Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]
Mer des Caraïbes
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
JE VIS DANS UNE CHAMBRE D’HÔTEL d’une gare de marbre, seul, je rapporte des piles de journaux, de saloperies, de bouteilles, (certaines vides ?), de souvenirs --- je regarde l’horloge du grand Hall de Jersey Central, elle montre que j’ai sept heures à dormir et une heure pour parcourir la ligne dans mon train qui quitte la gare proprement dite --- j’ai parlé à des amis, Walter Pidgeon prenait son petit déjeuner au lit, ne m’a pas regardé sauf à la dérobée --- (cette vieille pédale) --- Après, je circule dans « mon taxi », « mon chauffeur » et moi mangeons notre poulet frit habituel et il bavarde avec bonheur tout en manœuvrant le tacot à travers les Rues de Frisco et je crains bien de dévorer tout le poulet --- faut que je surveille mon poids et que je ne fasse qu’un repas par jour, car à l’occasion pour une poignée de dollars il me conduit au champ de courses où je cavale jusqu’au starting-gate et m’inscris pour monter un cheval dans la course, jockey --- je suis un type indépendant et solitaire sans liens ni espoirs, sombres combines pour avoir de quoi vivre, plein de mort, d’indécision, de paresse sédentaire et pire que tout je ne sais pas pourquoi je suis sur terre ni ce que je devrais faire pour satisfaire, non quelque aspiration intérieure, mais une sorte d’aspiration céleste, le ciel aux nuages perdus --- Je suis comme Lionel, ou comme Bull, j’attends au pied de l’horloge qui égrène ses secondes et comme T. S. Eliot « sans espoir » --- Ma chambre est grise, relativement confortable avec lit double, bonnes chaises, buffet, fenêtre à store avec vue sans doute comme l’hôtel Ross à Los Angeles donnant sur 4th et South Main --- Mon « taxi jockey » est du genre Frisco va-comme-je-te-pousse, qui connaît Charley M. Low et qui se postait aux guichets à tuyaux pour la course du dimanche matin fleuri au Rose de Market Street avec Deni Bleu les jours où Hank rentrait de Singapour ou de Marseille avec du pognon à claquer en riant « Hiah hiah hiah ! Tu me fais mou-ou-rir ! --- Yaaah ! » ---
ARRIVANT DANS UNE COMMUNAUTÉ MONTAGNARDE quelque part en Californie, on m’apprend que les chemins de fer construisent une nouvelle bifurcation --- Je vois toute une bande de gars, cinq, qui travaillent à une voie de garage avec quelques voitures --- « Cinq ? quel besoin de cinq gars pour une équipe d’auxiliaires ? » --- Puis quand je me mets effectivement au travail sur cette ligne de bifurcation et que je viens de franchir le col, blotti sur les marches du Diesel et que nous tirons un petit convoi de voitures, un passager possédant un titre de transport gratuit et moi observons comme l’angle paraît dangereux au point qu’on penserait que tout le machin va se renverser, mais parce qu’il penche tant et que je peux me détendre contre les marches du Diesel et tout le dos, je m’endors presque à ciel ouvert et un pied au-dessus de la voie qui file --- (Si, il y a du travail dans la petite ville de montagne, qui a des rues de terre battue et des bâtisses d’adobe et des voisins sympathiques) --- quand je commence vraiment à travailler les gars me disent « Ce que tu as vu, c’est l’équipe des auxiliaires plus un serre-frein du dépôt, c’est pour ça, cinq » --- je cours après le fourgon de queue, j’ai traficoté pendant si longtemps en essayant de cacher mon costume de bain sous de vieux gants sur les marches graisseuses humides du Diesel que, à présent que le petit convoi part au boulot et que les types sont montés à bord du fourgon de queue et que je suis trop loin au bout de la voie pour l’attraper même en me pressant et en fin de compte je cavale comme je peux --- et les gars s’ils le remarquent s’en fichent désormais, ils ont bien vu que je suis un rigolo du rail --- ma carrière sur la ligne montagnarde de dérivation ne va être ni longue ni digne d’intérêt à coup sûr --- Mary Palmer et les deux garçons m’ont rendu visite à ma maison pleine de gens, il y a eu de grands dîners cuisinés par Maman, Cody, longues conversations --- il se trouve qu’il a un peu vieilli et que les gens lui ont davantage prêté attention qu’à Tommy en raison de son évidente tristesse d’infériorité, Brucie Palmer est devenu gâté et bavard et il coupe Tom à qui mieux mieux et il lui est même devenu supérieur dans la repartie --- J’oublie le sujet de la conversation autour de la grande table chargée de victuailles, mais c’est dans une maison de bois dans cette ville montagnarde, ma maison achetée avec de l’argent que j’avais --- c’est dans l’Ouest --- À un moment donné une petite fille dit qu’elle a entendu parler d’une maladie appelée « Neb » qui se caractérise par la peur que votre bouche et votre tête ne prennent feu --- Papa n’est pas loin non plus, riant baragouinant je vois sa grande bouche humide agitée ouverte pour proférer et avide et sans gêne
HIPSTERS DANS LE FILM, parlent dans l’entrée, la tête --- je suis assis à l’avant du balcon bas avec Irene et vais à l’arrière chercher Maman pour qu’elle prenne son nouveau siège avec nous, mais elle est tout au fond où sont assis les hommes âgés et elle a un paquet (sac à provisions) à ses pieds et se trouve fort satisfaite de voir depuis le fond, s’agace quand j’insiste pour qu’elle vienne occuper un meilleur siège --- Le film est « La Mort de Mad et Hatchet Cranshaw » --- que nous voyons écrit sur l’écran --- Je comprends que ma mère a envie qu’on la laisse tranquille, n’a pas envie qu’on « améliore » sa position ---
JE VAIS DESSINER POUR LA NAVY UN GRAND DESSIN du train aérodynamique de Rock Island entrant dans Frisco City par un pont sur chevalets au-dessus des eaux bleues et un bateau qui entre parallèlement, une moitié de la page gauche du grand dessin en couleurs qui s’étale sur 2 pages montrera les tours de la ville, puis le Diesel qui ne tire que quelques voitures, puis la circulation fluviale --- de toute façon je suis sur une digue pour faire cela et à un certain moment j’attends comme le cireur de chaussures Five-and-Ten du Coin Derrière Merrimack Square mais sur le bois gauchi après-midi assoupi de mouettes qui claquent assis avec Nin et parlons de quelque chose, genre Navy, de service, en attente, et qui rappelle également des parties des Usines Boott, les rampes de chargement --- Plus tôt et probablement en rapport j’étais dans les douches avec tous les Marines, où je vois mon embonpoint, je refuse de me battre avec tel ou tel Marine surtout le rouquin (« ils jouent du couteau ») --- L’ « esquisse » ayant aussi à voir avec ce qui précède, dans la Navy ou les Marines aussi, Robert Whitmore mon pote du S.S. Carruth me montre comment il décrit un immeuble d’appartements en écrivant « le wander wada rada rall a gonna gay, Zack ! » flux verbal et bop-sound qui se libère en bout de paragraphe de prose rythmée --- nous nous tordons de rire --- il y avait eu en route de grands événements au-dedans et au-dehors des casernes qui se confondaient à un moment donné avec la grande maison de Joe Fortier dans Bridge Street et le grand rêve de la maison hantée du Docteur Sax
