Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 8 sur 12

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Le Livre de Raison

8. Lettre de Laila al-Khalzidi-Chardin à son fils Pierre-Abdul Chardin, Jérusalem, 15 septembre 2015

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Lettre de Laila al-Khalzidi-Chardin à son fils

Pierre-Abdul Chardin

 

Jérusalem, 15 septembre 2015

 

Cher Pierre, cher fils,

 

Que c’est beau, Jérusalem, quand les couleurs de l’automne viennent habiller de pourpre et d’opale le dôme d’al-Aqsa et les remparts d’al-Qods…

Yves, ton père, est là, auprès de moi, et il regarde par-dessus mon épaule pendant que je t’écris. Je lui ai fait promettre de ne pas lire cette lettre et de ne te la donner qu’après mes obsèques.

Il aurait voulu que nous consultions encore les meilleurs spécialistes à Boston. Cela ne servirait plus à rien.

On m’a ramenée dans notre si merveilleuse maison de Yemin Moshe. Que j’ai aimé cet endroit, à l’ombre du moulin de Montefiore ! De là, je devine, derrière les remparts, au-delà du quartier arménien, la rue al-Wad où, petite fille, je courais de la porte de Damas jusqu’au marché du Tyropœôn et la porte des Lions. Je ne les reverrai plus. Je n’entendrai plus les cris des marchands. Je ne sentirai plus les odeurs de safran, de jasmin et de oud, qui envahissent encore toutes nos rues. Comme depuis des siècles, et pour des siècles.

Quelle étrange sensation que de savoir que la mort est là, alors que l’esprit est encore intact…

Je n’ai pas envie de partir. Je n’ai que soixante-sept ans. Que fera ton père sans moi ?

Il me dit que tu faisais l’impossible pour revenir au plus vite de Port Moresby… Ce sera trop tard.

J’ai eu une très belle vie. Des parents merveilleux. Un mari extraordinaire. Son sourire m’éclaire toujours et sa main est encore dans la mienne. C’est une bénédiction. Nous avons tout connu de l’amour : de la passion à la tendresse, de la sérénité à l’admiration. Tout, vraiment. Et puis, surtout, nous t’avons eu, toi. Notre bénédiction.

Et pourtant, rien ne devait nous conduire l’un vers l’autre. Nous venons de si loin…

Ton père ne m’a presque rien confié de son passé. Je ne sais absolument rien de son enfance et de sa jeunesse. J’espère qu’il te le racontera, à toi, le moment venu. Cela le libérera et te permettra de témoigner de son histoire. Tu connais sa rage et sa colère. Tu sais qu’il a comme un désir, encore inassouvi, de vengeance, une exaspération à peine maîtrisée. Je lui ai souvent demandé pourquoi cette brûlure était encore là, sans qu’il fasse rien pour la calmer. Sans dénoncer, sans punir, sans agir, s’il le fallait. Il n’a jamais voulu me répondre. Sa colère, contre je ne sais qui, ne se calmera jamais, jamais. Elle s’adoucirait s’il te parlait, mais il m’a dit se l’interdire, sinon au seuil de sa mort. Il a encore le temps en tout cas. Il va bien ; et j’ai tout préparé pour que sa vie soit encore la plus longue et la plus confortable possible. Je compte sur toi pour ne pas le laisser trop seul.

Il me rejoindra ensuite dans le caveau qu’il a voulu pour notre famille, et où il a réussi à me faire admettre sans que j’aie à changer de religion.

Tu ne sais pas non plus grand-chose de moi. C’est ma faute. J’aurais dû tout te raconter plus tôt. J’ai vu tant de mes amis se précipiter au chevet de leurs parents, pour récolter enfin quelques bribes de souvenirs défaillants et contradictoires. Je veux t’éviter cela, en mettant tout par écrit.

J’ai commencé cette lettre il y a quelques mois, quand j’ai compris que ce serait bientôt la fin. J’ai vérifié les sources, afin d’être aussi précise que possible. Plus précise que ma mémoire.

À vrai dire, l’idée vient de ton père : je crois, sans qu’il me l’ait vraiment dit, que c’est une tradition dans sa famille que d’écrire ce genre de lettre avant de mourir.

