Le Livre de Raison

Jacques Attali · Chapitre 5 sur 12

Pages du PDF

Le Livre de Raison

5. Lettre de Rachel Juvisy-Chardin à son fils Benjamin Chardin, Hôpital psychiatrique du Rosais, Saint-Servan, 6 octobre 1963

5

 

 

Lettre de Rachel Juvisy-Chardin à son fils

Benjamin Chardin

 

Hôpital psychiatrique du Rosais,

Saint-Servan, 6 octobre 1963

 

Mon cher fils,

 

Ne t’étonne pas de mon ton, ni de la tranquillité de cette lettre, malgré l’enfer où je vis et la colère qui m’habite. Ici, ils savent au moins une chose : mater chimiquement mes colères.

Ton père, le grand Paul Chardin, ce musicien immensément vénéré, malgré tous ses crimes, t’a sûrement dit que j’avais été enfermée en 1951 dans l’hôpital psychiatrique du Rosais à Saint-Servan, à sa demande. Tu n’avais pas encore trois ans. Quels souvenirs pourrais-tu avoir de ta mère ? Aucun, sans doute.

Il t’a sans doute dit aussi que j’y étais morte au bout de deux ans. Un mensonge de plus : je vais y mourir maintenant. Dix ans plus tard. Sans jamais t’avoir revu. Après douze ans de cachot, de tortures, de médicaments, de somnifères et de solitude. Dans un horrible endroit, où on ne peut échapper ni aux hurlements des enfermés ni à l’odeur âcre de leurs excréments.

As-tu déjà entendu parler de Camille Claudel, morte il y a vingt ans, enfermée comme moi de force par sa famille dans un asile psychiatrique ? Je ne suis pas plus folle qu’elle. Pas moins folle d’amour qu’elle. Pas moins abandonnée qu’elle. Et je vais y mourir, comme elle.

Je suis convaincue que tu n’as jamais reçu les lettres que j’ai tenté de te faire parvenir. Tu liras peut-être celle-ci, que je confie à une nouvelle psychiatre, le Dr Mélanie Saprinski, qui a accepté de m’écouter et m’a promis de venir te voir à Paris, en cachette de ton père.

Écoute-la. Tu es aujourd’hui en âge de comprendre. Elle te racontera ce que je vis.

Tu as quatorze ans. Que t’a raconté ton père sur moi ? Comment a-t-il justifié mon enfermement ? Il a sûrement prétendu que j’étais devenue folle, que j’avais essayé de te noyer dans ton bain. Qu’il avait tenté de me raisonner, avant de prévenir la police, sur l’insistance de ses amis, inquiets pour toi.

Tout cela est un tissu de mensonges. Je n’ai jamais voulu te faire du mal. Il est vrai que j’ai, un jour, laissé trop longuement couler l’eau dans la baignoire, alors que tu étais avec moi. Et que ton père nous a retrouvés là. En réalité, je voulais me suicider en me coupant les veines dans l’eau, parce que ton père avait l’intention de me quitter. Et c’est ta présence qui m’a arrêtée. Tu m’as sauvé la vie. À aucun moment je ne m’en serais prise à toi.

Quand il a voulu me faire enfermer, je n’ai rien pu faire. On m’a séparée de toi. La police, le préfet, les médecins, le juge, tous se sont rangés du côté de ce grand musicien contre sa femme indigne. La justice donne toujours raison aux hommes. J’ai rencontré tant de femmes, ici, devenues folles par amour, enfermées pour le bon plaisir de leurs maris. Et oubliées jusqu’à leur mort.

J’aimais ton père. Je l’aime encore. C’est peut-être cela, ma vraie folie. Aimer mon bourreau. Même s’il ne m’a jamais aimée, s’il m’a manipulée, si je n’ai jamais été qu’un jouet entre ses mains. Et s’il m’a reléguée ici.

Je veux que tu saches qui je suis, l’amour que j’ai pour toi et qu’on m’a interdit de te donner. Je veux que tu saches quel monstre est Paul Chardin, ton père.

