Le pronostiqueur
Chapitre XIII
La journée de samedi tirait à sa fin. La pénombre enveloppait peu à peu les bâtiments du haras du Soleil. Pourtant, une activité fébrile régnait aux alentours de l’établissement. Des troupes d’hommes armés vêtus de l’habituel survêtement blanc fouillaient les bois qui entouraient le haras, surveillaient les écuries longilignes, contrôlaient les accès. La fièvre montait.
À l’intérieur de la Grande Maison, la clinique improvisée, Luc Gérin ouvrit un œil.
Il se redressa instantanément. Combien de temps avait-il dormi ? Il se souvenait avoir avalé rapidement le copieux déjeuner promis par Romain et avait sombré dans un profond sommeil quelques minutes après. Les suites du choc ? En tout cas, il se sentait dans une forme du tonnerre.
Romain entra dans la chambre. Ce type arrivait toujours à la seconde même où on avait besoin de lui.
— J’ai pioncé comme une bûche, expliqua Luc sur un ton d’excuse.
— C’est que vous en aviez besoin, sourit Romain. Et, à présent, comment vous sentez-vous ?
— Prêt à bouffer des montagnes !
Une lueur d’inquiétude passa dans le regard de Romain.
— Vous avez faim ?
— Non. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je me sens incroyablement bien. Peut-être est-ce de n’avoir pas avalé la moindre goutte de bourbon depuis plus de vingt-quatre heures ? Je ne me souvenais plus qu’on pouvait se réveiller autrement qu’avec une langue pleine de ciment et une rame de métro dans la nuque.
— C’est excellent. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
Luc toussota.
— Quitter ce plumard. Quelle heure est-il ?
— Assez tard. Je vais vous faire apporter un casque souple.
Luc plissa le front.
— Attendez. Quel jour sommes-nous ? La grande course est passée ?
— Toujours ces préoccupations superficielles, grogna Romain. Ne pouvez-vous penser à autre chose qu’à cette course ?
— Quel jour ? insista Luc.
— Samedi soir. Rassurez-vous, vous pourrez voir demain après-midi Sweet Mary franchir victorieusement le poteau d’arrivée devant Le Persan et Fadalla.
Luc hocha la tête.
— Carole m’a parlé de ça, murmura-t-il. Alors, vous fourrez dans le crâne de ces chevaux un véritable ordinateur, c’est bien ça ?
— C’est un peu court, jeune homme.
— Carole n’a pas eu l’air d’apprécier…
— Effectivement. Elle souffre d’une sensiblerie mal placée.
Luc quitta la position allongée et s’assit au bord du lit.
— Carole n’a jamais été foutue de voir plus loin que le bout de son nez, déclara-t-il.
Romain eut l’air satisfait de cette réflexion.
— Et dans quel but faites-vous cela ? reprit Luc.
— Peut-être serait-ce un peu long de tout vous expliquer…
— J’ai le temps.
Romain ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de commencer. La porte s’ouvrit, laissant apparaître un homme en blanc qui tenait un fusil à pompe dans les mains.
— On a trouvé la voiture, patron.
— Et alors ?
— Elle était vide. Le type n’était plus à l’intérieur.
Romain gronda. Ses lèvres se pincèrent comme sous l’effet d’une intense fureur.
— Où avez-vous trouvé la voiture ?
— Tout près de l’entrée Est.
— Alors, il doit avoir réussi à pénétrer dans le haras…, murmura Romain.
Il se tourna vers Luc.
— Vous m’excuserez, monsieur Gérin, je dois m’absenter un moment. On va venir vous adapter le casque souple. Vous pourrez ensuite rejoindre la salle de relaxation où un médecin contrôlera s’il ne reste aucune séquelle de votre accident.
— Des ennuis ? interrogea Luc.
— En quelque sorte.
*
Yannick Le Dy replia la carte. Il se tourna lentement vers son collègue.
— Tu penses la même chose que moi, Goudu ?
— J’ai l’impression.
Wenceslas se pencha en avant.
