Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 7 sur 12

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Le Livre de Raison

7. Lettre de Paul Chardin à son fils Benjamin Chardin, Hôtel Beau-Rivage, suite royale, Lausanne, avril 1993

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Lettre de Paul Chardin à son fils Benjamin

Chardin

 

Hôtel Beau-Rivage, suite royale,

Lausanne, avril 1993

 

Mon pauvre Benjamin,

 

Tu vas être si triste. Ma vie, ma grande vie, ma belle et longue vie, s’achève. Je meurs beaucoup trop jeune, je n’ai que quatre-vingts ans. Sereinement, face au merveilleux paysage du lac et des montagnes, entouré des meilleurs serviteurs de ce palace et de l’admiration générale. Je meurs seul. C’est mon choix.

À toi de protéger ma mémoire. À toi de raconter mon histoire, comme elle doit l’être. À toi de répondre aux médisances qui vont proliférer, bien plus encore que de mon vivant. Au fond, ton rôle principal sur cette terre, ta raison d’être, aura été, malgré nos années de brouille, d’assurer la pérennité de ma gloire. C’est une grande mission.

D’autres s’en chargeront aussi, j’y ai veillé : plusieurs biographies de moi sont en préparation. J’ai vu longuement leurs auteurs… ils feront ce qu’il faut pour allumer des contre-feux contre toutes les calomnies. Ils sont très dévoués. De nos jours, ce genre de scribouillards sont aisément manipulables, avec beaucoup de flatteries ou un peu d’argent. Ou les deux.

Ton rôle, à toi, sera de dire la vérité des sentiments et de l’intime. Ma vérité, comme il se doit. En dissimulant aux autres certaines des confidences que je veux te faire ici ; et que je ne te confie que pour te préparer à répondre aux horreurs qu’on pourrait déverser sur moi.

Ma mémoire infaillible, auditive et visuelle, m’a toujours permis de trouver la vérité d’une œuvre dans une partition, et de la transfigurer par mon interprétation. C’est grâce à elle aussi que je sais débusquer la vérité des êtres. Par exemple, il me suffit de regarder une flûtiste ou un contrebassiste s’installer, déballer son instrument ou l’accorder pour tout savoir de sa psychologie, de ses manies, de ses petitesses, de ses rancœurs, de ses déboires sentimentaux, de ses conflits avec ses collègues, et de la façon dont je dois lui parler pour qu’il se dépasse. J’ai toujours su pénétrer l’âme des autres, depuis mon enfance. C’est un don. Une malédiction aussi : a-t-on vraiment besoin de savoir tout des malheurs des gens ?

Tu n’as pas connu mes parents. Ils t’auraient plu. Ton grand-père, Jean Chardin, était un homme puissant, qui a très bien préparé ma venue. Médecin célèbre à Lyon, homme politique influent, il adorait la nourriture, les tableaux et les femmes. Il aimait ma mère depuis leur enfance, même s’il s’était un temps entiché d’une intrigante, la mère de mon demi-frère, le malheureux François, mort de ses folies juste avant la fin de la guerre, malgré tous mes efforts pour le sauver. Sa mère, Simone Bouasse, a heureusement vite disparu, dans un suicide bienvenu. Veuf, mon père a enfin pu épouser ma mère, Louise de Forclore, issue d’une grande et belle famille de la noblesse bourguignonne. Je suis né trois ans après leur mariage, en 1913. L’année du Sacre, celui de Stravinsky. C’était un signe. L’enfant tant attendu. Et si prometteur.

Rien à dire du père de ma mère ; sinon qu’il était très riche, jouisseur et paresseux. Et qu’il a légué à sa fille une somme si considérable que, même sans la fortune de mon père, j’aurais pu vivre sans travailler. Ce qui n’était pas mon genre.

Ma mère m’a mis un violon entre les mains quand j’avais cinq ans. Tout de suite, cela m’a plu et semblé très simple. Mes mains, mon corps, ma posture étaient parfaitement adaptés à cet instrument. Mes professeurs ont vite remarqué mes dons exceptionnels. Le toucher. Le phrasé. Ils ont compris immédiatement mon génie… Mon père, qui aurait préféré que je devienne médecin, comme lui, a accepté de me laisser vivre ma passion.

