Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 4 sur 12

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Le Livre de Raison

4. Lettre de François Chardin à son fils Yves Chardin, Siège de la Gestapo, Lyon, 29 août 1944, 16 heures

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Lettre de François Chardin

à son fils Yves Chardin

 

Siège de la Gestapo, Lyon,

29 août 1944, 16 heures

 

Mon cher fils,

 

C’est décidé ; ils vont me fusiller dans une heure. Alors que presque toute la France est libérée, et que les résistants et les Américains sont à la porte de notre prison. C’est trop bête.

Le prêtre m’a promis de te faire porter cette lettre (dont je corrige le texte depuis trois ans, en attente du pire, qui pouvait survenir à chaque seconde). Et puisque tu me lis, c’est que Paul a pu vous faire sortir tous les trois de Drancy et que le prêtre t’a transmis cette lettre à Rive-de-Gier, où Paul a organisé votre retour. J’y parle à mots couverts : je ne sais qui la lira avant de te la remettre. Tu comprendras tout.

Je suis si heureux que tu sois vivant. Et que ta mère et ton frère le soient aussi. Je le sais. Ne me demande pas comment. Je sais au plus profond de moi que vous êtes vivants. Comme me l’avait dit mon père dans sa dernière lettre, que tu trouveras aussi au même endroit : la vie est absurde et seuls les romanciers ont besoin de lui donner un sens.

J’espérais n’avoir à t’envoyer cette lettre que dans quarante ans, après avoir coulé une vieillesse heureuse aux côtés de ta mère et avoir admiré le succès de mes deux fils, et de leurs enfants, dans un monde libre. Je ne connaîtrai pas ce bonheur.

La nouvelle de mon exécution ne va pas te causer de chagrin nouveau, puisque tu me crois mort depuis plus d’un an. Pardonne-moi. La Résistance a exigé de moi de faire croire à tous que j’avais été tué au combat en Lozère. C’était la condition pour que je puisse continuer à diriger le réseau. Et pour que vous ne risquiez plus d’être pris en otages, comme Barbie l’a fait systématiquement avec les familles de tous les résistants qu’il identifiait. J’ai si souvent pensé à vous faire savoir que j’étais vivant, mais c’eût été vous faire prendre un risque insensé.

Il faut donc que je t’apprenne que je suis vivant, au moment où je t’annonce que je vais mourir.

Je ne peux pas te dire que je ne crains pas les balles ; que je ne suis pas infiniment triste de quitter la vie, au moment où nos combats sont victorieux.

Je suis même fou de colère contre tous ceux qui nous ont trahis, et qui m’abandonnent là, cadavre inutile, jeté dans une fosse commune. J’en deviendrais fou si j’en avais le temps.

Tu peux être fier de ton père. Je te lègue infiniment plus que les biens considérables qui t’attendent à ta majorité : je te laisse un idéal. Une France libérée des monstres et des lâches, des délateurs et des fascistes. Je te laisse un monde à reconstruire, par le peuple, pour le peuple. Je te laisse une révolution, à porter plus loin. Une France démocratique, prospère, communiste j’espère, socialiste au moins. La classe ouvrière triomphera. La santé et l’éducation seront bientôt gratuites pour tous. Nous l’avons préparée depuis si longtemps… Je suis convaincu de ne pas mourir en vain.

Dans le bref moment qui me reste avant qu’on vienne m’arracher ces pages, je veux encore relire ce que le manque de temps et la pudeur m’ont empêché de dire à l’enfant que j’ai laissé il y a trois ans. Je pensais que j’en aurais tout le temps plus tard. Quelle illusion… On n’a jamais le temps de dire ou de faire ce qu’on devrait dire et faire tout de suite.

À toi, cher Yves, je dis tout dans le document ci-joint, écrit l’an dernier, en cas de malheur. Tout ce que je ne peux écrire dans les deux autres lettres que je viens de terminer, à ta mère et à ton petit frère. Tu as quatorze ans. C’est très jeune pour devenir chef de famille.

Ton petit frère, Pierre, si génial soit-il, est trop jeune pour lire une lettre écrite par son père quelques minutes avant de mourir. Dans dix ans, peut-être… À dix-huit ans, il sera déjà devenu un grand mathématicien, ou un grand maître d’échecs. Ou les deux.

