Le pronostiqueur

Joel Houssin · Chapitre 14 sur 14

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Le pronostiqueur

Chapitre XIV

 

 

Carole Le Dy cessa de se débattre lorsqu’elle se rendit compte que Benny ne l’entraînait pas vers la clinique, vers la salle d’opération. Avec sa progression sautillante, le monstre avait brusquement bifurqué avant l’entrée de la Grande Maison et se dirigeait vivement vers les écuries.

Ils traversèrent les pistes d’entraînement. Carole regardait autour d’elle, éberluée, les yeux encore embués de larmes d’avoir trop hurlé. Où donc Benny l’emmenait-il ? Elle aperçut plusieurs groupes d’hommes en armes qui circulaient le long des clôtures. L’espoir la fit suffoquer. Elle trébucha.

— Hin, hin ! l’exhorta Benny.

Il accéléra encore. Il semblait que rien ne pouvait plus l’arrêter. Ses yeux globuleux avaient presque totalement cessé de couler et on pouvait y deviner une farouche détermination. À présent, Carole courait à ses côtés.

Ils parvinrent tout près des corps d’écurie. Benny s’immobilisa et observa les alentours, sa tête se détranchant comme celle d’un hibou. Carole soufflait, une main posée sur sa poitrine. Elle n’osait pas encore croire que le monstre cherchait à la sauver. Peut-être était-ce encore là une nouvelle forme de torture imaginée par l’esprit cruel de Romain ?

Benny se décida brusquement. Il reprit son sautillement grotesque en direction d’un portail surveillé par un type blond et immense. Le géant regardait de l’autre côté, vers le bois.

Carole comprit que Benny tentait de s’approcher de lui le plus silencieusement possible. Elle essaya de réprimer sa respiration précipitée.

Le type se retourna brusquement alors que le couple n’était plus qu’à deux mètres de lui. L’incrédulité se refléta sur son visage.

— Benny ? interrogea-t-il d’une voix rauque.

Le monstre avançait encore. Carole se mit à trembler et à claquer des dents.

— Qu’est-ce que tu fous ici, Benny ? gronda le géant.

Son regard quitta le monstre et glissa sur Carole.

— Mais, c’est…

Sa main plongea vers l’étui de revolver qui pendait à sa ceinture. Le bras de Benny siffla dans l’air du soir. Il y eut un bruit sourd et un craquement sinistre de cartilages broyés. Carole avait fermé les yeux. Elle ne les rouvrit que lorsqu’elle sentit que Benny avançait de nouveau.

Le géant blond était couché, face contre terre, sa tête formant un angle incongru avec ses épaules.

Le cœur de Carole fit une cabriole. Elle souffla bruyamment. Tout était fichu. Un homme en blanc armé d’un fusil à pompe venait de surgir juste devant eux.

*

Tous les hommes en blanc foncèrent en même temps vers le lieu de l’appel. Ils avaient découvert sa victime dévêtue. Dans un moment, ce petit bois deviendrait un enfer. Les hommes allaient se surveiller, se dévisager, cherchant dans leurs propres rangs où se terrait le gibier.

Christian Martel décida de courir sa chance. S’il devait pénétrer dans le haras, c’était maintenant ou jamais. Il était seul contre le mammouth blond qui surveillait l’accès. Le temps que les autres reviennent de leur surprise, il serait déjà à l’intérieur de l’établissement.

Il prit une profonde inspiration, tentant d’oublier pour un court instant qu’il n’avait vraiment rien d’un héros. Fallait juste faire semblant, comme les gosses, sauf que là, les bastos n’avaient rien d’imaginaire. Allez, Martel, bordel ! Faut y aller. Se voter d’autore une volée de coups de pompe dans le prose et foncer. Que diable pouvait-il bien faire, le blondinet aux pognes d’assassins, contre un fusil de ce calibre ? Rien.

Martel s’élança et s’immobilisa aussitôt. S’il n’avait pas été cramponné aussi peureusement à son fusil, il se serait frotté les châsses. Il ne parvenait pas à croire ce qu’il voyait, devant, à quelques mètres.

— Carole…, souffla-t-il.

Et pas seule, s’il vous plaît. Son chevalier servant, pardon, c’était quelque chose ! Martel n’avait pas souvenir d’avoir imaginé un jour un être aussi laid, aussi répugnant, aussi… Putain, c’t’horreur ! Il releva le canon de son fusil.

