Le pronostiqueur

Joel Houssin · Chapitre 11 sur 14

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Le pronostiqueur

Chapitre XI

 

 

— Vous vous connaissez, je crois ? fit Romain.

Carole resta immobile, fixant son ex-fiancé. Elle aurait appris l’imminence d’un holocauste nucléaire que ça lui aurait pas fait pire. De voir Luc allongé, comme ça, avec ce sourire triste sur les lèvres, son regard de cocker battu, ces bandages sur sa tête… Et derrière ces bandages… Elle fut prise de tremblements.

— Bonjour, Carole, dit Luc, doucement.

Romain recula vers la porte.

— Bien, je vous laisse. Je dois surveiller les dernières phases de l’opération et je suppose que vous avez de nombreuses choses à vous dire.

Il disparut.

Carole hésita quelques instants, puis s’avança vers le lit. Luc, toujours souriant, lui tendit la main. Elle posa la sienne dessus.

— Luc…

— Comment es-tu arrivée ici ? demanda-t-il.

— Il m’a enlevé. C’est un monstre !

Luc fit la grimace.

— Ne crie pas trop fort, murmura-t-il.

— Luc, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

— Je ne sais pas.

Carole serra la main du journaliste.

— Eh bien moi, je le…, commença-t-elle.

Elle s’interrompit brusquement.

— … Luc, comment te sens-tu ?

Il eut un léger mouvement d’épaule.

— Encore un peu groggy. Dans l’cirage, tu vois ?

— Qu’est-ce qui c’est passé ?

— Ils ont descendu Lerail et m’ont enlevé, moi aussi. J’me suis pris de bec avec ce M. Romain, le crapaud est arrivé et…

— Benny ?

— Ouais, je pense qu’il devait s’appeler comme ça. Il m’a sauté dessus et, à partir de là, je ne me souviens plus de rien.

Carole baissa la tête.

— C’est horrible…, souffla-t-elle.

Luc gloussa.

— T’en rajoutes, poupée ! Pas la peine de faire tout un fromage pour un vilain coup pris sur le chignon. J’sais pas avec quoi ce Benny m’a assommé, mais ça va beaucoup mieux à présent.

— Luc…

— Par contre, toi, faudrait quand même que tu m’expliques pourquoi ils t’ont emmenée ici.

— Il veut empêcher ton article et ton pronostic de paraître dans Galop d’Or. Il a prévenu mon père.

— Ah…, fit Luc. Je comprends. Chantage. Dis-moi, tu sais peut-être où on se trouve ?

— Au haras du Soleil.

— Et qu’est-ce qui se maquille ici ?

Carole releva la tête et observa son fiancé.

— Ils fabriquent des morts-vivants, lâcha-t-elle.

Luc fronça les sourcils.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Ils posent dans le crâne de leurs chevaux des électrodes reliés à un micro-ordinateur. Les chevaux ainsi opérés ne sont plus que des machines qui obéissent à un programme…

— Je vois. C’est donc là la clef de tout ce mystère. Et j’imagine que ces belles mécaniques sont capables d’accomplir d’extraordinaires performances.

Carole opina. Une larme perla au coin d’un de ses yeux et l’aveugla un instant avant de couler sur sa joue.

— Jolie combine, murmura Luc. Eh bien il ne nous reste plus qu’à nous débrouiller pour sortir d’ici et prévenir les autorités des agissements de M. Romain.

— Luc…

— Quoi ?

— Ils t’ont opéré…

*

Christian Martel eut tout juste le temps de se réfugier à l’angle d’un corps d’écurie. Il s’accroupit derrière un amas de bottes de paille et observa Jean-Claude Santos qui venait d’apparaître et traversait vivement la cour.

— Chiasserie ! jura silencieusement Martel. Qu’est-ce qu’il fiche là, cet endoffé ?

Effectivement, Santos n’avait pas grand-chose à faire dans l’établissement qui abritait habituellement Sweet Mary. S’il surprenait Martel ici, l’ex-journaliste pourrait toujours se l’allonger pour trouver une explication plausible. L’entraîneur l’achèverait d’office à coups de fourche. D’autant que l’homme ne semblait pas dans les meilleures dispositions.

Martel se félicita d’avoir pris la précaution de prévenir Wenceslas Le Dy de sa destination et d’avoir eu la prudence de ranger la CX assez loin des écuries. Si Santos, comme Martel le supposait, trempait dans l’embrouille jusqu’au cou, il devait être prévenu du chantage exercé sur le directeur de Galop d’Or.