Mon père se nommait Anton Joweicizc. Dans sa jeunesse, il était fourreur dans une ville qu’on nommait Vilnius avant qu’elle ne devienne soviétique et qu’on l’appelle Vilnà. En 1920, au moment où la ville est redevenue pour un temps polonaise, mon père a émigré à Paris ; il a francisé son nom en Juvisy et s’est installé dans le Sentier, où il a réussi à se constituer une belle clientèle. C’est là qu’il a rencontré ma mère, Yohanna Rudnicki, une Juive de Nancy. Ils se sont mariés et ont travaillé ensemble. Je suis née à Paris en 1922. Nous n’habitions pas loin du Pletzl, ce que les Français appellent la place Saint-Paul, ou « la place des Juifs ». Mon père allait tous les vendredis soir et tous les samedis matin à la synagogue de la rue Pavée. Ils n’ont pas eu d’autre enfant que moi.

À la maison, tout était très gai. En été, nous partions une semaine, parfois deux, à Nancy, chez un oncle de ma mère. J’ai fait de très bonnes études. Quand j’ai eu dix-huit ans, en 1940, j’ai voulu devenir avocate. Les rares photos de moi, que je joins à cette lettre, te montrent une jeune fille aux cheveux longs, plutôt jolie je crois. On disait même que je ressemblais à Carmen Cansino, qui commençait à se faire appeler Rita Hayworth et qu’on avait vue au cinéma dans Seuls les anges ont des ailes. J’aimerais que tu voies ce film… Que tu te souviennes de moi ainsi.

Lorsque les premières lois antijuives sont entrées en vigueur, j’ai dû quitter la faculté de droit, où je venais à peine d’entrer. Il a fallu se cacher. Je voulais partir à Marseille, où des amis arméniens de mes parents nous avaient proposé de nous faire héberger par leurs cousins. Mes parents ont préféré rester à Paris ; je suis restée avec eux. Nous avons été cachés par un de leurs clients, un couturier protestant, qui vivait rue de la Faisanderie, dans le seizième arrondissement. Nous étions trois dans une toute petite chambre de bonne. Il fallait beaucoup d’amour pour ne pas nous haïr. Je lisais énormément. Sand, Baudelaire, Balzac, Zola, Proust, Martin du Gard, Genevoix, Romain Rolland. Puis, quand la zone libre a été occupée, j’ai insisté pour partir à Marseille. Mon père a tout fait pour me convaincre de rester. En vain. Juste avant mon départ, le 6 décembre 1942, il s’est habillé en blanc de pied en cap, il a posé ses mains sur ma tête, m’a bénie et a cité une phrase de son livre favori qu’il lisait et relisait sans cesse, le Pirké Avot, un recueil de commentaires de rabbins. J’entends encore sa voix sombre et son accent polonais : « Un instant dans ce monde vaut tout le monde futur. » Et il avait ajouté : « Cela veut dire : Ne renonce jamais à vivre. »

Trois jours seulement après mon départ, mes parents ont été dénoncés, sans doute par un voisin ; ils ont été emmenés à Drancy puis, quinze jours plus tard, à Auschwitz. Je ne l’ai appris que bien plus tard.

J’ai réussi à atteindre Marseille et à m’y cacher pendant tout le reste de la guerre, chez des cousins de mes amis, des commerçants arméniens. Pendant que, juste à côté de leur appartement, au même étage, un dentiste borgne faisait croire à tous les Juifs qui lui faisaient confiance qu’il mettait à leur disposition une filière d’évasion vers le Portugal – avant de les livrer à la Gestapo, en gardant leurs biens.

Là encore, je lisais tous les livres que je pouvais me procurer : Shakespeare, Dumas, Hugo, Goethe, Dickens, Zweig, Perutz, Tourgueniev. J’écrivais des poèmes, des nouvelles et je tenais mon journal… Enfin, j’avais si peu de papier…

En février 1945, bien après la libération de la ville, j’ai appris que les camps de l’Est commençaient d’être libérés par les Russes. Je suis revenue à Paris pour chercher mes parents.

En avril 1945, j’allais encore tous les jours à l’hôtel Lutetia, où étaient regroupés les rares survivants à leur arrivée en bus des gares de l’Est et du Nord. J’attendais au milieu d’une foule de gens de plus en plus désespérés. Nous formions une sorte de haie devant la porte, pour accueillir les quelques déportés qui arrivaient. Nous leur tendions des photos des nôtres. Un geste absurde : ceux qui venaient des marches de la mort, épuisés, hagards, fantômes tristes, ne pouvaient pas reconnaître quelqu’un qu’ils avaient peut-être croisé quelques mois plus tôt le crâne rasé, en pyjama rayé, avec trente kilos de moins que sur les photos que nous agitions frénétiquement. Ils nous regardaient avec effarement, comme coupables d’être vivants, incapables de nous transmettre ce par quoi ils étaient passés et dans quel enfer avaient été engloutis ceux que nous attendions.

