Le Livre de Raison
6. Lettre de Li Mei Xin-Chardin à sa fille Sophie-Julia-Lian Chardin, Hôpital central de Hong Kong, 6 mai 1992
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Lettre de Li Mei Xin-Chardin à sa fille
Sophie-Julia-Lian Chardin
Hôpital central de Hong Kong, 6 mai 1992
Ma chère fille,
Si ton père te lit ces lignes, c’est que je suis morte sur la table d’opération. Cette lettre lui aura été remise à votre arrivée à Hong Kong et Benjamin aura estimé que tu es prête à connaître la vérité sur ta mère.
Je souffre. Chaque parcelle de mon corps vibre de douleur. Une douleur que rien ne parvient plus à atténuer. J’ai trop négligé les signes qu’il aurait fallu prendre au sérieux depuis des années. Le chirurgien, un Anglais, ne s’est pas embarrassé de précautions pour me l’annoncer : désormais, j’ai peu de chances de survivre. D’autres médecins furent aussi brutaux avec ma mère. On ne leur apprend donc nulle part à exprimer de la compassion pour leurs malades ?
Dans la tradition, confucéenne, de mes parents, comme dans celle, juive, de Rachel, la mère de ton père, la mort est intolérable ; il n’y a rien à attendre de l’après. Je n’attends donc rien.
Je suis trop jeune pour te laisser seule avec ton père, le trop modeste Benjamin Chardin, et avec ton grand-père, le trop illustre et monstrueux Paul Chardin.
Trop jeune pour mourir : à peine trente ans. Et toi tu es beaucoup trop jeune pour recevoir une telle lettre : tu as juste huit ans.
Je ne t’avais pas encore raconté l’histoire de ma famille. Je pensais en avoir tout le temps. Mais non. Alors, je te l’écris. Tu es assez mûre pour la comprendre. Et ce que tu ne peux encore comprendre, ton père te l’expliquera dans quelques années.
Au début de ce e xx siècle, dans les derniers temps de l’Empire, mes grands-parents paternels, les Xin, étaient de grands marchands à Nankin ; ils faisaient venir de Londres des produits européens, qu’ils revendaient ensuite dans de nombreuses villes d’Asie. Ils sont devenus riches et puissants, au point de déménager en 1910 dans une très vaste maison de Shanghai, dans la concession française, où mon père est né en 1920. Son prénom était Tao, qui veut dire « longue vie ».
C’était une très jolie maison à deux niveaux, près de l’église Saint-Ignace, bordée d’un grand parc. Les murs extérieurs du rez-de-chaussée étaient en brique rouge, ceux de l’étage peints en blanc ; les toits étaient en pente, comme en France, nous disait-on, et deux lions de pierre gardaient la porte principale.
Je suis née bien plus tard dans cette maison et j’y ai vécu jusqu’à mes huit ans, en 1970. Existe-t-elle encore ? Un jour peut-être, tu iras le vérifier.
Quand a commencé la guerre contre les Japonais, dans les années 1930, la vie à Shanghai est devenue très difficile. En 1941, la ville est tombée. Ils ont beaucoup détruit, massacré, brûlé. Au même moment, les Américains sont entrés dans la guerre, et ni le gouvernement nationaliste réfugié à Chongqing, ni celui de Mao Tsé-toung, qui menait des guérillas depuis les campagnes, n’avaient plus le moindre contrôle de la situation.
Pour fuir ce chaos, en 1942, laissant leur demeure et leurs biens entre les mains de gardiens sûrs, mon grand-père et sa famille sont partis s’installer à Hong Kong, sans rien perdre de leur prospérité : la famille y avait depuis longtemps une filiale. Au grand dam de son père, qui voulait qu’il l’aide à développer les affaires de la famille, mon père est entré à l’université, où il a étudié l’histoire chinoise ; avant de partir, en 1946, finir un doctorat à Cambridge.