Benny grogna et fit un bond en avant.

— Arrête ! hurla Carole qui venait de reconnaître Christian Martel, le compagnon de beuverie de Luc.

Le monstre s’immobilisa. Christian passa sa langue sur ses lèvres sèches. Si cet épouvantail avançait encore d’un pas, il balançait la purée.

— C’est un ami ! s’écria vivement Carole.

— Hin ? couina le monstre.

— Un ami ? sursauta Christian. Ce truc immonde ?

— Il m’aide à m’enfuir.

Martel renonça à comprendre. Après tout, c’était une sacrée chance de trouver Carole si vite et en aussi bonne posture. Même si son pote ressemblait davantage à un croisement entre un crapaud et un chimpanzé qu’à Alain Delon…

— On peut se tirer par-là, expliqua Martel en désignant la droite du bois. Ils sont tous de l’autre côté.

Le trio s’élança à travers les buissons, renonçant à suivre les chemins tracés entre les arbres. Benny se tenait légèrement en retrait. Il avait lâché le poignet de Carole et jetait des regards inquiets sur Martel. Visiblement, il ne parvenait pas à comprendre comment un homme qui portait la combinaison des gardes de Romain pouvait être leur allié et faciliter leur fuite.

Ils parcoururent une centaine de mètres et Carole s’arrêta brusquement. Benny, surpris, poussa un grognement interrogatif.

— Mon Dieu ! Luc, il est toujours là-bas !

Martel fronça les sourcils. On entendait des cris à l’orée du bois. D’ici très peu de temps, la battue allait commencer.

— On n’a plus le temps, maintenant, souffla-t-il.

Carole secoua la tête, obstinée.

— On ne peut pas le laisser ! insista-t-elle.

Martel s’approcha.

— Carole, si nous retournons au haras, ils nous prendront. Nous aurons fait tout ça pour rien et Luc ne sera pas sauvé pour autant.

Carole renifla.

— Je ne veux pas partir sans lui.

Martel était hors de lui. Décidément, ces frangines, pour y comprendre quelque chose… Elle l’avait envoyé aux prunes quelques semaines plus tôt et maintenant elle était prête à se faire découper en cubes pour le tirer de la panade. Elles se rendent pas compte…

Christian se tourna vers Benny. Il réprima une grimace.

— Euh… M’sieur ?

— Hin !

— Emmenez-la vite. Filez tout droit et évitez la départementale. Je vais essayer de faire quelque chose pour Luc.

Causait pas beaucoup, le monstre, mais il comprenait vite. Il empoigna Carole et disparut dans le bois.

Martel se retourna. Dans quel foutu guêpier venait-il encore de se fourrer ?

Romain était littéralement défiguré par la rage. L’homme en blanc qui se tenait devant lui n’en menait pas large.

— C’est Benny, bafouillait-il. Il s’est tiré avec la fille.

— Bande d’incapables ! explosa Romain. On vous donne une femme à surveiller et vous n’êtes pas foutus de l’empêcher de filer ! Retrouvez-les !

— Et pour l’autre type ?

— Quel autre type ?

— Celui à la CX. Il a assommé un des nôtres et il lui a piqué sa tenue.

Romain devint écarlate. Encore une ou deux nouvelles de ce genre et il piquerait un coup de sang. C’était couru.

— Rattrapez la fille et Benny ! ordonna-t-il en postillonnant. On s’occupera de l’autre après.

— D’accord, patron.

L’homme traversa les pistes au pas de course et rejoignit le gros de ses troupes.

Romain fila un coup de pompe furieux dans la porte d’entrée de la clinique. La colère commençait à faire place à un certain renoncement dans son esprit. Il ne contrôlait plus du tout la situation et il sentait toutes ses réalisations lui filer entre les doigts. Une pénible impression de déjà-vu. Ce sentiment d’avoir déjà vécu pareille situation. Être contraint d’abandonner, de fuir. Encore et toujours. Il serra les poings. Alors qu’il était si près du but, à quelques semaines de la réalisation de son dernier micro-ordinateur enfin capable d’une complète autonomie… Vaincu par la trahison. La trahison de cet employé minable, d’abord, qui avait cru bon envoyer cette lettre à Luc Gérin, trahi par Wenceslas Le Dy ensuite qui avait envoyé un homme à sa recherche, et par Benny pour terminer. Benny, sa monstrueuse création… C’était dérisoire. Comme la plupart des échecs.

