Le pronostiqueur

Joel Houssin · Chapitre 3 sur 14

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Le pronostiqueur

Chapitre III

 

 

Carole Le Dy reposa ses jumelles de luxe sur le rebord de la table.

La dernière course de la réunion venait de s’achever sur la victoire d’un outsider sur lequel elle avait eu l’heureuse idée de miser une poignée de billets. Elle jeta un regard ravi à son compagnon de table. L’homme avait une cinquantaine d’années, un visage anguleux encadré d’une chevelure grisonnante, un corps soigné et musclé, un habillement discret qui dénotait pourtant une certaine recherche et un goût sûr, et, surtout, des attentions délicates envers son invitée qui en avait égaré l’habitude après ces années passées aux côtés de Luc Gérin.

Elle avait rencontré cet homme le matin même, chez son père qu’il semblait bien connaître. Il l’avait presque aussitôt invitée à l’accompagner à Saint-Cloud où il avait une table réservée. Carole ne sortait plus guère depuis sa rupture et son père la pressa d’accepter. Elle n’avait guère manifesté d’enthousiasme à cette idée, mais, à présent, elle ne regrettait plus d’avoir cédé. L’homme, dont elle ne connaissait que le prénom, Romain, était plaisant, agréable et lui avait fait passer un excellent après-midi.

— Dommage que la réunion se termine, dit-il avec un sourire. La chance commence à vous sourire, non ?

Elle secoua sa chevelure bouclée.

— Je me demande si cette chance n’est pas entrée en même temps que vous, ce matin, chez mon père.

Elle riait, découvrant ses dents éclatantes.

— C’est très gentil ce que vous dites, savez-vous ?

Il parlait comme un Anglais. Ce raffinement rétro qui aurait pu paraître ridicule chez n’importe qui d’autre ajoutait à son charme. Carole cessa de rire et regarda attentivement son chevalier servant. Les mesquineries de ce monde ne semblaient pas avoir de prise sur lui. Il avançait dans la vie comme un enfant croque dans un fruit, laissant le jus couler sur son menton. Elle se sentait curieusement attirée.

— Je ne sais rien de vous, dit-elle.

— C’est toujours ce que se disent les gens qui viennent de se rencontrer, n’est-ce pas ?

— Non, je veux dire que je ne sais même pas ce que vous faites dans la vie. Comment avez-vous connu mon père. Quelle est votre vie, enfin…

Le visage de l’homme s’assombrit un instant.

— Est-ce réellement important, Carole ?

Carole sentit qu’elle risquait de gâcher cette journée en poussant plus loin sa curiosité. Visiblement, Romain ne tenait pas à s’étendre sur le sujet.

— Mon père a dit que vous étiez propriétaire…, avança-t-elle.

— C’est en partie vrai, reconnut-il. En partie seulement, car je n’ai pas un seul cheval entièrement à moi. J’achète des parts simplement.

Carole hocha la tête. Elle avait un côté boudeur, petite fille, qui fit sourire son compagnon.

— Écoutez, Carole, n’hésitez pas à refuser si cela vous ennuie, mais j’aimerais beaucoup passer cette soirée avec vous. Nous irions dîner dans l’établissement d’un ami passé maître dans la préparation du foie gras frais aux raisins et nous pourrions ensuite fêter votre victoire au Privilège, par exemple… Qu’en pensez-vous ?

Ce qu’elle en pensait ? Tu parles ! Elle en avait une petite flaque de plaisir entre les pompes.

Christian Martel avait une gueule épouvantable. Mal rasé, les tifs graisseux et filasse qui lui tombaient dans le cou, des sacs à dos sous les châsses, il s’enfilait depuis l’arrivée de Luc Gérin un plein wagon d’aspirines effervescentes.

— Quelle biture, Arthur ! bafouillait-il en regardant les bulles éclater à la surface de son verre de flotte. T’es con, t’aurais dû rester hier soir. On a fini à l’Izarra verte.

— J’suis dans la mouise, Christian.

— Ça s’arrose ! fit l’autre en s’envoyant son remède pétillant.

— J’dois faire un article sur la course de dimanche…

— Attends deux secondes, l’interrompit Christian. Tu pourrais me raconter tout ça sous la douche. Je me sens comme un type qui vient de prendre ses vacances dans une décharge. Et quand je dis je me sens, je pèse mes mots, espère !