Je suis née (cela, tu le sais) ici, à Jérusalem, en février 1948, première fille après trois garçons, dans une famille musulmane sunnite, de la tribu des Abou Khalzidi. Une très ancienne famille de Jérusalem, connue depuis le e xvii siècle pour inclure de grands spécialistes du droit islamique. De génération en génération, les pères de mes pères ont été de grands sages, des arbitres des conflits, jouant même un rôle clé comme conseillers auprès des sultans, à Constantinople. Au e xix siècle, ils ont fait partie des modernisateurs de l’Empire. Après la déroute de 1918, ils ont applaudi quand Atatürk a entrepris de moderniser ce qui restait de la Turquie, mais ce n’était plus leur monde. Ils sont revenus à Jérusalem, où mon grand-père, Hassan al-Khalzidi, s’est installé comme avocat, sous mandat britannique.

Mon père, Abdul al-Khalzidi, est, lui, devenu médecin et il fut un des premiers élus au conseil municipal de Jérusalem. En 1940, il épousa Jannina Abu Gazalah, ma mère, fille unique d’une famille d’industriels de Transjordanie, premiers exportateurs d’huile d’olive de la région. Mon père, qui avait fait ses études de médecine à Bordeaux et parlait parfaitement le français, racontait souvent avec fierté avoir servi de guide au général de Gaulle, en septembre 1941, quand, quittant Le Caire, le grand Français est venu à Bethléem visiter des blessés français à l’hôpital de la Sainte Famille. Mon père servit de nouveau de guide aux chefs d’état-major alliés venus à Jérusalem mi-décembre 1943, après la conférence de Téhéran, pour visiter les mosquées, le Mur et le Chemin de Croix.

Nous avions beaucoup d’amis parmi les Juifs installés ici depuis longtemps, et aussi parmi les nouveaux venus, si terriblement cabossés par la vie. Quand les Anglais sont partis et que les tueries ont commencé, mon père soignait évidemment des Juifs comme des musulmans, des Israéliens comme des Jordaniens, des gens de la Haganah tel Mordechai Gazit, comme des officiers palestiniens, tel Abdel Kader el-Husseini, son ami si cher, qui fut tué lors des combats à l’entrée de Jérusalem-Ouest ; son fils, Fayçal el-Hussein, est devenu plus tard le principal rival d’Arafat et un ami de ton père.

Je suis née en 1948, l’année où fut déclarée l’indépendance des deux États créés par l’ONU. Une année de guerre s’ensuivit, où, tour à tour, les troupes arabes et la Haganah ont eu le dessus. Mes oncles ont combattu dans l’Armée de libération arabe de Fawzi al-Qawuqji. Beaucoup d’Arabes massacrés ou expulsés, quelques Juifs massacrés ou expulsés. Mes frères étaient beaucoup trop jeunes pour combattre, même s’ils étaient enragés contre les Juifs. Mon père cherchait en vain à les modérer.

L’État hébreu s’est installé, tandis que les Palestiniens refusaient de se contenter du territoire dérisoire que les Anglais nous concédaient. Nous sommes passés de la domination britannique à la domination jordanienne. À la maison, nous parlions toujours français.

La ville était désormais coupée en deux. On ne pouvait plus aller dîner avec nos amis juifs au King David et eux ne pouvaient plus venir prendre un thé avec nous à l’hôtel Colony. Ma mère est morte en 1953 quand j’ai eu cinq ans et mon père ne s’est pas remarié. Mes frères, très amers, voulaient continuer d’en découdre. Mon père leur a ordonné de se concentrer sur leurs études. Il disait que l’avenir des Palestiniens dépendrait de notre capacité à nous organiser et à ne plus compter sur personne.

En 1958, quand j’ai eu dix ans, il m’a envoyée dans un pensionnat en France, à Fontainebleau, près de Paris. J’y suis restée sept ans. J’ai continué d’apprendre l’anglais, l’arabe, puis le persan. Je suis partie à Londres faire des études d’histoire de l’art et de design. En 1967, quand Israël a occupé Jérusalem-Est, la Cisjordanie, la bande de Gaza et le Golan, plusieurs jeunes gens de Jérusalem, dont les meilleurs amis de mes frères, ont rejoint des mouvements terroristes. Certains ont soutenu ce qui allait devenir Septembre noir. Mes frères, eux, ont quitté notre quartier de Silwan Ras el-Ahmoud et, au grand soulagement de mon père, sont partis finir leurs études de commerce aux États-Unis.