Martel se recroquevilla davantage.

Un van dont les flancs étaient ornés de deux grands soleils flamboyants pénétra dans l’établissement, suivi de près par une Chevrolet avec quatre hommes à son bord.

Ça sentait le roussi.

Martel réprima une grimace. Il avait peut-être présumé de ses possibilités, l’amateur de bourbon ? Commençait à se demander si c’était réellement sérieux de se lancer seul à l’assaut de cet essaim de guêpes assassines, seul avec ses p’tits poings…

Santos s’approcha du chauffeur du van qui venait de s’immobiliser au centre de la cour. Il frappait nerveusement de sa cravache le montant de ses bottes. Il se planta devant la portière du véhicule.

— Qu’est-ce que ça signifie exactement, ce changement de programme ? demanda-t-il sèchement.

Le chauffeur se pencha par la vitre ouverte.

— Le patron pense qu’il vaut mieux que les chevaux se trouvent dans leurs écuries respectives, au cas où Le Dy porterait le deuil.

Santos haussa les épaules.

— Qu’est-ce que ça change ? grogna-t-il.

Un des hommes de la Chevrolet vint se mêler à la discussion.

— Ça change que vous arriverez sur l’hippodrome avec vos propres vans ! Ça paraîtra tout de même moins suspect si les decs sont présents au débarquement.

Santos se retourna.

— Si les flics surveillent les opérations, rétorqua-t-il, nous aurons du mal à expliquer le comportement de nos chevaux. Des bourrins qui s’apprêtent à disputer une grande course et qui s’avèrent incapables à la sortie du van de mettre une jambe devant l’autre, ça se voit pas tous les jours !

— Les chevaux marcheront, avertit l’homme. Vous prendrez vos précautions en fonction de ça. C’est votre boulot, non ?

Santos se renfrogna. Il désigna le van.

— Bon, on débarque Sweet Mary ?

— Ouais, approuva le chauffeur. C’est pas la plus difficile. Avec votre cheval, le Persan, ça sera une autre paire de manches…

— Il était déjà borné avant, constata Santos. Ça l’aura pas changé beaucoup.

Martel écoutait cette discussion sans en saisir complètement le sens. Qu’est-ce qu’ils avaient donc, ces canassons, pour poser autant de problèmes ? Il attendit la suite des événements.

Les hommes ouvrirent les portes du van et installèrent le toboggan de bois. Ils pénétrèrent à l’intérieur du véhicule.

Sweet Mary semblait extrêmement calme. Elle ne portait pour tout harnachement qu’un bonnet bleu clair à larges œillères qui lui couvrait la tête jusqu’aux oreilles. Elle descendit paisiblement jusqu’à mi-toboggan et s’arrêta brusquement, se campant solidement sur ses quatre jambes.

— Tu parles si c’est pratique ! grommela un des hommes.

— On va la tirer, fit Santos en s’approchant de la longe. Elle finira bien par descendre, cette bourrique !

— Pas question, s’interposa le chauffeur du van. On ne ferait que lui arracher la bouche. On va la porter jusqu’à son box.

Martel était stupéfait. Il regardait la jument sans comprendre. Mais qu’est-ce qu’on lui avait fait, à cette bête, pour qu’elle se comporte aussi étrangement ?

Il réfléchit un instant sur ce qu’il devait faire. Prévenir Le Dy ? Il n’avait pas le temps pour ça. Il fallait absolument coller à ce van comme un morbaque au fion d’un chiftir. C’était la seule solution pour découvrir l’endroit où ce Romain gardait Carole et Luc Gérin.

Il se recula précautionneusement. Les hommes étaient beaucoup trop affairés autour de Sweet Mary pour s’apercevoir de la présence de Martel. Le journaliste sortit de l’établissement sans encombre. Il franchit la porte et faillit heurter de plein fouet un gonze haut comme trois couilles à genoux.

— Excusez-moi…, bredouilla Martel.

L’apprenti Serge Rival lui jeta un regard soupçonneux et entra dans l’écurie.

Christian Martel poussa un soupir de soulagement et s’éloigna rapidement en direction de la CX. Il l’avait échappé belle. Pour un peu, ce nabot le faisait aux pattes.

La perspective de se retrouver aux prises avec Jean-Claude Santos le fit frissonner.

Wenceslas Le Dy venait d’achever la recomposition de son hebdomadaire hippique lorsque son frère Yannick pénétra dans les locaux du journal en compagnie d’un jeune type à lunettes rondes qui ressemblait comme un jumeau à Woody Allen.