MAISON HANTÉE DU DOCTEUR SAX — c’est la nuit, je suis avec Bertha et Philip à la maison des Fortier, il y a des lumières dans la (à présent occupée et non pas hantée — en ruine) maison sur la colline en face tout en haut de la rue — je vois l’ombre d’une personne qui marche dans le salon doré, profilée sur l’éclat tremblant des flammes de l’âtre, énorme — nombreuses fenêtres éclairées — « Wow ! » dis-je « Docteur Sax en chair et en os, Docteur Sax ou un postulant à ce titre fou de mon Rêve Lowellien, il arpente nerveusement le salon avec un Hubbard fébrile de cocktail à l’heure de l’apéritif ou quelque frénétique James Mason en Lord » — la nuit dorée à quelques fenêtres du presbytère qu’on voit à travers les pins épais de la pelouse sur la grande colline qui remonte du mur de pierre sur Bridge Street — « Viens Phillip on va ramper dans l’herbe et voir là-haut de quoi il retourne » — Nous traversons furtivement la rue sous la lune, brusquement on trouve un convoi de vieux fourgons mélancoliques sur l’embranchement de Bridge Street, l’un d’eux nous barre le chemin et je le pousse à coups de pied semble-t-il, il roule sur le chemin vert de la maison hantée si vite et si loin que je me demande s’il ne va pas heurter le butoir ou sauter le remblai et dérailler ou même rebondir et rouler sur nous c’est pourquoi, l’œil à la vue perçante fixé sur le nébuleux nuage lunaire, j’attends un instant avant de commencer à se faufiler avec Phillip vers le haut de la pelouse — Nous rampons maintenant, nous arrivons à un tertre, sous un pin, brusquement voilà le propriétaire lui-même Mad Sax qui s’approche à grands pas dans l’herbe sourdement éclairée par la lune, armé d’un fusil et d’un revolver, nous nous aplatissons et regardons — d’une manière ou d’une autre il s’avance sur nous par erreur et soudain le voilà qui marche sur le tertre et droit sur nous et c’est alors que je vois le Badge de Shérif qu’il porte et il va nous marcher dessus accidentellement ou, ce qui serait plus sinistre, en sachant parfaitement ce qu’il fait, je me relève d’un bond et je crie — le Shérif Mad Sax commence à hurler « Bang ! Bang ! » les armes ne sont que des jouets mais il est très agaçant et ne cesse de me pousser en riant ou ricaboyant sauvagement avec une intensité maniaque à la Hyde, alors, je me recule horrifié, il ne moleste pas Phillip, il y a un autre « shérif » dans les parages à qui je vais demander de l’aide au moment où je recule en sautant et dansant sur l’herbe grise d’après-midi devant les coups d’estoc et les bang-bang du vieux maniaque aux babines retroussées avec ses pistolets jouets et son insigne, furieux parce que nous voulions le guetter dans son manoir d’éternité à l’Heure Cocktail du Coin du Feu, hurlant et ricassant comme ce maniaque qui me chatouillait la semaine dernière —
UNE LONGUE COURSE DE BICYCLETTE JUSQU’À LAWRENCE que je gagne — il y a aussi un passage où il faut courir et porter sa bicyclette hors de la route de sable où je roulais en fonçant sur les talus comme un champion motocycliste sur un manège infernal de carnaval — la désolation de ces landes de pins, la route de sable, du coureur solitaire et essoufflé ! — je gagne la course et je reviens à la grande maison de Salem Street où June et Maman (réconciliées) m’attendent, June est à la grille, elle est belle, nous nous chuchotons des promesses nocturnes — son corps est ferme, chaud, ses tétons m’aiguillonnent délicieusement, elle est blanche et offerte comme cette véritable Femme-Huître — dans la maison elle est au soleil du porche et coud assise sur le divan, Maman est dans la cuisine avec des rangées de casseroles et de marmites, dans la partie cloisonnée au milieu d’une immense cuisine — Plus tard June et moi sortons en nous frayant un chemin à travers quelques amis à moi « parce que je suis trop fou ou trop sauvage ou trop quelque chose pour être matelot » on va me nommer Steward, Chef, et June et moi nous nous asseyons dans le Mess des Officiers avec les Officiers du Génie — à un certain moment le 3 e Assistant s’écrie « Mais pas de lait ! » — « je vais vous chercher du lait ! » dis-je « après tout je vais être Steward » — le bateau est encore à quai, je descends en courant dans les soutes et cherche frénétiquement d’obscurs caissons et de drôles de petites glacières de formes horizontales grandes-à-l’extérieur-mais-petites-à-l’intérieur (au pont) — finalement dans une horrible housse-glacière un sac en grosse toile d’emballage comme le sac d’horreurs du cauchemardesque héros de Kafka traînant sa machine à chenille de dragon vert emboutonnée, son sac fardeau sur l’étrange scène grise des chevalets de torture et de la poussière d’éternité, finalement je trouve des quantités de lait et aussi des chaussettes neuves et toutes sortes de provisions en pagaille — (je venais de rejeter des boîtes à lait à moitié vides dans une glacière en bois) — là j’en trouve des toutes neuves (j’avais repéré des croûtes de lait aigre à travers l’enveloppe de paraffine transparente) — tout le lait frais y est, et je commence à m’en aller mais le sac de jute s’est enroulé autour de ma taille et c’est comme s’il me serrait de plus en plus pendant que je farfouille et tout (cela) à dessein, c’est la Glacière Piège du Bateau pour attraper les coupables et leur faire parcourir le pont désespérément traînant autour d’eux le grand sac comme une robe de honte mais une super-Honte horrible d’être « le sac entre les mains » ou de se retrouver « tout sur le dos » — je tire, ça me serre, insistant, je suis piégé — Plus tôt ç’avait été un grand spectacle de chant de la Compagnie Rigoletto, joie, j’étais là avec eux — et les mots : « Cad Pa L.I. Canada » —
(O cette camisole qui m’entou-re-tient furtivement !)
