Le pronostiqueur
Chapitre XII
Romain revint dans la chambre, en compagnie d’un Benny plus sautillant et plus dégoulinant que jamais.
Instantanément, Carole poussa un cri de bête blessée et lui sauta au visage.
— Assassin ! hurla-t-elle.
Romain esquiva l’attaque et projeta sèchement Carole contre le mur. Luc Gérin assistait, impuissant, à la scène. Et quand bien même il l’aurait pu, il ne sentait vraiment pas l’envie d’intervenir.
— Benny, vous ramènerez mademoiselle à ses appartements ! ordonna Romain d’une voix qui claqua comme un coup de fouet. Elle a besoin de repos.
Benny s’approcha de Carole qui hurlait toujours, la saisit par un poignet et l’entraîna dans le couloir comme s’il s’agissait d’un ourson en peluche.
Romain se retourna vers Luc en se frottant les mains.
— Eh bien, cher ami, comment nous sentons-nous ?
— Vous, j’sais pas, marmonna Luc. Mais moi, j’suis dans le coltar.
— Réaction normale.
— Réaction normale à quoi ? Qu’est-ce que Carole a voulu dire par « Ils t’ont opéré » ?
Romain esquissa un sourire aussi sympathique que le tranchant d’une lame de poignard.
— Vous avez pu constater que Mlle Carole Le Dy semble extrêmement perturbée par tous ces événements. Je dirai même qu’elle ne jouit plus de toute sa lucidité.
— Mais pourquoi a-t-elle dit ça ? insista Luc. Qu’est-ce que vous m’avez fait ?
— Voyez-vous, cher Luc…
Il hésita.
— Vous permettez que je vous appelle cher Luc ?
— Fais comme chez toi, papa.
Romain toussa.
— Je vois que l’insolence ne vous est pas passée. Cette morgue infantile… Enfin, si cela vous convient. De quoi parlions-nous ?
— Vous alliez m’expliquer pourquoi je porte tous ces bandages autour de la tête.
— Effectivement. Benny est un peu demeuré, vous avez pu le constater.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Mais quel est le rapport avec…
— Laissez-moi terminer. Lorsque vous avez commencé à m’injurier, Benny a cru que vous vouliez me frapper. Il est intervenu, comment dirais-je, avec la vigueur qui caractérise son pauvre niveau mental.
— Et qu’est-ce qu’il a fait ? demanda Luc en ouvrant des yeux ronds.
— Il vous a fendu le crâne, répondit calmement Romain. Cette punition était tout à fait hors de propos, je le conçois. Vous auriez pu mourir, vous auriez dû mourir ! Par chance, nous bénéficions ici d’installations quasi hospitalières et nous avons pu intervenir immédiatement. Vous n’auriez pu survivre à un transport. Votre fracture du crâne s’était compliquée d’un caillot qui, s’il n’avait été immédiatement résorbé et extrait, aurait provoqué une nécrose fatale.
— En somme, je vous dois la vie ?
— Je n’ai fait que réparer une erreur stupide. Je conserve Benny à mes côtés par pur souci d’humanité. Quoi qu’il en soit, cet accident n’aura pas de conséquences dramatiques. Vous m’en voyez soulagé.
— Quand pourrais-je quitter cette chambre ?
— Dès ce soir, si vous le désirez. Vous prendrez simplement des précautions pour votre crâne. Il est encore fragile et il serait dommage de le casser de nouveau et de gâcher un aussi beau travail. Je vous fournirai un casque souple de protection. Il vous servira également de perruque pour masquer votre calvitie temporaire. D’ici quelques temps, nous aurons oublié, vous et moi, tous ces fâcheux événements. Et qui sait, Carole et vous ?
Luc se passa une main sur le menton.
— J’aurai besoin de me raser, constata-t-il.
— Il y a un rasoir à piles dans le tiroir de votre table de chevet.
— Vous prévoyez tout, on dirait…
— Presque tout.
— J’ai faim, déclara soudainement Luc en se redressant.
Romain jeta un coup d’œil à sa montre.
— Effectivement, c’est l’heure.
— L’heure de quoi ? s’étonna Luc en fronçant les sourcils.
— Eh bien, l’heure de manger, voyons ! fit Romain, l’air réjoui. Nous allons vous apporter un copieux déjeuner.
Luc se passa une langue gourmande sur les lèvres. Seigneur ! Il ne se souvenait pas avoir eu autant faim de sa putain de vie…
*
Benny projeta Carole sur son lit. Le geste n’était pas réellement violent, mais il ne souffrait pas de discussion. Carole se mit en position assise et se frotta son poignet endolori. Elle se sentait à la fois furieuse et soulagée de constater que Romain ne l’avait pas fait ramener dans la première pièce où elle avait séjourné, celle avec la perpétuelle lumière blanche.
