Le pronostiqueur

Joel Houssin · Chapitre 2 sur 14

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Le pronostiqueur

Chapitre II

 

Une pluie fine arrosait les pelouses de l’hippodrome de Saint-Cloud.

Luc Gérin appréciait particulièrement l’endroit. C’était un peu son champ de courses fétiche. Pourtant, ses goûts ne l’orientaient guère vers les courses plates, mais il avait connu là ses plus belles réussites. Lycéen, il y avait ramassé de quoi s’offrir sa première motocyclette. Dix ans plus tard, alors qu’il travaillait pour un quotidien régional, il avait réussi l’exploit d’indiquer les sept gagnants de la réunion du jour. Dès lors, son nom fut rangé parmi ceux des spécialistes et on lui accorda plus volontiers des interviews. C’est également là que, six mois plus tard, il rencontrait Carole Le Dy en compagnie de son père, directeur du Galop d’Or.

Luc regardait les chevaux de la troisième course tourner dans le rond de présentation. Son regard glissa sur un petit homme en ciré beige qui dictait des ordres à un jockey. Jean-Claude Santos, ancien jockey lui-même, devenu entraîneur de réputation internationale. Il n’avait pas la réputation d’être accueillant avec les journalistes mais Luc n’avait jamais eu de mauvais rapports avec lui. Santos ne refuserait probablement pas de lui transmettre quelques nouvelles fraîches sur l’état d’un de ses pensionnaires, Le Persan, inscrit dans la grande course de dimanche.

Les jockeys se mirent en selle. La foule des parieurs commença à s’éparpiller en direction des courtines. Pourquoi venaient-ils ainsi observer les chevaux à la présentation ? Alors que pas un sur cent d’entre eux n’était foutu de reconnaître un bon d’un mauvais cheval… Étrange attente d’un coup de foudre, d’une révélation subite. Luc en avait entendu des fadaises à cet endroit. D’aucun qui prétendait ne jouer que les bêtes qui piochaient des antérieurs, signe de surexcitation, d’autres s’attardaient sur la texture du poil, ou encore tentaient de lire sur les lèvres des entraîneurs, dans les yeux des jockeys, dans le fion des lads. Tout était bon pour donner un alibi à un choix souvent douteux.

Luc esquissa un sourire en entendant un vieil Arabe affirmer à son voisin qu’il fallait miser sur le trois parce qu’il venait de dépaqueter sur les pompes de son entraîneur et que ça lui faisait forcément du poids en moins. Déduction scatologique.

Les chevaux se rendirent sur la piste et les entraîneurs commencèrent à se diriger vers les tribunes réservées en compagnie de leurs propriétaires respectifs. Le propriétaire est un animal souvent capricieux, bien plus difficile à dresser que son cheval. Pour lui pomper l’oseille et lui faire croire que sa bête valait bien un prix de Diane, il fallait lui flatter la croupe et l’encolure, lui faire miroiter gloire, succès et argent, lui mentir enfin, ce qui n’était pas une injure bien grave puisque les propriétaires, en majorité, reconnaissaient à peine un pur-sang d’un mulet. Ce qu’il voulait, l’ignoble, c’était voir ses couleurs franchir en tête le poteau d’arrivée. Comme c’était simple quand le bourrin en question n’aurait pas rendu six livres à une chèvre !

Luc trottina pour rejoindre Santos qui discutait avec un grand échalas coiffé d’un ridicule feutre noir et gris.

L’entraîneur le vit arriver et eut une grimace excédée. Luc se demanda si Santos recevait Sylvain Lerail avec un tel mépris non dissimulé.

— Tiens, Gérin ! J’vous croyais retiré des voitures ?

— Pas encore, Santos, pas encore.

— Eh bien, bonne continuation.

Santos se détourna et s’apprêtait à reprendre sa conversation avec son propriétaire qui regardait Luc comme s’il s’agissait d’une grosse mouche à merde tombée dans son bol de café au lait.

— Attendez, Santos, reprit Gérin, j’aimerais savoir comment va Le Persan ?