DES ÉCLATS DE VERRE BRISÉ sont plantés dans ma lèvre au bal de la salle du poêle bedonnant où se trouvaient Evelyn et Cody et Evelyn mourait d’envie d’avoir ce poêle, en fin de compte au plus fort des festivités je la vois, le blanc de ses yeux bleu pâle furtivant (sic) elle embarque ce poêle par la porte sans poser de questions (à Cody qui attend sans doute Nash) ---mais le propriétaire, lui, la voit --- Cependant j’ai été occupé avec le verre brisé et chaque fois (d’une bouteille ?) que j’essaie de dégager un éclat de ma lèvre supérieure il se plante aussi dans le bout de mon doigt, sale truc ---il faut que j’aille voir le médecin dans le champ d’enrôlement sur la berge escarpée où tous les soldats sont assis dans l’herbe attendant leur tour l’un d’eux un jeune type appelé le « Colonel » ou un autre nom dont on se moque, il porte du rouge, il part pour le Pérou --- Ici comme dans la grande salle on a insinué qu’on allait nous apprendre l’espagnol et le « hondurien » et que cela nous serait très utile à l’« avenir » --- Au milieu de tout ça la scène change et passe au dépotoir de Lowell à Rosemont, Peaches et moi jouons devant une grande canalisation sur l’eau assis dessus et en en faisant notre plage de nage et le docteur vient de lui dire qu’elle avait la « ménopause » ce qui signifie que nous pouvons niquer à qui mieux mieux, nous nageons nus et j’ai envie de la voir nue avec ses bottes de caoutchouc, hum --- de l’autre côté de la rivière dans le dépotoir de Little Canada dans le tragique soleil rouge se trouve Halnau qui se livre à ses propres fouilles avides dans la réalité scatterdamalia (sic) --- Finalement je me retrouve avec les soldats qui patientent mais maintenant à Wall Street attendant à la porte de chez « Edison’s » ou chez « Einstein’s » comme des postulants pour la Navy à Pine, le type devant moi est le petit porteur de bagages mexicain chauve puis Joe employé au chantier South City, rouspétant comme un troufion --- le docteur va-t-il ôter ce verre de ma lèvre ? --- Je vois un article de journal sur le dernier film de Rosalind Russell, je suis assis chez Maman Evans à Brooklyn (belle-grand-mère) et il y a le film de Rosa assise maintenant sur le trottoir et on voit les longues cuisses de miel avec une chatte de miel vêtements à demi noués, une poignée d’ouvriers et un champ de courses, et le metteur en scène du film à genoux qui montre le cheval, le sous-titre dit : « Direction La Grosse Galette » --- le metteur en scène Franz Halz Newmann le grand autophotographe de l’Europe Française, et merde ---
« SON ENGIN LAITEUX COMMENCE » c’est ainsi qu’on qualifie sexy Ava Gardner dans l’histoire — les Indiens Enguardiente, « premiers habitants de la Californie » et donc très évidemment le groupe Pomo de féroces combattants organisés qui vont assaillir un fort en 1850, on voit leurs silhouettes nues rampant le long du toit, on nous explique comment ils mettent le feu au fort en plaçant des fagots de ronces sèches sous les fondations — On voit aussi les salles de chauffe où ils ont peur d’entrer, la chambre souterraine humide où je pensais vivre mais j’ai changé d’avis — Pas un Blanc alentour — On voit les grands Enguardiente à cheval s’entraînant sur une colline vert pâle, des charges de cavalerie des fusiliers tirant des salves, criblant des cibles d’un feu continu et on voit les grands ballons de fumée qui explosent — Avant ça, on avait tous eu peur qu’une bombe atomique tombe sur le Merrimac, et en fait je l’avais vue en « rêve éveillé » ou bien ça s’est passé autrement, ténèbres sur nos âmes pendant que nous attendons cachés et blottis dans Lakeview Street (face à l’endroit où je suis né) — désastre et Armageddon dans l’Air Sombre de ma naissance, sur la rivière de la vie —
Après la grande tragédie de « Camille » les jeunes prêtres se mettent à jouer au football dans la rue avec les champions scandinaves en visite — ils sont sensationnels — passe une grande troupe de nonnes en route vers la pâtisserie pour un café — le match est sensationnel, des passes très longues, des longues courses, la balle attrapée du bout des doigts, des cris, c’est une vaste comédie, et c’est la dernière partie de la tragédie de Camille — je regarde avec Nin — c’est comme Liverpool Merseyside —