Martel se dirigea vers la salle d’eau et balança son peignoir sur le dossier d’une chaise. Luc lui emboîta le pas.

*

Carole s’installa dans la Jaguar Type E. Ça fleurait bon le vieux cuir à l’intérieur du bolide anglais. Romain referma la portière, contourna le véhicule et prit place derrière le volant. Il enfila une paire de gants crème et mit le contact.

— Je ne vous imaginais pas dans une voiture comme ça, rigola Carole en effleurant du bout des doigts le tableau de bord en bois verni.

— Tiens ! Et dans quel véhicule désuet m’aviez-vous donc fourré ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire ! protesta Carole, craignant d’avoir blessé Romain.

— Je comprends. J’espère malgré tout que ça n’est pas trop choquant. Si c’était le cas, je filerais aussitôt chez mon commanditaire échanger cette voiture contre une bonne grosse Mercedes…

— Oubliez ma réflexion. Elle était idiote.

— Absolument pas.

Leur converse baignait sérieusement dans le poussiéreux, mais Carole ronronnait comme un chat qu’on cajole. Rompue à la vulgarité aigrie de Luc, elle était comme prise de vertige devant la puissance amicale de Romain.

La Jaguar démarra nerveusement. Ils reprirent la direction de Paris.

Carole admirait l’habitacle luxueux du véhicule, son aspect à la fois classique et sportif, son capot démesuré qui en faisait l’originalité. Elle désigna un insigne apposé sur le bois verni.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda-t-elle.

Romain regarda dans la direction indiquée.

— Ce n’est rien, affirma-t-il. L’emblème d’une association de petits propriétaires dont j’ai fait partie.

Carole hocha la tête, sans parvenir à détacher son regard de l’insigne métallique, ce soleil lumineux dont les rayons rouges et jaunes jetaient des flammèches sur le plafond de la Jaguar.

Martel coupa l’arrivée d’eau et se frictionna les cheveux avec une serviette de bain. Il fit un signe à Luc.

— Si le cœur t’en dit…, proposa-t-il en montrant la douche.

— Je te remercie, refusa Luc, mais je sors d’en prendre. Et pas des plus rafraîchissantes, crois-moi.

Il songeait à Lerail et son mystérieux chantage, à Santos et sa violence à peine contenue et à Le Dy avec son ironie cinglante.

— Si je comprends bien, fit Martel en enfonçant un index dans son oreille droite, ce Lerail t’a refilé les gagnants de la course de dimanche ? C’est bien ça ?

Luc opina silencieusement.

— Alors, où est ton problème ?

— Le Dy veut que je lui fasse un article pour encadrer ce pronostic. Ça me paraît difficile de justifier la position que j’accorde à Le Persan et Fadalla qui sont assez loin d’être les premières chances de la course. Jean-Claude Santos, l’entraîneur, a failli me briser le bras quand je lui ai demandé des renseignements sur son cheval et il n’y avait personne aux écuries de Fadalla, pas même la jument…

— Tu ne peux pas broder ?

— Je travaille à Galop d’Or, pas dans une gazette régionale.

Martel enfila un slip et se fila une giclée d’eau de toilette sur la frite.

— Et Lerail ?

— Quoi Lerail ?

— Ben, il va filer à son quotidien le même pronostic que toi…

— Sûrement pas. Il ne tient pas à mettre dans la confidence un demi-million de lecteurs. Si ces tuyaux tiennent debout, comme c’est probable, il se fera davantage d’argent en tenant ces deux chevaux secrets.

— Il te les a bien donnés, à toi.

— Oui, mais en échange d’un service que je devrai lui rendre lorsqu’il le jugera bon.

Martel prit deux chemises dans un placard.

— Laquelle je mets ? La blanche ou la bleue ?

— Pardon ?

— Je crois que je vais mettre la bleue. Et tu as accepté ce marché à la con ?

— C’était ça ou choisir six bourrins au flan en priant pour que la bonne combinaison se trouve dans le lot.

Martel ôta l’étiquette de pressing qui barrait le col de sa chemise.

— Y a une bouteille de Four Roses sur la télé. Va nous en servir deux verres. La glace est dans le frigo.

Luc s’éloigna vers le salon.