Romain parcourut lentement la longueur de couloir qui le séparait de la salle de relaxation. La colère était passée. Il se retrouvait dans une situation sensiblement identique à celle qui l’avait contraint à abandonner son premier laboratoire. Peu importe… Ses projets ne prendraient finalement qu’un peu de retard. Il recommencerait, plus tard et ailleurs.

Il entra dans la salle. Luc Gérin s’y trouvait, juché sur un vélo statique et pédalant comme un forcené. La vitesse de ses jambes était hallucinante et il ne semblait pas accuser le moindre effort. Transpirait même pas.

Romain contempla sa dernière réalisation. Dommage d’être obligé de le détruire…

Luc, en apercevant Romain, cessa son exercice et descendit de bicyclette. Il était radieux.

— Quelle forme ! s’écria-t-il. J’me sens dans la peau d’un champion du monde, toutes catégories et toutes disciplines !

Romain hocha la tête. Il se dirigea vers un homme en blouse à l’autre extrémité de la salle qui compulsait des notes sur un épais registre.

— Alors ? interrogea Romain.

L’homme releva la tête et ôta ses lunettes rondes.

— Incontestablement, c’est votre plus belle réussite. Il ne ressent aucun trouble psychologique et est déjà prêt à accomplir les plus hautes performances. Je n’ai noté aucune bavure, aucune amnésie, aucune réaction qu’il n’avait pas auparavant. Il se rend à peine compte du changement. Cette fois, patron, vous y êtes arrivé…

Ce bilan fit mal à Romain. Il le ressentit comme un nouveau coup de poignard.

— Vraiment dommage…, souffla-t-il.

L’homme fronça les sourcils.

— Comment ça dommage ?

— Vous allez être obligé de le détruire.

— Le détruire ? répéta l’homme, éberlué.

Visiblement, il était anéanti par cet ordre.

— Nous sommes obligés de quitter les lieux. Je ne veux pas laisser trace de nos dernières réalisations. Éliminez Gérin et détruisez-le en totalité.

L’homme ouvrit la bouche pour répondre, mais ne sut quoi dire. Il regarda Luc qui contrôlait son kilométrage au compteur du vélo statique et hocha doucement la tête.

— D’accord, patron, puisqu’il le faut…, mur-mura-t-il.

Satisfait, Romain revint vers Gérin.

— Hey ! fit Luc, enthousiaste. Vous allez m’expliquer ce miracle !

— Il n’y a pas de miracle.

— Enfin, voyons, j’étais une éponge imbibée de bourbon, incapable de parcourir plus de cent mètres sans avoir un point de côté, et voilà que je viens de faire soixante kilomètres à vélo comme une fleur. Et ça bombait ! Votre toubib est témoin. Je pige pas comment j’ai pu changer à c’point-là. Faut m’expliquer.

Romain soupira.

— Mon toubib, comme vous dites, va vous expliquer. J’ai été très heureux de faire votre connaissance, monsieur Gérin. J’espère que…

Un bruit d’hélicoptère l’interrompit. Une lueur d’affolement brilla dans son regard. Il fixa un instant le plafond.

— Déjà…, murmura-t-il.

— Comment ? s’étonna Luc. Vous partez ?

Le bruit d’hélicoptère s’intensifia. Le vrombissement des pales des appareils emplissait l’air de la nuit. Le GIGN entrait en action.

— Adieu, monsieur Gérin ! cria Romain en s’élançant dans le couloir.

Luc se tourna vers le toubib, stupéfait.

— Qu’est-ce qui lui prend ?

 

*

Carole courait à perdre haleine. Benny sautillait à ses côtés. Elle avait vu les hélicos passer au-dessus d’eux et entendu leurs poursuivants rebrousser chemin, pris de panique devant l’apparition de la police.

Sauvée ! Elle était sauvée ! Évanouies la fatigue et la terreur. Elle respirait l’air de la liberté à pleins poumons. Tout lui semblait beau, magnifique, même Benny. C’est dire… ce pauvre monstre qui avait risqué sa vie pour la tirer des griffes de Romain. Il paraissait heureux, lui aussi. Son sautillement s’était fait plus allègre, plus serein. Il était comme…

— Halte ! Police ! Lâchez la fille !