En 1970, mon père m’a ordonné de revenir à Jérusalem. Pour me marier.

Pas question pour moi d’épouser l’un de ceux que lui ou mes frères me destinaient et qu’ils m’envoyaient, sans beaucoup de discrétion ; des Libanais, des Pakistanais, des Palestiniens. Je ne voulais pas non plus rester à Londres, entourée des jeunes gens hypocrites et compassés de la haute société britannique et des oisifs des grandes familles du Moyen-Orient. Je voulais aller à New York, ou à Paris, pour travailler dans un grand musée.

Un samedi de février 1973, chez un banquier pakistanais, ami de mes frères, où ils m’avaient intimé l’ordre de me rendre pour rencontrer un énième prétendant, j’ai vu ton père pour la première fois.

Ce jour-là, la pluie était brutale et le froid cinglant, j’avais hésité à décliner et à rester chez moi. Et puis je me suis décidée. Je suis arrivée très tard dans un somptueux manoir du Devonshire, bien décidée à déplaire à quiconque m’approcherait.

J’ai d’abord entendu sa voix, avant de le découvrir, dans la demi-obscurité de ce jour d’orage. Tu connais sa voix, d’une douceur infinie. Je me souviens d’avoir frissonné en l’entendant pour la première fois. Je me suis retournée et je l’ai vu. Il a remarqué mon geste et m’a souri. Je n’ai pas baissé les yeux. Il était très grand, très maigre, les yeux très clairs. Son nez était cassé, ce qui lui donnait un charme fou ; de longs cheveux comme c’était la mode à l’époque à Londres pour les hommes. Les commissures de ses lèvres révélaient une tristesse que ses yeux mi-clos tentaient de cacher. J’avais le sentiment qu’il était aux aguets, comme s’il surveillait quelqu’un ou qu’il craignait quelque chose. Il était habillé avec un raffinement extrême : un pantalon gris, une veste en cachemire taupe, une chemise jaune et une cravate grise. Des chaussures très fines de velours marron.

Il s’est approché de moi. J’ai ressenti le trouble dans lequel vous jettent toujours les hommes extraordinaires. J’ai rêvé qu’il soit celui que mes frères voulaient que je rencontre ce jour-là. Il s’est présenté, en français : Yves Pollock.

Un Français. Je lui ai répondu dans sa langue. Il m’a dit qu’il était depuis cinq ans banquier chez Siegmund Warburg à Londres. Je n’avais jamais entendu ce nom ; il le devina et m’expliqua : la plus grande banque du monde, où on travaille dans l’intérêt général plus que pour l’argent. Il précisa qu’il était l’adjoint de Siegmund et que notre hôte, le banquier pakistanais, était son collaborateur. Son collaborateur ? Si riche ? Il parlait le français sans le moindre accent, sinon peut-être avec une légère intonation allemande. Il m’a demandé ce que je faisais en ce samedi pluvieux, parmi tant de banquiers. On a parlé d’art, de Lyon (pourquoi de Lyon, je ne sais plus) et de tant de choses. Il m’a demandé mon adresse et c’est tout. Il est reparti très tôt. Un chauffeur l’attendait dans une Jaguar noire. Je n’ai pensé qu’à lui pendant tout le reste de l’après-midi.

Dix jours plus tard, j’ai reçu de lui une très jolie lettre que j’ai encore (en fait, je l’ai devant moi en t’écrivant), qui commençait par cette phrase de Mikhaïl Boulgakov, dans Le Maître et Marguerite : « Elle déverse un torrent de lumière sur Ivan, elle projette des gouttes de lumière dans toutes les directions, la chambre commence à être noyée de lune, des vagues agitent la lumière, celle-ci monte, submerge le lit… » C’est ce qu’il avait ressenti, écrivait-il, en me voyant. C’est aussi ce que j’avais ressenti : il « projetait des gouttes de lumière dans toutes les directions ».