ENFILANT MON CALEÇON et mon maillot de corps dans l’entrée je toque à la porte de Mrs. Whiteheart, je ne peux pas le faire dans la maison parce que son fils Jack est en train de parler à ma mère --- Je me grouille un maximum pour être vêtu avant qu’on réponde à mon coup mais les doigts sont de la mélasse --- Avant c’était le Rialto Theater, événements, --- Et il y avait eu un grand Raz-de-marée qui annonçait le fait que tout Long Island était voué à longue échéance à être balayé --- Nous voyons des maisons au long de la plage --- nous roulons frénétiquement dans le gris de l’après-midi de catastrophe --- Je suis avec un homme plus âgé, nous voyons des cabanes et des maisons en ruine, nous roulons à travers de grandes plaines de laîche --- Les gens se déplacent --- une grande partie de New York City est également condamnée --- (écrit longtemps après mon réveil et par conséquent n’évoque pas le côté hanté du rêve, pas digne de ce livre) ---
DANS LE PACIFIQUE SUR UN BATEAU N.M.U., d’abord comme pourvoyeur avec la vaisselle d’un équipage de galère de 50 à me taper une cargaison de passagers, j’ai obtenu le boulot si vite que ça m’amuse et me voilà en tablier devant l’évier gras parmi les types hurlants et dorés, titubant chargé de plats dans la coursive qui mène à l’étrange petit garde-manger où je les range — et le bateau parti depuis deux jours pour l’Orient — cependant dans quelque baie fantomatique un autre bateau nous aborde et je sors par le hublot et je retourne en Amérique pour finir comme un enfant béant à la fenêtre de chez moi sur l’avenue Gershom à Lowell en plein après-midi avec un drap, un linceul ou une couverture sur la tête et je contemple la rue à travers le pâle tissu gris — je regarde les grands logements, il y a un ouvrier noir qui me fixe de sa fenêtre en essayant de me situer — c’est Ti Jean, le vieil inutile, celui qui traîne autour de la maison ne travaille pas, le malade, le névrosé, le déserteur de cargos et l’écolier qui sèche, cherchant son frère perdu dans les ténèbres des arrière-salles — À la fin je vois le commencement du film Deux Ans sur le Gaillard d’Avant avec les deux mêmes vieux personnages qui s’étreignent de stupeur dans un jardin nautique à treillis —
À WATSONVILLE CALIFORNIE avec ma mère soudain (dehors dans les marais, dans les environs d’Elkhorn ou de Moss Landing dont Steinbeck a parlé, là où j’ai freiné sur le SP) nous voyons un troupeau de serpents volants qui rappellent aussi ces chevaux de mer dans le film d’hier, ils sont verts avec des corps en forme d’épine incurvée aérodynamique et vraiment répugnants — « C’est des cockrelles*, » dit ma mère avec grand dédain et dégoût, « c’est simplement des cafards » — elle n’a pas la berlue — c’est un peuple de cafards qui se fait passer pour des serpents volants, elle en a déjà vu — Immédiatement je me souviens d’Irwin Garden (Papa l’appelait cafard), Hubbard, tous mes amis que ma mère déteste et craint et de fait l’un de ces serpents dégringole soudain sur mon cou « comme Garden ! » pensé-je frénétiquement en me mettant à courir pour esquiver le coup, « comme les avances importunément affectueuses de mes amis dégoûtants ! » — la horde de serpents sur le marais s’envole —
Plus tard, tout de suite après, j’ai une vision du môme Katzenjammer qui avait les cheveux foncés, une chemise à rayures il tire du ciel une pochette surprise avec une corde et une poulie, il s’avère que c’est une mère chargée de cadeaux —
DES PARENTS TIENNENT LEURS FILS PAR LA PEAU DU COU les traînent hors des bars dociles et honteux, car ils y buvaient et faisaient du gringue aux filles --- c’est une grande campagne Anti-Teenagers, je n’arrête pas de voir cela toute la nuit dans divers rêves --- Je me dis « L’Hystérie en Amérique a atteint ce sommet d’Amour Haine » --- je vois Julien et Bob Piriams, dans le petit garage-bureau de Lou --- Piriams a ce grand
sourire shnurf ---
LA CHAÎNE ÉDUCATIVE DE LA TÉLÉVISION EN COULEURS est allumée dans le bureau de Boisvert en raison de la grande tempête de neige--- je vois également « Baruch » déclarer dans une de ces émissions « Ce n’est pas parce que quelqu’un a de mauvaises fréquentations que cela signifie… » je sais donc que les Chasseurs de Sorcières Rouges découvriront le fait qu’il a fricoté avec les Communistes et soudain je prends conscience de la grande chose qui va se produire, la Purge et je ne suis pas d’accord --- Entre-temps j’ai pensé aller voir Adele Norales parce que j’ai trouvé une vieille liste de Choses à Faire qui dit sixièmement Prendre des Adrian et des Mondrian chez Adele (aquarelles imprimées) ---Elle habite au rez-de-chaussée de Livingston Hall où vivait jadis le fils du Maire de Trenton --- Quand Maman et moi nous serons réinstallés dans l’Immeuble Textile de Moody Street j’aurai la TV dans ma chambre et je me rends soudain compte que je ne veux pas qu’elle y soit, Maman est pâle dans la salle de séjour --- il neige, c’est saint, il y a la télévision en couleurs.