En 1949, à vingt-neuf ans, il est revenu à Hong Kong, où il est devenu professeur assistant d’histoire chinoise à l’université. Il a écrit tout de suite un livre majeur sur les expéditions du e xv siècle de Zheng He, « l’amiral des mers de l’Ouest ». Puis d’autres livres sur l’histoire de la marine chinoise, qui ont été traduits en de nombreuses langues. Tu les liras peut-être un jour.
En 1951, deux ans après la victoire du Parti communiste, mon père, contre l’avis de son père et de toute la bourgeoisie de Hong Kong, a fait le choix de revenir dans sa ville natale, Shanghai, pour participer à la construction de la Chine nouvelle. Il n’était pas communiste, mais il pensait que, comme après la révolution anglaise, le régime de Mao Tsé-toung évoluerait vite vers une démocratie tolérante ; et il voulait en être. Il a d’abord été très bien accueilli : les communistes avaient besoin de faire revenir les talents et il servait d’exemple. Il a tout de suite été nommé professeur à l’Université populaire de Shanghai. Il a même pu récupérer la maison de la famille, qui était encore intacte. Et il y a vécu, d’abord seul. Sans être ennuyé : les communistes avaient autre chose à faire que de s’occuper d’un professeur qui enseignait la grandeur de la Chine au xve siècle.
En 1958, alors qu’il était devenu président de cette université, il rencontra ma mère. Elle se nommait Lian, ce qui signifie « orchidée ». Elle avait vingt ans, était très belle et étudiait la médecine. Elle était née à Nankin, la même ville d’origine que celle de la famille de mon père. Elle venait d’une famille de musiciens, les Tsia-Tsiu : avant la guerre, ses deux parents faisaient partie de l’Orchestre national de Shanghai. Son père, Liu, était trompettiste, sa mère, Tsie, jouait du violoncelle. Pendant la guerre, l’Orchestre national a été dissous et les parents de ma mère ont dû, pour survivre, jouer du jazz à l’hôtel de l’Amitié, avec des musiciens juifs arrivés d’Autriche : le consul général de Chine à Vienne leur avait fourni des visas. Je n’ai pas connu Liu, le père de ma mère. Elle disait qu’il était mort d’épuisement vers 1950, et elle pleurait chaque fois qu’elle parlait de lui. Je pense qu’ils avaient dû se réfugier à Nankin où elle était née et que son père y est mort de faim, lors de la grande famine qui suivit la guerre ; ma mère est ensuite revenue à Shanghai, avec sa mère, ma grand-mère, Tsie, et elle a commencé des études de médecine. C’est là qu’elle a rencontré mon père.
Mes parents se sont mariés en 1960. Je suis née à Shanghai en 1961. Ils m’ont nommée Li Mei, c’est-à-dire « belle fleur de Prune » parce que mes cheveux étaient très noirs. Mon père avait quarante et un ans. Ma mère en avait vingt-trois ; elle terminait ses études de médecine et commençait à travailler à l’hôpital de l’université. Ma grand-mère a vécu avec nous jusqu’à sa mort en 1964. Mon père continuait ses recherches sur la Chine du e xv siècle. Ils vivaient dans la belle maison paternelle de la colonie française. Mes parents allaient chaque année à Hong Kong, et en revenaient par le train, en passant par Canton. Ils obtenaient sans mal des visas et ne semblaient pas s’inquiéter de l’évolution du Parti communiste chinois, qui était pourtant de plus en plus agressif ; hostile à la médecine occidentale, à la musique occidentale, et à la façon occidentale d’enseigner l’histoire, qui, selon les dirigeants du parti, « ne mettait pas assez en avant les mouvements des masses ».