Ta mère est très fragile… Protège-la. Ne lui lis pas cette lettre. Elle n’a pas besoin de savoir tout cela. C’est une grande musicienne, sensible, merveilleuse. Je l’entends encore jouer les chaconnes de Bach. Je crois que c’est la dernière chose que j’entendrai quand les balles viendront vers moi.

Faire vite… Ils viennent d’emmener Henri et Victor…

Je meurs pour que la France soit libre.

 

Ton père qui t’aime

François Chardin

 

Document joint à la lettre

 

Pour que tu ne m’oublies pas tout à fait, dans les quatre-vingts ans au moins qui, j’espère, te restent à vivre, comme ton arrière-grand-père (jusqu’en 2024 !), je dois te dire tout de moi.

Je suis né en 1905, tu le sais. Ce que tu ne sais pas, c’est que ma mère s’est suicidée quelques mois après ma naissance, en avalant du poison. Elle a agonisé pendant des heures à côté de mon berceau. Je ne l’ai appris que beaucoup plus tard par un frère de ma mère, mon oncle Gabriel Bouasse. Mon père, Jean Chardin, me l’a caché. Comme il m’a caché tant de choses ! Ce n’est qu’après sa mort qu’il m’a appris, par une lettre pleine de mensonges, que ma mère s’était suicidée, sans m’en révéler la raison. Selon cet oncle, elle venait d’apprendre que mon père allait la quitter en me gardant avec lui ; et qu’il avait des aventures avec bien des femmes, et entre autres avec Louise de Forclore, qu’il connaissait depuis leur jeunesse commune. Jean, Simone, Louise. Trois amis d’enfance.

Louise a ensuite prétendu être une femme de foi. Quelle femme horrible ! Sa foi n’était que de l’hypocrisie, empreinte de remords.

Après le suicide de ma mère, Louise est revenue dans la vie de mon père. Et lui, très lâche, m’envoya vivre chez les parents de ma mère, Victor et Ursuline Bouasse, à Rive-de-Gier. Pas loin de là où vous devez être en ce moment. J’ai appris bien plus tard que c’est ce que lui était arrivé aussi : il avait perdu ses deux parents très jeune et il avait dû vivre chez un de ses grands-pères, Alceste Pinteaux.

Décidément, les parents meurent jeunes dans notre famille.

Quand elle a enfin réussi à épouser mon père, Louise a tout fait pour m’éloigner plus encore de lui. Je ne le voyais plus qu’un dimanche par mois. Et encore, pas tous les mois. Louise prétendait lui dicter sa conduite, au nom de son Église, ce ramassis de collabos, de tripoteurs, de lâches, de suppôts de la bourgeoisie. Lui faisait semblant de lui obéir, et n’en faisait qu’à sa tête, obnubilé par ses maîtresses et son insatiable quête d’honneurs.

Quand est né Paul, leur enfant, mon demi-frère, ton oncle, huit ans après moi, mon père ne venait presque plus me voir. Il ne me recevait plus jamais à Lyon, où il vivait avec Louise et Paul, dans leur grand hôtel particulier de la place Bellecour. Il était devenu un célèbre médecin, chef du service de pédiatrie à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, à Lyon ; avec un cabinet privé très florissant ; adjoint au maire de la ville, notable très occupé, de banquet en banquet. Vaguement radical-socialiste. En réalité, comme tous ces gens-là, très à droite, et très antisémite… Et obsédé par les femmes, ce qu’il m’a avoué dans une lettre écrite juste avant de mourir et que j’ai laissée pour toi chez celui qui t’aura remis ce document.

J’ai vécu ensuite une enfance et une adolescence à peu près heureuses à Rive-de-Gier. Ma grand-mère, Ursuline Bouasse, la femme de Victor, m’adorait. Elle m’a soutenu, quand, à dix-sept ans, en 1922, juste après mon baccalauréat, j’ai rejoint le Parti communiste, qui venait de se créer, en rupture avec la SFIO de Léon Blum ; quand je vendais le journal des Jeunesses communistes, L’Avant-Garde ; et encore plus quand, très en avance, j’ai commencé des études de médecine, à Lyon. Mon père, lui, ne voulait pas du tout que je suive les mêmes études que lui. Un deuxième Chardin médecin ? Pourquoi ? Et surtout pas le fils de la suicidée ! Il a tout fait pour me nuire, même à la faculté, auprès des professeurs et des autres élèves… Et puis, il s’est résigné. Je crois même qu’il aimait bien, finalement, que je sois un médecin différent de lui.

