Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]

Jack Kerouac · Chapitre 11 sur 14 · partie 5/6

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Le livre des rêves [Trad Philippe Mikriammos 2022]

Golfe du Mexique

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

JE SUIS ASSIS À LA FENÊTRE de notre nouvelle cuisine à Brooklyn et je contemple, heureux, toutes les fenêtres dorées des HLM dans le crépuscule odorant et doux, comme l’obscurité californienne, mais ma mère me dit de ne pas m’asseoir à la fenêtre à contre-jour car je pourrais me faire descendre par les francs-tireurs, c’est une nouvelle organisation secrète de jeunes vouée à tirer sur les gens aux fenêtres — mais je ne crois pas à l’existence de ces francs-tireurs alors je reste sur place, heureux d’être rentré — et plus tard je descends Brooklyn Cow Street avec Hindenburg et Huck, les truands de Times Square à nouveau mêlés à mes affaires et qui sont venus me chercher à la porte de ma cave — ce rêve blanc est réellement intérieur, et en vérité aussi paisible, et final, que les méditations d’un prêtre fervent dans son église à quatre heures de l’après-midi, lorsqu’il contemple son bréviaire ou le feuillette —

PERDU SUR LE NUMÉRO 6 dans la course principale, il était bien parti et menait dans la ligne d’en face et les gens faisaient des commentaires sur la qualité du jockey, mais à mi-course le n o 8 est revenu sur lui et ils ont tous plongé sur la ligne d’arrivée et il a été battu d’une longueur de naseau --- j’étais défoncé avec une drôle d’herbe qui m’envapait à un point fou, si bien que j’avais parié tout mon (propre) argent (pas celui de Cody) et perdu 45 $ que j’aurais regagnés sur le no 6 s’il l’avait emporté, et voilà je dois rentrer fauché à La Nouvelle-Orléans --- Étonné de me réveiller en me voyant en parieur & perdant JE TROUVE CODY DERRIÈRE LES TRIBUNES au champ de courses, il m’expose gravement sa nouvelle méthode pour gagner aux courses, c’est un article extrait d’un journal anglais et tout est calculé — Avant ça, Garden aussi avait une théorie, à propos des serpents, des insectes, des vers et pour le prouver il ramasse une chenille velue et l’avale, ça me fait gerber puis, comme un gosse, je vois une bouillie blanchâtre dans sa bouche pendant qu’il mâchouille à moitié sérieux, c’est sur la terrasse de HLM de Mme LaMartine dans le centre de Lowell

Théories Shméories !

…… nouvelles manières de perdre et d’enlaidir

C’EST PEUT-ÊTRE POUR ÇA QUE LES GENS NE M’ÉCRIVENT PLUS, parce que je suis un tel salaud — cette nuit, ou plutôt ce matin gris, j’ai rêvé que j’allais d’appartement en appartement, sans doute à New York, des magouillages (pour trouver un pieu) avec Deni Bleu et d’autres errants, on essayait aussi de dégoter des manteaux — à un certain moment je voyageais dans un ascenseur et j’ai vu ce qui dans ma mémoire ressemblait à la piaule de James Watson, sauf que la cuisine avec ses meubles marron tout neufs était différente (différente du bois sombre, triste et brun des crépuscules dans les cuisines de Lowell, jadis) — à cause des meubles je me suis dit « Oh ce n’est pas sa piaule ! » mais en y allant pour explorer c’était bien ça, mais James ne voulait pas me recevoir, il était là depuis deux ans avec son amie, « planqué », amoureux, baisant, écrivant — je me suis faufilé devant des portiers dans les vestibules de la ville, je portais un manteau suspect, pas de chapeau, pas de morale, pas de scrupules — pas un voleur mais un vagabond étrange sans nom et gélatineux, un parasite, un vampire, une verrue urbaine qui hante les appartements, rase les murs des entrées, un poux de matelas, un voyeur d’orgies, un spectre ignoble et rassis — un errant du rêve — à un certain moment je fais du stop sur cette autoroute interminable et désespérante sur la colline de l’autre côté de Bonny Brae — pas de voitures — je me faufile par des champs subsidiaires — finalement avec trois francs en poche je me dirige vers un café ambulant près de la gare qui a diminué ses prix de moitié (de toute façon je serais rentré, tant j’étais recru de fatigue) — la coupe de glace ne coûte que cinquante centimes, j’en commande au garçon, c’est un pédé d’ailleurs, étrange, un grand pédé beau et franc qui me donne ma glace mais oublie de me rendre la monnaie parce qu’un mec à une table s’est mis en tête (héroïquement) de se foutre de lui en disant « Je te sucerai ta grosse pine juteuse quand tu veux » et notre héros bondit sans honte par-dessus le comptoir et va s’asseoir à la table pour discuter sérieusement le coup, tous les hommes s’en aperçoivent et sourient — Je décide d’attendre ma monnaie et d’acheter entre-temps un plat de pudding chaud qui sera gratuit au comptoir quand je rappellerai à la folle qu’il a gardé la monnaie — pendant que je prends mon plateau et mes couverts avec des femmes, entrent deux gardes des chemins de fer, il y en a un qui pèse bien 150 kg, ils posent devant le comptoir des sortes d’antiques sièges de voiture et s’asseyent en attendant d’être servis, ils portent de vieux chandails boutonnés et des insignes de gardes, ils fument la pipe dans les rayons du soleil d’après-midi qui inonde le restaurant animé —

