Le pronostiqueur
Chapitre IX
Wenceslas Le Dy se sentait rongé par le doute. Il se demandait s’il avait bien fait de confier le sort de sa fille entre les mains de Yannick. Un policier reste un policier et il était probable que son frère mettrait dans la confidence au moins quelques-uns de ses collègues. D’ici que l’antigang au grand complet débarque à Longchamp dimanche, y avait pas loin. Du coup qu’il tirerait une sale bobine, le Romain, et se vengerait illico sur Carole. L’embrouille puait le rance. Il aurait dû se plier aux exigences du ravisseur et encaisser le pot-de-vin. D’autres ne se seraient pas gênés. Et pas des moins hauts placés. Après tout, ce n’était ni la première ni la dernière fois que des types truquaient une course. Ça n’empêchait pas la terre de tourner, les turfistes de turfer, les chevaux de galoper et les riches de s’enrichir. Chiotte ! Il allait tout de même pas commencer à se poser en défenseur de la veuve et de l’orphelin. C’était pas le genre de la maison.
Il rangea sa CX Prestige devant son immeuble de standing à Neuilly. Il faisait presque jour à présent. Wenceslas frissonna sous l’air humide et glacé des bords de Seine. Il était passablement épuisé, mais n’avait guère envie de dormir. Il allait se changer, avaler deux caouas dans un bol et filer direct au journal recomposer Galop d’Or en catastrophe. L’hebdo serait morose en regard des perspectives annoncées, mais il n’y avait pas moyen de faire autrement.
Il descendit de sa voiture. Presque aussitôt, un énergumène sorti tout droit de la Cour des Miracles lui bondit sur le poil. Wenceslas sentit son cœur faire la cabriole.
— Monsieur Le Dy ? fit l’apparition.
— Euh… Oui…
L’homme était en haillons, dégageait une odeur prononcée de porcherie mal entretenue et avait des marques de coups sur le visage.
— Je suis Christian Martel, se présenta l’homme. Un ami de Luc Gérin. Je voudrais vous parler.
Wenceslas renifla.
— Je sais, continua Martel en hochant doucement la tête. Je ne sens pas très bon. C’est un traitement qui m’a été réservé par un entraîneur qui répond au nom de Jean-Claude Santos et qui entretient dans son écurie un certain Le Persan. J’espère que vous me suivez ?
— À merveille, murmura Le Dy.
— Ça vous ennuierait beaucoup si nous poursuivions cette conversation dans votre salle de bains ?
— J’allais vous le proposer, répondit Wenceslas en se dirigeant vers la porte vitrée.
Carole s’éveilla avec la lumière du jour. À défaut d’être fraîche, elle se sentait reposée. Romain lui avait proposé une véritable chambre, avec un vrai lit, de vrais draps et sans cette hallucinante lumière blanche. Elle avait trouvé le sommeil si vite qu’elle soupçonnait Romain de lui avoir donné un léger coup de pouce en droguant son repas du soir. Elle se mit à frissonner. Ce soupçon lui fit réaliser de nouveau à quoi tenait sa survie. Romain pouvait l’anéantir comme ça, d’un seul claquement de doigts, d’un seul ordre tombé de sa bouche sans lèvres. Benny viendrait lui briser la nuque ou un autre avec des méthodes différentes, qu’importe… La puissance et l’organisation de Romain ne semblaient pas avoir de limites. Il lui avait montré la veille à quel point il était capable de dominer les éléments de la vie. Après l’incroyable course de Sirco, il lui fit assister à une autre course, plus hallucinante encore. Sous ses yeux, un jeune homme d’une vingtaine d’années pulvérisa le record du monde du 5 000 mètres de plus de quatorze secondes. Elle ne parvenait pas à décrocher son regard du chronomètre. Le champion fut malheureusement pris d’un malaise après la ligne d’arrivée et fut emmené sur une civière vers le bâtiment neuf où elle avait été enfermée. Romain semblait quelque peu contrarié par cet incident.
— Tout n’est pas parfait, avait-il soufflé en observant ses hommes en tenue blanche emporter le coureur.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé ? interrogea Carole.
— Il a franchi ses limites, éluda Romain. J’ai probablement quelque peu surestimé les capacités physiques de ce garçon.
Carole secoua la tête.