Quant à Paul, mon demi-frère, je le voyais peu. Il vivait avec ses parents, une vie de grand bourgeois, et il ne me traitait pas comme son grand frère, mais comme un vague cousin de province qu’il est prudent de tenir à distance. Lorsqu’il a compris que j’étais communiste, ce fut pire : j’étais dangereux. Pour les Lyonnais, j’étais le matérialiste, le boucher ; lui était l’artiste, le musicien.

Notre père aurait voulu que Paul, lui, devienne médecin et reprenne sa patientèle. Et quand il a commencé à faire du violon, notre père a tout fait pour le décourager ; mais comme Paul a très vite montré des dons exceptionnels, il l’a laissé continuer ; avec résignation, avec étonnement, puis avec admiration. Il ne parlait plus que de Paul à ses amis. Peu de gens à Lyon savaient même que j’existais.

En 1928, je suis venu, sur l’insistance de mon frère et de notre père, assister au récital de fin d’année du conservatoire de Lyon. Paul (qui en avait quinze) venait d’obtenir le premier prix et voulait me présenter une jeune violoniste, de trois ans son aînée, dont, m’avait-il prévenu, il était très amoureux. La seule chose qui le gênait, disait-il, c’est qu’elle était juive. Dès que nous nous sommes vus, elle et moi, rien d’autre n’existait plus : tu as compris qu’il s’agit de ta mère. Elle était très belle : des cheveux longs, une grâce infinie, un regard rendu un peu étrange par sa myopie et parce qu’elle refusait de porter des lunettes.

Son père avait disparu sans laisser de trace pendant la Grande Guerre. Sa mère avait repris un temps ses cours de musique à Strasbourg. Elles venaient d’arriver toutes les deux à Lyon où elles ne connaissaient personne, sauf des Juifs très religieux, avec qui elles n’avaient rien de commun.

Nous nous sommes revus. À Lyon puis à Paris, où je suis parti faire mon stage d’internat. Éblouis l’un par l’autre. Elle était alors déjà comme tu la connais. Une grande douceur, une volonté de fer. Des doigts d’ange. Une voix miraculeuse. Elle aurait pu être chanteuse autant que violoniste.

Paul a tenté de nous éloigner l’un de l’autre. Il lui a dit du mal de moi. Il m’a dit du mal d’elle. Nous restions sourds à ses médisances. Nous nous sommes mariés quelques mois plus tard, juste au moment où commençait la grande crise aux États-Unis. Un mariage civil seulement, réunissant plusieurs amis proches. Mon père aurait pu nous marier, puisqu’il était adjoint au maire, mais il m’a fait savoir qu’il ne le ferait pas ; et que ni lui, ni mon demi-frère ne viendraient. Pourtant, il est venu et au milieu de la cérémonie, Paul l’a rejoint. J’ai d’abord été heureux de les voir, mais j’ai très vite compris qu’ils étaient là pour faire un scandale. Quand l’adjoint a prononcé le mariage, Paul a hurlé que je n’étais pas digne de Julia et que ne saurais pas l’aider dans sa carrière. Notre père n’a rien fait pour le calmer. Il souriait. Mon oncle Bouasse les a repoussés. Ils sont partis tous les deux, sans parvenir à gâcher la fête.

Ta mère est la femme de ma vie. C’est même, littéralement, la seule femme de ma vie. À tous points de vue. Et notre union fut parfaite, dans toutes ses dimensions.

Tu es né l’année suivante, il y a quatorze ans. La même année, mon père est mort. Je n’ai jamais oublié ce qu’il m’a écrit en mourant : « Sauve des vies. » Comme s’il acceptait enfin que je sois médecin. Et en effet, je suis devenu médecin, deux ans plus tard, en 1932. Généraliste. Cela me plaisait.

Mon père m’a laissé bien des choses de très grande valeur en héritage. Tout te revient. Il y a entre autres sept objets très particuliers, très importants. Je t’en parle un peu plus loin.

Quant à Paul… Je dois t’en parler… Je me suis tenu loin de lui. Et lui de nous. Il a entamé une carrière phénoménale ; c’était étrange de voir comment il se métamorphosait en jouant. Hors de la scène, c’est un monstre cynique, totalement tourné vers lui-même. Quand il commence à jouer, fermant les yeux, les pieds enfoncés dans le sol, il exprime un don de soi absolu ; il fait entendre un son d’une pureté divine, d’une sensibilité vertigineuse.