— Et on peut savoir, s’il vous plaît ?
Yannick s’approcha et posa une main sur l’épaule de son frère.
— Écoute, ne commence pas à gueuler et écoute bien ce que je vais te dire. Je crois qu’on a perdu suffisamment de temps comme ça. Cela fait des heures qu’on poireaute ici en attendant un appel de ce Martel. Nous savons maintenant où ce haras se trouve et donc probablement où Carole est enfermée…
— Et alors ? Où veux-tu en venir ? s’inquiéta Wenceslas.
— Je dois prévenir le GIGN[1]. Avec eux, tout sera rapidement terminé.
Wenceslas fit un bond.
— Terminé ? Tu veux provoquer la boucherie, c’est ça ? Le GIGN ! Et pourquoi pas les paras pendant que t’y es ?
Yannick soupira.
— J’étais persuadé que tu réagirais comme ça.
— Et comment veux-tu que je réagisse ? éructa Wenceslas. Tu me proposes de sacrifier ma fille !
— J’ai d’excellents amis au GIGN, insista Yannick. S’ils savent que c’est ma nièce qui est kidnappée, ils feront proprement le boulot.
— Proprement ! Tu parles ! Tout ce qu’ils savent faire, c’est balancer des grenades et envoyer la purée avec leurs satanés Magnums !
— Tu te trompes.
— Peut-être ! Mais il s’agit de ma fille, et c’est sa vie qui est en jeu ! Imagine que Romain la descende en voyant débarquer tes héros avec leurs écrase-merde ! Hein ? Imagine ça une seconde.
Goudu se racla la gorge.
— Et si vous imaginiez que Romain Schilteim ne torture actuellement votre fille ? Et qu’il finisse par l’achever sans que nous n’ayons seulement levé le petit doigt pour l’en empêcher, alors que nous savions où elle se trouvait ? Imaginez ça aussi, monsieur Le Dy.
— De quoi j’me mêle ! hurla Wenceslas, soudainement agressif.
— Cesse de t’en prendre à Goudu ! le doucha Yannick. Il est là pour nous rendre service, pas autre chose. Il n’est même pas casqué pour ça.
— Ça va, fit Wenceslas, calmé. Passe la main, tu veux.
— Voilà ce que je te propose, poursuivit Yannick. On coupe la poire en deux. Je préviens le GIGN, mais je leur demande de n’intervenir que demain matin. Entre-temps, si Martel nous contacte, on aura tout le loisir d’aviser.
Wenceslas hocha la tête, apparemment résigné.
— O.K., Yannick, souffla-t-il. On peut faire comme ça. J’suis fatigué de lutter. Mais précise bien à tes flics de choc qu’ils ne foutent pas un pied dans la région avant demain à l’aube !
— Ne t’inquiète pas. Tout se passera comme sur des roulettes.
— J’aimerais bien en être aussi convaincu, murmura le père de Carole.
*
Romain pénétra en trombe dans la chambre de Carole. Elle sursauta et se recroquevilla contre le mur.
— Votre père n’a pas respecté ses engagements ! hurla-t-il.
Carole frissonna. Cela faisait déjà un moment qu’elle entendait des pas de courses dans les couloirs et qu’elle se demandait ce qui pouvait justifier un tel remue-ménage.
— Votre père n’est qu’un triste imbécile, poursuivit Romain sur le même ton haineux. Mais, je vais lui prouver qu’on n’engage pas sa parole impunément avec moi !
Il s’approcha du lit.
— Ne me touchez pas ! piailla Carole.
— Qu’aurais-je besoin de toucher une petite conne dans votre genre ? grinça-t-il. Je vais vous faire payer les inconséquences de votre père. Mais auparavant, vous allez l’appeler. Je veux savoir quel est ce type qu’il a envoyé ici !
Carole quitta le lit et suivit Romain jusqu’à la salle où ils avaient pris leur petit déjeuner le matin même. Romain lui tendit le combiné téléphonique.
— Allez-y !