L’entraîneur grimaça de nouveau et jeta un regard furieux sur le journaliste.

— Vous ne voyez pas que je suis occupé ?

Luc haussa les épaules.

— Je ne vous demande pas un discours, expliqua-t-il. Dites-moi simplement si Le Persan a une bonne chance pour dimanche…

— Évidemment ! Je ne le courrais pas autrement.

— Très drôle, grinça Luc. Je ne pense pas pouvoir trouver parmi les vingt-deux inscrits un entraîneur qui me dirait le contraire.

Santos s’approcha et empoigna le biceps de Gérin. La prise était incroyablement puissante et fort douloureuse. Le journaliste retint une plainte et chercha vainement à se dégager.

— Écoutez, Gérin, grogna Santos. Je ne suis pas à la disposition des gommeux de votre espèce. En ce qui concerne Le Persan, vous n’avez qu’à lire les pronostics de vos collègues et les recopier dans votre torchon.

L’entraîneur perdait visiblement son sang-froid et semblait à deux doigts de frapper le journaliste. Luc était stupéfait par cette réaction. Bien des entraîneurs envoyaient les journalistes sur les roses, mais jamais avec une telle violence.

— Je fais mon métier, protesta mollement Gérin.

— Et moi le mien ! riposta Santos. Alors foutez-moi la paix !

La discussion était close. Santos relâcha Gérin après une dernière pression et s’éloigna en compagnie de l’asperge au feutre.

Quel petit con prétentieux ! râla Gérin. Il n’y avait plus de doute, Lerail tenait à l’exclusivité de ses renseignements et donnait probablement des consignes pour empêcher les fuites. Véritable panier de crabes où les parieurs auraient décidément bien du mal à reconnaître leurs petits.

Luc jeta un coup d’œil sur sa montre. Il lui restait une paire d’heures avant de rédiger définitivement son pronostic et d’aller le remettre à Le Dy.

Il hésita entre aller se jeter son premier bourbon de la journée ou tenter de contacter l’entraîneur de Fadalla, l’autre outsider cité par Sylvain Lerail.

Après l’altercation avec Santos, l’envie d’aller déglinguer une boutanche de Four Roses ne lui manquait pas, mais il avait encore le temps pour ça.

*

Un lad de quatorze ans et quarante-cinq kilos tout mouillé grillait un clope en balayant mollement les abords de l’écurie. Ce môme-là, avec ses pognes d’assassin et sa gueule grêlée, pèserait rapidement la soixantaine avant d’avoir renversé sa première frangine et ne monterait probablement jamais un cheval en course. Il n’avait pour lui que ses rêves qui peuplaient ses nuits écourtées.

Luc Gérin s’approcha de lui et lui balança sous le nez sa carte professionnelle. Le lad lui accorda un regard respectueux. À cet âge-là, on doute de rien et on s’émerveille de tout. Tu parles ! Sa première interview, même en ramassant le purin, ça vous avait de ces relents de cravache d’or. Le gamin se redressa et frotta ses mains sur son jean.

— Bonjour, m’sieur.

— Salut, p’tit. T’es tout seul ici ?

Le lad haussa les épaules.

— Y sont tous à la réunion de Saint-Cloud. J’aurais dû y être aussi, mais j’ai paumé mon tour au pok. Ça fait trois semaines que j’suis de corvée l’après-midi.

Pour sûr que ses potes de galère devaient l’entuber dans les grandes largeurs.

— T’as rien perdu, le consola Luc. Il pleut.

— Ici aussi, y pleut, fit le môme avec dans la voix la résignation d’un type qui vient d’apprendre qu’il n’a plus que trois-quatre heures à vivre.

Luc se racla la gorge. Il désigna du menton une buvette rustique bâtie à l’entrée de l’établissement.

— On peut se rincer la dalle dans ton palace ?

— À condition d’aimer la bière.

— Banco. J’t’offre une mousse, si t’as le temps…

— La merde, elle va pas s’envoler, grogna le lad avec un rictus dégoûté.