J’ai d’abord exercé à Lyon dans un petit cabinet dans le quartier des usines. Je soignais des grippes, des varicelles, des crises cardiaques, des jambes cassées, des accidents du travail, des ulcères, la tuberculose, la variole, la poliomyélite, le choléra même. Pour tout cela, nous n’avions aucun traitement. Et très peu de moyens. Et aucun hôpital digne de ce nom à proximité : les cliniques de Lyon n’accueillaient que les riches. J’accompagnais juste de pauvres gens dans la mort. Dans certains quartiers de la ville, la misère était, et est encore, épouvantable ; en particulier pour les ouvrières des fabriques de soieries, y compris celles des Pinteaux. Mon oncle Lucien était alors encore le chef de la famille et son fils Émile, le patron des usines. Je me suis battu pour leur faire respecter le minimum de droits des ouvriers. En vain.

Je n’avais pu me résoudre à vous faire vivre dans la crasse où j’avais choisi d’exercer. C’était mon choix, pas le vôtre. Je changeais d’univers en rentrant chez nous, dans les beaux quartiers. Nous étions heureux.

En février 1936, à Lyon comme ailleurs, les grèves ont débuté dans la joie. C’est là que j’ai compris que, quand ce qui rapproche est plus fort que ce qui divise, tout devient possible.

Ton frère, le petit Pierre, est né le 1 mai de cette année-là. Le jour er anniversaire de la grande manifestation ouvrière de Chicago ! Tu avais six ans. Il est si merveilleux. Il sera un grand mathématicien, un grand scientifique. Peut-être même un philosophe. Quand je suis parti, il parlait déjà comme Spinoza sans l’avoir lu. Tu prendras bien soin de lui.

Juste après sa naissance, à la demande du Parti, j’ai dû aller travailler à Paris au cabinet d’Henri Sellier, ministre de la Santé du gouvernement du Front populaire. T’en souviens-tu ? Notre gouvernement a fait de grandes choses en quelques mois, notamment pour protéger les ouvriers des accidents du travail. On voulait faire davantage, mais cela n’a pas duré.

À Paris, je ne voyais pas Paul, qui commençait à être connu, et manifestait une fascination pour ce qui se passait en Allemagne. Il allait y jouer le plus souvent possible et disait, dans des interviews qui me consternaient, le plus grand bien du Führer. Moi, je pensais qu’il fallait mater les fascistes au plus tôt. À la différence de Blum et même de mon parti, j’enrageais de voir toutes les démocraties si lâches face à la guerre d’Espagne, à l’occupation de la Ruhr et à toutes les manifestations fascistes. J’avais aussi beaucoup de doutes sur ce qui se passait vraiment en Russie, alors que tout le monde, même Herriot, se laissait berner : en Ukraine, il a cru à tout ce que Staline lui a montré.

Ne crois en rien, sauf en ce que tu peux vérifier. Étudie les faits, seulement les faits. Si possible, tiens-toi éloigné de la politique. Fais de la recherche, ou tout ce que tu jugeras utile pour la paix. Et fais le bien.

En août 1939, au moment du pacte signé par les Soviétiques avec les nazis, c’en était trop : un coup de poignard dans le dos des démocraties. J’ai quitté le Parti, sans renoncer à notre idéal. Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre a été déclarée, j’ai été rappelé comme médecin et j’ai été blessé au front, dans les Ardennes. Puis ce fut la débâcle. Nous avons quitté Paris et notre petit appartement de la rue de Turbigo pour revenir à Lyon, où j’ai trouvé les Allemands qui occupaient la ville dans la panique générale. Ils ne sont pas restés plus de trois semaines. Trois semaines de pillages.

Pour moi, pas question alors de retourner à l’hôpital. Pas même question d’exercer la médecine : Jean Lépine, le doyen de la faculté de médecine, l’avait mise au service de Pétain. Pas question non plus de rejoindre de Gaulle : je trouvais choquant de prétendre résister depuis les beaux quartiers de Londres ! Et il fallait que je reste en France, ne serait-ce que pour m’occuper de vous.