— Et qu’est-ce ce… qu’est-ce que je dois lui demander ?
— À qui il a confié sa CX.
Carole eut un imperceptible frémissement. Ainsi quelqu’un était parvenu jusqu’ici à bord de la voiture de son père… Mais de qui s’agissait-il ? Wenceslas répondit dès la première sonnerie.
— Papa… C’est Carole.
— Carole ! Où es-tu ?
Elle sentit la note d’espoir dans le cri de son père. Il avait donc bien tenté quelque chose.
— Toujours chez Romain, le doucha-t-elle.
Elle entendit le gémissement étouffé.
— Il voudrait savoir à qui tu as confié la CX.
Wenceslas s’étrangla.
— La CX ! Ils… ils l’ont trouvé ?
Romain, qui tenait l’écouteur, s’empara vivement de l’appareil.
— Evidemment que je l’ai trouvée ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que vous avez cru ? Que vous pourriez me faire un enfant dans le dos ? Vous êtes un crétin, Vincent ! Mais je vous avais prévenu…
— Attendez ! hurla Wenceslas. Ne faites pas de mal à Carole !
— Je tiens ma parole, Vincent. Vous avez trahi la vôtre. Je réserve un traitement spécial à votre fille. Elle aura le temps de vous maudire un millier de fois de l’avoir enfantée !
— Ne faites pas ça, supplia Wenceslas d’une voix faible. Je vous promets que…
— Ne promettez plus rien ! Qui était dans la CX ?
— Un journaliste. Un ami de Gérin.
— Son nom ?
— Christian Martel.
— Comment est-il arrivé jusqu’ici ?
Il y eut un bref instant de silence.
— Je ne sais pas.
— Ne me prenez plus pour un con, Vincent ! avertit Romain. Il vous a prévenu.
— Il a suivi votre van. Du moins, c’est ce qu’il m’avait dit qu’il ferait.
Romain fit la grimace.
— Oui d’autre est au courant ?
— Personne ! Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher. Je suis le seul et c’est Gérin qui avait mis Martel dans le coup. Je n’y suis pour rien !
— Ce que vous avez de plus cher ne pèse pas lourd en ce moment, gronda Romain.
— Je vous en supplie…
— Vous avez faisandé la donne, Vincent. Malgré tout, je consens à poursuivre la partie. Mais je vous préviens une dernière fois, si je vois seulement l’ombre d’un flic dans les parages, je dépèce votre fille et je file ses restes à bouffer aux clebs !
— Je ne ferai rien qui puisse vous nuire. Promettez-moi en échange de ne rien faire à Carole.
— Vous n’êtes plus en mesure d’exiger quoi que ce soit ! Néanmoins sachez que j’ai pour habitude de respecter mes engagements, moi. Vous n’aurez plus de nouvelles de Carole avant jeudi prochain.
— Attendez ! Je…
Romain avait reposé le combiné sur son socle. Il se tourna lentement vers Carole, l’air mauvais.
— Benny ! appela-t-il.
Carole sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque.
Le monstre apparut à l’autre bout de la pièce. Il sautilla jusqu’à eux.
— Hin ?
— Emmène mademoiselle dans la Grande Maison, ordonna lentement Romain. Emmène-la directement dans la salle d’opération.
— Nooon ! hurla Carole tandis que le monstre l’attrapait par le poignet. Vous avez promis à mon père !
Romain esquissa un pâle sourire.
— Je ne pouvais tout de même pas lui avouer ce que j’avais l’intention de vous faire. Il aurait aussitôt prévenu la police. Je lui ai redonné un peu d’espoir pour le faire tenir tranquille. D’ici jeudi, je serai loin.
— Salaud ! Ordure ! s’égosilla Carole tandis que le monstre l’entraînait.
— Emmène-la, Benny. Je vais t’offrir une petite sœur. Je vais te fabriquer une fiancée, Benny, à ton image…
*
Contrairement à ce qu’avait pensé Romain, Christian Martel n’était pas encore à l’intérieur du haras. Il se félicita d’ailleurs d’avoir pris le temps d’observer les lieux avant de tenter une entrée. Le déploiement de force autour de l’établissement était impressionnant. Partout des hommes armés accouraient, s’interpellaient, sillonnaient méthodiquement par groupes de quatre les bois qui entouraient l’établissement.