En 1927, parmi les étudiantes qui m’adulaient, au conservatoire de Lyon, il y avait une jeune violoniste ravissante (à l’exception de son nez, si tu vois ce que je veux dire). Elle avait trois ou quatre ans de plus que moi. Elle a tout fait pour me séduire, mais, en ce temps-là, je ne pensais qu’à la musique. Elle s’est consolée en épousant mon demi-frère, en 1929. Il avait vingt-trois ans. Elle en avait dix-neuf. Il était devenu communiste ! Tu te rends compte ? Communiste ! Marié à une Juive ! Avec tout l’argent que sa mère et mon père lui ont laissé ! Il en a été bien puni. Et elle aussi…

L’année suivante, j’ai été reçu au conservatoire de Paris ; il s’appelait encore le « Conservatoire national de musique et de déclamation » ! Ma mère a tenu à m’accompagner. J’ai d’abord eu comme professeurs Martin-Pierre Marsick et Georges Enesco. Puis Jacques Thibaud, qui avait eu, comme Pierre Monteux, son premier prix de violon en 1896, à seize ans. De grands maîtres. Et bientôt des rivaux. Car tout de suite se sont enchaînés les prix, les concerts, les tournées. J’aimais déjà les compliments et les applaudissements, les regards et les acclamations des spectateurs à la fin des concerts.

Mon père, à sa mort, m’a légué, par une lettre dont j’ai l’original toute sa collection de tableaux (des Ruysdael, des Chardin, un Caillebotte, des Corot). Il y avait aussi dans ce legs sept autoportraits de Rembrandt dont je te parlerai ensuite, parce qu’ils ont été d’abord légués à mon pauvre frère, et me sont revenus un peu plus tard.

C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai choisi ma devise : « Ad Augusta, per Angusta.  » En bon français : « Peu importent les moyens, ce qui compte, c’est l’objectif. »

En 1933, Pierre Monteux, qui dirigeait alors l’Orchestre symphonique de Paris, a cru me faire plaisir en invitant la femme de mon demi-frère à jouer avec moi le concerto pour deux violons de Bach. C’est un concerto facile, et elle pouvait faire illusion, en dépit de la médiocrité de son jeu. J’ai cédé, pour ne pas faire de scandale et parce que mon frère et elle venaient d’avoir un premier enfant, Yves. Pourtant, une fois de plus, pendant les répétitions, elle a intrigué pour me séduire. Pendant le concert, elle a massacré le deuxième mouvement, comme je l’avais prévu. Après la fin des rappels, elle est venue dans ma loge, enjôleuse, et m’a sauté dessus. Je l’ai repoussée. Elle me dégoûtait ! Elle est partie en claquant la porte. Elle est retournée vers François, folle de rage et de dépit.

La grande rencontre de ma vie est venue deux ans plus tard, en 1935 : Alfred Cortot. Il avait été l’élève préféré de l’élève préféré de Chopin. Tu te rends compte ? Personne ne le surpassait dans le répertoire romantique. Ni dans la technique, ni dans le toucher, ni dans l’intelligence des partitions. Même les Allemands le considéraient comme le plus grand pianiste de son temps. Ses disques se vendaient par dizaines de milliers. Il était alors séparé, depuis quatre ans, de sa première femme, la Juive Clotilde Bréal.

Cela devait arriver : les génies s’attirent comme des aimants. Il était donc prévisible que le plus grand pianiste du monde, c’est-à-dire lui, repère celui qui allait devenir le plus grand violoniste du monde, c’est-à-dire moi. Bien sûr, il y avait d’autres grands violonistes, à l’époque : comme Enesco, et surtout Thibaud, qui était alors à la fois mon idole et mon rival. Sans parler des Oïstrakh, Menuhin et Heifetz dont la façon juive de jouer, leurs ralentis absurdes, leurs accelerandos injustifiés, dévoilaient leur pathos congénital.

Revenons à 1935.

