Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 12 sur 12

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Le Livre de Raison

12. Lettre de Sophie-Julia-Lian Chardin à son cousin Pierre-Abdul Chardin, Grignan, 11 mai 2023

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Lettre de Sophie-Julia-Lian Chardin

à son cousin Pierre-Abdul Chardin

 

Grignan, 11 mai 2023

 

Cher Pierre,

 

Ta lettre reçue hier ne m’a presque rien appris. J’avais tout de suite deviné qui tu étais. Et je savais déjà presque tout ce que tu me racontes par les lettres de ma mère, de mon père, de son père, de sa mère ; et celle de son grand-père, cette première lettre, dont tout part, et dont nous avons hérité tous les deux : seule lettre commune à nos deux Livres de Raison. « Livre de Raison ». Quelle folie que d’appeler ainsi ce qui n’est au départ qu’un tissu de mensonges…

Quand tu es venu me voir à Grignan, je voulais juste comprendre jusqu’où tu irais sans me dire ton vrai nom. Sans m’avouer que nous avions le même arrière-grand-père. Sans me raconter ce que tu savais de notre vérité.

Comme tous les hommes, tu ne sais pas mentir. Et comme toutes les femmes, je sais faire croire aux hommes qu’ils mentent bien.

Tu es américain et français ; je suis française et chinoise. Tu es protestant, juif et musulman, je suis catholique et bouddhiste. Tu es né à Londres ; je suis née à Paris. Tu es l’héritier des héros. Je suis la petite-fille du monstre. Tu es sombre et pessimiste. Je suis gaie et optimiste. Tu t’intéresses au passé, je ne m’attache qu’à l’avenir. Je vis dans un des plus petits villages de France ; tu poses tes valises dans la capitale du monde. Tu décris les souffrances des humains et je ne m’intéresse qu’à l’herbe qui pousse en silence à côté de chez moi.

Qu’avons-nous en commun ? Beaucoup plus que tu ne le crois : je déteste l’idéologie qui a tué mon grand-père, en Chine, comme tu détestes celle qui a tué le tien, en France. Tu écris des livres ; et je conçois des œuvres d’art, qu’on appelle des sculptures, même si, pour moi, les livres comme les sculptures sont avant tout des êtres vivants.

Je sais qui tu es depuis le premier jour ; mais toi tu ne sais rien, ou presque, de moi.

D’abord l’essentiel : j’ai trente-huit ans, je n’ai pas encore d’enfant, je ne me suis jamais mariée.

J’ai peu connu ma mère. Elle est morte quand j’avais huit ans, en 1992, à Hong Kong. Elle m’a demandé de ne pas oublier qui j’étais.

Je n’ai quasiment pas connu mes quatre grands-parents. Les parents de ma mère, les Xin, sont morts avant ma naissance, comme ma grand-mère paternelle, Rachel. J’aurais tant voulu les connaître. Et mon grand-père paternel, Paul, est mort à Lausanne presque en même temps que ma mère mourait à Hong Kong (je l’avais rencontré pour la première fois en venant à Paris avec mon père. Il était sale, il sentait mauvais. Il était méchant, il disait des horreurs). Mon premier prénom, Sophie, est celui de notre arrière-arrière-grand-mère commune, la mère du grand-père de ton père. Mon deuxième prénom, Lian, est celui de ma grand-mère maternelle. Quant à Julia… Tu sais.

J’ai vécu une merveilleuse enfance avec mon père. Il était si gentil. Si intègre. Si malheureux aussi après la mort inattendue de ma mère. J’ai été inquiète, ensuite, de ses errances sentimentales. Et puis, j’avais quatorze ans, il a rencontré Yohann Salvador, qui était alors l’administrateur de l’opéra de Florence, après Leipzig et Rome. Autant mon père était calme et silencieux, autant Yohann était bavard et exubérant. J’ai été très heureuse pour lui. J’ai été très heureuse avec eux. Nous avons vécu dans le Marais à Paris et à Houat en Bretagne. C’était très joyeux, chez nous. Nous avons beaucoup voyagé tous les trois, pour des concerts, des festivals, des courses à la voile, de grandes marches. Ils sont restés ensemble jusqu’à la mort de mon père et je suis encore très proche de Yohann, qui vieillit bien, dans sa maison de Houat, où se trouve la tombe de mon père.