— Dis, reprit Martel, ce Sylvain Lerail, c’est un gros morceau ?

— On peut difficilement faire plus puissant et plus répugnant dans le monde des courses. Les présidents des sociétés lui cirent les pompes.

— Oui est derrière lui ?

— Son organisme de presse, d’abord, et il a sûrement des commanditaires dans le Milieu. Ce qu’il ne parvient pas à briser légalement, il l’élimine autrement. Tout le monde a les jetons de ce rat visqueux.

Martel arriva dans le salon en boutonnant un pantalon de flanelle grise.

— C’est pas un peu léger pour la saison, la flanelle ? demanda-t-il.

— Quoi ?

— En fait, si je comprends bien, la course est truquée ?

Luc secoua la tête.

— Je ne pense pas. Lerail peut savoir que Le Persan et Fadalla sont tout spécialement préparés pour cette course, rien de plus. Ça lui suffit pour affirmer qu’ils auront un bon comportement dimanche.

— C’est si simple que ça ? Vouloir qu’un cheval gagne pour qu’il le fasse ? Et les autres concurrents ? Ils partent pour une promenade ou ils sont traités au Valium ?

Luc se frotta pensivement la joue.

— Je me demande pourquoi Santos a si mal pris le fait que je lui demande son avis sur la forme de Le Persan…, murmura-t-il.

Martel s’enfila une dose adulte de bourbon. Une perle auburn coula sur son menton.

— Et la lettre anonyme ? reprit-il. Tu trouves pas ça curieux que sa liste corresponde presque à celle de Lerail ?

— Pas pour Sweet Mary en tout cas ! rigola Luc. Quand je lui ai parlé de cette jument, il m’a pris pour un dingue. Faut admettre qu’il y a quelques raisons pour ça.

— Écoute, moi, si j’étais à ta place, je volerais dans les plumes de tous ces escrocs. J’écrirais un article du genre : « Pourquoi l’entraîneur Santos cache son cheval, Le Persan ? Où est passée Fadalla ? Des chevaux secrètement préparés pour la course de dimanche. Les parieurs mis au rancart. Nouveau scandale… » Etc. Tu vois le genre ?

Luc s’étrangla.

— Je ne peux pas faire un truc pareil ! Le Dy va me demander des preuves de ce que j’avance. Santos va me tomber sur le râble et me réduire en miettes. Sans compter les réactions de Lerail qui risque de ne pas être particulièrement satisfait. Tu t’rends compte du pétard ?

— Gris et bleu, ça va aussi bien ensemble que gris et blanc, hein ?

— Qu’est-ce que tu débloques ?

— Tu sais, vieux, si tu n’es pas décidé à remuer un peu toute cette merde, je ne peux plus faire grand-chose pour toi. Le Dy va marcher à fond dans cette combine. S’il réclame des preuves pour étayer tes insinuations, dis-lui que tu vas lui en donner. Des énormes, des juteuses. Fais-lui miroiter le scandale maousse. Il va saliver, crois-moi. Je connais ce genre de type par cœur. Quant à Lerail, si tu ne bouges pas, c’est lui qui t’écrasera. Enfin, bon sang, est-ce qu’un seul de ces salauds a levé le petit doigt pour toi quand Le Dy a fait savoir qu’il allait te virer ? Hein, réponds-moi !

— Ça va…

— Tu mouilles ton froc devant Lerail, toi aussi ?

— Ça va, j’t’ai dit !

Martel avala une nouvelle gorgée de bourbon.

— Et ces fameuses preuves ? Comment va-t-on les avoir ? On peut tout de même pas les inventer…

— Ne t’inquiète pas pour ça. Je me charge de foutre les pognes dans ce panier de cobras. J’suis vacciné. Quand j’me respire une embrouille de cet acabit, j’ai le cerveau qui se met à crépiter. Et celle-là, fais-moi confiance, j’la sens bien crémeuse. Ça va me rappeler le bon temps. Toi, tu vas rédiger l’article dans le ton que je t’ai indiqué. Attention, pas d’accusation directe. Rien que des questions, des soupçons…

— J’ai compris. Mais, et toi ?