Je finissais ma formation au conservatoire de Paris. Violon, harmonie, direction d’orchestre. J’étais déjà connu des mélomanes en Europe. Cortot avait cinquante-huit ans… Après un de ses concerts, je suis allé le voir dans sa loge, où il traînait dans une improbable robe de chambre violette et, sans qu’il me le demande, j’ai sorti mon violon et lui ai joué la mélodie de Thaïs. Il a pleuré ! Cette année-là, il venait de rompre avec le violoncelliste Pablo Casals, qui s’était mis en tête de faire de la politique, et qui reprochait à Cortot de jouer en Allemagne et de ne pas s’engager pour les républicains dans la guerre d’Espagne. Casals était en fait un communiste !

Cortot m’a proposé de jouer et d’enregistrer avec lui des sonates de Beethoven. Les autres musiciens étaient stupéfaits : comment le grand Cortot pouvait-il s’afficher avec un si jeune violoniste ? Il jouait déjà avec Thibaud et Enesco, alors pourquoi aussi avec ce gamin ? On a commencé à jouer ensemble. Partout, et en particulier en Allemagne, qui, grâce au nouveau régime, se relevait des désastres de la guerre. L’économie repartait et toutes les villes allemandes rouvraient leurs théâtres et organisaient des concerts. Certes, c’était un régime différent du nôtre. Et alors ? La belle affaire ! D’ailleurs, imagine-t-on un orchestre dirigé de façon démocratique ? Ce serait le chaos ! Tant de chefs demandent leur avis aux musiciens, ou essaient de s’en faire aimer… C’est une illusion. On voit bien les résultats. Il faut un chef en tout. En musique comme en politique. Regarde Toscanini ou Mussolini. Par ailleurs, nous sommes des musiciens : on n’a pas à s’occuper de la politique, on joue où on nous invite, où on nous paie, où on nous applaudit.

Malgré la différence d’âge, Cortot et moi sommes vite devenus très proches. Il a, d’une certaine façon, remplacé mon père, mort cinq ans avant. En bien mieux.

Mon demi-frère et sa Juive ont eu un deuxième enfant. Il n’a pas vécu très vieux, celui-là. Moi, j’ai continué à travailler avec Cortot. Le 3 septembre 1939, le jour de la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, il est devenu délégué général aux Arts et aux Loisirs aux Armées. Moi, j’étais parti pour une tournée en Amérique latine, dont je ne suis rentré que l’année suivante, en apprenant la mort de ma mère. Beaucoup me poussaient à rester à Rio, comme l’ont fait Jouvet et bien d’autres. J’aurais pu passer là un moment aimable, et même toute la guerre. Les gens m’adulaient, surtout les jeunes hommes. Je recevais des invitations de toutes les villes d’Amérique du Sud et des États-Unis. Mais il n’en était pas question : d’abord, je déteste les Américains. Ensuite, Cortot venait de me faire une offre impossible à refuser : devenir son adjoint dans son nouveau poste de directeur de la musique, sans pour autant renoncer à jouer en concert. J’ai accepté. On a pu faire de très belles choses, pour aider la musique française et les meilleurs musiciens français. Et pour éliminer les mauvais, et ceux qui n’y avaient pas leur place : les Juifs et les communistes. Les autres, on a même réussi à leur éviter le STO en créant l’Orchestre des Cadets du Conservatoire.

Oui. Ne lève pas les yeux au ciel, ce n’est pas nouveau pour toi : j’ai détesté, et je déteste encore, les communistes et les Juifs ! Et alors ? Les Juifs ont tué Notre-Seigneur ; et Hitler n’a pas fait plus de morts que Staline ! J’ai le droit de dire que je pense comme Céline, Karajan et Heidegger. Non ? Et puis, quel mal y avait-il à jouer en Allemagne ? Furtwängler et Strauss ont continué eux aussi à y triompher, quel que soit le régime. Et nous n’avons pas été les seuls, Cortot et moi, à faire le ménage dans la musique en France ; d’autres l’ont fait également, avec beaucoup plus de zèle que nous. Par exemple, le directeur du conservatoire de Paris s’est débarrassé de tous ses élèves juifs en les dénonçant aux Allemands, avant même la promulgation du statut des Juifs !