Je me suis rendu compte que j’attendais cette lettre depuis que j’avais vu sa voiture s’éloigner dans le brouillard.

Nous nous sommes revus, pour un déjeuner, dans le restaurant du Claridge, où il semblait avoir ses habitudes. Nous avons parlé de choses légères. J’ai voulu en savoir un peu plus sur lui. Il me dit avoir quarante-deux ans soit presque le double de mon âge. Il m’a alors raconté que Pollock était le nom de sa mère, et que son père, qu’il adorait, se nommait Chardin. François Chardin. Pourquoi alors ne pas utiliser son nom ? Pourquoi était-il Yves Pollock et pas Yves Chardin ? Il esquiva. Je lui ai demandé s’il était parent du Chardin, le très grand peintre du e xviii siècle, ou du Chardin, le très grand chef d’orchestre d’aujourd’hui. Il a éludé : « Chardin est un nom très commun en France. » Il refusa de parler de son enfance, de ses parents, de sa vie d’avant ; et même de me dire où il était né, prétendant d’un sourire être né en me rencontrant. J’ai pensé qu’il devait dire cela à toutes les femmes. J’ai su un peu plus tard qu’il le pensait. Aujourd’hui, je n’en sais pas beaucoup plus sur son enfance, qui a dû être très malheureuse, sans doute quelque part en France, puisque j’ai su, au moment de notre mariage, qu’il était né à Lyon. Je pense qu’il a dû être orphelin très jeune, ou au moins qu’il était brouillé avec ses parents. Il m’a juste dit qu’il était arrivé à Londres pour ses études, vers 1950. Comme il était né en 1930, où était-il pendant ses vingt premières années ? Pendant la guerre ? Et après ? Son nom n’était pas un nom juif, il n’avait pas dû être ennuyé. Son père était-il un collaborateur des nazis, dont il aurait honte ? Silence. Je n’insistai pas.

En fait, j’ai été tout de suite fascinée par l’intensité de ses silences. Il semblait comme entièrement mobilisé vers un but unique : que tout soit silence autour de lui, que tout devienne inaudible, invisible, comme un brouillard de l’aube dans la campagne anglaise.

En me quittant, à la fin de ce premier déjeuner, il m’a dit, dans un persan tout à faire correct : « L’amour qui ne ravage pas n’est pas l’amour. » J’ai failli pleurer en entendant cela…

J’ai répondu par un autre vers d’Omar Khayyām : « Le Ciel est le joueur, et nous, rien que des pions. »

Je n’avais plus envie de rentrer chez moi, plus envie de continuer à perdre dix ans chaque soir, dans la solitude et l’ennui. Plus envie d’installer des expositions. Plus envie non plus de quitter Londres.

Nous avons pris congé sans fixer un autre rendez-vous. Notre avenir était déjà une évidence.

Quelques jours plus tard, il m’invita à dîner. Et les confidences commencèrent. Par petites touches : il était athée, mais il se considérait comme juif parce que sa mère, Julia, l’était. Même si son père, François, ne l’était pas. Cela ne me gênait pas ? demanda-t-il. Je lui ai raconté les amitiés de mon père, malgré les conflits. J’en ai profité pour demander comment il avait traversé la guerre. Il sourit et ne répondit pas. Je n’ai pas insisté. Il était donc juif… Mes parents et mes frères ne l’accepteraient jamais. Tant pis pour eux. C’était lui, et c’était moi.

Nous nous sommes revus, encore et encore. Et j’ai eu droit à quelques autres confidences : oui, il était né en France, mais il y avait peu vécu. Il détestait ce pays et n’en avait gardé la nationalité que pour honorer son père, qu’il avait à peine connu. Où était aujourd’hui son père ? sa mère ? Avait-il des frères ? Des sœurs ? Aucune réponse.