Nous espérions toujours, pourtant. Quelques familles ont retrouvé l’un des leurs. J’entends encore leurs cris de joie, qui nous redonnaient la force de revenir le lendemain.

Pendant ces longues périodes d’attente, nous faisions surtout connaissance les uns avec les autres. C’est là que, fin avril 1945, j’ai rencontré ton père. Il disait qu’il était musicien, qu’il se nommait Paul Chardin, et qu’il cherchait sa belle-sœur et ses deux enfants, dont il avait perdu la trace à Drancy. Nous avons discuté. Son frère, disait-il, avait été fusillé par les miliciens malgré tous ses efforts, et ceux des autres résistants, pour le sauver. Son léger bégaiement lui donnait un air de sincérité. J’ai vite découvert qu’il était un des plus célèbres violonistes et chefs d’orchestre du monde. Je le trouvais extraordinairement beau malgré sa très petite taille ; les muscles de son visage disaient tout de sa force, de son énergie, de sa volonté. Il était très élégant. Trop, peut-être… J’aurais dû me méfier. Nous nous sommes revus. Très vite, il m’a fait la cour. Il semblait amoureux et pressé. J’étais seule. J’étais flattée. J’ai aimé sa force. Son extraordinaire regard. Sa voix, ses mains… J’ai aimé ton père. À la folie. Tout de suite. Plus que tout.

Je l’ai rejoint dans son hôtel particulier de la Muette, où les attributs de sa gloire s’affichaient partout : les pianos, les statues, les trophées, les photographies, les disques, les programmes de concerts, et des milliers de pages d’archives. Je n’ai pas remarqué tout de suite qu’il n’y avait aucun livre.

Je l’ai épousé en octobre 1946. J’avais vingt-quatre ans. Il en avait neuf de plus.

Notre nuit de noces fut, pour lui comme pour moi, une souffrance. J’ai compris qu’il n’aimait pas les femmes. Ou, en tout cas, que l’amour physique avec une femme était pour lui une corvée. Il voulait pourtant un enfant, disait-il.

Bien plus tard, j’ai compris qu’il voulait juste épouser une Juive pour se prémunir contre les accusations qui n’allaient pas manquer de lui tomber dessus. Et que, faute de trouver une rescapée des camps, il avait jeté son dévolu sur moi.

Et des accusations il y en a eu beaucoup. Juste après notre mariage.

Tu ne le sais pas, parce qu’il a réussi à le faire disparaître de ses biographies officielles, mais ton père a travaillé très activement pour les Allemands. Peu après notre mariage, je l’ai entendu en parler avec son idole, Alfred Cortot, un très grand pianiste (aussi grand pianiste que ton père était grand violoniste). Ils étaient inséparables. Et ils aimaient se raconter leurs exploits de l’Occupation, où ils avaient réussi, se vantaient-ils, à « purifier la musique en France ».

En décembre 1945, ton père est passé devant un comité d’épuration, puis en mars 1946 devant un tribunal. Il a fourni le témoignage de la soprano Marya Freund qu’il aurait aidée à fuir. Il a prétendu avoir aussi remué ciel et terre pour sauver son frère François, sa belle-sœur, Julia, et leurs enfants, Pierre et Yves Chardin, dont il ignorait le sort. Il a raconté qu’il était dans la Résistance à Lyon en août 1944 pour la libération de la ville où son frère venait d’être exécuté par des miliciens. Il a expliqué longuement qu’il était lui-même en partie juif, par la famille de sa grand-mère, les Pinteaux, ces soyeux de Lyon, qui se nommaient en réalité Pinto. Et qu’il n’aurait jamais, affirma-t-il, épousé une autre femme qu’une Juive…

Ça a marché. Il a été acquitté. Un peu plus tard, il a même reçu la Légion d’honneur.