Ma devise, ad Augusta, per Angusta, était plus que jamais valable…

François, lui, s’est laissé embarquer avec les terroristes. Quelle folie ! Que de crimes il a commis ! Il était pourtant médecin ! En 1943, sa femme a été arrêtée avec leurs deux enfants, et ils ont été emmenés à Drancy. François n’était pas là pour les aider. Et moi, je n’ai rien su ni rien pu faire. Cette période n’était pas telle qu’on la raconte. Les gens qui ne l’ont pas vécue n’y comprennent rien.

Puis, cela a mal tourné. Les Allemands ont accumulé les erreurs. En juillet 1944, alors que mon ami Richard Strauss finissait, à Munich, de composer ses Métamorphoses, la plus belle partition jamais écrite pour des cordes, j’ai quitté Vichy et abandonné Cortot, qui s’entêtait ; mi-août, j’ai rejoint ouvertement la Résistance à Lyon, que je soutenais depuis longtemps en secret. Quand François a été arrêté, je ne l’ai pas su. J’étais avec l’armée américaine quand elle est entrée dans la ville, le 2 septembre 1944 ; et j’étais avec Alban Vistel au moment où il a hissé le drapeau français à la préfecture. Je n’ai appris la mort de mon frère que quelques jours plus tard.

Cortot, qui était resté à Vichy, a été arrêté. Moi, je suis revenu à Paris : je n’avais rien à craindre, je n’étais qu’un tout petit rouage et j’étais en fait résistant. Je cherchais à aider des rescapés des camps et je voulais savoir si la femme et les enfants de François avaient survécu après Drancy. C’est alors que j’ai rencontré ta mère à l’hôtel Lutetia, où la pauvre attendait en vain le retour de ses parents. Coup de foudre. Enfin, disons plutôt qu’elle était folle de moi. On s’est tout de suite mariés. Je peux te le dire : elle ne m’a jamais apporté aucun plaisir. Son amour était trop envahissant.

J’ai été inquiété deux mois plus tard, sur des dénonciations calomnieuses. Je suis passé devant le Comité national d’épuration des professions d’artistes dramatiques, lyriques et de musiciens exécutants, puis devant le Conseil d’enquête de l’administration des Beaux-Arts. Je m’y attendais. J’avais préparé des témoignages de résistants que j’avais aidés. J’ai expliqué que j’étais en partie juif, par les Pinteaux ; que je venais d’épouser une Juive ; et que j’étais moi aussi un grand résistant. J’ai fourni toutes les preuves démontrant que j’avais donné ma vie au service de la France ; mais quand on m’avait demandé de m’occuper des intérêts de mes camarades, je ne pouvais pas refuser de rendre service à la cause de la Musique, ni de protéger au mieux les intérêts de la musique française. J’ai expliqué que je ne me suis jamais occupé de politique. D’ailleurs, il y avait à Vichy beaucoup de résistants qui, comme moi, n’avaient accepté la francisque que pour se couvrir. J’ai raconté que j’étais en lien avec mon frère et son réseau de Résistance, ce qui n’était pas tout à fait exact, mais pas non plus totalement faux. Et, pour sa femme et ses enfants, j’ai expliqué aux juges que je n’avais rien pu faire, l’ayant su trop tard. Et que François aurait pu me prévenir, mais qu’il était trop occupé à organiser ses attentats. S’il était venu me voir assez tôt, j’aurais peut-être pu les aider, en prenant tous les risques, comme je l’ai fait pour beaucoup d’autres. Même si j’étais déjà très mal vu par les collabos qui se méfiaient de moi.

J’ai ajouté que, en août 1944, pendant que moi, je résistais à Lyon, Édouard Herriot, lui, déjeunait avec Laval et Otto Abetz à Paris, ce qui était la moindre des choses. Et il s’en est tiré, lui, alors pourquoi pas moi ?

J’ai été acquitté en septembre 1946. Et on m’a même décoré de la Légion d’honneur. Et j’ai pu retourner jouer en Angleterre, en Allemagne et en Union soviétique.