En 1966, quand a commencé la Révolution culturelle, mon grand-père paternel a supplié mon père de revenir s’installer à Hong Kong, mais il n’a pas voulu. Il pensait que personne n’oserait s’en prendre à lui, en raison de son prestige international, de l’admiration de ses étudiants et de son statut universitaire, que les communistes avaient toujours respecté jusque-là. Pourtant, dès l’année suivante, il n’eut plus le droit d’enseigner ; deux ans plus tard, des gardes rouges nous ont forcés à partager notre maison avec six familles de paysans. J’avais sept ans. L’année d’après, on nous a chassés de la maison et mon père a dû défiler dans les rues avec un bonnet d’âne sur la tête, en s’excusant d’avoir enseigné un savoir réactionnaire. Un de ses plus mauvais étudiants, qui menait l’attaque contre lui, avait pris la présidence de l’université, où on n’enseignait plus que « la pensée Mao Tsé-toung ». Mon père fut relégué au ramassage des ordures dans les jardins de l’université. Ma mère avait encore le droit d’exercer la médecine, mais, dans son hôpital, on n’avait plus le droit d’utiliser d’autres médicaments que ceux de la médecine chinoise. On opérait sans anesthésie, en s’en remettant à la force que devait donner aux malades « la pensée Mao Tsé-toung ». Personne n’y croyait mais tout le monde faisait semblant. Parfois, un médecin disparaissait du jour au lendemain et on ne le revoyait plus jamais. Ma mère tenait ; elle faisait tout pour nous rapporter de quoi manger. Le soir, dans le petit appartement où nous nous entassions, mes parents s’ingéniaient à me faire rire. Quand ils croyaient que je dormais, ils pleuraient, dans les bras l’un de l’autre. Moi j’allais à l’école, où on nous apprenait à lire dans le Petit Livre rouge.
En 1970, mon père a été envoyé dans un de ces lieux maudits qu’ils appelaient les « écoles du 7-Mai » ; en fait un camp de concentration. Nous avons reçu quelques lettres de lui. Évidemment censurées. Il y disait que tout allait bien et qu’il apprenait à corriger ses erreurs. Puis plus de nouvelles. Ma mère s’est alors décidée à tenter de rejoindre la famille de mon père, à Hong Kong mais on n’a pas trouvé de moyen de passer la frontière. Nous avons quitté Shanghai pour sa ville natale, Nankin, où la réputation de mon père ne nous suivait pas. Pour survivre, elle est devenue infirmière dans un hôpital du Parti.
Moi, j’ai pu continuer d’aller à l’école. On nous enseignait encore la pensée du président Mao ; le Petit Livre rouge nous suivait partout. J’ai eu le droit, un peu par hasard, d’étudier un instrument qui m’intriguait, que j’avais entendu chez mes parents, la harpe chinoise, le konghou.
Laisse-moi te parler un peu de cet instrument, puisqu’il a été au cœur de ma vie et que tu m’as entendue si souvent en jouer, malgré ton jeune âge. Il n’est pas si différent de la harpe occidentale, sinon que les cordes sont repliées en deux, ce qui permet de faire des vibratos et des traits très spectaculaires. Le répertoire est immense, depuis la musique du royaume Chu, celle de la dynastie Han, la musique de banquet de la dynastie Sui, celle des cérémonies rituelles des Tang, et des milliers de chansons populaires.
J’ai adoré l’apprendre. J’ai vite très bien joué. J’étais applaudie. J’ai compris que je voulais en faire ma vie. Ma mère a été heureuse que je reprenne le métier de ses parents : musicienne. Très rapidement, on m’a fait jouer dans les cérémonies du Parti, en cachant les origines « bourgeoises » de ma famille. Cela protégeait un peu ma mère et j’espérais que cela nous rendrait mon père.
En 1975, la Bande des Quatre, dirigée par l’épouse de Mao, Jiang Qing, sévissait ; ce fut pire que tout. Ma mère a été chassée de son emploi à l’hôpital ; elle semblait beaucoup souffrir sans m’en parler. Et moi, je n’avais plus le droit de jouer en public. C’est sûrement à ce moment que mon père est mort, comme des centaines de milliers d’autres intellectuels chinois. J’avais quatorze ans.