Il a alors très vite repris ses concerts comme violoniste puis comme chef. D’abord en province. Puis, au théâtre des Champs-Élysées, à Paris, en janvier 1947 ; ce soir-là, il voulait jouer deux concertos pour violon de Bach et de Beethoven avec l’Orchestre de la Société des Concerts, dirigé alors par André Cluytens. Mais son passé l’a rejoint : le syndicat des musiciens de Paris a interdit aux musiciens de jouer avec lui et il a dû se contenter de jouer seul des œuvres de Bach et de Schubert, tandis que l’orchestre jouait, sans lui, d’autres pièces de Bach et de Debussy… Pendant qu’il jouait, en bis, l’Ave Maria de Schubert, un spectateur a crié : « En mémoire de Ravensbrück ? » et un autre : « Vous le dédiez à votre ami Hitler, monsieur Chardin ? » J’étais dans la salle et je le défendais encore.

J’ai fait deux fausses couches. Puis tu es né, en mars 1949. Je t’ai appelé Benjamin, parce que tu étais le frère des deux enfants que j’avais perdus.

Après ta naissance, il ne m’a plus touchée. Il me hurlait dessus à la moindre occasion. Un soir, il m’a lancé, devant des amis, que j’étais folle et qu’il allait me faire enfermer. Il passait davantage de temps avec son chat, Elektra, qu’avec moi. Il adorait ce chat, jusqu’à l’obsession.

Un autre soir, où il était ivre et où il avait essayé en vain de trouver assez de désir pour venir dans mon lit, il s’est vanté d’avoir berné tout le monde et d’avoir réussi à se faire passer pour un résistant. Il m’a redit sa haine des Juifs, en parlant en particulier d’une jeune fille qui avait dû l’éconduire. Je n’ai jamais su son nom.

J’ai commencé à prendre conscience du monstre qu’il était et j’ai cherché à comprendre qui il était vraiment. Cela a été facile : il s’aime tellement qu’il garde dans son bureau tout ce qui parle de lui. Même le pire. Des photos, des coupures de presse, des programmes de concerts, des invitations à dîner, des interviews, des lettres, des notes manuscrites, des décorations, des résultats de jury. Il gardait tout. Et j’ai pu les consulter longuement, quand il était en tournée.

Et voilà ce que j’ai pu reconstituer. Attends-toi au pire.

Ton père a été l’adjoint à Vichy d’Alfred Cortot. Cortot est, aujourd’hui encore, comme ton père, vivant et adulé, alors qu’ils étaient tous les deux, pendant toute la guerre, des collabos très actifs. Tous les deux ont signé un « appel contre le terrorisme », c’est-à-dire contre la Résistance, en 1941. Décorés de la francisque, ton père et lui donnaient d’innombrables concerts à Paris et ailleurs en France, parfois en présence de hauts responsables du gouvernement de Vichy et d’officiers allemands. Dès 1941, ton père jouait, comme soliste ou comme chef, avec des orchestres allemands en tournée en France et souvent sur l’antenne de Radio-Paris. Invité par Wilhelm Furtwängler à donner des concerts en Allemagne, ton père n’a pas hésité à accepter et il a même été, avec Alfred Cortot, le premier musicien français à jouer en Allemagne après la défaite. Il a aussi suivi Cortot à Vichy, dans le cabinet d’Abel Bonnard, ministre de l’Éducation nationale du gouvernement de Pierre Laval, en charge du Comité d’organisation professionnel de la musique. Il était son adjoint quand Cortot présidait le jury des auditions pour l’orchestre de la Radio nationale et refusait tous les musiciens juifs ; et ils ont ainsi organisé ensemble la « purification des orchestres français ».

J’en ai des preuves, jointes à cette lettre : ton père a dénoncé à la Gestapo, entre autres, le pianiste Léon Kartun qui a ensuite connu l’enfer en travaillant à la construction du mur de l’Atlantique et qui survécut par miracle ; le violoniste Dany Brunschwig qui survécut par miracle ; le très grand flûtiste Marcel Moyse qui réussit à leur échapper et à fuir aux États-Unis ; le grand compositeur Reynaldo Hahn qui a pu se cacher à Monaco. Il a également livré aux Allemands le pianiste prodige François Lang, héroïque au combat en 1939, qui est mort à Auschwitz à trente-cinq ans, après avoir refusé de se joindre à une évasion du train qui l’y amenait, pour ne pas abîmer ses mains… Il n’a rien fait non plus pour aider Clara Haskil, qui réussit à fuir en Suisse juste avant d’être arrêtée, et Vlado Perlemuter, l’un et l’autre des anciens élèves de Cortot et deux des plus grands pianistes du e xx siècle. Et quand le pianiste Lazare Lévy est venu le supplier de sauver son fils Philippe, responsable du mouvement « Combat », qui venait d’être arrêté par la Milice, il n’a rien fait non plus : Philippe Lévy est mort à Auschwitz.