Quatorze piges et déjà aigri, sévère. Le régime jockey vous pondait des p’tits vieillards au rythme industriel. Celui-là, probablement moins con qu’un autre, avait déjà pigé que son avenir était tout tracé et que les casaques bariolées n’étaient pas pour sa pomme. Rayés les dîners de galas, les baisemains aux comtesses de mon paf qui poussaient des piaillements offusqués quand on leur annonçait qu’il fallait castrer leur champion pour le voir enfin cesser de bouffer des pâquerettes en course. Effacés les grands hôtels du meeting de Deauville, les casinos et les tires américaines.

Le lad décapsula deux Kronenbourgs et tendit une canette au journaliste. Il descendit sa mousse comme un alcoolo de première bourre, s’essuya le duvet d’un revers de manche et envoya un vigoureux glaviot sur un tas de foin.

— Je venais pour avoir des nouvelles de Fadalla, se décida Luc.

— Vous avez pas de pot, rigola le môme. Elle est pas là.

Luc fronça les sourcils.

— Comment ça ?

— Le boss a décidé de l’envoyer à la campagne avant la course de dimanche. Paraît que ça va lui faire du bien de se respirer l’odeur des artichauts.

Luc hocha la tête.

— Alors, j’suis venu pour rien.

Le gosse gloussa.

— D’toute façon, je vois mal ce que vous auriez pu apprendre de nouveau sur Fadalla. Y a qu’à lire sa musique. Elle avance plus en course. Pas qu’elle soit mauvaise, loin de là. Elle en vaut bien d’autres, mais ça l’intéresse plus. Elle met les freins dès qu’on lui demande quelque chose. Et, en plus, c’est le printemps…

Luc avala une gorgée de bière.

— À ton avis, j’devrais la rayer de mon pronostic ?

Le lad, soudain tout fiérot qu’un pro lui demande son avis, se rengorgea.

— J’ai pas dit ça ! se récria-t-il. Si elle veut, elle peut. Dans un sens, la campagne, ça peut lui changer les idées.

Luc s’accouda au comptoir en ruine.

— Dis-moi, Fadalla, à qui elle appartient ?

— Ben, vous avez lu sa fiche, j’suppose. Elle est syndiquée au nom de l’écurie du Soleil.

— Et ça recouvre qui, cette écurie du Soleil ?

Le lad haussa les épaules.

— Ça, j’en sais rien. Dans la profession, on mélange pas les torchons et les serviettes. Y a qu’le patron qui pourrait vous renseigner là-dessus. Probablement une association de petits propriétaires, j’imagine, ça se fait beaucoup maintenant.

Luc tendit son index vers le fond de l’écurie.

— Et ce van leur appartient ?

Le lad tourna la tête vers le véhicule dont les flancs étaient ornés d’un splendide soleil flamboyant.

— Ouais, reconnut le môme. C’est dans un de ces engins qu’ils ont emmené Fadalla.

— Tu trouves pas ça curieux qu’une association de petits propriétaires s’offre des engins de transports ? D’ordinaire, c’est l’entraîneur qui se charge de ça, non ?

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Si y en a qu’ont du pognon à balancer… De toute façon, ça change rien. Pour dimanche, Fadalla c’est quand même pas un soleil !

Luc eut un sourire, termina sa bière et remercia le lad.

En quittant l’établissement, il avait l’impression à la fois de n’avoir guère progressé dans l’étude de la course et aussi la pénible sensation de marcher au-dessus d’un nid de vipères. Ça sifflait bizarre autour de lui.

Luc émit un rot et décida de porter à son directeur le pronostic de Sylvain Lerail.

*

Wenceslas Le Dy était de mauvaise humeur. Il se trouvait donc dans un bon jour puisque, d’ordinaire, il affichait une humeur massacrante. Affalé dans son fauteuil, un cigare vissé dans le coin gauche de sa bouche, baignant confortablement dans sa graisse, il regarda Luc Gérin s’approcher de son bureau.

— Pas encore ivre ? commenta-t-il simplement. À cette heure ? J’espère que vous n’êtes pas malade ?

Carole avait dû raconter à son cher papa l’état quotidien et quasi-permanent de son ancien amant.