L’année suivante, juste après la mort de Mao, les quatre ont été arrêtés et la Révolution culturelle a pris fin. Nous avons réussi à fuir à Hong Kong, en passant par la mer. J’ai compris, en voyant les passeurs, que ma mère avait préparé ce voyage depuis des années. Pendant la traversée, elle était de plus en plus faible. Son sourire ne masquait plus ses douleurs.
On a été accueillis par les frères de mon père, aimablement, mais sans plus. Ils étaient devenus très riches. Mon grand-père était mort. Ma mère allait de plus en plus mal ; les médecins m’ont dit qu’ils allaient tout tenter mais que c’était presque sans espoir ; elle a été opérée d’une valve aortique, puis du canal lombaire ; l’opération semblait avoir réussi, mais des bactéries ont provoqué une infection massive. Je ne la quittais pas ; je lui parlais sans cesse. Je lui posais des questions sur sa famille, dont elle m’avait trop peu parlé. Elle répondait par des sourires et des clignements d’yeux. Et puis, elle est morte. Je n’ai jamais oublié son dernier regard.
J’avais quinze ans. J’étais seule. Le frère aîné de mon père m’a alors placée dans une sorte de pension pour jeunes travailleuses, connue sous le nom de Helena May, sur Garden Road. Très austère : salle de bains commune, horaires stricts. Il m’y a oubliée. Il m’a aussi inscrite dans un collège voisin, où la discipline était très dure et l’anglais incompréhensible, pour moi qui avais vécu surtout en parlant le mandarin.
Deux ans plus tard, je n’ai plus tenu. J’ai cessé d’aller au collège. Mon oncle est venu me voir à la pension et m’a annoncé que si je ne suivais plus les cours, je devrais quitter la pension. Je n’ai pas cédé.
J’ai fait tous les métiers. Tous les métiers… Sans renoncer à la harpe. Quand je pouvais, je jouais dans les bars ; les hommes ne s’intéressaient pas seulement à mes mélodies. C’est comme ça que j’ai vraiment appris l’anglais…
Un soir de juin 1980, j’avais dix-neuf ans (il paraît que j’étais très belle), j’ai été invitée à jouer dans une soirée privée chez un grand banquier anglais dans une belle maison de Causeway Bay ; j’y ai rencontré Hui Chan ; il avait quarante ans, il était très raffiné. Grand, des yeux noirs. Une fine moustache. Il venait d’une très grande famille de la colonie. Il avait été élevé en Grande-Bretagne, à Eton. Il était l’un des principaux dirigeants de l’administration de la ville. Il m’a tout de suite proposé de me protéger, de m’aider. J’ai accepté. Il était très attentionné et respectueux. Moi, je suis tombée très amoureuse de lui. Follement. Je l’ai presque forcé à faire l’amour avec moi. Tout fut merveilleux…
En lisant cette lettre, ton père ne s’y attardera pas aujourd’hui ; je souhaiterais que ce soit des choses que tu puisses lire plus tard. Notre relation physique était très intense. J’étais tour à tour son esclave et sa maîtresse. C’était d’un très grand raffinement. Même si ce ne sont pas des détails qu’une mère doit confier à sa fille, je te souhaite de vivre cela un jour, aussi intensément.
J’avais décidé qu’il serait l’homme de ma vie. Et je faisais tout pour le garder. Même si je voyais bien qu’il était redouté, admiré, entouré, courtisé. Nous nous sommes installés ensemble. J’ai continué à jouer de la harpe, juste pour mon plaisir. Et le sien. J’ai aussi appris la harpe occidentale. C’est très facile après la harpe chinoise. J’aurais voulu devenir concertiste. Mais Hui Chan était d’une extrême jalousie et me gardait enfermée. Je l’aimais. Cela ne me gênait pas. Je me sentais flattée par sa jalousie. J’aimais qu’il soit mon maître.