GRANDES PROMENADES AUTOUR DE LOWELL, Pawtucketville, les champs de Textile --- j’arrive à la passerelle de la Ligne de Long Island sur le boulevard, les voies ferrées, petit cottage branlant de bois cul par-dessus tête autour de Crawford Street totalement transformée en grands boulevards où les lampadaires éclairent la circulation
DE NOUVEAU LE GRAND RÊVE DU PONT ENNEIGÉ, le Pont de Brooklyn et à quelques centaines de mètres il y a « 48th » Street où je ne serai pas loin de l’autre pont, la lumière claire des étoiles est sur la ville que je vois toujours avec de petits bungalows blancs Est & Ouest et ce grand pont des Bourgeois que j’ai vu brûler en 1951 --- il y avait des enfants qui dansaient sur une scène, censés apprendre des pas dans la lumière du projecteur, la plupart des garçons avaient des pieds incroyablement longs et faisaient exprès d’être gauches en faisant le fox-trot comme de gros idiots --- C’était alors à San Luis Obispo, je venais de rentrer en bus, je filais droit au Colonial Hotel revoir le vieux type là-haut à côté de ma chambre en angle… à nouveau tout cet « ennui hâlé de santé » et ce vague air assassin --- Une pédale s’accroche à moi lorsque je descends du bus, me suit jusque dans la cafétéria où ils sont des milliers à manger --- c’est cette Nouvelle Ville de l’Ouest au soleil tonitruant
PAPA ET MOI, LES YEUX GLAUQUES on est assis sur les sièges de quelque train de passagers, on parle de sa maladie et de ce qu’ils lui ont dit là-bas au Syndicat, il reste très vague là-dessus — il va mourir d’un instant à l’autre si ce n’est déjà fait — Maman et moi nous en discutons — Dieu comme il la trimballe pesamment sa charogne de cadavre, partout dans ces rêves répétitifs, quelle figure désespérée, pâle presque invisible, sans nulle joie ; qu’il est loin de tous les espoirs des vivants et même de la morne reconnaissance de cette putain de vie (qui d’ailleurs ne le tourmente plus du tout tant il est indifférent) (en fait il revient du tombeau) — Voilà notre doux Papa des nuits étoilées du passé quand nous grandissions et vieillissions dans ce monde dont le moins qu’on puisse dire est qu’il laisse un mauvais goût dans la bouche, comme du feu — par ces matins sans espoirs aux moroses mâchoires de fer qui vous collent aux gencives, merde sur le rameau de paix — il y en avait un autre, un chevalet de torture spécial qui me rendait presque hystérique — Tout ce rêve date de la nuit dernière, maintenant c’est passé dans le souvenir — La nuit d’avant j’étais revenu à la maison de Nin en Caroline, c’était Luke qui me conduisait sur la route pleine de flaques d’eau et Nin, loin de me saluer, commence par me demander gaiement de porter sa valise, puis quand elle ouvre la bouche c’est avec froideur et pour me demander pourquoi je suis venu et pourquoi je ne m’arrange pas — c’est un morne petit cottage blanc en bois sur la grand-route, déjà rêvé, déjà vu, et une grande cour d’herbe grise et de boue hivernale — Big Luke ne dit rien, Lil Luke s’en fiche — il y a aussi un chien —
UN FILM D’HENRY FONDA sur des pirates, il se prend pour je ne sais quelle femme et on le voit faire ses bagages d’une manière hystérique pour quitter le navire et sortir ses affaires de son armoire dont de splendides écharpes en soie onctueuse, certaines sont bleues comme la nuit et on entend des femmes dans l’assistance dire « oh il a volé exactement la même » — et à la fin du film (déjà assez étrange) il n’a pas de maquillage et on le voit descendre un escalier extérieur, le visage ordinaire nu et gris, et on sait d’avance que le film va prendre à nouveau un tour piratesque romantique lorsque le véritable Henry revient maquillé et bien peigné de la capitainerie du bateau pirate et qu’il se dressera droit comme un i, beau et indigné au milieu de la chambre des filles dénonçant l’autre Henry — les gens qui passent ce film à la télé reçoivent déjà des lettres de spectateurs de Greenwich Village, disant qu’ils ignoraient ce grand film, il est vieux de quinze, douze ans — ils veulent connaître le nom de tous les acteurs — un vieux film sous-estimé et oublié, un chef d’œuvre de la première période d’Henry Fonda
MA MÈRE REÇOIT LES AMIRAUX de la Flotte sur notre petite digue devant la maison --- assis, on leur sert de la chair de crabe à tartiner, une petite boîte de jambon grillé à tartiner, des crackers Ritz, ils sont en uniforme bleu et bavardent, ma mère et aussi Alma Horan et d’autres sont là --- C’est la même digue devant la maison de la Baie de Frisco où je peignais le pont de chemin de fer le mois dernier, mais en regardant de l’autre côté au-dessus des eaux bleues --- Je me tiens, stupide et probablement à demi nu, à côté du baquet de nourriture et des crackers et j’entends les Amiraux remercier ma mère de son hospitalité mais ils ont maintenant envie de filer jusqu’à leur plage pour une mâle relaxation et de plus amples colloques --- À la porte de leur chaloupe qui s’est avancée, une jeune femme qui est ma mère leur offre une ultime sérénade à la guitare tout en flirtant avec l’officier le plus jeune ---
Antérieurement il y avait eu des drames gris de hipsters également à Frisco, avec Bull, Huck --- Huck et moi suivons Bull et un autre jusqu’au « métro » (ce n’est plus New York) au petit trot sur une soixantaine de mètres afin de les rattraper avant de ralentir et de marcher hâtivement pour discuter --- puis nous sommes sur une haute colline dans la neige et tandis que Huck entame sa descente je dis « Comment allons-nous nous débrouiller pour ne pas glisser ? », il répond « T’en fais pas » --- c’est juste au coin de la maison de Henry Fonda --- Plus tard Bull et moi avons de la came brûlante parmi nos affaires dans sa piaule grise au rez-de-chaussée, nous voyons un agent embusqué dans la cour et nous filons par la porte de derrière, Bull balance un paquet dans une poubelle, nous nous pressons dans un « ouf » de soulagement tant cela a été à deux doigts --- Bull trouve de grandes portes de fer et les ouvre d’une poussée « On y va, ils ne peuvent plus nous coxer maintenant » --- on dirait les portes de l’enfer --- 6 mètres de haut --- (la rue dans laquelle Huck et moi avons couru était un Boulevard type Chicago, avec épiceries, tel Kingsbridge Road dans le Bronx) ---