— Moi, je vais rendre visite à Le Persan et à Fadalla. Où qu’ils se trouvent, je veux voir ces deux canassons. Quand tu auras fini avec ton papelard, va te promener un peu du côté des boîtes que fréquentent les jockeys, les entraîneurs… Respire l’atmosphère, essaye de savoir s’il se prépare quelque chose.

 

*

Sylvain Lerail, dans son vieux trench-coat sombre, appuya sur le bouton d’appel de la luxueuse villa qui bordait les pistes d’entraînement de Chantilly.

— Oui ? interrogea une voix féminine dans l’interphone.

— Sylvain Lerail, s’annonça le journaliste.

Le portail du parc s’entrouvrit avec un claquement sec. Lerail pénétra dans la propriété et traversa le jardin paysagé. Il observa le décor avec un rictus de mépris. Ça roulait à fond pour Jean-Claude Santos en ce moment. Mossieur l’ancien jockey avait brillamment réussi sa reconversion. Ses chevaux gagnaient de l’argent, les propriétaires affluaient devant ses grilles, ses pensionnaires abondaient et Santos faisait son beurre. Imperturbable logique de l’abondance hippique. Les malchanceux pleuraient sur leurs écuries vides et les autres s’agrandissaient. Cette chance, il fallait savoir la saisir, lui donner le coup de pouce nécessaire. Et ce coup de pouce, il se présentait quelquefois sous la forme d’un petit homme au visage ingrat avec son manteau élimé et son sourire en forme de cicatrice.

Une soubrette ouvrit la porte et s’effaça pour laisser entrer Sylvain Lerail. Elle eut un geste pour le débarrasser de son vêtement, mais il refusa sèchement avec un grognement agacé.

— M. Santos va vous recevoir, minauda-t-elle en trottinant sur le couloir carrelé.

Évidemment qu’il va me recevoir ! songea Lerail. Ce merdeux qui avait l’audace d’habiter un palais.

La fille ouvrit une nouvelle porte et introduisit Lerail dans un salon lourdement meublé. Ça sentait l’arrivé de frais avec ses goûts pesants.

— Je ne vois pas Santos ! grinça Lerail.

— Monsieur va venir.

— Allez dire à monsieur que je n’ai pas toute la soirée. S’il n’est pas là dans trente secondes, je m’en vais.

La soubrette prit un air pincé et referma sèchement la porte.

Jean-Claude Santos fit son apparition quinze secondes plus tard. Il s’approcha du journaliste et lui tendit la main. Lerail lui accorda une pogne molasse.

— Je suis heureux de vous recevoir, s’empressa Santos. Mais vous ne m’aviez pas prévenu de votre visite…

— La prochaine fois, j’enverrai un télégramme.

Santos toussa.

— Puis-je vous offrir un glass ?

Un glass ! Quelle pomme !

— Je ne bois pas. Je suis venu vous remercier pour votre coup de téléphone au sujet de Le Persan…

Le regard de l’entraîneur se voila l’espace d’un instant.

— Je vous en prie. Je n’ai fait que ce qui était convenu…

— Comment ça ? s’étonna Lerail en plissant le front.

— Vous m’avez rendu un service dans le passé. Je m’acquitte de ma dette.

Lerail leva une main.

— Attendez une seconde, Santos ! Nous avons conclu un marché qui stipulait qu’en échange du service que je vous rendais en vous assurant la clientèle héritière de l’élevage du baron d’Orthoz, je vous en demanderais un autre en retour… Quand je le réclamerais. Je ! C’est-à-dire moi. Vous avez fait fortune avec les chevaux que j’ai fait arriver dans vos boxes vides, c’est très bien. La preuve que vous êtes un homme compétent, un entraîneur remarquable. Mais vous ne pensiez tout de même pas régler cette note en me refilant un vague tuyau dans une course quelconque ?

— Voyons, ne vous fâchez pas…

— Je ne me fâche pas, j’explique. Je ne vous ai rien demandé. Est-ce clair ?

Santos hocha la tête.

— Je reste votre débiteur, murmura-t-il.

Un pâle sourire éclaira la face lugubre du journaliste.

— Bien, maintenant que ce malentendu est dissipé, je prendrais bien un jus de fruit.

Santos se dirigea vers le bar roulant et servit un grand verre de jus d’orange.

— Santos ? miaula Lerail en s’approchant.

— Oui ?

— Qu’est-ce qui se passe avec Le Persan ?