Trois ans plus tard, le 5 avril 1983, une heure après que Hui Chan fut parti, comme tous les matins, pour son bureau, au palais du gouvernement, sa secrétaire est venue, affolée, m’avertir que je devais quitter immédiatement son appartement ; sans rien prendre ni chercher à le joindre. Le jour même, il a été arrêté pour corruption. Il est mort très vite, en prison.
J’ai été interrogée ; sévèrement ; puis relâchée. J’ai pu survivre en revendant les bijoux qu’il m’avait offerts. J’avais vingt-deux ans. J’étais dévastée.
J’ai recommencé à jouer de la harpe pour gagner de l’argent. Et puis encore quelques soirées particulières… Les hommes me faisaient horreur et je réussissais à peu près à les tenir à distance.
Cet été-là, j’ai été repérée par le Konzertmeister de l’orchestre symphonique de la ville qui avait besoin d’une harpiste pour jouer un concerto de Mozart avec un pianiste américain de passage. Cela s’est bien passé. La partition était facile. Il m’a rappelée souvent ensuite. J’étais à peu près sauvée.
À l’automne de cette année 1983, celui qui allait devenir ton grand-père, Paul Chardin, est venu à Hong Kong avec un orchestre, le Philharmonique de la Radio française. Ils étaient en tournée dans toute l’Asie. Paul Chardin était alors mondialement célèbre ; j’avais, comme tous les musiciens professionnels, entendu parler de lui. Le Konzertmeister m’a demandé de jouer avec eux le concerto en sol de Ravel car leur harpiste était tombée malade en arrivant. Ton grand-père m’a fait passer une audition. J’étais très impressionnée de jouer devant ce très grand chef. J’ai vu arriver un vieux monsieur, minuscule et voûté : il n’avait que soixante-dix ans mais il en paraissait beaucoup plus. Je me demandais comment il pouvait encore diriger un orchestre. Il s’est assis devant moi, sans un mot, et m’a fait signe de commencer. Il a fait la moue pendant tout le morceau. Il ne me regardait pas, et semblait ne pas m’écouter. Il donnait le sentiment qu’il pensait que je n’avais pas le niveau. Et il est parti sans rien dire. C’est le régisseur qui m’a informée que j’étais engagée pour les deux concerts de Hong Kong.
Pendant les répétitions, le chef resta assis sur un tabouret très haut. Il ne parlait qu’en français à ses musiciens ; même à moi ; sans se demander si je comprenais. Il hurlait. Un des bassonistes, assis juste devant moi, m’a souri et a traduit en anglais les directives du chef. J’ai vu qu’il y avait la photo d’une femme dans l’étui de son instrument : je pensais à un amour ; j’ai appris bien plus tard que c’était une photo de sa mère, Rachel, que son père avait fait enfermer, et qui était morte vingt ans plus tôt, dans un hôpital psychiatrique, sans qu’il l’ait jamais revue.
À la pause, je l’ai remercié. Il m’a dit qu’il se nommait Benjamin Chardin, et que son père (le chef était son père !) refusait de parler l’anglais, parce que c’était, pour lui, « la langue des occupants » ! Nous avons ri. J’avais vingt-deux ans. Il en avait dix de plus. J’étais très seule. Nous nous sommes vus tous les soirs après les répétitions. J’ai été séduite par sa douceur. Nous avons beaucoup bu. J’ai même fini par le trouver beau. Il m’a proposé de le rejoindre à son hôtel. J’ai accepté. Nous avons fait l’amour. Plusieurs fois. J’ai compris qui il était vraiment…
Après le deuxième concert, et juste avant leur départ pour Tokyo, nous nous sommes promis de nous revoir. Il devait repasser par Hong Kong avant de revenir en France.