J’ai appris de lui bien des secrets de notre famille. Des choses que tu ne sais pas encore… Je ne t’en ai pas voulu de faire connaître au monde les ignominies de mon grand-père. Je ne regrette pas que tu aies fait disparaître notre nom des places publiques. Par contre, l’œuvre de Paul Chardin devrait rester dans les catalogues de disques : comme c’est le cas pour beaucoup d’artistes, son œuvre vaut bien plus que sa vie.

Ma mère, Li-Mei, m’avait écrit : « N’oublie pas que tu es aussi chinoise. Sois fière de l’être. Continue de parler, aussi souvent que tu le pourras, le mandarin. Cherche à comprendre notre histoire, nos valeurs, notre littérature, nos techniques, nos arts. Lis les livres de mon père, que j’ai gardés précieusement. Trouve un métier qui te rapproche de la Chine ou, au moins, qui ne te fasse pas oublier qui tu es. Qui je suis. Par toi, nos deux mondes se sont rencontrés. Tu portes le meilleur de cette rencontre. Porte-la plus loin. »

Et je l’ai fait.

J’ai ensuite beaucoup voyagé, d’abord en Chine, pour connaître les lieux où avait vécu ma mère, et ceux où avait souffert son père : Shanghai, Nankin, Hong Kong… J’y ai imaginé leurs colères, leurs malheurs, leurs souffrances. J’ai tenté de donner de l’épaisseur aux quelques phrases qu’elle y consacre dans la lettre qu’elle m’a adressée avant sa mort. J’ai essayé d’imaginer mon grand-père, Xin Tao, ce grand intellectuel humilié, désespéré, qui ne pensait qu’à étudier et à transmettre, et qui fut pour cela envoyé dans un camp de la mort. J’ai essayé d’imaginer ma grand-mère, Tsia-Tsiu Lian, qui devait être une femme extraordinaire, d’une incroyable force de caractère. Comment a-t-elle pu ne pas désespérer après tout ce qu’elle avait traversé ? J’ai pris un thé à la pension Helena May, à Hong Kong, qui existe toujours.

J’ai appris le mandarin. Puis je me suis lancée dans des études d’histoire de l’art.

J’ai connu beaucoup d’amours. Quelques hommes, beaucoup de femmes… Des rêves. Des combats aussi. Des colères. Des révoltes : j’ai vécu quelque temps à Notre-Dame-des-Landes.

Ce temps-là est fini. Désormais, je déteste les collapsologues et les survivalistes. J’ai trop vu le regard triste et angoissé des enfants qui croient à leurs prophéties de malheur. On ne doit pas désespérer les enfants. Jamais. Rien n’est jamais perdu.

J’ai essayé mille métiers : potière, calligraphe, tisserande, peintre ; et j’ai découvert que ce que j’aimais plus que tout, c’était d’imaginer des œuvres avec de la soie ; certains les appellent des sculptures. Moi, je les appelle des êtres vivants. Ou des éclats de rire. Parce que j’aimerais faire rire ceux qui les approchent. Juste parce que la proximité de mes œuvres les rendrait heureux.

Et puis, j’ai découvert Grignan.

Que t’en dire ? Parfois, on découvre qu’on est fait pour un lieu, auquel rien a priori ne nous rattache… c’est ce qui m’est arrivé ici. Rien ne me liait à ce coin de la France. Je n’y ai aucune famille, aucune amante, aucun amant, aucun ami, aucune amie. J’ai pourtant le sentiment d’y avoir toujours vécu. Ici, j’aime le thym et le chocolat noir. Le miel et la salade de mâche.