L’ordre avait claqué dans la nuit, sec comme un coup de calibre. Benny s’arrêta net et se recroquevilla, fixant dans l’obscurité les reflets luisants des armes des gendarmes. Il grogna doucement.

— Non…, murmura Carole en avançant d’un pas.

Benny se tassa davantage sur lui-même.

— Nooon ! hurla Carole.

Un coup de feu résonna dans le bois. Un seul et unique. Carole, épouvantée, vit comme au ralenti la tête de Benny se disloquer sous l’impact de la balle, exploser en des milliers de gouttelettes vermeilles et s’éparpiller dans l’herbe comme une atroce rosée nocturne.

Le hurlement désespéré de Carole Le Dy se répercutait encore entre les arbres lorsque les hommes du GIGN sous les ordres du lieutenant Dolto s’avancèrent vers elle dans la clairière.

*

Luc s’approcha du toubib. L’homme regardait par une baie vitrée les hélicoptères du GIGN atterrir entre les pistes d’entraînement. Déjà, des gardes en tenue blanche avaient lâché leurs armes et levaient les bras.

— C’est réellement fichu, à présent…, souffla-t-il.

— Romain a dit que vous m’expliqueriez, fit Luc.

Le toubib se tourna vers lui. Il semblait avoir vieilli de dix piges.

— Je devrais vous détruire, soupira-t-il, mais je n’en ai plus la force.

— Me détruire ? Mais pourquoi ?

L’homme haussa les épaules.

— Après tout, je peux bien vous expliquer.

Romain vous a opéré. Il a implanté dans votre cerveau un mini-ordinateur muni de multiples électrodes destinés à la stimulation. C’est cette petite merveille qui vous permet d’accomplir ces quelques performances qui vous étonnent à ce point, c’est elle également qui vous permet de vous sentir dans cette forme parfaite. Bref, c’est elle qui désormais commande l’ensemble de votre corps. Et, s’il n’y avait pas eu tout ce gâchis, vous auriez été de surprise en surprise. Romain a fait de vous l’homme le plus accompli de cette planète.

Luc secouait la tête, sidéré par ces révélations.

— Vous trouverez sur cette table, poursuivit le toubib en désignant l’endroit d’un geste, une feuille d’ordres. Il s’agit des impératifs inaltérables de la machine. Vous y trouverez inscrits les horaires qu’elle vous imposera pour manger, pour boire, pour dormir…

— » M’imposera ?

Le toubib hocha la tête.

— Oui, c’est bien le terme approprié. Imposera. Hormis ces quelques contraintes, elle vous laissera le choix de vos actions, mais elle vous aidera à les accomplir le mieux possible. Elle n’interviendra que lorsqu’elle jugera que vous mettez votre propre corps en danger.

Luc était soufflé.

— Mais tout cela ne sont que des termes techniques que vous n’êtes pas à même d’appréhender complètement. En fait, vous ne saurez jamais si c’est vous qui commandez, ou s’il s’agit de la machine…

— Ce n’est pas possible, fit Luc dans un souffle.

Il entendit des coups de feu claquer, quelque part autour des écuries.

— Je ne suis plus un homme…

— Vous êtes un homme tel que le concevait Romain, soupira le toubib.

Romain ! C’était lui le responsable de cette saloperie qu’on lui avait greffée dans le crâne ! De cette araignée métallique accrochée à son cerveau…

Romain !

Instinctivement, il glissa la feuille d’horaires dans sa poche.

— De toute façon, reprit l’homme en blouse blanche, il est inutile de vous soucier de tout cela, les médecins officiels vous opéreront de nouveau sous le regard des spécialistes du monde entier. Ils vous enlèveront le mini-ordinateur et l’étudieront. Et cette histoire s’achèvera pour vous. Vous retournerez à une vie normale.

Enlever la machine… Tuer l’araignée métallique et ses pattes électriques qui diffusent la vie… Retourner… Normale… Les doigts des spécialistes sur le cerveau… Extirpant la machine et ses pulsions de vie… Spirales dorées d’énergie pure… Retour… Sombres… Disséquer l’araignée, ouvrir son ventre d’acier pour y découvrir les secrets de la vie… Spécialistes… Doigts sombres qui touchent le cerveau…

— Qu’est-ce que vous avez ? s’inquiéta le toubib. Vous ne vous sentez pas bien ?

La porte de la salle s’ouvrit brusquement, laissant apparaître Christian Martel accompagné d’une poignée de flics du GIGN.