CE RÊVE RÉPÉTITIF OÙ JE SUIS TOUJOURS EN CALIFORNIE à Frisco, il me faut refaire l’interminable voyage de retour et je n’ai plus d’argent — je vois une femme qui flotte dans l’air, elle donne à son fils un étrange gâteau très crémeux par la fenêtre d’un bâtiment en bois de Frisco, il le prend gracieusement au-dessus de la circulation effrénée de la rue, et je pense d’abord à Evelyn (Pomeray), à Los Gatos et aux trains mélancoliques qui y mènent, puis je pense à Maman dans l’Est (New York ?), et qu’il me faut rentrer pour Noël — il y a eu des événements toute la nuit, une saison terrible, des Irwin Garden partout, des Codies, etc., j’en ai ras le bol — il est temps de partir — dans mon vieux pardessus miteux, mon bonnet sur les oreilles, je descends le boulevard spectral dans une antique voiture (c’est en réalité la Packard 40 de Cody), je pense à faire tout le trajet en stop sous la neige mais je décide « Wyoming ? Non ! je ferai tout en voiture, en même temps je ramènerai cette voiture (on me l’a donnée) — qu’est-ce que je ferai pour payer l’essence ? j’en prendrai à des stoppeurs — je travaillerai — mais si je travaille je ne serai pas rentré à temps pour Noël — l’immense dos spectral du continent est devant moi, éphémère comme la neige, terrible comme Edom — mon Arcadie de côtes, ma Troie d’Ossements je vais craquer ce sera mon Waterloo une course aussi désespérée, et comme si je n’étais pas déjà remarmant et carthapode et encore une fois et encore et encore ! Mais me voilà déjà dans le mauvais sens du boulevard à sens unique, voyant que je ne puis en sortir je fais demi-tour et je reviens d’où j’étais parti, en me demandant encore comment je vais faire ces 4 000 km vers l’Est, dans ce manteau miteux et ce bonnet, comme un vieillard enfoncé dans son siège — « La Marde* » — et tout ça à cause d’une tarte.

Quelle conception arbitraire des retours de Noël — je l’ai fait deux fois maintenant, et chaque fois ça m’a claqué entre les doigts — la première fois ma mère s’est endormie, la deuxième fois elle a dû aller à un enterrement — les grandes villes joyeuses ont d’immenses cimetières mélancoliques à leurs portes, elles en ont besoin —

HLM branlants et filles spectrales (je les appelle des HLM, je veux dire les maisons en bois de Frisco) — (comme celle d’où a sauté Rosemarie) — ce rêve morne d’un voyage morne et nécessaire, je me réveille dans un vaste lit confortable à Rocky Mount dans une maison à la campagne sans rien à faire sinon écrire Visions de Gérard, laver la vaisselle et nourrir le chat — et travailler au Livre des Rêves — je ne puis me souvenir des détails antérieurs, dérisoires, lancinants de ce rêve, les filles, les flics, les sols, du sexe, des suicides, des tartes, des pastiches, des parturiences, du papier peint, des transcendances — les gares, grises — Garden, qui ne rit jamais, collecte des renseignements — June Ogilvie Blaberry Adams McCracken ma petite amie — June John Boabus Protapolapalopos l’Amante Grecque de tous les mélanges — Résonances de Souffrance —

LE DEUXIÈME CLASSE SCHINE, le gosse blond, triste et beau qui était à la télé dans les procès McCarthy contre l’Armée, et maintenant, des années plus tard, encore détenu dans une forteresse-asile de l’Armée où on essaye de prouver qu’il est contre McCarthy — on le voit en treillis vert, debout avec son interlocuteur, devant une caméra télé pendant qu’ils amènent des malades ; dans mon rêve le premier est un vague idiot bavochant et chaotique, et on demande à Schine :

« C’est un fou ? »

« C’est un fou »

Schine est las, on sent que tout cela dure depuis si longtemps c’est comme une routine, mais d’horreur.

On fait rentrer un jeune type d’aspect ordinaire, en treillis et béret.

« C’est un pédé ? »

« Pédé » — avec lassitude, et je sursaute en voyant le gosse.

Puis ils font rentrer deux types ensemble ; l’interlocuteur dit « Deux immortels qui sont devenus mortels. Fous ? »

et Schine éclate en sanglots —

Et c’est cette vieille scène de gare, tout près, près du front de mer, froid, les boulangeries et les entrepôts, ce monde sans espoir —

Je cours chez Joe McCarthy pour le lui dire mais il est impuissant et désespère aussi — dans les vestibules de marbre du Congrès

NOUS HABITONS DANS LE FOND DE NOTRE VIEILLE MAISON de Beaulieu Street et y entrant je savoure la sensation « charnue » du montant de porte, et à l’intérieur draperies gypsy partout et Maman est dans la petite cuisine marrante délabrée et je vais piquer un roupillon dans la pièce du fond ---

LES ÉNORMES CATHÉDRALES ET BÂTIMENTS OFFICIELS DE LA VILLE de Mexico que je montre à Maman tandis que nous remontons l’artère principale, je tente de la convaincre de venir vivre ici --- c’est gris, vaste, vallonné, étrange comme tous les autres rêves Maman-Mexico avec une froide grisaille vallonnée et des soupçons de cottages blancs américains--- La Cathédrale fait huit cents mètres de haut !

JE MARCHE AVEC EDNA sur des routes embourbées au-delà de Mexico, dans les faubourgs, les yeux fixés sur l’horizon sans espoir que nous cherchons à atteindre, à pied, je ne sais combien de centaines de kilomètres nous en séparent, tout ce que je sais c’est qu’on aurait intérêt à prendre un train ou un autobus pour y arriver, à cet El Dorado lumineux devant nous dans le Mexique troublant et pluvieux de mes rêves — mais je finis par dire à Edna « qu’on n’a qu’à le faire tout de suite, ici », elle ne cesse de jeter des coups d’œil derrière elle dans la ruelle nocturne et vide, on s’installe finalement dans des chiottes et elle commence à baisser sa jupe, je lui dis non soulève-la simplement, je n’arrive pas à la pénétrer, mais je soulève sa cuisse d’une main et maintenant c’est tellement parfait qu’elle en a oublié où elle était et moi je me réveille en tanguant sur le lit — j’ai perdu la femme de ma jeunesse, et j’ai mérité des tortures nocturnes — Edna était jeune dans le rêve aussi

Un autre épisode, de retour dans cet hôtel — bâtiment de marbre étrange de Mexico, je me dis avec fatuité que je vais me trouver une fille dans la rue, au-delà de ces rues qui virent les premiers (1950) rêves de Mexico, là où Dave Sherman avait perdu ses pantalons — il me faudra trouver un langage neuf et spécial maintenant pour tenter de décrire l’indescriptible et mystérieux site de ces rêves — ces sites sont importants, dans chacun d’eux se tapit un mystère de Personnage, une Vision —