Je suis allé voir M Bouasse, Gabriel, le cousin de François, je lui ai e

rappelé la lettre de mon père écrite à la veille de sa mort : François, sa femme Julia et leurs deux enfants, Yves et Pierre, n’étant pas revenus, les Rembrandt qu’il lui avait légués me revenaient. Ce pauvre M Bouasse l’a e admis. Il m’a appris que les tableaux se trouvaient encore, comme depuis quinze ans, dans les coffres du Crédit lyonnais, à Lyon, dont il m’a donné les codes, en réitérant l’interdiction de commencer à les vendre avant quatre ans, puis avec le droit de les céder à raison d’un tous les dix ans.

J’aurais donc pu en vendre quatre jusqu’à aujourd’hui. Je n’en ai vendu aucun : je gagnais très bien ma vie grâce aux concerts et aux disques. Le reste de l’héritage de ma mère et la dispersion progressive des autres tableaux de la collection de mon père suffisaient à financer largement mes besoins : le yacht, les palaces dans toutes les villes de concert. Les Rembrandt, eux, sont encore tous là, dans un coffre, tous les sept ; je te dirai un peu plus loin ce qu’il convient d’en faire. Protège-les bien des appétits de tous. Certains fourbes pourraient prétendre que je ne suis pas le véritable bénéficiaire de ce legs fabuleux. D’autres encore pourraient soutenir qu’il faut continuer à chercher les propriétaires antérieurs à mon père, pour les leur rendre. Ils mentiraient, évidemment.

J’ai repris mes concerts à Tours, à Deauville, Biarritz, Lyon, Reims, Saint-Étienne, Grenoble, en Suisse, en Angleterre et en Italie. Des succès éclatants. Mon concert de retour à Paris en janvier 1947 a été un triomphe : sept rappels et deux bis. Cela était la meilleure réponse à ceux qui disaient que les musiciens d’orchestre ne m’aimaient pas. J’ai toujours dû subir leur jalousie. C’est normal : habillés d’un uniforme noir qui les rend indiscernables, ces médiocres, ces ratés, constatent chaque soir que le public n’a d’yeux que pour le chef et le soliste.

Ma carrière a continué.Je suis revenu jouer à Lyon, devant Herriot, qui était redevenu le maire et qui m’a longuement parlé de mon père. Parfois avec Cortot, qui, lui aussi, avait été finalement blanchi. J’ai repris mes programmes favoris, en particulier Bruckner, Mahler et Beethoven, dont je dirige les concertos depuis mon violon. Je me suis alors installé à Lausanne, avec ta mère, à côté de Cortot, tout en gardant l’appartement de l’avenue Henri-Martin. J’ai déplacé les Rembrandt de Lyon à Lausanne, avec l’accord de M Bouasse, dans un coffre de la Banque cantonale. Elles sont e

très pratiques, ces banques suisses. On y trouve encore tellement d’œuvres que des Juifs avaient mises à l’abri avant de disparaître…

J’ai multiplié les concerts en France et à l’étranger, dont une grande tournée au Japon. Pour le centième anniversaire de la mort de Chopin, le 17 octobre 1949, en rentrant des obsèques en Bavière du grand Richard Strauss (dont j’ai été reconnu par tous comme le meilleur interprète), j’ai dirigé Cortot jouant, salle Pleyel, les deux concertos pour piano de Chopin. Un triomphe, malgré quelques grincheux. Le 28 octobre, Ginette Neveu, la seule, avec Jacques Thibaud, qui aurait pu concurrencer ma gloire, disparut dans un accident d’avion… Elle avait trente ans ; six de moins que moi.