— Mais vous vous rendez compte ! Il vient de battre un record mondial de course à pied, et sur une piste assez médiocre par-dessus le marché !
— C’est exact, reconnut Romain en prenant Carole par le bras. Venez, j’ai encore quelque chose à vous montrer. Nous dînerons ensuite.
Ils étaient retournés vers les écuries et Romain lui avait montré, dans les boxes situés à l’arrière des bâtiments, trois nouveaux chevaux.
— Je vous présente Sweet Mary, Le Persan et Fadalla. La cause de tout ce remue-ménage.
Les chevaux étaient coiffés de bonnets semblables à celui que portait Sirco pendant l’entraînement.
— Qu’est-ce qu’ils font chez vous ? s’étonna Carole.
— Exceptée Fadalla qui m’appartient, les deux autres m’ont été confiés par leurs entraîneurs respectifs. Je les prépare. Je suis très largement payé pour ça et c’est utile pour entretenir de telles installations et un personnel compétent. Malheureusement, votre ex-fiancé, Luc Gérin, est venu mettre son grain de sel là-dedans. Vous saisissez un peu mieux à présent l’importance de mes travaux ?
— J’en mesure les résultats, en tout cas. Ils sont fabuleux. Mais pourquoi tout ce mystère ?
— Je vous l’ai dit, le monde n’est pas suffisamment prêt à encaisser une révolution de cette importance.
— Vous auriez pu mettre Luc dans la confidence…
Romain ricana. Carole eut froid dans le dos.
— Vous pensez réellement qu’on peut confier un secret à un journaliste ? Surtout quand, comme Gérin, il est en mal de copie et s’apprête à publier n’importe quel scandale susceptible de le sortir de l’ornière ? Non, il fallait l’écarter.
Carole sursauta.
— Qu’est-ce que vous avez fait à Luc ?
Romain esquissa un sourire et prit Carole par les épaules. Elle se dégagea.
— Ne craignez rien. Il va très bien. Nous allons dîner à présent.
Au cours du repas, Romain lui avait expliqué comment un de ses hommes de confiance avait tenté de gagner secrètement de l’argent en divulguant des informations sur ce qui se préparait au haras. Le traître avait envoyé une lettre anonyme à Luc avant d’être découvert. Il avait avoué avoir essayé d’appâter Gérin dans le but de lui soutirer de l’argent. Il savait fort bien que miser sur les gagnants lui-même lui serait difficile étant donné la surveillance exercée sur le personnel du haras et risquerait de plus d’attirer sur l’établissement la curiosité des inspecteurs du PMU, toujours intrigués par une concentration d’enjeux gagnants. Cupide mais pas complètement idiot, il avait choisi Gérin qui semblait connaître quelques difficultés avec ses pronostics. Choix judicieux qui se serait probablement avéré payant s’il n’avait été rapidement démasqué. Malheureusement, le mal était fait, la graine semée…
Carole quitta son lit et enfila rapidement ses vêtements. Pour elle, il n’y avait plus de doute, si Romain tenait à conserver un secret total sur les incroyables performances de ses pensionnaires, c’est qu’il dissimulait encore des informations guère avouables, des méthodes probablement peu reluisantes pour obtenir de tels résultats. Une drogue nouvelle ? Un conditionnement spécial ?
Elle ouvrit la porte de sa chambre et poussa un cri de terreur.
Benny l’attendait sur le seuil.
Elle ne parvenait pas à s’habituer à ce monstre. À chaque fois qu’elle l’apercevait, elle était prise d’un incoercible tremblement. Benny, si tant est qu’on puisse deviner quoi que ce soit sous sa carapace de laideur, semblait attristé d’être l’objet d’une pareille répulsion.
— Hin ? grogna-t-il, en s’abstenant de sautiller cette fois.
Carole posa une main sur sa poitrine, tentant d’apaiser les battements affolés de son cœur.
— Ce n’est rien, Benny, souffla-t-elle. Tu m’as fait peur.
— Hin…
— Je suppose que tu dois m’emmener auprès de M. Romain ?
— Hin, hin ! couina Benny en s’éloignant vers la salle à manger.
Romain était déjà attablé devant une colline de toasts grillés, des pots de confitures multicolores et du café fumant.