LA MÈRE ET LA SŒUR DE G.J. préparent des mélanges ignobles dans une cuisine noire et sordide du Mexico Grec, et je les mange, c’est comme de la gélatine bleue dans une croûte de peau de porc gluante, elles concoctent ça en mettant de la gélatine incolore dans un sac de toile avec de la teinture indigo et une matière comme de la sciure, puis elles laissent reposer (dans la saleté sans doute) — G.J. est tellement solennel et sérieux et affamé que je veux manger avec lui, et c’est comme ça que je me retrouve en ce lieu — Oh, où est le G.J. Perdu d’un rêve gréco-mexicain noir ? — c’est un gosse de nouveau, il a cette fantastique capacité, cette force de langage pour me faire rire, pour m’étonner — dehors, une cohue interminable de rues et d’échoppes et les routes noires du désespoir et ses allées —

Un Mexico digne des Anges Fellaheen — Sainte Lugubrité — Sainte Démence et Folie — un souvenir tibétain, du ghee et une cuisine de cire pour G.J.-ÂME et moi quand nous étions jeunes dans le Pays des Ténèbres, et que je me réjouissais de l’Eclat de ses Sombres Prophéties — nous errons sous la pluie dans les poubelles et les bandes — une épopée — liée à la pouilleuse La Negra, aussi, qui dut être à l’époque notre signe du Héros Bodhisattva et notre Silvanus Santos —

MON TRAVAIL DE NUIT ONIRIQUE depuis quelques années de rêve, je m’y rends dans un fabuleux autobus à quatre étages, je traverse la voie ferrée près de ce front de mer éternel de Brooklyn ou de Pittsburgh, vers minuit, et tout en cahotant sur les rails, je me remémore mon travail de cheminot, sur ce même rail, lorsqu’ils avaient renversé à coups de pied un fourgon, et j’avais changé l’aiguillage après leur passage, puis j’avais couru et j’avais grimpé sur le fourgon et je l’avais freiné avant qu’il n’arrive au butoir — fièrement — et maintenant le bus arrive au lieu de mon travail de nuit, « près du Yankee Stadium », je retiens mon souffle et je commence l’horreur de la descente d’une échelle de quatre étages, à l’extérieur du bus, mes mains se ferment, mes poings blêmissent sur les barreaux pendant que je regarde les passants bienheureux sur les pavés luisants de pluie en dessous — enfin je négocie les six derniers mètres en oscillant plus ou moins jusqu’en bas de l’échelle, et j’atterris d’un bond aérien et gracieux pour impressionner les ouvriers, qui ne regardent même pas — en pardessus et vêtements chics, je me dirige vers mon travail de nuit (mon travail de rêve) qui est dans le bureau d’un garage, je maîtrise d’ailleurs si bien mon travail que je me permets toujours d’arriver un peu en retard — En route je passe devant une confiserie mais juste au moment où je m’apprête à prendre un jus de raisin glacé dans le distributeur quelqu’un d’autre arrive et occupe les lieux avant moi et je pousse un juron — brusquement je suis une sorte de frère aîné qui mange avidement son pudding au chocolat sans en donner une miette au bébé lequel, dans un poème récemment découvert de William Blake, prononce alors ce reproche splendide

« La nature est-elle

fière ? »

et

« Quelque chose d’ancien, quelque chose de non parfumé » tout en effleurant de ses doigts de chérubin les carreaux manquants de la fenêtre près de son berceau, le verre poussiéreux — c’est très clairement un nouveau poème de Blake, tellement beau qu’à certains endroits la langue des vers ruisselle, littéralement enfantine, c’est la perfection — je me souviens de longues questions innocentes sur l’avarice délectable du frère aîné, puis des envolées folles et spirituelles — ah mon Dieu —

UN JOUR JE RENAÎTRAI dans cette grande ville, dans un autre système du monde, dans le passé ou le futur, où l’unique montagne haute de 5 km se dressera sur le ciel bleu — avec toute ma compassion il ne me manque que la sagesse de la terre

LA BRUNE DE MA VIE — Nous approchons d’une usine qui luit dans la nuit, sur un champ (un terrain de Green School de Centreville), pour y chercher du travail, brusquement on se met à baiser dans l’herbe — elle est Joséphine-Maggie Zimmermanesque, elle me renvoie la houle longue et parfaite de ses reins d’océan, elle me dit « je vais dormir ici » et moi j’entrerai seul à l’usine et je trouverai du travail pour nous quand on aura fini, et elle dormira suavement dans la prairie comme un clochard, elle attendra que je vienne l’éveiller à l’aube — mon ange-poupée de jadis, je trouvais si naturelle sa présence aux cheveux noirs dans la chambre ensoleillée d’après-midi

VASTE ANNEXE HORRIBLE DE PEUPLES ENNUYEUX qui font le mal partout, événements et champs de courses et une guerre est en cours dans laquelle je suis mitrailleur et dois m’agenouiller à découvert pour mitrailler au loin une maison-&-murs où se terrent des ennemis qui nous canardent, je suis touché et blessé, j’ai mal, on me traîne à l’intérieur et on me rafistole --- Demain je devrai tirer à nouveau --- Ma mitrailleuse est portable avec panoramique à la ronde, bleue, des gamins et des gens curieux tournicotent et je monte la garde jusqu’à ce que la bataille reprenne--- Une fille vilaine mais bien roulée et très jeune est amoureuse de moi depuis le début, finalement je vais avec elle dans la maison et elle se déshabille mais je lui ordonne de fermer la porte à clé afin de tenir la guerre à l’écart, j’oublie le sexe complètement et finis par traîner vers les ponts du Bronx avec la mitrailleuse parmi des maisons de tireurs d’élite