Il n’aurait pu rester dissimulé bien longtemps, Martel, mais il ne se cachait même plus à présent. Il marchait tranquillement dans les bois, dans un survêtement blanc un peu trop grand pour lui et un fusil à pompe entre les mains. Il se demandait s’il n’avait pas cogné trop fort sur la tête du premier type qui était passé à sa portée. Le rondin s’était brisé et le sang avait giclé. Mince de tranquillisant.
Ça, évidemment, Martel n’avait jamais encore assommé un mec. Il savait pas la technique, s’il fallait frapper comme un sourd ou, au contraire, retenir légèrement son coup, s’il devait viser la nuque ou le sommet du crâne. À défaut de toute cette connaissance pugilistique, Martel n’avait pas pleuré la marchandise. Il n’avait pas joué p’tits bras, excusez du peu. Vlaouf ! Voyez caisse ! Le type avait piqué aussi sec du pif dans les racines. Sans un cri, sans une plainte, rien. Clamsé raide, si ça se trouve. Vaguement écœuré, Martel n’avait même pas osé lui prendre le pouls et s’était hâté de déshabiller sa victime.
Apparemment, les hommes en blanc ne se connaissaient pas tous, ou alors ils étaient trop occupés à chercher un civil pour prêter attention au journaliste. Là où l’affaire se compliquait, c’était à l’entrée du haras. Adossé au portail, le grand blond de la station Shell grillait un clope et observait avec attention tous les hommes qui rentraient. Impossible d’atteindre les bâtiments sans passer devant lui. Quel sale temps ! Et d’ici une poignée de minutes, on découvrirait le type que Martel avait si sévèrement assaisonné et tout le monde saurait aussitôt que le gibier se trouvait parmi eux.
— Ho ! Burt ! On va fouiller ce bois toute la nuit ?
Les hommes s’impatientaient. Pas bien difficile d’imaginer comment ils réagiraient lorsqu’ils prendraient Martel. Les ordres n’avaient pas l’air d’insister particulièrement sur le fait de le prendre vivant.
Martel frissonna. Commençait à faire frisquet. Il fallait prendre une décision. Il regarda le fusil qu’il tenait. Se demanda un instant s’il saurait seulement le faire fonctionner.
— Hey ! s’écria un homme dans les profondeurs du bois. Venez voir c’que j’ai trouvé !
Martel renforça sa prise sur le fusil à pompe. Cette fois, on y était en plein !
Wenceslas Le Dy était décomposé. Il se tenait la tête entre les mains et se balançait doucement de gauche à droite.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Yannick, inquiet.
— Ils ont trouvé la CX, souffla Wenceslas, défait. Martel a dû se faire prendre.
Yannick se mordit la lèvre inférieure.
— On ne peut plus attendre, déclara-t-il. Faut envoyer le GIGN immédiatement.
— Romain m’a promis de…, protesta mollement Wenceslas.
— Tu le prends pour un imbécile ? s’emporta Yannick. Il sait à présent que tu connais l’endroit où se trouve le haras ! Est-ce que tu comprends réellement ce que ça signifie ? Il est coincé. J’espère que tu n’as pas oublié de quelle façon il a réagi dans son laboratoire lorsqu’il a senti que le temps se couvrait pour lui ?
— Arrête…
— C’est toi qui va arrêter ! Cela fait suffisamment longtemps que tu appliques la politique de l’autruche. Goudu, appelle le lieutenant Dolto et explique-lui la situation.
Cette fois, Wenceslas Le Dy garda le silence. Il était au bout du rouleau. Il était quasiment persuadé qu’il ne reverrait plus sa fille vivante, et quand bien même on la trouverait vivante, dans quel état ? Peut-être vaudrait-il mieux qu’elle mourût…