Cette année-là, tu es né. Ta naissance, je dois te le dire franchement, n’a pas été l’occasion pour moi d’un plaisir particulier. Je croisais rarement ta mère, qui était devenue insupportable. À Paris et à Lausanne, elle vivait dans une chambre voisine de la mienne. Elle se levait la nuit en hurlant. Elle voyait ses parents partout. Elle criait qu’elle voulait aller les retrouver, ou que tout le monde voulait la tuer. Elle m’accusait de ne l’avoir épousée que pour me protéger. Elle disait que j’étais antisémite, ce dont je ne me cache pas. Elle murmurait qu’elle m’aimait, et que c’était sa malédiction. Sa jalousie a accéléré sa dérive. Je l’ai amenée à l’hôpital pour la faire soigner. Elle a sombré dans la folie… Schizophrénie. Elle parlait de te tuer. Elle a essayé. Un soir, il s’en est fallu de peu qu’elle ne te noie. Les meilleurs spécialistes n’ont rien pu faire. Il n’y avait alors plus d’autres solutions que de la faire enfermer. Pour te protéger d’elle. J’ai trouvé un très bon hôpital, très confortable, à Saint-Servan, aujourd’hui devenu un quartier de Saint-Malo.

Elle t’a écrit. Ses lettres étaient des tissus de mensonges et de délires. Je les ai toutes interceptées, pour que tu n’aies pas d’elle une image trop désastreuse. Elle est morte presque tout de suite après son arrivée à l’hôpital. Elle a voulu être incinérée et que ses cendres soient dispersées en mer, devant Saint-Malo. Tu n’avais pas trois ans. Ne le regrette pas : si elle avait vécu, elle ne t’aurait rien apporté.

On a raconté que j’ai ensuite aimé ouvertement des garçons, que je harcelais des musiciens de mon orchestre, qu’un deuxième alto n’était dans nos tournées que pour me faire jouir à l’entracte. Tout cela n’est que fantasmes de journalistes. Et même si c’est vrai, en quoi cela serait-il gênant ? Je n’ai fait de mal à personne. Et tous ceux qui m’ont aimé ne s’en sont jamais plaints…

Un jour de 1953, j’ai réuni les meilleurs élèves de Cortot autour de lui, ce fut très émouvant. Il y avait là, parmi d’autres, Jacques Thibaud, juste avant qu’il ne meure, lui aussi dans un accident d’avion… Deux grands violonistes français morts dans un accident d’avion, à cinq ans d’intervalle… J’ai pris cela comme un signe. Et pendant plusieurs années, je n’ai plus voyagé qu’en train et en bateau.

On a même retrouvé Casals en 1958. Alors que, à Paris, l’ignoble de Gaulle revenait au pouvoir.

Pendant ce temps, toi, tu t’étais mis en tête de devenir aussi musicien. J’ai tout de suite vu que tu étais dépourvu de tout talent. Mais j’ai laissé faire. Quelle idiotie ! Avec le père que tu avais… Et qui ne t’avait pas transmis ses dons. Tu as essayé tous les instruments et tu as fini par te rabattre sur le basson, le plus oublié de tous les bois.

Le temps a passé. Cortot est mort en 1962. J’ai continué à jouer et à diriger. Je suis devenu une icône mondiale. Mes disques se vendaient et se vendent encore par millions. J’ai joué à la Maison-Blanche et au Kremlin. On m’a proposé d’être chef invité à Londres, à Moscou et même à Tel-Aviv (ça, j’ai refusé, il ne faut pas exagérer !). Et puis, j’ai recommencé à voyager en avion. Pendant que toi, tu traînais de cachet en cachet, d’orchestres de province en conservatoires de banlieue.

En 1983, comme la vie n’était pas facile pour toi, je t’ai fait inviter par l’Orchestre philharmonique de la Radio pour ma tournée en Asie. C’était une bonne action. Cela a tourné à la catastrophe. L’orchestre a tout de suite compris que tu n’étais pas au niveau. Je jouais au père qui sacrifie sa réputation pour le bonheur de son fils. Excellent pour mon image.

C’est là que tu as rencontré cette harpiste chinoise qui avait rejoint l’orchestre juste pour le concerto en sol de Ravel. Elle jouait remarquablement bien de cet instrument diabolique. Elle fit exprès, d’ailleurs, pendant les deux concerts, de jouer légèrement plus vite que le tempo pendant deux mesures et de glisser, au moment d’un changement de tempo, plus de notes que ne l’indiquait la partition. Pour attirer mon attention.