JE SUIS À LOWELL DANS UNE CAFÉTÉRIA, à la porte de la salle d’attente au coin de Kearney Square où se trouve maintenant (je crois) l’épicerie — Dick Nietszche est là — Shelley Lisle, le mec super cool de Lowell, d’abord un peu froid puis plus chaleureux quand je lui demande des amphés et que je négocie pour lui en acheter d’autres, il en dépose une dizaine dans le creux de ma main « ah c’est la nouvelle marque » dis-je en voyant les comprimés perforés — Lisle vit quelque part dans les Hautes Terres Ténébreuses, comme un sombre Timmy Clancy des vieux rêves lowelliens, on s’y rendra plus tard et on en prendra encore — j’en avale deux avec de l’eau d’une petite fontaine d’eau glacée, le visage penché pour boire et mes yeux pieux voient la mort grouillante, et au-delà de la mort la Conscience-Eveil Bouddha et (Concord) la Rivière de l’Eternité que j’avais remontée (le vrai Mississippi), les rivages austères, et je me souviens que ma mère serait furieuse de me voir défoncé et dissipé mais « c’est la pure vérité quoi qu’on fasse » je m’en rends compte en buvant pieusement, dehors Kearney Square gris, triste, inchangé, étrange avec ses fantômes morts qui attendent le bus, les vestibules humides des foyers de marbre, la pluie et les arrêts de bus et les chaussures mouillées — je perçois Dick comme un nouveau grand gosse mélancolique —

L’ÉCOLE DE LA MARINE MARCHANDE expulse deux imposteurs qui avaient feint d’être officiers à bord du navire, en souvenir des châtiments du temps passé le rituel consiste à les mener avec un double lien de velours noir autour du cou et à quitter le bateau entre deux files de cadets raides comme des piquets, au son des tambours — le capitaine lit cette phrase : « le piaulement du très petit moi qui erre partout… » ts ts ts, ces ignobles imposteurs…

« L’IMMATÉRIEL CHAMP DE CE MONDE, tu demandes, comme couvert de cendres dorées » dit un gosse noir, vérolé, il porte des lunettes et un pull-over d’un blanc de neige, je m’agrippe inconsciemment à lui, il est tourné devant son pupitre et parle à un jeune disciple blond à côté de moi qui voulait savoir, je me dis « tout cet intérêt arbitraire que je porte aux enseignements, ça se termine avec mon visage tout près d’une vérole hideuse et d’une haleine fétide » et je lâche son pull-over — Avant ça, le Maître venait de lire un passage du Sutra : — « Il n’en est pas ainsi avec les sages, l’élite, eux perçoivent la perfection inconditionnée et vide de la liberté, mais ceux qui distinguent les apparences sont les “nègres” » — (au sens où il aurait dit les “nègres” pour les ignorants et les simples d’esprit) — néanmoins le gosse vérolé est de loin le plus astucieux — Où ai-je vu un Noir vérolé, en lunettes, vêtu d’un habit de neige ? Gandhi ? Jimmy Thomas ? Anciennes

incarnations d’un Jaïn dans les bois ?

dans l’immatériel

champ de ce monde ?

BON SANG ! me voici à 16 ans sur le terrain de football de Lawrence Eternity à Lowell, on me voit sur une vieille bobine claire dont je n’ai jamais rêvé qu’on l’avait tournée, je me vois tel que j’étais alors, je viens de marquer un tombé et je ne porte rien au-dessus de la ceinture, si bien qu’on voit ma poitrine et mes biceps et mon ventre bien développé presque rebondi qui inspire et expire rapidement, on me voit regarder rapidement à la ronde comme Roy Eldridge et, quoique grave, je lâche des plaisanteries stupides et des propos d’écervelé et donc, assis là et observant, je me dis « Ah dès cette époque j’étais un idiot, un jeune Kerouac idiot un point c’est tout » --- ma peau est blanche, ma chevelure noire comme jais --- Je regrette amèrement cette manifestation de ma première personnalité plus bébête sur cet écran ---

EN VOITURE AVEC MON AMI ÉDITEUR-DÉTECTIVE sur une route de sable sec parallèle à l’autoroute de Bayshore, mais tout seul au milieu des rochers arides et secs du Pecos, des arroyos ravinés de poussière rouge et rouille, on arrive à sa cabane isolée, Joe Louis est là mais s’en va pendant le dîner pour rejoindre ses enfants chez lui — encore un nègre fou dans le garage

J’AVAIS UN BANDAGE BLANC SUR LA TÊTE, une blessure, la police était à mes trousses près des marches en bois sombre du Théâtre de la Victoire à Lowell, je m’étais enfui en rampant — j’arrive sur un boulevard où une procession d’enfants qui psalmodient mon nom, me cachent à la police, je suis courbé en deux dans leurs rangs infinis — la procession est interminable — psalmodiant et chantant nous marchons vers la Mongolie, moi, enturbanné, en tête —

(rêvé le jour qui a suivi la sortie de ON THE ROAD)

EN TANT QUE CAPITAINE DU GRAND BATEAU VAGUE j’ai négligé mes devoirs en jouant avec les passagers sur des milliers de marches spectrales, brusquement je me rends compte que nous sommes en mer depuis trois jours, sans directions, je cours au poste de pilotage, j’essaie d’allumer les phares, et soudain un grand cargo Chinois Fantastique qui passe dans l’autre sens me fait signe, je réponds d’une traction sur la corde de la sirène, VOOOM, puis craignant que cet unique signal ne soit pris pour un signal de détresse et ma paisible capitainerie de vague voyage maritime dérangé par des fonctionnaires et des bouées de signalisation et la signature de papiers, je tire encore une fois sur la corde mais à cause de mon hystérie la sirène n’émet qu’un PLEURP — Alors je navigue, je ne vois rien, j’espère qu’il n’y aura pas de collision — j’arrive dans un port minuscule avec un chenal très étroit, je dirige l’immense proue du bateau dans les méandres, en espérant que toute cette énormité derrière moi ne dévaste pas des villages au passage —