AVANT, AUTRE COUP DE CHALEUR AVEC BULL, nous passons devant le San Remo et il joue avec son couteau qu’il a sorti et nous dépassons deux flics costauds qui doivent y regarder à deux fois en voyant cela et qui se lancent à notre poursuite, quelqu’un crie Ils arrivent ! et Bull et moi partons en courant --- je passe par-dessus la haie de fil de fer barbelé en déchirant mes vêtements et mes chaussures --- ça se passe en face de chez Fugazzy’s mais aussi dans Centerville et Lupine Road du rêve d’avant où il y avait des collines, le rouge crépuscule d’hiver, des maisons, une grande tristesse innommable quant au passé et à ma naissance, tandis que je remonte Lakeview vers Lupine et il fait de plus en plus sombre et les lumières s’allument et voici un mur de pierre --- je passe par-dessus la palissade et me glisse dans la maison, les flics m’ont raté --- mais à mesure que le jour se lève la lumière révèle un homme qui dort sur le dos par terre sur des couvertures avec un garçon de 6 ans étendu à travers sa poitrine ---ils me voient simultanément --- mon pantalon et mon caleçon sont baissés comme si j’étais en train de chier dans ce que je croyais être l’intimité et je me mets en vitesse à expliquer mes bonnes intentions --- « Je me trouvais avec un ami qui avait un flingue --- pas un ami, mais une vague connaissance, vous voyez --- les flics nous ont couru après --- » Ils sont amicaux, le type m’emmène même dans la maison de sa famille où mon père gît sur son lit de mort et il est vraiment moi vieux et le cheveu brun, visage renfrogné, je suis au lit avec lui --- des tas de parents autour du lit ---la maison se trouve dans Lakeview Avenue dans ce même Lowell au tragique crépuscule de fer ---
BALADE VESPÉRALE DANS UNE BELLE TEMPÊTE DE NEIGE sur l’étroit trottoir pelleté qui monte vers la maison de Centerville avec les Quatre Frères, l’un Allen Eager, musiciens de jazz, joueurs de ténor --- Je voulais tout le temps marcher aux côtés du plus grand afin de lui poser des questions sur la musique et les accords « atonaux » mais il est abîmé dans une conversation avec un autre musicien et ne fait pas attention --- À un moment nous marchons dans une gentille rue secondaire de New York, puis des rues de maisons en bois type Buffalo-NY aux arbres désolés, derrière eux tous je lance dans une plaisante chandelle une boule de neige bien sèche qui s’écrase plop près d’eux comme une chute venue plap d’un arbre--- c’est beau --- Je parviens enfin à parler au Ténor champion qui semble intéressé jusqu’à ce que j’emploie le terme fantaisiste non musicien d’atonal et là son visage et celui des autres se figent --- je ne suis pas dans le coup, j’essaie d’être un poète dans le mauvais répertoire ---
PAR-DESSUS LES GIGANTESQUES HLM CAMELOTE DE AIKEN STREET, de Laurier Park et de Hoboken New Jersey, des catastrophes aériennes et de la rouille, un jour ensoleillé et lumineux, je vois décoller des avions ; j’avais étudié les histoires des pilotes — puis je m’en vais et je trouve la partie inférieure vaste et cachée d’un Monde d’Ecuries Spectrales ou d’un Dancing et j’y entre avec un enfant comme ma mère ou Phillip Fortier et je rampe jusqu’à un grand rocher ovale où je trouve un fatras de morceaux de bois cachés et des outils de menuisier contre un puits qui goutte, éclairé d’une ampoule — Maintenant je veux créer un mystère fantastique dans cette cave à ordures et j’entends soudain un lent et lourd cognement — « le battement d’un cœur géant — Un monstre est caché ici ! — On lui construit une charpente ! » Loin dans l’obscurité plaquée contre le Grand Mur de la Cave, je vois le Crabe Géant du Monde mais c’est peut-être une ombre ou quelque chose d’encore plus horrible peut-être encore le battement d’un cœur — ce n’est pas réel, je veux faire exister le Crabe Monstre pour écrire l’histoire — je vois des familles qui s’aventurent dans les décombres
GUERRE — HORRIBLE GUERRE D’INFANTERIE qui m’a réveillé en pleine nuit et m’a donné envie de partir dans les bois comme Thoreau — je suis seul dans une sorte de bâtiment scolaire entouré de tous les côtés par les jaunes qui tirent à cent mètres à travers les champs et sous couvert des bois à l’arrière les armes éructent, fusils, vacarme incessant et tous me visent moi qui suis innocent et naïf dans le rêve tout ce que j’ai c’est un malheureux pistolet-voix qui fait « pow » pour tirer par les fenêtres et même lorsque les vitres se brisent et que l’ennemi braque de grands fusils sur moi pour envahir les lieux je vise avec le pistolet-jouet « brow ! » — je ne cesse d’imaginer la pluie de balles qui pénètre dans mon corps, la douleur, mais elle n’arrive pas — pourtant ils tirent tant de balles sur le petit bâtiment scolaire qui est à la fois Bartlett Jr. Hi mais seulement le premier étage, et la Maison Hantée en face de chez Joe et une autre antérieure plus étrange — tant de balles qu’ils ne pouvaient me rater — Finalement c’est un lever de lune, et je ne sais vraiment pas comment me sortir de ce mauvais pas parce que soudain je trouve de vraies balles et un pistolet et je fourre une cartouche dedans mais je ne trouve pas la sûreté et un ennemi me met en joue par la fenêtre pour me tuer et moi je ne fais que brandir le vrai pistolet et dire « pow » — j’espérais me défiler dans la pénombre, mais avec le clair de lune qui blanchit à mesure qu’elle monte je vois distinctement