Je reconnais qu’elle était très belle. Fine et plate comme un garçon… Elle fascinait tous les musiciens. C’était évidemment une aventurière. Elle cherchait visiblement à tout prix un époux occidental. Elle a finalement mis le grappin sur toi, après avoir essayé de me séduire et avoir couché avec tous les premiers pupitres ! Elle a prétendu ensuite être enceinte de toi, et toi, tu l’as crue ! Très classique. Tu n’as rien voulu entendre et m’as tenu tête. Tu l’as épousée à Paris. Son enfant est née. Sophie. Le prénom de ma grand-mère ! J’ai refusé de les voir, toutes les deux. Lâche une fois de plus, tu es parti avec elles à Hong Kong, fuyant tes échecs et tombant dans ce piège grossier…

Huit ans plus tard, il y a six mois, tu es revenu à Paris, et j’ai enfin rencontré Sophie. C’est peut-être ta fille, après tout. Presque au même moment, comme par un signe du ciel, sa mère est morte. Et tu vas rentrer en France avec l’enfant. Je ne serai plus là.

Toute ma fortune ira donc à toi et à Sophie. Plus exactement, tu en seras le gestionnaire en attendant sa majorité. Pour les Rembrandt, voici ma décision : j’ai décidé de les donner au Louvre. Les conservateurs, qui en sont prévenus, et qui ont eux aussi authentifié les œuvres, attendent juste ton accord (conformément au testament de mon père, qui m’interdit de vendre ou de donner ces tableaux sans l’accord de mes enfants majeurs). Ils acceptent de créer une salle « Paul Chardin » au premier étage. Avec seulement ces tableaux. Tu te rends compte ? Une salle à mon nom au Louvre ! Avec juste mes sept Rembrandt. Rien d’autre. Pour toujours !

Je te laisse confirmer ce choix. Tu peux en théorie, légalement, selon le testament de mon père, reprendre ces tableaux ; mais tu ne le feras pas : tu obéiras à mes dernières volontés. D’ailleurs, il vaut mieux, fiscalement, pour toi que tu les donnes : cela te permettra d’hériter totalement du reste de mon patrimoine, y compris nos parts dans les vignobles de Condrieu, le yacht, l’avion privé, la villa à Santorin et les revenus des enregistrements ; sans droits de succession ; et puis cela éteindra toutes les polémiques qui pourraient resurgir sur la provenance de ces toiles… Tu trouveras ci-joint les documents nécessaires à la finalisation de cette donation.

Je vais donc mourir jeune. À quatre-vingts ans. Beaucoup plus jeune que mon arrière-grand-père. Après ma mort, sois très ferme. Ne laisse pas diffamer mon nom. Notre nom. Nous avons le droit de le porter haut et fièrement.

Le président de la République, l’horrible François Mitterrand (totalement indifférent à la musique, comme ses prédécesseurs, Georges Pompidou, qui s’était entiché de cette fausse valeur de Boulez, et Valéry Giscard d’Estaing, qui n’est jamais venu à un seul de mes concerts), m’a quand même promis un hommage national aux Invalides. Quand je lui ai demandé, il n’a pas pu me refuser : il était un peu à Vichy avec nous, alors il ne peut pas trop faire le malin. Les plus grands chefs du monde seront là, pour diriger mon orchestre. J’en ai établi moi-même le programme. Le maire de Paris, bien que gaulliste, m’a promis de donner mon nom à une place, près de la Cité de la musique, qu’on va bientôt ouvrir. Tu vérifieras, n’est-ce pas ? J’y tiens. Après tout, je suis une gloire nationale. Ma tombe sera au Père-Lachaise, comme il se doit. Un monument imposant à ma mesure. Là aussi, tout est prévu, depuis longtemps.

Prends soin de moi. Protège ma mémoire. Et quand tu seras, toi aussi, proche de la mort, écris à ta fille, la belle Sophie, en lui demandant de ne jamais laisser personne calomnier son grand-père.

Rien n’est plus important, pour notre si belle famille française, que l’honneur. Prends-en soin.

 

Ton père

Maestro Paul Chardin

 

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