RÊVE 24 août 57 Orlando --- Je suis à « Guadalajisco » qui est une douce et calme ville-frontière où je suis tellement heureux que je suis bien décidé à y demeurer à jamais, avec mes petits potes, et mon petit pote spécial de 10 ans qui me parle espagnol avec une particulière personnalité bien-aimée comme G. J. ou un fils --- L’Américain nous oblige à porter son matériel jusqu’au train 20 minutes avant l’heure du départ chaque jour, songeant « Nous faut-il vraiment vingt minutes complètes » mais je (le prenant pour un roi de la combine comme Cody) me mets en route à grands pas avec ma mantille et l’espoir que l’Américain remarquera que je marche comme un vrai Mexicain --- je pars à grandes enjambées avec mon petit copain, contemplant dans la rue mexicaine les personnes en robes volantes --- Le garçon, comme moi, est naturellement certain qu’aucun autre lieu du monde ne peut se comparer à la ville de Guadalajisco, il en explique également la richesse, qui ne vient pas des « ranchos » mais du pétrole et je vois une carte du Tamaulipas montrant des camions qui transportent du pétrole ---Entre-temps le train a un passager-serre-frein qui descend à toute vitesse sans effort, d’un simple pas, tout au bout du quai de gare, sans aucune technique spéciale pour poser le pied ou retomber ou rebondir sur une jambe en arrière, un simple miracle --- d’ailleurs il est tellement bon qu’à la dernière gare avant le Terminus ils lâchent (manière ferroviaire spéciale de donner de l’élan) sa voiture qui roule d’elle-même dans la gare, rapidement, où il serre un frein manuel et bloque mais avant que la voiture se soit complètement immobilisée (en réalité toujours lancée à pleine vitesse) le voilà descendu, miraculeusement sur ses pieds pour s’occuper des tâches du quai avec son uniforme bleu et ses tickets --- On voit de tristes dames mexicaines descendre du train en portant des bébés roulés en boule dans des châles --- Je tente de parler de lui à des serre-freins américains de la Voie ferrée de la Frontière Américaine proche mais les Mexicains ne les intéressent pas, l’un d’eux est un triste et sombre Cody âgé déguenillé-déchiqueté qui (comme il l’a désespérément fait pendant des années) m’invite dans le voyage désespérément long vers sa maison, ce que je refuse toujours (étant un Mexicain paresseux) à cause de la distance, des embêtements et il sait que je vais refuser mais il demande quand même, comme avec colère, et indifférence, de toute façon ---

À partir de cette gare le Serre-frein miraculeux est alors censé mener la voiture jusqu’au terminus de son propre élan, à présent les Serre-freins Américains ont envie de savoir comment on procède, mais le rail est trop brûlant, les barres entre les rails, le sol même, moi & le Serre-frein Mex (qui porte une moustache à la Chaplin) le démontrons en marchant par-dessus les roulements brûlants entre les rails devant les observateurs américains --- C’est comme une scène en Enfer, comme les sceptiques nous prouvons en brûlant --- « Vous voyez ? » tandis que nous remontons dans des vagues de chaleur la rampe du Terminus --- Les détails de ce rêve sont étonnants, je pourrais écrire tout un bouquin, par exemple, le visage de Cody, qui est mal rasé, renfrogné, mais d’un calme gentil-triste, m’invitant avec une désespérance automatique et m’assurant pour la millionième fois que je serais bien reçu par son épouse coléreuse --- De plus, ma bande de copains de Guadalajisco est étrange, chaque individu bien particulier étant immortellement imprimé dans mon esprit (dans le rêve), chacun tellement important, et la raison de mon grand bonheur de toute une vie est le pays qui balance doucement, la belle cité propre, la brise, notre boulot de porteurs quotidiens pour l’Américain de 20 minutes à la Cody (« Ne peut-on pas se mettre en route avec quinze minutes d’avance ? » me dis-je, mais en partant automatiquement, essayant de me souvenir si l’Américain est vraiment Cody & par conséquent un escroc) --- Quant au Miraculeux Serre-frein Mexicain avec moustache Chaplin, son exploit est tenu pour normal au Mexique, il descend de trains lancés à pleine vitesse pour faire son travail un peu plus vite, lui-même est modeste & prosaïque à ce sujet et si je devais en parler aux Serre-freins Américains (qui n’écouteront pas de toute façon) ils n’y croiraient pas tant ils étaient mal rasés, fâchés et tristes, tellement américains dans leur désintérêt --- Pas seulement Cody mais un serre-frein plus grand et plus renfrogné auquel j’essaie de dire « Moi aussi j’ai fait le Serre-frein, laisse-moi te parler de ce Mexicain, étonnant ! » mais il s’éloigne lentement pour parler à Cody et un groupe de chefs de train sombres et miteux que rien n’intéresse sinon les tristes et furieuses affaires Américaines --- Et donc le Miraculeux Serre-frein Mexicain continue à descendre des voitures, avec une petite empreinte bien particulière de son pied, rien de plus, un petit truc, plap, pieds plats, son corps parfaitement au repos tandis que les voitures passent déchaînées avant de s’arrêter en douceur alors qu’il a déjà poinçonné les tickets sur le quai pour des Voyageurs Mexicains infantiles qui ne remarquent même pas que c’est un Miracle

Et après le boulot on le voit s’éloigner en se dandinant sur la petite route du Mexique Rural au crépuscule et rejoindre sa petite maison d’adobe et ses enfants pieds nus, où il s’assoit près de l’icône et mange son humble souper, chapeau et tout, au son des guitares de la sérénade que lui donnent ses voisins aimants ---

UN CAUCHEMAR À NORTHPORT — La nuit dernière, trois personnages qui à l’origine étaient Bull, Irwin et moi, tout nus, on était entrés clandestinement en Chine et on s’était évadés, une Classique Evasion de Cinéma Primé, on avait escaladé la folle montagne occidentale, puis on était redescendus sur le dos de l’Inde, sains et saufs, sinon les gardes-frontières et le commerçant mouchard que mes personnages se mettent à assassiner à coups de couteau et à coups de pied dans la figure WHAP ! et finalement collé face à face par le sang à sa victime le héros vomit une bile jaunâtre et gluante qui achève de les souder, un mélange de sang et de vomi, et lorsqu’il lève la tête, dégoûté, de grands dégueulis comme le dessus des pizzas s’étirent et les frères reculent d’horreur et s’exclament « Il est Malade comme un Sioux ! » et je me réveille dans une aube tranquille et je demande tranquillement « Jésus, pourquoi tu’m montre des portraits comme ça* » et je médite les jambes en tailleur, je me rends compte que ce doit être un film pédagogique venu d’une autre terre Bouddha pour montrer aux Bodhisattvas pourquoi il faut rejeter la violence et combien est horrible l’ignorance qui non seulement projette un monde extérieur mais le saisit, en luttant — c’était le seul cauchemar vraiment atroce que j’aie jamais fait, je crois que ça m’est venu d’une piqûre d’abeille dans la journée.