— Comment va Carole ?

— Beaucoup mieux depuis qu’elle vous a quitté. Elle reprend goût à la vie. Vous ne l’avez pas vue à Saint-Cloud ?

— Non.

— Un propriétaire de mes amis l’avait invité à déjeuner là-bas.

Remarque acide que Luc encaissa sans broncher. C’était bien le genre de Le Dy, ça, filer sa fille entre les pattes d’un grossium du canasson en espérant, probable, décrocher le pompon. Ça valait toujours mieux que de la voir fricoter avec un pionnard du genre Gérin.

— Vous savez quoi ? poursuivit l’obèse.

Luc attendit que son directeur l’affranchisse d’une nouvelle saloperie concoctée à son encontre.

— J’ai pris contact avec quelques-uns de vos collègues en vue de votre remplacement. J’ai déjà des réponses positives.

Luc serra les poings.

— Il y a encore la course de dimanche…

Le Dy éclata de rire.

— C’est exact ! Vous avez encore cette course-là. Voyons ce qu’a donné votre chapeau aujourd’hui.

Luc tendit sa feuille dactylographiée. Le Dy chaussa ses petites lunettes rondes à monture métallique et prit connaissance de l’article.

— Le Persan, Fadalla, Flashman, Garino, Vétille et Grey City, récita-t-il. C’est avec ça que vous comptez vous refaire ? Pourquoi ne tentez-vous pas une arrivée de favoris ?

— Garino et Vétille sont les favoris de toute la presse, fit remarquer Luc. Grey City est également très chuchoté.

Le Dy était devenu écarlate.

— Et Le Persan ? Cinquante-neuf kilos sur le rable ! Fadalla ? Rien fait de bon depuis plus d’un an ! Flashman ? Une rentrée après trois mois d’absence ! C’est tout ce que vous avez trouvé ?

— Je signe ce pronostic, et…

— Et vous engagez la responsabilité du journal ! éructa l’adipeux en faisant tomber la cendre de son cigare sur son sous-main. Galop d’Or a une réputation à défendre et, grâce à vous, cette année nous allons finir bon derniers du classement officiel des pronostiqueurs. De quoi nous faire capoter ! J’ai bien envie de vous virer tout de suite.

Le Dy cessa brusquement de hurler et continua sa lecture du bref article rédigé par Luc. Il reposa la feuille sur son bureau.

— De la merde enrobée de vent, murmura-t-il. Je n’ai jamais lu un article aussi consternant. Je ne vous paye pas pour raconter ce que n’importe quel paumé peut voir en posant son cul dans une tribune. Vous pensez réellement que les gens vont casquer cinq balles pour lire de pareilles banalités ?

Luc garda encore le silence. Le Dy soupira.

— Vous avez quatre heures pour me rédiger un article digne de ce nom. On boucle à minuit.

On boucle à minuit.

— Je n’ai pas l’intention de bouleverser mon pronostic.

— Votre pronostic, je m’en tape ! C’est votre affaire. S’il s’avère aussi nul que les autres, ce sera inutile de remettre les pieds ici. Ce sont vos commentaires sur la course que vous allez changer.

L’orage était passé. Restait plus que les ruines. Constater les dégâts et tenter de rebâtir, en hâte, dans n’importe quel sens et par n’importe quel bout.

— Je peux partir ?

— Je vous y engage, Gérin. Vous avez du travail.

 

*

Luc Gérin se retrouva sur le trottoir, maudissant Le Dy en particulier et tous les exploiteurs de son espèce en général. Mais comment diable allait-il s’y prendre pour écrire quelque chose d’intéressant sur la course de dimanche, alors qu’il n’était déjà pas à même de relater des comptes rendus d’entraînements auxquels il n’avait pas assisté ? Décidément, ça ne lui valait vraiment rien d’être encore à jeun à six heures du soir.

Il décida de se rendre chez Christian Martel, l’ancien journaliste, son associé en soûlographie, son compagnon d’ivresse. S’il n’était pas encore complètement beurré, il pourrait probablement lui donner quelques conseils judicieux.