des silhouettes qui approchent en rampant comme des Indiens — et je n’aurais pu passer entre eux pour me mettre en sécurité, oublié au-delà du bois — je m’éveille et m’aperçois que je préférerais être mort et je pense à la prochaine guerre, je n’y résisterai pas, et je pense aux soldats américains en Corée étendus par terre les mains attachées dans le dos percés de coups de baïonnette, la vraie mort d’hiver aride et gelé, plus de « pow », blah, je ne vois pas pourquoi l’Occident devrait supporter l’indignité de partager le globe avec ces Imbéciles Mongols Orientaux qui déferlèrent par vagues suicidaires au clair de lune en adorant ça — Pearl Harbor n’est qu’un début — Ils ont donné des bateaux à Attila — je crois qu’il doit y en avoir des morts, avec moi dans la salle — je ne les vois ni ne les remarque dans l’ambiance étrange et dorée où baigne ce rêve d’horreur et de désespoir final —
LE GRAND BUS À IMPÉRIALE DESTINATION LE PIQUE-NIQUE dans le parc de la rivière comme Merrimack Park, tous les gamins sont là et nous rebondissons sur l’allée de l’entrée (venus de Christian Hill) et voyons les gens, montagnes russes (ce petit esprit un sur 2 Milliards aujourd’hui et 100 Milliards dans l’histoire) (pfahsh) --- nous nous transformons tous en types branchés et abandonnons notre professeur et nous mettons à tirer sur les joints et à nous injecter la came, jeunes types de 15 ans pour certains, et finalement dans notre fête débridée dans notre appartement dans le parc entre un flic en uniforme bleu mais il ne soupçonne rien cherche seulement Jimmy Johnson qui a fugué de l’orphelinat --- a ses papiers avec lui ---Jimmy vient de s’injecter de la came, se plaint-il --- Wig est là, nous sommes tous branchés --- En fin de compte c’est comme la maison des Fortier et après des fiestas à n’en plus finir je veux me taper la grande poupée hip Number One comme Georgia ou Vicki, elle est sur le divan avec moi et je n’ai même pas encore entamé les préliminaires ---
APRÈS-MIDI SOMNOLENT DANS LES ÉTRANGES dépôts de San Jose, Cody et moi vivons dans un fourgon de queue ou une voiture-maison attelée au bout d’un train de marchandises pointé vers l’Est, au rail lointain le long du quai --- mais il y a quelque chose qui rappelle curieusement cette Maison de correction d’après-midi de Julien à New York Est que je sais maintenant être aussi le grand Vaisseau Naval Colonial Spectral de 22nd Street --- l’après-midi, les garçons, le labeur, les dortoirs --- et c’est aussi la salle des bagages de la Third and Townsend Southern Pacific et nous bossons tous, d’autres trains passent en fonçant selon l’horaire et Cody et moi faisons de curieux cheminots --- d’ailleurs plus tôt il y a eu un étrange accident d’un train de marchandises dans une petite localité à mi-parcours, j’ai vu les wagons tordus à un passage à niveau, monté à bord pour évaluer les dommages --- Finalement après m’être réveillé dans mon fourgon de bois et m’être rendu en vitesse au travail de Noël le long des voitures du dépôt, le train se met en route et à l’extérieur de « Perry » (qui se situe comme Perry mais se trouve en réalité dans le Colorado) le sol des pruniers est nu et fendu par une sécheresse terrible ce qui m’attriste car j’ai récemment songé à me faire fermier dans cette vallée ferroviaire ---
PLUS TARD NIN ET LUKE ont hérité de la maison de John à Saybrook dans le Grand Easonburg mais Luke y a secrètement renoncé pour habiter dans un nouveau cottage blanc avec appareils et mobilier « modernes » et donc je rage dans la cour de cette noble vieille maison en disant « Je vais l’acheter moi-même ! » --- Maman est dans la maison, tous ces vieux meubles Victoriens marron pareils à ceux de Joe à Salem Street et derrière il y a un grand champ de blé doré magnifique et c’est vraiment un autre lieu secret dans ma carte mentale relative à des rêves d’antan rêvés dans Hildreth Street dans la maison Kellostone, l’abondance des bois dans l’arrière-cour et les vieux rêves de Tante Dudley du Maine… la haie du fond, le champ, la pièce de théâtre mystère… l’arrière-cour de la Demeure de Salem… la palissade branlante et les herbes géantes d’une jungle à la Rousseau et l’émotion de l’esprit du petit garçon ---
JE SUIS DANS UN PAYS DES CARAÏBES, dans la baie je fais la course sur un petit bateau que je fais avancer avec les pieds et plus je les étends plus le bateau file rapidement — il y a d’autres bateaux, je suis un touriste — j’arrive et je rebondis sur le rivage et je continue de glisser par les rues et sur la plage tout en remarquant que le fond de paille est usable — je marche dans les rues étroites et pittoresques de ce village des Caraïbes, à la recherche d’une femme — je vois au balcon d’une maison une femme intéressante, étrange, mais elle est vieille et son visage maladif, je lui fais de l’œil, elle fait d’abord mine de ne pas répondre puis descend et se met à me suivre — Nous marchons dans des rues silencieuses et mystérieuses comme à Mexico Victoria et la femme ressemble à la Fellaheen guitariste du Sommet de la Colline — Je suis heureux qu’un homme puisse toujours trouver à baiser dans tout pays d’Amérique Latine —
Nous arrivons à la Rue Principale du Village comme la Rue Principale de « San Obispo » vers le centre de la ville qui toujours mène vers la ville de cette manière — pentue, animée — elle change et devient l’endroit où Julien et moi et sans doute aussi Irwin (ou Bull) avons passé des vacances dans cette ville, nous avions garé notre voiture devant le Monastère ou l’Ecole de Charité, devant le mur couleur saumon — mais le surveillant général fronce les sourcils, il est debout à la grille du mur et nous dit que nous ne pouvons pas stationner ici, pourtant je découvre un signe à moitié caché qui nous l’autorise, Julien ne s’en mêle pas trop et s’occupe des bagages et profère des jurons —