La description réelle de cet horrible vomi de Chine mélangé aux visages ensanglantés a de quoi rendre malade

JE CREUSE DES TOMBES DANS LA COUR, j’ai déjà creusé celle de mon père le long du trottoir, et les marques sont encore là mais (j’ai aussi creusé la tombe d’une femme sans l’y placer) j’ai peur de ne pas creuser assez profond sous les trois pieds de neige, et maintenant il me faut creuser deux tombes pour Jerry et Lola et je dis à deux mecs « le printemps venu et la neige fondue on verra des coudes sortant de la terre, bon Dieu se faire enterrer dans un costume noir » et un des mecs brusquement me regarde vêtu d’un costume noir !

— Rêve osseux glacial —

LA GRANDE SOCIÉTÉ CINÉMATOGRAPHIQUE apporte tout son équipement sur le front de mer occidental pour filmer Raphael dans le premier rôle en panoramique couleurs mais dès qu’ils ont tout installé un incendie catastrophique se déclare et ils tournent les plans impressionnants --- Je dois moi-même étayer le feu dans la grange avec mes livres, comme jouer à la marée avec de l’eau --- Aussi le premier jour de tournage est-il le plus grand de tous, quoique le deuxième montre qu’ils ont déjà tourné un mauvais téléfilm policier avec bagnoles qui foncent en mission et Raphael qui se dépêche d’apporter un message --- De sorte qu’un autre producteur de noir et blanc jaloux tourne sa propre épopée TV dans les champs au fond des collines & on voit le héros (moi) avoir à l’œil le planqué qui se faufile jusqu’au fond du creux pour prendre le grand sac jaune qui contient les secrets de la grande société de panoramique couleurs mais il est capturé par les deux truands & frappé sur le bec --- Le suspense c’est comment ils ne me voient pas mais tandis qu’ils montent les hautes marches ils ne vont pas me manquer et je bondis, me transforme en fille & envoie balader l’inoffensif truand le plus jeune jusqu’en bas de l’escalier après avoir d’abord fait une démonstration de ma jambe botteuse que le fatal truand blond regarde bouche bée --- Le metteur en scène de ce film-là est un producteur bohémien beatnik barbu ---

Ce qu’il y a, c’est que si j’essayais d’expliquer le moindre détail de ces rêves, ça n’aurait pas de fin --- par exemple, je me rappelle (dans le rêve) le voyage de mon père parti de Lowell avant sa mort, la fontaine à soda insensée où nous avions mangé et en pressant un bouton sortait de la purée de pommes de terre avec du jus --- Emil Ladeau m’apprenant que son frère Cy avait épousé une fille de Caroline du Nord et qu’il vit maintenant à Montréal et est-ce que je ne me souviens pas de la fois où lui, Emil, m’avait descendu au Texas en voiture ? Et je ne crois pas que Maman soit morte, ni Jerry et Lola qui me font peut-être marcher, bien que je dise effectivement « C’est le genre de gens qui devraient mourir ensemble, sinon l’autre suivrait le premier en quelques jours, ils s’aiment à ce point-là » je me mets donc à le croire --- Des tombes ! Des tombes ! Moi le Fossoyeur ! La fille qui donne des coups de pied dans le capot sans défense ! Oh ! Téléfilms à suspense ! L’esprit est zinzin !

Je me suis réveillé ---

Deux mouches copulaient

Sur mon front

HIER SOIR en voiture avec Joe, faisant partie de la grande caravane joyeuse de la famille Fortier, les sœurs Doris et Bertha ou Marie descendent pour voir comment ça marche mais étant donné que je ne me sens pas bien, je suis assis à l’arrière comme le patron d’un chauffeur, blotti tout au fond pour qu’eux me voient mais personne d’autre, quelque chose qui va de travers avec mon pantalon ou autre chose et je tiens ma tête ou essaie de la tenir si bas que mon menton n’est qu’un gros double menton suffocant contre mon sternum --- quelque part dans le triste

HORRIBLE, CE DOIT ÊTRE LA FIN DU MONDE, les nuages dans le ciel sont d’un noir de suie, ils deviennent blancs quand on les regarde et brusquement ils se mettent à danser faiblement sur l’horizon vacillant, et comme sur le pont d’un bateau je me rends compte que ce n’est pas les nuages qui bougent mais la Terre, je le dis à la bande, à l’école, dans la cour « la terre bouge » et Irwin et moi on reste près du mur de briques rouges de l’école à s’émerveiller devant l’Apocalypse, enfin venue, ensemble à ce moment — entre-temps ma mère avait suivi des gens sur la colline escarpée et elle avait essayé de s’asseoir en escaladant les sièges hauts d’un kilomètre et j’avais dû l’aider —

EN HAUT DE MERRIMAC STREET où se trouve le Club Social Canadien G. J. vend à présent des chaussures dans un magasin huppé où j’entre pour l’emmener à New York ou Boston, notre grande bringue ---Nous traversons le Pont de Moody Street en parlant de Scotty --- G. J. est bien habillé et riche, à dire vrai c’est lui le directeur du magasin --- Nous irons jusqu’aux dramatiques H.L.M. de l’impasse night-club Lowell ou les âpres ruelles froides de Pawtucketville aux maisons abandonnées ---