Il n’en a pas dit davantage à mes frères quand ils sont venus de New York et de Los Angeles, à ma demande, pour le rencontrer ; et qu’il leur a demandé ma main. Mes frères avaient bien l’intention de mettre tout de suite fin à nos relations et de me ramener à Jérusalem : une musulmane épousant un Juif ? L’héritière d’une des plus grandes familles de Jérusalem-Est s’unissant à un financier juif sans passé et qui refuse même de leur présenter le moindre parent ?! Pas question. « Over my dead body », m’avait lancé un de mes frères au téléphone. En moins d’une soirée, pourtant, il les a conquis. Il savait tout de leurs passions, dont je ne lui avais rien dit. Ils ont parlé littérature, polo, musique, courses de voitures, finance, Liban. Il leur a promis que, s’ils le voulaient, il deviendrait musulman pour m’épouser, mais que, comme il ne croyait pas en Dieu, ce serait ajouter un blasphème à un autre. Mes frères ont ri. Ils ont beaucoup parlé. Ils se sont revus sans moi. Mes frères ont accepté notre mariage sans exiger qu’il se convertisse. Il a promis d’élever nos enfants dans la religion du Prophète si je le souhaitais.

Nous nous sommes mariés à Jérusalem, un mois avant la guerre de Kippour. Je me suis appelée un moment Laila Pollock, puis il a repris le nom de son père… Je suis devenue Laila Chardin. Nous nous sommes installés près de Kensington Gardens. Dès nos premières nuits, j’ai compris qu’il avait le plus grand mal à dominer son dégoût de l’amour physique. J’ai aussi remarqué une étrange cicatrice sur son bras gauche. Il refusa de m’en parler.

Il faisait d’horribles cauchemars. Il en fait toujours. Parfois, dans son sommeil, il criait, il crie encore, un prénom, que je suppose être celui d’une femme qu’il a beaucoup aimée et dont j’ai appris plus tard qu’elle était morte un mois après l’avoir quitté. Je n’ai jamais su qui elle était. Il m’a juste dit, une nuit, qu’il revivait parfois en rêve des épisodes terribles de sa jeunesse. Je lui ai demandé de m’en parler. Il a toujours refusé. J’ai juste cru comprendre qu’il avait perdu un enfant très jeune et qu’il le voyait partout ; chaque 1 mai, il célébrait, en secret, l’anniversaire de quelqu’un qu’on ne er

voyait jamais…

Que s’était-il vraiment passé dans son enfance ? La seule chose qu’il m’a dite, une nuit où il s’était un peu abandonné, est qu’il avait promis à sa mère de n’en parler à personne avant d’être à la veille de sa propre mort. Et de n’en parler alors qu’à son fils, s’il en avait un. Il tiendra cette promesse. Il te parlera. Ou il t’écrira.

Je ne sais rien de plus de lui… Qui est vraiment ton père ? C’est effrayant de ne rien savoir de celui qu’on aime. De penser qu’il pourrait avoir une double vie, ou avoir commis des crimes épouvantables. Tout cela est possible. Parfois, cette ignorance me devenait intolérable et je pensais le quitter. Et puis non, je l’aimais trop.

J’ai mis du temps à maîtriser ses peurs et ses phobies. J’ai mis du temps à lui donner du plaisir.

J’ai ensuite rencontré ce sir Siegmund, dont il était le principal collaborateur. Tu ne l’as pas connu. Cet homme avait un charme fou. Il était l’héritier de la plus ancienne dynastie mondiale de banquiers. Ses ancêtres venaient d’Italie et avaient été les conseillers des empereurs d’Allemagne, des présidents des États-Unis, de France, des rois de Grande-Bretagne et de l’empereur du Japon. Né en Allemagne, Siegmund s’était réfugié à Londres en 1933, contre l’avis des autres membres de sa famille, qui ne prenaient pas au sérieux le danger nazi. Pendant la guerre, il avait inventé toute une série d’instruments financiers auxquels je ne comprends rien ; même si j’adorais faire semblant, quand ton père me l’expliquait, avec un enthousiasme que je ne lui connaissais qu’à ces occasions. Il parlait alors avec ravissement de financement d’exportations, d’obligations convertibles, d’OPA, d’eurodollars.