— J’te présente Alphonse Goudu, fit Yannick. Un collègue.

Wenceslas fronça les sourcils. Ainsi, son frère avait manqué à sa parole et mis les flics dans la confidence. Quel connard !

— Tranquillise-toi, le rassura Yannick. Alphonse est en congé. Il agit à titre d’ami.

Goudu esquissa un sourire glacé, digne d’un type à qui on annonce que sa femme se fait sauter par tous les commerçants du quartier.

— Alors, quoi de neuf ? fit Yannick, jovial, en s’installant sur une chaise et en posant ses pompes sur le bureau de son frelot.

— T’emmerde pas, grogna Wenceslas. Fais comme chez toi.

— Dis, moule-moi un peu avec tes reproches ! Pour une fois que je peux poser mes lattes sur un meuble sans avoir une femme derrière qui commence à gueuler…

— J’ai reçu une visite.

— Ah ?

— Un ami de Luc Gérin. Il était sur le coup. J’ai dû lui raconter ce qui se passait avec Carole…

Wenceslas raconta en détails l’arrivée impromptue de Christian Martel et l’idée de ce dernier de remonter jusqu’à Carole et Luc en suivant les transporteurs de chevaux.

Yannick semblait contrarié.

— Et, en plus, il a l’intention de faire cette filature avec ta tire ? grogna-t-il, visiblement mécontent de cette initiative.

— Écoute, je…

— T’aurais jamais dû laisser partir ce type, trancha son frère. Fallait me prévenir. Après tout, voilà un mec qui s’amène chez toi, que tu ne connais pas, que tu n’as même jamais vu, qui prétend travailler sur l’affaire avec Gérin et que tu laisses faire des conneries avec ta propre bagnole ! Je croyais t’avoir entendu recommander une grande prudence. Excuse-moi de te l’dire, mais t’en as une drôle de conception, de la prudence ! J’sais pas vraiment si tout ça est dans l’intérêt de Carole…

— Martel avait l’air de savoir ce qu’il faisait ! se défendit Wenceslas, troublé par l’argumentation de son frère. Il a déjà eu maille à partir avec Santos, cette nuit.

— Raison de plus ! explosa Yannick. Ils le connaissent. Mais, bordel, tu pouvais pas juste t’occuper de ton canard !

Wenceslas se racla la gorge. Il jeta un rapide coup d’œil vers le collègue de son frangin, le maigrichon à lunettes qui semblait se désintéresser prodigieusement de la conversation.

— Au fait, reprit Wenceslas qui ne tenait pas à se laisser davantage abreuver de reproches, surtout lorsque ceux-ci s’avéraient en grande partie justifiés, pourquoi t’es là ? T’as déjà terminé tes recherches ?

La question se voulait ironique. Elle tomba à plat.

Un sourire victorieux éclaira le visage du flic.

Il désigna Alphonse Goudu d’un geste.

— Mon collègue que tu vois là est, entre autres qualités, doté d’une mémoire hors du commun. Il est en outre un collectionneur maniaque de coupures de presse concernant les faits divers.

Wenceslas gonfla les joues. Où donc son frère voulait-il en venir ?

Yannick fouilla une de ses poches et tendit un morceau de vieux journal à Wenceslas.

— Cette tête-là te dit quelque chose ?

Wenceslas prit le document et observa la photo.

— Nom de Dieu ! souffla-t-il. On dirait…

— M. Romain ? avança Yannick.

Wenceslas hocha la tête.

Yannick reprit la coupure de presse.

— Avec quelques années de moins, évidemment, déclara-t-il. À cette époque, M. Romain Schilteim était directeur d’un laboratoire pharmaceutique dans la périphérie parisienne. Curieux directeur et curieux établissement qui fut fermé par les autorités à la suite de plaintes répétées du Comité Français contre la Vivisection. La police trouva alors à l’intérieur des locaux une installation très sophistiquée qui tendait à prouver que les recherches qui s’effectuaient ici n’avaient pas grand-chose à voir avec la pharmacopée. On découvrit de plus dans le terrain attenant au laboratoire un véritable charnier où se mêlaient cadavres de chiens, de chats et divers mammifères. Il y eut trois inculpations. Malheureusement, M. Romain s’était envolé et l’affaire fut classée, un peu trop rapidement à mon goût.

Wenceslas avait écouté silencieusement l’exposé de son frère.