J’ATTENDS DANS UN CHAMP que le soleil se couche, bang, dès qu’il plonge rouge sur l’horizon le noir devient total et je ne vois plus rien ---J’essaie sans arrêt de sauter dans le train ami dans l’obscurité et je cours le long presque sans voir le poste d’aiguillages à la dernière minute, mais si, par-dessus les aiguillages et je monte --- « Perdu mon chapeau ! » ---Reviens en arrière et le récupère mais tandis que le train file vers Detroit je me rends compte que j’ai également perdu ma lanterne, mais pas mes gants, bah

CLUB SOUTERRAIN POUR MESSIEURS à « Charleston C.S. » je crois avec des labyrinthes de salons privés avec tables et chaises d’acajou --- Et les cuisines comptent nombre de cuisiniers et de marmitons de couleur qui apportent quatre « jarrets de veau » aussi massifs que des pattes de vache entières et portent des raies rouges mais le meilleur a des raies bleues et ils pèlent (avec soin) l’écœurante pellicule de peau de corned-beef pour le groupe de quatre en route vers un avion --- Quand je lève la main pour indiquer « quatre » en riant de la chose, le chef des gars muni du couteau se renfrogne nerveusement sous prétexte que le jeune chef aux cheveux bouclés à l’extrême droite est sombrement contrarié (comme l’obscurité menaçante de Random Cowan) --- je remets donc le couteau de cuisine sur leur comptoir & coupe --- Puis me voilà en Afrique du Nord sur la vieille rive du sud du beau paradis méditerranéen ensoleillé allant au hasard entre les Arabes et la Paix, « Jesse », dis-je, « voici le berceau d’origine des cités, c’était Carthage » (il y a une allée de sable empilé qui s’avance dans l’océan pour les tranquilles baigneurs arabes) mais elle réplique qu’il y en a plusieurs, qu’il y a un site plus ancien en Espagne (« Santa Lilaila ») ---

Puis je suis dans le Sud avec Maman et Lil Luke dans une maison agréable avec des arbres dans la cour mais tout de suite au fond commence une petite allée entre les briques du moulin Colonial aux fenêtres crevées qui mène à un effrayant à-pic abrupt qui tombe jusqu’à une puante rivière de teinture tout en bas et le long coule le pur Mississippi --- Puis dans le Bronx de New York les garçons qui patinent déclenchent une bagarre et l’un a ses lunettes coincées sous des lames de patins --- Puis Jesse me raconte qu’un type l’a tabassée, ça lui fait presque plaisir, elle dit que le coup lui a traversé la tête, je suis prêt à dégommer la mâchoire du type d’un direct puissant, ma « Torgnole Moïse »

RÊVE POÈME

Tous chaudement blottis

à la proue de notre bâtiment de guerre

nous les marins dans la nuit de Brooklyn

traversons le fleuve

pour rejoindre notre dock

et je saute à terre

en me tenant aux barreaux

car je veux descendre

dès que nous toucherons au dock

mais l’énorme navire se cogne

contre le quai tel un ferry

qui heurte l’autre rive, couverte

de badauds

et tandis que je suis là accroché avec force

le bâtiment fonce glisse lisse

jusqu’au bout des eaux sans fin des cales sèches où des Nègres attendent loin devant

& je m’accroche comme un désespéré

sans quitter des yeux les énormes pneus noirs de notre navire en pensant : « Pour

rouler sous la mer ?

ou pour le roulement de la cale sèche ? O, dyssées… »

MON CUL NU assis sur un tabouret dans le champ couvert de monde je lis un livre et le Jack Paar show se déroule dans le champ mais cela m’est égal--- Tout à coup il s’approche avec micro et caméra et m’épingle pour me téléviser universellement à poil, je ne bouge pas de là tel un enfant impuissant jusqu’à ce que j’entende la voix faible de Julien dans les arbres du fond qui dit (avec nasillement de St. Louis) « Ne le laisse pas faire ! » aussi après un instant démuni je me redresse et lui décoche un gentil coup de poing

DANS L’HORRIBLE DÉDALE SOUTERRAIN SUFFOCANT DES DRACUT TIGERS je tente de sortir en rampant avec mon butin de plants de tomates attaché dans mon dos et je n’arrive pas à me glisser à travers le dernier trou étroit, & je pleure --- Maman est là et essaie de m’aider, une autre femme à la fenêtre, elles tentent de tirer ma chemise par la petite attache pendant que je hurle « Les araignées vont venir chercher leurs plants de tomates, faites vite ! » & elles rigolent, elles finissent par rire franchement quand elle tire d’un coup sec l’épingle de ma chemise et je gueule « C’est pas ça qui va servir à quelque chose » --- Quel humour ! je ris même ! ---

Plants de tomates épais et piquants pelucheux verts profonds pour araignées et pas moyen de sortir de ce trou poussiéreux ---