Carole fut surprise d’éprouver une telle faim. Evidemment, elle n’avait fait que picorer lors du dîner hier soir. Elle avait quelque raison d’avoir l’estomac serré. Mais un fait nouveau lui apportait un léger soulagement. Apparemment, dans le haras mystérieux de Romain, il n’y avait que du personnel masculin et elle avait déjà surpris des lueurs de désir dans les regards des hommes en blanc. Ce serait bien le diable si elle ne parvenait pas à se faire quelques alliés parmi les employés du haras du Soleil. Sans compter que M. Romain lui-même, malgré ses airs supérieurs, était un homme.
— Avez-vous bien dormi ? s’enquit Romain en trempant un toast dans son bol.
— Comme un loir, clicha Carole. Exactement comme si on avait glissé un mogadon dans mon vin.
Romain eut un pâle sourire.
— Je vous en prie, fit-il en désignant une chaise en face de lui, asseyez-vous et mangez. Vous avez encore de nombreuses choses à découvrir aujourd’hui.
— Quel est le programme ? demanda Carole en s’installant.
— Je dois tout d’abord surveiller l’embarquement des trois chevaux qui doivent participer à la grande course, demain. C’est une opération plus délicate qu’avec des animaux traditionnels. Une fois qu’ils seront partis, nous visiterons une autre aile de l’établissement.
Carole souleva un sourcil.
— La Grande Maison…, termina Romain en mordant dans son toast.
Benny poussa un cri de souris et s’enfuit en sautillant dans le couloir.
Christian Martel était plongé dans la mousse jusqu’aux sourcils.
Wenceslas était assis sur un tabouret, à côté de la baignoire.
— J’ai toujours rêvé d’une salle de bains commack, fit l’ex-journaliste. Vous avez pas pleuré le laqué, hein ? Et tous les chromes en doré, ça fait plus cossu. Et c’te moquette, espère ! C’est pas du tapis brosse. On y passerait ses journées comme de rien. Moi, j’ai qu’une douche. C’est pas comparable.
Wenceslas toussa.
— Vous vouliez me parler…
— C’est c’que je fais, non ?
— Monsieur Martel, soupira le directeur de Galop d’Or. Voilà bientôt un quart d’heure que vous batifolez dans ma baignoire, que vous collez des morceaux de mousse sur mes murs, que vous séchez mes flacons de sels parfumés… Je conçois que vous en aviez sérieusement besoin, soit, mais j’espérais autre chose de cette visite.
Martel souffla sur un petit cône de mousse.
— Vous n’auriez pas des vêtements secs ?
— Pardon ?
— Ben, j’peux tout de même pas rester à poil, pas vrai. Et mes fringues sont bonnes à jeter, sauf le respect de vot’ poubelle.
— On vous trouvera ça, fit Wenceslas, excédé. Venons-en au fait. Je n’ai pas que ça à faire.
— Il est arrivé quelque chose à Luc Gérin.
— Ah ?
— Quelque chose de pas triste, poursuivit Martel. On a retrouvé un cadavre dans son appartement et Luc a disparu. Les flics le recherchent.
— Un cadavre ?
— Sylvain Lerail, étranglé.
Wenceslas toussa de nouveau.
— Lerail, étranglé ? Chez Gérin ?
— Faites pas cette tronche. C’est une mise en scène destinée à fourrer Luc dans une fosse encore moins reluisante que celle où Santos m’a traîné. Alors j’ai pensé que vous sauriez quelque chose à ce sujet. J’ai foncé à votre canard où un imprimeur furibard m’a annoncé que vous aviez stoppé les machines et que Galop d’Or allait être recomposé. Vous savez quoi ?
— Comment ?
— Ça m’a donné l’idée que vous saviez qui avait foutu Luc dans ce merdier et que vous vous trouviez vous-même dans l’embarras.
— Ce sont mes affaires, grogna Le Dy. Je suis propriétaire de Galop d’Or, jusqu’à preuve du contraire.
— Vous savez que vous allez avoir des emmerdes avec les syndicats ?
— Les employés seront payés en heures supplémentaires. Encore une fois, c’est mon affaire !
Christian Martel se leva, dégoulinant d’eau mousseuse.
— À propos de vos affaires, passez-moi le peignoir en velours bleu qu’est accroché à la porte.