Siegmund Warburg et lui ne se quittaient jamais. La presse disait qu’ils dominaient la City. Il y avait toujours avec eux deux autres Allemands : Andréas Dornfels que tu connais, et un nommé Henry Grunfeld. Andréas et Henry parlaient l’anglais avec un très fort accent allemand. Tous les quatre avaient d’infinis conciliabules à la maison. En allemand. Jamais en français ni en anglais. Siegmund, lui, parfois, leur récitait des vers latins…

Quand tu es né, en 1980, sept ans après notre mariage, c’est ton père qui a tenu à choisir ton premier prénom : Pierre. Ton deuxième est Abdul, le prénom de mon père. Nous avons choisi de te laisser la nationalité française qui, après tout, est celle de ton père, même s’il a fui ce pays.

Tu as été élevé dans la religion du Prophète. Tu t’es très vite intéressé à la philosophie grecque, à la littérature française, au judaïsme et à la civilisation chinoise. Par moi, tu es donc musulman et palestinien. Par ton père, catholique, juif et français. Par nous deux, un peu anglais. Et tu es devenu un peu américain… On peut comprendre que la géopolitique soit devenue ta passion… Ce choix de te faire grandir entre plusieurs cultures et plusieurs monothéismes, ton père et moi n’en avons jamais parlé tant c’était une évidence.

Juste après ta naissance, ton père est devenu très mondain. Trop pour moi. Il adorait être reçu à Buckingham, au number ten, à l’Élysée, à la Maison-Blanche. Il aimait rencontrer tous les gens qui comptent dans le monde. Un jour où je le taquinais à ce propos, il murmura qu’il le faisait pour ses parents et son frère. Son frère ? Il avait donc un frère ? Il retomba dans le silence.

En 1982, trois ans après ta naissance, Siegmund est mort. Ton père aurait dû lui succéder. Tout le monde à la banque voulait que cela soit lui : il était le principal associé ; personne, pas même David Scholey, qui en rêvait aussi, n’aurait pu lui disputer le poste. Mais, à la grande surprise de tous, sauf de moi, il a refusé. Il avait de nouvelles passions ; il était devenu l’ami des acteurs majeurs du conflit au Proche-Orient : les Autrichiens Karl Kahane et le chancelier Bruno Kreisky, les Israéliens Yitzhak Rabin, Shimon Peres et Uri Savir, et quelques Palestiniens dont Issam Sartaoui, qui a payé de sa vie, cette année-là, ses rencontres secrètes avec ton père et des partisans de la paix.

Pendant quelques années encore, ton père est resté à la banque, comme conseiller lointain. Il semblait en paix avec lui-même. En mai 1987, à mon grand étonnement, il a voulu aller à Lyon, sa ville natale, où il n’allait jamais, pour assister au procès d’un des anciens chefs nazis qui venait d’être extradé d’Amérique latine. Un nommé Klaus Barbie. Il n’a pas voulu que je l’accompagne. Je ne comprenais pas. Quel rapport avait-il avec cet homme ? Où avait-il passé la guerre ? Toutes ces questions revenaient sans cesse. Peut-être allais-je enfin avoir une réponse. Mais non, je n’ai rien pu lui faire dire. Il y est resté une semaine. Il ne m’a pas dit un mot en revenant. Il avait pris dix ans…

En 1991, après les accords de Madrid, il a quitté la banque. Il mettait beaucoup d’espoir au Moyen-Orient dans la construction d’un marché commun entre tous les pays. Il semblait obéir à une mission reçue longtemps auparavant : travailler à la paix. Il était devenu très proche des négociateurs israéliens et palestiniens. On est restés encore trois ans à Londres, puis, en septembre 1993, après les accords d’Oslo, il a voulu s’installer à Jérusalem. J’ai refusé : je voulais que tu aies la meilleure éducation possible. J’ai proposé qu’on achète une maison secondaire en France, pour qu’il retrouve ses racines. Il a refusé. Il m’a fait la surprise d’acheter cette magnifique maison à Jérusalem. Il pensait me faire plaisir en me l’offrant, et moi je pensais lui faire plaisir en l’acceptant. En fait, mon père était mort et aucun de mes frères n’habitait plus Jérusalem. L’un était à New York et l’autre à Los Angeles. La ville sainte n’était plus celle de mon enfance. Je n’y retrouvais rien. Il n’empêche, j’étais heureuse d’y aller de temps en temps avec lui. Et quand il y était, bien des conciliabules se passaient à la maison. Rabin, Peres, Arafat même, y venaient en secret. Et on dînait souvent chez l’un ou chez l’autre, à Jérusalem, à Tel-Aviv et à Gaza.