— Luc !

— Où est Romain ? gronda Luc en s’approchant du groupe armé.

— Malheureusement, il a réussi à se tirer avec sa Jaguar. À travers champs. Je pense pas qu’il puisse aller bien loin par là. Les gendarmes surveillent les deux seuls accès à la départementale.

— Vous vous trompez, fit le toubib. Romain s’est ménagé une issue de secours. Il pensait bien qu’un jour comme ça finirait bien par arriver. Il y a un chemin dont vous ignorez l’existence et qui rejoint directement l’autoroute. Il mettra du temps pour y parvenir mais vos gendarmes ne pourront pas l’intercepter.

— L’autoroute ? murmura Luc.

Il s’approcha de Martel.

— Passe-moi ton fusil, Christian.

Martel, surpris, lui laissa prendre l’arme.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Le rejoindre, fit Luc en s’élançant dans le couloir.

— Une minute, monsieur Gérin, s’interposa un gendarme. Nous avons quelques questions à vous poser.

Luc posa une main sur la poitrine du flic et le repoussa sèchement. Grand spécialiste des sports de combat, le gendarme s’écroula au pied du mur et ne bougea plus.

Luc traversait déjà les pistes à une allure folle.

Martel regarda un instant son pote pulvériser tous les records de vitesse à pinces et se tourna lentement vers le toubib.

— Vous n’auriez pas un peu de bourbon dans vot’ bastringue ?

Doigts menaçants et noirs… Extirper l’araignée… Scalpels découpant la boîte crânienne… Spécialistes penchés sur la source de vie… Cercles dorés de l’énergie qui grandissent… Qui grandissent… Spirales de vie que leurs doigts noirs extirpent, arrachent, triturent… Avide et mortelle maladresse… Spécialistes noirs et sombres…

Luc courait depuis dix minutes. Le vent frais fouettait son visage. Le fusil à pompe battait l’air au rythme de ses foulées. Il franchit un ruisseau d’un bond qui aurait collé la jaunisse à Bob Beamon et aperçut devant lui le fleuve grisâtre de la bretelle qui menait à l’autoroute.

Médecins curieux… Miasmes putrides… Cartilages crâniens luisant dans la plaie béante… Irréparables lésions… Doigts noirs qui déchirent les spirales dorées de la vie… Scalpel qui plonge dans la cervelle… Extirpe, arrache l’araignée métallique… Spécialistes penchés sur le carnage…

Luc grimpa sur la rambarde. Au loin, luisant comme un cafard malfaisant, vrombissant comme un insecte, la Jaguar de Romain fonçait vers lui. Il était arrivé avant lui ! Il avait réussi !

Spirales dorées de la vie qui grandissent… Cercles d’énergie pure qui brisent les forces de la mort…

Il mit tranquillement son fusil en joue et engagea d’un geste vif une balle dans le canon, la Jaguar au capot allongé apparut dans la mire, l’envahit peu à peu. L’index de Luc blanchit sur la détente.

Spirales de la vie… Dorées et scintillantes… Toujours victorieuses des miasmes putrides des doigts noirs de la mort…

Le tonnerre gronda sur l’autoroute. La Jaguar fit une embardée, sembla hésiter quelques secondes et fila comme une bombe vers les glissières de sécurité.

Spirales d’or pur…

La Jaguar dressa son long nez vers le ciel et s’envola, comme happée par les lourds tombereaux de nuages qui survolaient l’autoroute. Derrière son pare-brise éclaté, peut-être, un visage plein d’effroi, un regard halluciné sur Luc qui posait son arme au canon encore fumant, un cri silencieux, comme une araignée d’acier planté dans le larynx…

Luc sentit dans son corps passer le souffle de l’explosion.

— Adieu, monsieur Romain, murmura-t-il.

Il se détourna et commença à marcher le long de l’autoroute. Il n’avait pas l’intention de retourner au haras, ni même de revoir un jour un seul de ses amis qui avaient été mêlés à cette histoire. Il ne laisserait jamais les médecins l’opérer pour le débarrasser du mini-ordinateur. Jamais.

Luc Gérin venait de naître.

Il prit dans sa poche la feuille d’horaire et consulta sa montre. Dans un peu moins d’un quart d’heure, il aurait faim.

Une faim impérative.

 

FIN

[1] Groupe d’intervention de la Gendarmerie Nationale.

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