Quand sont apparues les premières lois antijuives, j’ai compris que, même si je n’étais pas juif, ta mère et vous deux, vous l’étiez, et vous ne seriez pas épargnés. Ta mère n’y croyait pas. Elle pensait que ce n’était pas sérieux, que rien ne pourrait arriver en France et que, de plus, elle n’était en rien juive, sinon par sa naissance. Elle n’était pas la seule : plus de soixante-dix mille Juifs sont alors venus vivre à découvert à Lyon. Quelle inconscience ! Pas question de vous laisser là. Je vous ai cachés chez des amis sûrs à Caluire.

Paul, lui, de retour d’une tournée au Brésil, à la fin de 1940, juste après la mort de sa mère, a décidé d’aller travailler à Vichy, dans l’administration de la musique ! Il s’était acoquiné avec un très grand pianiste, Alfred Cortot, nommé chef de la musique par les collabos. Ton oncle est devenu son adjoint et il a été chargé d’organiser l’élimination de tous les musiciens juifs des orchestres français. Je l’en ai maudit. Très bientôt, après la Libération, il sera sûrement jugé pour ces ignominies. Tu témoigneras pour lui puisqu’il vous a sauvés ; j’espère que, rien que pour cela, il s’en sortira.

Moi, j’ai plongé dans la Résistance. Et tout ce qui suit, tu l’ignores : je peux l’avouer à présent, puisque je vais être fusillé.

On a fondé avec quelques amis un groupe affilié à « Franc-Tireur » et on a commencé par des actions symboliques, comme demander aux gens de ne pas sortir dans la rue le 1 janvier 1941. Puis, en mai 1941, on s’est er

postés devant un cinéma qui projetait Le Juif Süss et on a réussi à dissuader les spectateurs d’entrer dans la salle, sans que la police intervienne. Ensuite, on est passés à des actions bien plus sérieuses : quand le maréchal Pétain est venu à Lyon, le 28 septembre, on l’a attendu devant le stand du syndicat des soieries lyonnaises qui devait lui offrir son portrait en soie brodée. Pour le tuer. Mais il n’est pas passé par là.

On commençait à être repérés par les hommes de Darnand. Cela devenait plus difficile ; mais cela ne nous empêchait pas d’agir. Au moins symboliquement : en mars, l’Orchestre philharmonique de Berlin est venu jouer à Lyon, à l’invitation du service où travaillait ton oncle Paul, à Vichy. Nous avons acheté massivement les places, et le concert se déroula devant une salle quasi vide ! Paul était furieux. Il a compris que j’en étais. Il a retrouvé mon adresse à Lyon et m’a téléphoné. Je ne l’avais pas vu ni entendu depuis mon mariage. Il m’a dit qu’il savait où j’avais caché ma famille et que je ferais bien de me méfier. J’ai pris ses menaces très au sérieux. D’autant plus quand, en juillet 1942, eut lieu la première rafle de Juifs à Lyon, pourtant encore en zone libre.

Aussi, je vous ai fait partir de Caluire pour vous envoyer à Rive-de-Gier, chez d’autres amis. Et j’ai dû faire croire à tout le monde, même à vous, que j’étais mort, pour vous protéger.

En septembre 1942, j’ai créé un autre groupe de résistance avec Henri Bardin, Victor Le Gloanec, Gustave André, Roger Coutarel, Jean Tabourin, Jean Simonie. On ne s’est plus quittés.

(Ajout de dernière minute : Henri et Victor ont été fusillés tous les deux il y a une heure. Les deux Jean sont là. Ils vont mourir avec moi.)

En novembre 1942, quand les Alliés ont débarqué en Algérie et que la zone libre a été occupée, Lyon est devenu le siège de la Gestapo, de la SS, de la Feldgendarmerie et de la Milice. Au début 1943, un certain Werner Knab, venant des Einsatzgruppen et du Sipo-SD de Kiev, a pris le commandement de la police ; et un nommé Klaus Barbie, qui venait de Dijon, après avoir passé deux ans en Russie, a pris la direction de la Gestapo. Des monstres. Le 9 février 43, Barbie a organisé la rafle de la rue Sainte-Catherine, qui a envoyé 86 Juifs en partie à Auschwitz… Il faisait arrêter les familles des résistants et il a fait fusiller 22 otages, dont des femmes et des enfants, en représailles d’un attentat sur deux policiers allemands ; il a torturé lui-même et fait torturer des dizaines de gens. Je craignais beaucoup pour vous.