Le 4 novembre 1995, on était sur la place de Tel-Aviv où Yitzhak devait parler ; on devait dîner avec lui après la manifestation. On se trouvait à dix mètres de lui quand il a été assassiné. On n’a naturellement rien vu, ni rien entendu.

Au lendemain de ses obsèques, nous sommes repartis pour Londres. Ton père a renoncé à toute action politique et a parlé de vendre la maison de Jérusalem. Je l’en ai dissuadé. On a longuement débattu de ce qu’on pourrait faire. Où aller vivre… Tout était possible. Il s’est intéressé à l’archéologie. Et quand il s’intéressait à quelque chose, il le faisait à fond. En 2000, quand tu es parti à Boston pour tes études, l’idée lui est venue de s’installer ici. Oui, l’idée est de lui, pas de moi. Pour le distraire, j’ai ouvert quelque chose comme un salon littéraire à la maison, où on recevait des écrivains israéliens et palestiniens. Ton père s’illuminait en parlant avec eux. Ils venaient tous : Alterman, Oz, Appelfeld, Kaniuk, Klausner, Darwich, Said, Hussein, Touqan. Ton père s’intéressait de plus en plus aux fouilles dans la Vieille Ville, qu’il finançait. Il ne croyait plus qu’une solution politique du conflit fût possible. L’archéologie était pour lui une manière de s’intéresser au passé le plus lointain, pour ne pas avoir à penser au présent et à l’avenir. Je n’ai pas compris tout de suite qu’il cherchait, en fait, encore à travailler à la paix en remontant aux sources du conflit.

Un peu plus tard, Andréas Dornfels nous a rejoints.

Andréas… Si je n’étais pas certaine de l’amour absolu que me porte ton père, j’aurais pu être jalouse de tout ce qui les unit. Yves m’a toujours dit qu’il l’avait rencontré à Londres, mais je suis certaine qu’ils se sont connus bien avant. Une fois, j’ai demandé à ton père de quand datait leur amitié. Il m’a répondu : « C’est étrange. On fait des cérémonies pour les mariages, qui parfois ne durent pas et on n’en fait pas pour célébrer une amitié qui en général ne cesse qu’avec la mort. » Une autre fois, j’ai demandé à Andréas ce qu’il savait de l’enfance de mon mari. Il m’a répondu : « Je ne veux pas te dire ce qu’il ne peut pas te dire. La seule chose que tu dois savoir, c’est que ce monde ne mérite pas qu’on y fasse des enfants. » Était-ce un reproche ? Lui, en tout cas, n’en avait pas. Je n’ai jamais rien su de plus. On sent à leurs regards et à leurs silences qu’ils sont parfois très loin, comme deux anciens gangsters repentis ; comme deux prophètes renégats ; comme deux morts vivants. Andréas a sans doute vécu des horreurs de même nature que ton père. Avec ou sans lui. Ce qu’ils ont vécu séparément, ou ensemble, il nous est sans doute à jamais interdit de le comprendre, et cela les unit à jamais.

Promets-moi de ne pas laisser deux mois sans venir voir ton père. Parle avec lui autant que possible. J’ai tout préparé pour qu’il ne soit pas seul.

Quand je demandais à ton père comment il imaginait sa cérémonie mortuaire – oui, nous avons parlé de cela –, il me disait que tout était prévu et que je le trouverais dans son testament. Je ne lirai jamais son testament.

Ton père a été toute ma vie. Parfois, j’ai le sentiment de t’avoir délaissé pour lui. Ne m’en veux pas. Nous n’avons songé qu’à toi, tous les deux.

Nous nous retrouverons : je crois en un au-delà commun des gens qui s’aiment, quels que soient leurs chemins vers Dieu.

N’oublie jamais ce vers d’Omar Khayyām que ton père et moi adorons : « Sois heureux un instant, cet instant, c’est ta vie. »

 

Ta mère, passionnément,

Laila Chardin

 

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