Mais il n’est pas repassé. Il m’a écrit. Puis téléphoné. Quand j’ai compris que j’étais enceinte, je n’ai pas voulu avorter. Je l’ai appelé, je l’ai prévenu de mon état mais je ne lui ai rien demandé. Il m’a demandé, lui, de venir à Paris. Une heure après, j’ai reçu un appel d’une agence de voyages de Hong Kong m’annonçant qu’un billet d’avion pour Paris était à ma disposition.
Pourquoi voulait-il que je vienne ? Pour me convaincre d’avorter ? Pas question. Cet enfant, je l’aurais sans lui. Je n’avais rien d’autre dans ma vie. J’ai décidé de l’affronter. Il fallait qu’il sache que ma décision était prise, et que je n’avais pas besoin de lui pour élever cet enfant, toi. J’ai pris l’avion. Il m’attendait à l’aéroport et m’a tout de suite proposé de l’épouser. Cela m’a bouleversée, je m’y attendais si peu. J’ai accepté.
Quand il l’a appris, son père hurla que « j’étais une intrigante, que j’avais piégé son fils, après avoir séduit tous les chefs de pupitres de l’orchestre, pour pouvoir quitter la Chine, que n’importe qui pouvait être le père de cet enfant ». C’était évidemment faux. Je n’avais approché aucun autre musicien de l’orchestre. Ni d’aucun homme depuis la mort de Hui Chan.
Ton grand-père n’est pas venu à notre mariage.
Tu es née à Paris, en juin 1984. J’étais si heureuse que tu sois une fille. Je l’ai laissé choisir ton prénom ; il a dit : « Elle s’appellera Sophie-Julia… » Deux personnes de sa famille, si j’ai bien compris. Je n’ai pas insisté pour en savoir plus. J’ai demandé qu’on ajoute le prénom de ma mère : Lian.
Ton grand-père, lui, était extrêmement fâché de ce choix. Il a tout fait pour changer ces prénoms. En vain, et cela fut une source supplémentaire de brouille avec son fils, qu’il a renvoyé de son orchestre. Et il n’a pas voulu te rencontrer.
Nous avons décidé de revenir à Hong Kong, où j’ai vite trouvé un emploi dans l’orchestre, et où ton père a pu aussi trouver un poste. Ton grand-père m’accusa de lui avoir volé son fils.
Nous avons été heureux ensemble ici, tous les trois. Huit ans. Malgré mes douleurs grandissantes, que je négligeais. Je ne voulais pas m’inquiéter. Je n’ai pas voulu vous inquiéter.
Et puis, il y a un mois, ton grand-père a appelé : il a demandé à te voir. Il se disait mourant. Ton père, très heureux de ces retrouvailles, est parti avec toi à Paris. Et tout est allé très vite… Mes douleurs sont devenues insurmontables. J’ai dû être hospitalisée. Et tout à l’heure, je serai opérée en urgence.
J’aurais voulu te faire connaître la Chine. Ma Chine, pas celle des usines, des grands immeubles et des éclairages éblouissants ; celle des jonques et des villages. Celle des paysans. Tu la découvriras un jour.
N’oublie pas que tu es aussi chinoise. Sois fière de l’être. Continue de parler, aussi souvent que tu le pourras, le mandarin. Cherche à comprendre notre histoire, nos valeurs, notre littérature, nos techniques, nos arts. Lis les livres de mon père, que j’ai gardés précieusement. Trouve un métier qui te rapproche de la Chine ou, au moins, qui ne te fasse pas oublier qui tu es. Qui je suis. Par toi, nos deux mondes se sont rencontrés. Tu portes le meilleur de cette rencontre. Porte-la plus loin.
Les infirmières viennent me chercher. Je ne peux te cacher mon angoisse. Que c’est terrible de ne pas trouver quels derniers mots dire à sa fille ! C’est sans doute parce que aucun mot ne saurait dire l’immensité de mon amour et de mon chagrin. Et s’il y a des mots, tu les connais.
Ne pleure pas, mon amour. J’ai plus de peine à te faire du chagrin qu’à mourir.
Je t’aime
Li Mei Xin
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