La situation est devenue intenable pour la Résistance ; en juin 43, Jean Moulin a été arrêté à Caluire. J’avais bien fait de ne pas vous y laisser. Le comité directeur des MUR a décidé de quitter Lyon pour Paris. On m’a supplié de les suivre. J’ai refusé. Je voulais libérer la ville moi-même. C’était mon obsession : Lyon devait être libéré par des Lyonnais. Je suis resté, avec quelques amis, dont Henri, Victor et les autres. J’ai su à ce moment-là que Barbie me recherchait encore… J’ai pensé à vous faire partir… trop tard…

Fin juillet 1943, on vous a arrêtés, à Rive-de-Gier, ta mère, ton frère et toi, sûrement à la demande de Barbie qui espérait me faire ainsi sortir de l’ombre. Il n’avait pas cru à ma mort… Qui l’avait renseigné ? Je pense maintenant que Paul n’y est pas pour rien… J’espérais qu’il vous ferait transférer à Lyon et qu’on pourrait vous libérer. Mais non… Vous avez tout de suite été envoyés à Drancy.

J’ai alors pris tous les risques et je suis allé à Vichy voir Paul. Je ne l’avais pas revu depuis le jour où… Depuis près de dix ans, en tout cas. Ne me demande pas comment j’y suis arrivé… Il revenait d’une tournée de concerts en Allemagne ; il était stupéfait de me voir. Il m’a reçu, très embarrassé, pas du tout content de me voir là. Inquiet, même. Inquiet pour lui, pas pour moi : il accueillait un terroriste ! Nous ne nous sommes vus que quelques brèves minutes, au quatrième étage de l’hôtel du Parc, dans une minuscule chambre où se trouvait son bureau. Sa première question fut : « Tu n’es pas mort ? », puis : « Comment as-tu pu entrer ?! » J’ai souri et j’ai haussé les épaules. Je n’ai pas reparlé du passé. Je lui ai demandé de vous faire libérer de Drancy. Il m’a fixé très longuement : libérer la femme qu’il convoitait et que je lui avais volée ?… Me faire arrêter sur place ?… Il agitait sa main comme s’il battait la mesure. Longuement. Et puis, il s’est vanté d’avoir déjà sauvé de nombreux résistants et il m’a promis de vous faire libérer. En échange, il m’a demandé de lui confier sept objets (je n’en dis pas plus ici, tu sauras de quoi je parle) que m’avait légués mon père. Il pouvait les mettre à l’abri, se justifia-t-il, c’était plus sûr : ces objets pourraient être considérés comme des œuvres juives, en raison de votre mère, et mieux valait les lui laisser en dépôt que de prendre le risque de les voir partir en Allemagne. Il m’expliqua que René Huyghe, au Louvre, faisait pareil, avec des objets du même genre, appartenant à Robert et Maurice de Rothschild. Naturellement, ajouta-t-il, il en garderait un, « en souvenir ».

J’ai accepté. Je pensais bien qu’il voudrait tous les garder… Mais que faire d’autre ? Rien ne valait vos vies, évidemment. J’ai écrit à un ami de la famille (je n’en dis pas plus pour le protéger) en lui demandant de donner à Paul les codes d’accès à ces objets, là où ils étaient, dès qu’il aurait la preuve que ma femme et mes enfants avaient été libérés.

J’ai craint jusqu’à la dernière seconde que Paul ne me fasse arrêter… Mais non… Je suis même resté deux jours dans cette ville. Des résistants avaient infiltré le cœur de l’appareil de la collaboration. Et ils ont été très utiles.

J’ai repensé à sa surprise de me voir vivant. Il était donc si proche de la Gestapo, qu’il avait été informé de ma mort ?

Une semaine plus tard, on m’a fait savoir que vous étiez libres et cachés « là où ma mère avait fait ses études ». Et que les codes d’accès aux sept objets avaient été transmis à Paul.

Tu iras voir Paul pour les récupérer. Tu apprendras par la lettre de mon père que te donnera cet ami qu’il nous est interdit de commencer à les vendre avant vingt ans après sa mort (donc dans six ans).

