essaie de ne pas trop vite oublier ta mère qui meurt en disant ton nom.

 

Je te bénis et je pars t’attendre auprès de Notre-Seigneur.

 

Sœur Angélique de la Visitation

 

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