J’y ai trouvé ma place. Connais-tu les livres de Carlos Castaneda ? Il explique si bien ce qu’il faut faire pour trouver sa place. Nous en parlerons…

Ma vie, depuis, se résume à des œuvres, des collectionneurs, des galeries, des musées. Des œuvres encore… Des voyages dans le monde entier pour les installer. Partout. Même en Chine. Et puis des séjours très fréquents, au moins deux fois par an, à Sedona, en Arizona, dont la lumière m’est indispensable. J’aimerais t’y amener un jour… Ce n’est pas si loin de ton New York.

Voilà, tu sais tout ce qu’il y a à savoir sur moi.

Le temps est venu de la réconciliation des derniers survivants de notre si belle famille française. Le temps est venu pour nous de nous aimer, toi et moi, hors des livres et des chemins de raison. Pas d’une façon charnelle. L’inceste me serait impossible, même s’il ne semble pas l’être à l’homme que tu es.

Nous nous aimerons d’une forme plus haute d’amour.

Continue à écrire des livres. Oublie la haine et la violence. Oublie la politique. N’écris plus sur les monstres. Et, même s’il y a des choses monstrueuses en chacun de nous, on peut dompter cette monstruosité en faisant confiance à la beauté, et au plaisir de faire plaisir. Il y a des gens humbles qui font des choses magnifiques. Partout.

N’écris plus que des choses positives. Ton livre sur les enfants prodiges sera formidable. Nous sommes tous des enfants prodiges et c’est un prodige que de réussir à rester un enfant. Trop rares sont ceux qui y parviennent.

Tu as raison de ne pas reprendre ces tableaux : ils incarnent un passé monstrueux, dont notre famille doit se libérer. Je n’aurais peut-être pas choisi de les laisser en ce lieu-là, quintessence à mes yeux d’une bureaucratie internationale inutile, sinon néfaste. Comme on l’a vu récemment. J’aurais décidé que cette collection si fabuleuse, qui représente à elle seule la condition humaine, changerait de lieu, d’écrin, disons tous les dix ans, au bon vouloir de nos descendants. Pour être installée à chaque fois dans un lieu d’espérance, un lieu-phare pour l’humanité, un lieu-guide. Un lieu de non-violence absolu. Pour le premier, j’aurais choisi le monastère de Taktshang, au Bhoutan.

Je n’aime pas trop écrire. Et je n’écrirai sans doute jamais une Lettre de Raison à mes enfants : pourquoi faudrait-il les encombrer de nos malheurs ? Pourquoi les alourdir de nos secrets ?

Tu vas aimer l’endroit où je vis, loin des tumultes et des menaces. Ma maison est juste à côté de la collégiale Saint-Sauveur, assez près pour entendre les harmonies monter des tuyaux de son orgue.

Je t’y attends quand tu voudras.

S’il te plaît, ne t’inquiète pas : même si nous n’aurons jamais d’enfants ensemble, nous n’avons pas fini de nous parler d’amour.

 

Sophie-Julia-Lian

 

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Remerciements

 

Ce roman est nourri, comme tout autre, d’innombrables lectures et de conversations avec des centaines de gens ; mes principales sources d’inspiration ne sont plus là. Parmi ceux, encore vivants, qui ont bien voulu converser récemment avec moi sur certains aspects de certains épisodes de cette histoire : Bethsabée Attali, Fabienne Attali, Jérémie Attali, Jérôme Bonnafont, Stéphanie Bonvicini, Nicolas Brimo, Renaud Capuçon, Frédéric Chaslin, Diane Derat-Carrière, Charles Enderlin, Erik Orsenna, Patrick Souillot.

David Choukroun a bien voulu m’assister dans la mise en forme des arbres généalogiques et dans mes recherches sur l’orchestre des femmes d’Auschwitz.

Sophie de Closets a accompagné l’écriture de ce livre depuis son début, il y a trois ans, avec son enthousiasme et son exigence communicatifs. Diane Feyel a suivi, avec son très grand professionnalisme habituel, mon travail sur des épreuves sans cesse remaniées.

Qu’ils en soient tous ici remerciés.

Naturellement, ce n’est qu’un roman…

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