Wenceslas fit la grimace et tendit le vêtement à Martel.
— Vous préférez pas une serviette ?
— J’ai encore jamais séché directement dans une sortie de bain. J’imagine que c’est un plaisir rare. J’m’en voudrais de le louper.
— Vous êtes un peu du genre pique-assiette, vous, hein ?
— Déjà tout môme j’faisais les cocktails et les vernissages. C’est d’là que m’est venu la vocation de journaliste. J’aurais préféré critique d’art, mais les places sont chères.
— C’est tout ce que vous aviez à me dire ?
Martel sortit de la baignoire, enveloppé dans le luxueux peignoir.
— M’sieur Le Dy ?
— Quoi encore ?
— Comment est-ce qu’ils vous tiennent ?
*
— Tu vas nous faire chier encore longtemps ?
Yannick Le Dy, qui était sur le point de composer un numéro téléphonique, s’arrêta net. Sa femme, qui picolait à l’aise ses trois litrons par jour, sans doute dans le but de noyer sa pénible gestation, devenait plus vulgaire de jour en jour. Lorsqu’il l’avait épousée, c’était une petite mignarde timide et rosissante. Elle avait cambuté, drôlement.
— Oui ça, nous ? s’étonna le policier.
— Moi et l’môme !
— T’attiges, le môme il est pas encore né.
— Tu le fais chier quand même. Il me file des coups de lattes dans le buffet et c’est pas son heure.
Yannick fronça les sourcils.
— Avec c’que tu t’enfiles comme pinard, ça m’étonne qu’il soit pas encore confit, grogna-t-il.
La délicate envoya un juron confus où il était vaguement question de poulets qu’on devrait envoyer faire un stage chez les Grecs et se remit à ronfler.
Yannick fit son numéro et attendit la sonnerie.
— Mouais ? bâilla une voix ensommeillée à l’autre bout du fil.
— Goudu ? C’est Le Dy.
Il y eut un instant de silence.
— Qu’est-ce qui se passe ? On a fait sauter le casino de Forges-les-Eaux ?
— Non, non. J’ai besoin de toi.
— Quel jour on est ?
— Samedi.
— T’as oublié que c’est mon jour de repos ?
— Justement. C’est à titre privé que je t’appelle.
— Ah bon ? Alors c’est pas le flic qui me parle, c’est le copain ?
— Exactement.
— Ben, va t’ faire dorer, mon pote ! J’ai sommeil.
— Déconne pas, Goudu. J’essuie une sacrée tuile. On a enlevé ma nièce.
De nouveau un silence.
— Et l’antigang ? reprit le collègue de Yannick. C’est fait pour les clebs ?
Yannick se racla la gorge. Ce con de Goudu. Tant qu’il n’avait pas avalé sa première demi-douzaine de Nescafé, il était capable d’envoyer le ministère de l’intérieur au grand complet se faire sodomiser par les chimpanzés d’chez Bouglione.
— J’arrive chez toi dans un quart d’heure, fit Yannick.
— Attends un peu !
— Quoi ?
— C’est casqué comment ton truc ?
— Je te refilerai un tuyau pour le tiercé de dimanche.
— À propos de tuyau, tu sais où tu peux te le…
Yannick raccrocha. Il savait que Goudu serait levé et habillé quand il arriverait chez lui. Alphonse Goudu. Tu parles d’un blaze à la noix pour un jeunot de vingt-cinq piges ! Ses vieux avaient eu la main lourde. On s’étonne après de certaines vocations pour l’uniforme…
Yannick se retourna. Sa femme venait de sortir de leur chambre, échevelée, la peau flasque, des malles sous les yeux, les mains posées sur son ventre démesuré.
— C’est pour ta nièce que tu fais tout ce raffut ?
— T’as entendu ?
— Tu parles ! Tu gueules comme un putois.
— Au fait, puisque tu causes de putois, l’argent que j’te file pour le Rexona, c’est pas pour t’acheter du beaujolais. J’en ai classe de passer l’hiver les fenêtres ouvertes.
— Salaud !
— Ivrognasse !
La vie, chez les Le Dy, poursuivait son petit bonhomme de chemin et les voisins de se demander ce qu’ils avaient bien pu faire pour mériter d’habiter aux côtés d’une famille de flics.