Puis nous quittons ce pays je me retrouve dans l’appartement de « Russell Jurgin » ou de « Gene Dexter » ou de « Charley Williams », rassemblant nos efforts qui ont été déposés ici, le propriétaire est absent — je vole des trombones, je cherche du matériel de bureau inutile, mais je laisse délibérément des chemises abandonnées, les chaussettes (les violettes), des pantalons suspects (sont-ce les miens ou les siens ? le voyage a été long) et je laisse un précieux triptyque de dessins dont l’un représente Julien Love en Christ Crucifié, il tente de s’arracher à la croix en se déchirant les chairs mais il est si fortement cloué qu’il se tord dans une agonie gigantesque, tout doré et moustachu accroché au mur d’une cathédrale et la raison pour laquelle le dessin est si « précieux pour Garden » c’est qu’on voit son grand pénis s’enfler sous son pagne et le tout est très érotique vu d’en dessous — ce dessin est intitulé « Par le gang du lycée d’Elmont 19… » — et le nom de J. Kerouac est écrit dessous pour montrer qui l’a dessiné… une grande chose et je le laisse au soin de l’occupant — (montrant ainsi la spiritualité de ses visiteurs apparemment rapaces) — Je farfouille dans un fatras de pantalons et de livres dans le salon, je veux emporter avec moi les choses ultimes jusqu’au bout de la fin du monde — pour terminer dans une bande de godelureaux et Dick Beck et je vais d’une piaule à l’autre pour rejoindre des fourgueurs et ramasser de la verte et un fouillis de décors de télévision, finalement j’arrive à la maison de Maman sur l’avenue Phebe, c’est Noël, elle marche sur le divan, dort, débranche la petite TV portative de la pièce voisine et l’amène dans le salon pour la poser en face de son divan mais au lieu de cela je branche accidentellement (je porte) la pédale électrique — je suis en pyjama, la maison est encombrée de bric-à-brac (la pendule est recouverte de cuir coûteux) — et tout a commencé par une innocente promenade sur le lac — (la forme du bateau où j’étendais mes pieds était celle d’un avion en papier qu’on lance au plafond — ça fonçait vraiment)
LONGE LA VOIE près de San Jose avec Phillip Fortier et je jette un regard autoritaire derrière moi pour vérifier si le train s’en vient afin d’impressionner les grosses femmes (l’une, énorme) et je marche aussi sur la chaussée avec le sérieux des voies ferrées --- devant se trouve la vieille Loco Numéro Tant le Local de Sunnyvale avec les mêmes vieux ingénieurs et le pompier attendant sur une voie de garage que passe le train qui arrive effectivement --- Phillip va attendre en se tenant à un barreau entre la ligne principale et la voie de garage, je dis « Non, non ne fais jamais ça, tiens-toi toujours à l’écart, le Lark te dégagera de la voie rien qu’avec le souffle de son passage » --- nous allons vers un grillage au-dessus d’un ravin et y passons nos doigts, nous sommes « à l’abri » ici, sauf qu’existe le nouveau risque que le grillage peu solide ne dégringole ---
Puis je suis au bureau du dépôt de San Jose --- sorte de salle syndicale aussi, je tombe sur Al Damlette et Charley Low dans la chambre d’Al et ça ne leur plaît pas de voir ce vieux moi S.I.U. à cause de la grève --- Je me retrouve sur un navire qui traverse les flots bleus et je ne veux pas --- « Hé ! je suis censé travailler sur le réseau ferré de San Jose ! » --- Toujours plus loin vogue le navire --- il arrive enfin dans une Cité du Nord, je suis avec ma mère tandis que se pose l’avion, je mate la Grand-Rue pour repérer où nous sommes --- « Ce doit être Portland Oregon ! » --- Nous déambulons sur des trottoirs surélevés au sol grillagé et voyons vertigineusement bas et avons peur --- mais c’est le Nord mordant et collines et neige --- Pendant l’atterrissage je suis à plat ventre dans la queue de l’avion et je me repais de la contemplation des jambes des filles pour me distraire & me satisfaire au cas où nous nous écraserions --- à plat ventre sur le tube de la queue d’aluminium --- Retour à San Jose j’ai ma machine à écrire et une boîte pour machine portable dans laquelle je la force à entrer --- je la laisse dans un bus, peux pas la faire passer par la vitre, voyage accroché à l’extérieur du bus en pestant --- finis par la sortir en morceaux --- une souris et son souriceau se sont faufilés bien contents de ma boîte, j’ai regardé assis sur un banc d’East Santa Clara en pensant « Cette souris de l’Est aura une habitation de l’Ouest. » Les labeurs, tracas et ergotages de tout ça ! ---J’aurais préféré rêver de la Pure Sauvagerie ---
AU MILIEU DU THÉ MORNE ET GRIS DE ZAZA GABOR qui se passe quelque part dans la grande maison triste de la Rue Boisvert, à l’endroit du vieux couvent de Saint-Louis de France où Nin prenait ses mélancoliques et mornes leçons de piano, les longs après-midi rouges des hivers de la Nouvelle-Angleterre, et moi je jouais dans le champ des Diables, mes bottes craquaient — Je me cache dans les toilettes et je chie un coup, un autre type, un mondain élégant et spirituel comme Kyle Elgins mais ennuyeux, entre ou est déjà entré et me dérange dans ma rêverie — J’essaye de me soustraire au bavardage des dames de Roman Russe dans ce Fragile Salon de Dentelle Grise et j’imagine son aspect lugubre comme un gosse qui contemplerait ses tantes, la horde de ses tantes — Ailleurs dans la farce et dans la force de ce rêve insomniaque, j’apprends que Zaza ou le dandy est malade et que le docteur lui a prescrit de faire tous les jours le voyage jusqu’au New Jersey et de manger de la crème glacée, d’en manger des litres, et je veux y aller sur-le-champ, en avoir aussi, tomber malade moi aussi — J’avais une occasion de me lever à 8 h 30 et j’ai quand même dormi jusqu’à midi, par crainte de la vanité de cette matinée —
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