— Et qu’est-ce que…

— Ce n’est pas tout, l’interrompit Yannick, encore tout émoustillé lui-même par l’ampleur du travail effectué en si peu de temps. On retrouve la trace de M. Romain dans les diverses ventes hippiques internationales, où tu l’as rencontré toi-même. Il a perdu en route son nom à consonance alsacienne et se fait désormais appeler Romain De Fontenoy. Vieille France au sang bleu qui sonne encore bien dans la high society. Ses achats sont enregistrés pour le compte d’une certaine écurie du Soleil ou pour divers petits propriétaires qui ont tous, à un moment ou à un autre, eu des chevaux courant sous les couleurs de cette même écurie du Soleil. Tu ne trouves pas ça curieux ?

— Quoi donc ?

— Si ça ne t’intéresse pas, dis-le tout de suite. Je remballe ma marchandise et j’retourne au pieu.

La perspective sembla réjouir Goudu dont le regard se mit à briller sous ses épais verres de myope.

— Non, je ne saisis pas ce que tu trouves curieux.

— Enfin, des petits propriétaires peu fortunés qui se mettent en association et qui, par-dessus le marché, possèdent d’autres bêtes qu’ils font courir sous leurs propres couleurs, ça relève pas du tordu, ça ? En principe, des types qui s’associent dans ce genre d’affaire, c’est qu’ils n’ont pas les moyens d’entretenir seuls une écurie !

— Pas forcément, fit Wenceslas en secouant la tête. De gros propriétaires peuvent également s’associer pour acheter des parts sur un cheval syndiqué et s’arranger ainsi pour en détenir la majorité et contrôler la carrière du champion.

Yannick leva la main.

— O.K. ! Moi, je te dis que ça pue l’arnaque. Surtout lorsqu’on sait que si Fadalla va courir sous la casaque de l’écurie du Soleil, Le Persan et Sweet Mary appartiennent eux à des propriétaires qui sont justement inscrits sur ma liste et qui ont pour point commun d’avoir eu également des chevaux dans cette écurie du Soleil. Là, tu remarqueras, on tombe dans ma juridiction. Il y a fraude. Ces trois chevaux devraient courir couplé-gagnants au Pari Mutuel !

Wenceslas fit la moue.

— Ce genre de détournement de la loi s’observe tous les jours sur les hippodromes. Seulement pour faire la preuve de…

— Mais je l’prouverai ! bondit Yannick. En démontrant que ces trois chevaux se sont entraînés dans l’établissement de M. Romain De Fontenoy, ou Schilteim. Il y a forcément eu des transactions financières pour mettre au point cette opération, et ça laisse des traces. Je les trouverai et je montrerai que la transaction s’est opérée en une fois et non séparément. Ces propriétaires ne sont que des hommes de paille ! Ils agissent tous pour le compte de l’écurie du Soleil. Oui se cache derrière ce trust ? M. Romain lui-même ? Ou un autre gros bonnet, plus en vue ? Tu le sais, Wenceslas, je peux démonter cette organisation et étayer publiquement une pareille accusation. Ça ne me prendra pas beaucoup de temps !

Wenceslas hocha la tête.

— Oui, je le sais, et Romain aussi le sait. C’est bien pour cette raison qu’il a enlevé Carole.

La remarque doucha l’enthousiasme de Yannick. Il poussa un soupir et se tourna vers Goudu.

— Qu’est-ce qu’on peut faire à ton avis ?

Le fameux Goudu releva légèrement ses lunettes et se pinça la base du nez. Il avait un de ces blairs, le Goudu ! Pouvait fumer tranquille sous la douche, son clop prendrait pas les gouttes.

— Evidemment, murmura-t-il, si nous pouvions agir de façon officielle, ça simplifierait bien les choses…

— Pas question ! s’écria Wenceslas.

— Il a raison, approuva Yannick. J’vois ça d’ici. Branle-bas chez les CRS, la presse sur les dents… Avec la mentalité du monsieur, ce qu’on retrouvera chez lui risque fort de n’être que peu comparable avec le précédent charnier découvert dans son laboratoire.

Wenceslas sursauta.

— Tu le fais exprès ?

— De quoi ? s’étonna Yannick.

— De dire des trucs pareils, quand on sait que Carole…

Goudu gloussa, ce qui lui valut un regard furieux de la part de son collègue.

— Finalement, murmura Wenceslas, je me demande si le mieux, ça ne serait pas de ne rien faire, justement…