J’ai cherché en vain le vrai propriétaire. J’ai seulement appris que, contrairement à ce qu’avait prétendu mon père, M. Duplessix n’était pas mort en 1903 avec sa compagne et leur fils, mais beaucoup plus tard, en 1924, et sa compagne en 1929. Leur fils, lui, était parti aux États-Unis et il est sans doute encore vivant (il n’aurait que 44 ans aujourd’hui). Je ne l’ai pas retrouvé. N’abandonne pas et cherche-le encore.

Puis tu jugeras par toi-même ce qu’il faudra faire de ces objets. Agis avec eux de telle sorte qu’on ne nous oublie pas.

Je répète : agis avec eux de telle sorte qu’on ne nous oublie pas.

Vous sachant à l’abri, j’ai continué à mener le combat en Lozère, puis dans le Rhône. Depuis avril de cette année, les nazis et les collabos se sont mis à exécuter de plus en plus d’otages et de résistants. Barbie a fait rafler 44 enfants juifs à Izieu. Nos hommes continuaient à attaquer ; les derniers survivants de nos groupes associés à « Libération », « Combat » et « Franc-Tireur » ont fait sauter des trains, coupé l’électricité, organisé des parachutages, caché des évadés. À Saint-Étienne, nous avons fait assassiner le chef de la Gestapo et le chef de la Milice.

Après le débarquement en Normandie, les troupes allemandes qui remontaient du Sud ont regroupé des femmes et des enfants dans une église, et ils y ont mis le feu ; ils ont aussi fusillé des soldats sénégalais qui s’étaient rendus. Le 29 juin, ils ont occupé Lyon. Moi, je voulais plus que jamais libérer la ville. Comme Paris l’est en ce moment même !

En juillet, nos chefs, Alban Vistel et Marcel Descours, m’ont interdit d’attaquer les Allemands : « Tu n’as pas assez de moyens », disaient-ils… J’avais pourtant encore mes 500 hommes des MUR et quelques dizaines de mitraillettes et de pistolets. On se cachait, on allait de planque en planque. Et on faisait ce qu’on pouvait pour gêner les Allemands.

Début août, il y a trois semaines, alors que l’armée américaine approchait enfin de Paris, tout le monde politique s’est mis à grenouiller ici. Édouard Herriot, libéré par Laval, est allé déjeuner avec lui et Abetz à l’hôtel Matignon, pour sauver sa peau ! Après la guerre, je suis sûr que ce salaud d’Herriot prétendra avoir résisté !

Le 5 août, j’ai été arrêté à l’hôpital où j’étais passé relever le courrier, et on m’a envoyé à Montluc, avec Gustave, Roger et tous les autres. Qui nous a dénoncés ? Paul ? C’est très possible. Il a intérêt à ma mort. À moins qu’il n’ait déjà fui, comme tant d’autres collabos.

Le 11 août, Barbie a fait partir directement de Lyon pour Drancy un dernier convoi : 650 personnes dont trois cent huit Juifs. La semaine dernière, il a fait fusiller 70 Juifs à Bron et la plupart des 120 prisonniers de la prison Montluc à Saint-Genis-Laval.

 

J’ajoute ces derniers mots à mon texte :

Le 23 août, il y a une semaine, Rive-de-Gier a été libéré et depuis, je suis soulagé : vous êtes en sécurité désormais. Ce jour-là, Gustave André, Roger Coutarel et moi, on a été sortis de la prison de Montluc et enfermés au siège de la Gestapo à Bellecour. C’est là où nous sommes. Il y a cinq jours, les Allemands ont quitté Montluc sans fusiller le millier de prisonniers qui s’y trouvaient encore. Nous pensions que, nous aussi, nous allions être épargnés. Mais on ne nous libérait pas ; l’angoisse a commencé à grandir…

Hier, Vistel a pu me faire savoir qu’il avait enfin décidé d’envoyer les quinze cents hommes du commandant Chabert, ceux du colonel Romans, du colonel Darciel et du commandant Mary pour prendre contact avec les groupes-francs de la ville et venir nous libérer.

Trop tard…

En ce 29 août, dix-huit heures, il fait très beau. Je vais être fusillé d’un instant à l’autre, alors que Paris est libre et que mes libérateurs se trouvent à moins d’un kilomètre…

J’entends les pas et les hurlements des miliciens.

Je t’aime et j’ai confiance en toi. Vis heureux. Protège ton frère et ta mère. Tu diras à tes enfants que leur grand-père est mort pour qu’il fasse bon vivre en France.

 

François Chardin

 

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