Veux ramper hors de trous irrampables ---

LES FENÊTRES HAUTES DE 800 KILOMÈTRES des nuits de Tanger illuminées de jaune — ça débute ainsi : un officier nazi me mène sur une colline enneigée pour m’exécuter, via un crachouillis de Luger, il fait des grosses plaisanteries allemandes sous la neige qui tombe, je me dis « Ah, pourquoi faut-il que ces mornes bourreaux sexuels sortent toujours leurs plaisanteries lamentables et chiantes ! », nous arrivons devant une maison avec un escalier extérieur très raide qu’il m’ordonne de grimper, ce que je fais (c’est le même escalier des flics à Lowell, quand j’avais le bandage blanc dans lequel je me suis enfui en Mongolie, pendant que des enfants défilaient en mon nom), je sais qu’il va me descendre par-derrière, alors je grimpe et je me ratatine à l’avance mais rien ne se passe et quand j’arrive au sommet de l’escalier je m’aperçois qu’il a des difficultés avec son Luger — dans la neige — c’est le même col de montagne qu’avaient franchi les Indiens-Chinois pour arriver en Inde, dans le rêve du vomi jaune — alors je me défile vers une chambre de HLM en forme de V et je regarde par la fenêtre et dans le rêve il est dit que c’est une chute de 800 km jusqu’à la rue en bas (quoique à en juger par les lumières nocturnes de Tanger dans la rue c’est plutôt 800 étages) — puis ça se transforme, moi et ma bande nous remontons un long boulevard nocturne peuplé de voyageurs de cars transcontinentaux pour voir un film, je marche avec mes amis, un maigre cornet glacé à la main, il y a un travesti déguisé en Voleur de Bagdad, héros de l’histoire (un Gene Kelly usé), aussi un authentique héros pédé à la Genet, il y a Irwin, Simon, d’autres — dans mon rêve je me rends compte pour la première fois de ce qu’est le « travesti » et je sympathise — je suis moi-même un peu louche, je crie quelque chose à un groupe de filles qui font les gouines avec moi sur le boulevard — la bande s’engouffre dans l’immense balcon à 800 km d’altitude, on voit ensuite le héros au seuil de la fenêtre du dernier étage, puis un zoom à travers les 800 km de taudis pour montrer au public l’immensité des salles de bal et des décors, jusque dans la rue où des gens tombés s’écrasent sur le trottoir-journal, nous sommes tous dans une boîte et Irwin, d’une voix plaintive, cultivée, classiquement angélique dit « Oh, laisse-les donc s’amuser ! » c’est-à-dire tous ces pédés tangerois défoncés à 800 km d’altitude, leurs salles de bal et leurs vestibules dans cette étrange ville d’arabique vie nocturne (la mer est proche), et c’est tellement drôle je glousse merveilleusement comme Cody et toute la bande se retourne, hilare, de voir que je les suis, en creusant et en jouant la sentinelle — entre-temps des gens quittent le théâtre et nous voient (un groupe tellement étrange), d’autres plus proches de nous, étranges aussi, tous des garçons, tous l’air intelligent, et ils disent « hé hé, on voit bien que c’est samedi soir »

Dans le rêve je suis un pédé cultivé, un peu star, à moitié saint, adoré — En me réveillant il m’a semblé que je me souvenais de cette fille sur le boulevard dans ma vie antérieure en Angleterre, j’ai dû l’assassiner — j’étais sans doute pédé dans cette existence ou jamais je n’aurais pu deviner le secret du « travesti » —

JE SUIS À « FRISCO » et je vais faire une belle promenade mais soudain je me retrouve en train de marcher de l’autre côté de Riverside Street près du parc et, alors qu’il commence à pleuvoir doucement, je fais demi-tour au moment où la voiture de police approche (« Je me demande ce qu’ils vont penser de me voir faire demi-tour à l’instant même ? ») et je vais jusqu’au coin où il y a une boutique de gâteaux glacés (où dans la vraie vie il n’y a que le coin du terrain de football) et je commande un gâteau glacé qui se trouve coûter 2 $ alors que je n’en ai qu’un seul --- donc je ne peux pas me le payer et la dame fait une mine sinistre (O riche gâteau de la taille d’une mallette avec glace au café nappée de sorbet) --- Elle dégaine (elle se métamorphose en homme) un objet pareil à une sorte de grenade à main (ou de pomme de pin) pourvu d’incisions dans lesquelles elle se met en devoir d’enfoncer des baguettes, ou des aiguilles, et Zap Plouffe est là, il me reconnaît et demande à tout le monde de cesser de se moquer de moi ---Dans le rêve Zap n’est pas mort, nous évoquons son frère Gene --- Je me réveille de ce Pawtucketville de l’Étrange et je comprends que Zap Plouffe n’est jamais mort !

POUR DESCENDRE DE NOTRE APPARTEMENT dans la rue il faut emprunter une échelle qui part du sommet de l’Empire State Building — j’en ai marre de cette connerie et je refuse de la faire encore mais Jesse veut descendre — un homme vient d’essayer, juste avant elle (il allait à son travail, les journaux du soir dans sa poche) et il est tombé en silence, il est tombé vers la mort discrètement et sans embarras — Ça arrive constamment — moi je descends par le chemin le moins dangereux, qui n’est pas indiqué dans le rêve, et je suis dans la rue obscure en train de me demander si Jesse est bien arrivée — je me retourne et je la vois un peu plus loin, marchant lentement sur l’autre trottoir — il semble que Maman soit tombée et qu’elle soit morte mais je n’arrive pas à le croire — (le même jour, Maman avait eu peur en descendant l’échelle du grenier, étrange et tendre prescience des rêves) — Jesse marche tristement dans le noir, ne sachant plus où je suis

UNE FEMME EN TRAVESTI abandonne sans vergogne son bébé hurlant pour une escapade avec des Ombres en haut-de-forme, dans la nuit de la ville elle part, descend furtivement l’escalier et juste à ce moment une femme arrive sur la pointe des pieds, sans chaussures, pour voir sortir la dame sans vergogne — moi je suis assis dans le noir et je surveille tout par une fenêtre du couloir, j’observe le sourire satisfait de la moucharde et je sais que dans un instant elle va s’apercevoir avec horreur qu’on l’a vu perpétrer son acte d’Espionnage — et quand elle me voit, à la lueur pâle de la lumière, je lui adresse un sourire hideux ! elle blêmit

LONG DRAME DES JUTEUSES BARBES MONSTRUEUSES et des pirates dans vieille maison (délicieuses barbes juteuses 18 e Siècle) de Gilbert Street, doit être les repaires là-bas, la petite cuisine était une vieille maison, & à la fin il y a une épidémie de choléra et on envoie la petite fille de 10 ans chercher le docteur en ville mais il l’avait toujours violée ---Quand ce jeune et sinistre docteur (un acteur français) prodigue ses soins au malade barbu, on voit que la petite fille a été une nouvelle fois agressée, ou disons que nous le savons, mais nous voyons également que le choléra l’a frappée quand elle saute de sa chaise et que sa sœur aînée et sa mère exigent qu’on lui fasse une piqûre --- Le docteur répond « Elle n’en aura point pour l’heure, il est presque trop tard » et au moment où il émerge de son labo nous voyons des larmes dans ses yeux ---

Continuer : partie 6 sur 6