Le pire, dont je suis absolument certaine, parce qu’il s’en est vanté devant moi : il a fait chasser la femme de son frère de son orchestre ; il l’a dénoncée à la Milice, et il n’a rien fait pour la sauver quand elle a été arrêtée et emmenée, avec ses deux enfants, à Drancy puis à Auschwitz.

Un an après ta naissance, à la fin de 1950, au cours d’un des rares soirs où il était à la maison, il a hurlé qu’il n’avait plus besoin de moi, que je ne lui servais plus à rien, et que nous devions nous séparer. J’ai quitté la pièce en le laissant seul avec son chat qui ne le quittait plus.

Au matin, le chat était mort. Paul était fou de colère. Il m’a accusée d’avoir tué Elektra ; il m’a dit que j’allais le tuer, lui aussi. Et te tuer également. Il a crié que les Juifs étaient tous des monstres, qu’il avait fait ce qu’il avait pu pour les exterminer, et qu’il n’avait pas fait assez.

Il a porté plainte contre moi, pour violence contre toi et contre le chat. Il a trouvé un professeur de médecine de ses amis, qui a signé tous les papiers. Il n’a pas eu de mal à convaincre le préfet de police, qu’il avait dû inviter à des concerts, de me faire enfermer. Je n’avais personne pour me défendre. Et la loi de 1838 s’est appliquée contre moi, impitoyablement.

En janvier 1951, il a obtenu tous les droits de garde sur toi ; on m’a déclarée folle (« délire de persécution avec zone dégénérée ») et on m’a envoyée dans cet hôpital. Je n’ai même pas pu t’embrasser avant de partir. Je pensais y rester que quelques semaines. Je n’en suis jamais sortie.

Quand je suis arrivée ici, les autres chambres étaient presque vides : tous ceux qui y étaient enfermés avant 1939 y étaient morts de faim pendant la guerre.

Je n’ai pas vécu l’enfer dans les camps : j’en ai vécu un autre ici. Ça a commencé par des ponctions dans le dos, des prises de sang, des tests pour savoir si j’avais la syphilis. Et puis il y a eu le Véronal. Ils voulaient que je dorme absolument, me faire taire. Je n’étais pas folle, tu me crois, n’est-ce pas ? Ou plutôt si, j’étais folle d’être là. Folle de rage contre lui. Ils ne m’ont jamais écoutée. Après ça, il y a eu les camisoles. Et puis les électrochocs. Il faut que tu saches : on endort cinq minutes avec du curare ; on met des électrodes au niveau du front, des compresses dans la bouche, puis le courant ; s’ensuivent des convulsions épouvantables. Quelques jeunes psychiatres parlaient pourtant entre eux de psychothérapie collective, de loisirs, de travail des patients. Des discours. Puis plus rien. Je n’ai pas vu de médecin pendant des années. Chaque fois que j’allais mieux, que je demandais à sortir, ton père faisait le nécessaire pour que je reste là. Comme Camille Claudel. Sans presque rien à manger. Sans rien à lire.

J’ai essayé d’écrire à bien des gens. Comme Camille Claudel écrivit à son frère, au Dr Michaux, et à tant de gens. Mais personne ne m’a jamais répondu, à moi non plus. Pendant toutes ces années, je n’ai pas pu sortir une seule fois. Comme Camille Claudel. Je n’ai eu droit ni au cinéma, ni aux livres, ni même de voir la mer. Nous étions pourtant juste à côté de Saint-Malo. Rien. Rien.

 

Voilà ma vie, ma pauvre vie. Je ne suis pas folle. Je suis juste la victime d’un monstre. N’oublie rien de tout cela, mon fils. Tu dois venger ta mère. Fais éclater la vérité. Avec les preuves que je te donne là, tous les moyens de le faire tomber de son piédestal, de son vivant.

Je t’aime tant, sans t’avoir presque jamais vu. Je t’imagine adulte, puissant et fort. N’oublie pas ta mère. Pense à la tendresse que j’aurais voulu te donner.

 

Ta maman qui t’aime

Rachel

 

OceanofPDF.com