Elle observa le monstre, apparemment pas décidé à s’en aller. Qu’est-ce qui se cachait derrière ce visage grotesque ? Quels sentiments frustres, quelles pensées brutes sous ce constant dégoulinement de larmes ? Quelle terreur secrète tapie à l’intérieur de ce corps difforme et puissant ?
Benny fixait la fille avec ses yeux de crapaud noyé. Il émettait sporadiquement de curieux reniflements aigus.
— Benny…
— Hin ?
— Qu’est-ce qu’il t’a fait, à toi ? murmura Carole.
Le regard glauque se voila. Benny rentra sa tête dans ses épaules et se mit à grogner en tournant sur lui-même. Le monstre semblait en proie à une profonde détresse, à une plaie intérieure sur laquelle Carole venait de poser un fer.
— On est dans la même galère, pas vrai, toi et moi ? insista Carole.
Benny s’immobilisa, mais demeura silencieux.
— Tu sais, Benny, j’ai confiance en toi. Tu n’es pas comme lui. Toi, tu aimes vraiment les chevaux. Tu ne veux pas les tuer. Tu n’es pas d’accord avec ce qui se passe ici.
Il ne bougeait toujours pas. Était-ce une impression où ses larmes coulaient davantage ?
— Benny, tu sais ce qu’il a osé faire à mon ami Luc. Tu le sais et tu n’aimes pas ça. Il t’a meurtri, toi aussi. Il t’a blessé dans ta chair. N’est-ce pas, Benny ?
Pas de réponse.
— Et ce que tu sais également, c’est ce qu’il va me faire, à moi.
Benny poussa un gémissement. Une sorte de plainte gutturale qui lui sourdait des entrailles.
— Tu veux m’aider, Benny ?
De nouveau cette lueur d’affolement, cette flamme de terreur pure.
— Il ne faut plus avoir peur, Benny. Nous sommes deux à présent et…
La porte s’ouvrit brusquement.
— Qu’êtes-vous en train d’essayer de faire avec Benny ? hurla Romain, la rage défigurant ses traits.
Le monstre se recroquevilla.
— Va t’occuper des chevaux, Benny ! ordonna sèchement Romain.
Benny sautilla rapidement vers le couloir et disparut.
Romain se tourna vers Carole.
— Vous devenez pénible, mademoiselle Le Dy. Pénible et encombrante.
Il laissa passer un silence.
— Il est l’heure de téléphoner à votre père.
*
Le van toujours suivi de la Chevrolet venait de quitter l’autoroute. Martel laissa grandir la distance qui le séparait des véhicules. Sur cette départementale, la filature était plus délicate et Martel décida de faire preuve de prudence. Après avoir assisté au débarquement de Sweet Mary, il avait rejoint la CX et s’était sagement contenté de suivre le cortège. Il avait jugé tout à fait inutile de pénétrer à nouveau dans les écuries où l’on déposait les chevaux. Inutile et dangereux, d’autant que Jean-Claude Santos les avait accompagnés jusqu’à son propre établissement où il avait repris Le Persan en charge.
Ils étaient à soixante-dix kilomètres de Paris, quasiment en bordure de Normandie. Ils roulèrent un bon moment au cœur de vastes étendues verdoyantes, puis le van et l’américaine bifurquèrent sur un petit chemin forestier.
Christian Martel stoppa la CX. Visiblement, ce chemin menait directement au haras du Soleil et il devenait très problématique d’y engager la voiture sans se faire immédiatement repérer. Le journaliste n’avait aucune idée de ce qu’il allait trouver derrière ce petit bois. La situation de l’établissement était enviable pour ceux qui s’y cachaient, mais pas du tout par ceux qui voulaient y pénétrer sans y avoir été invités. Et de n’importe quel endroit de la route, pour apercevoir quelque chose de cet étrange haras, bonjour !
Martel se gratta la tempe. Il était peut-être temps de signaler sa position à Wenceslas Le Dy ? Laisser derrière soi un fil d’Ariane avant de pénétrer dans la gueule du loup…
Il fit demi-tour et accéléra en direction d’une station-service qu’ils avaient dépassé quelques kilomètres plus haut.
*
Wenceslas Le Dy reposa le combiné téléphonique. Il était pâle comme un linge et sa main tremblait.
— Qu’est-ce t’as ? s’inquiéta Yannick. On dirait que tu viens de voir un revenant.
— C’était Carole.
Yannick se frappa dans les mains.
— Bon Dieu, si seulement on pouvait demander une commission rogatoire et brancher ta ligne sur écoute !
Wenceslas secoua la tête.
— Romain vient de me prévenir qu’il avait prévu cette éventualité et qu’il se servait d’un double relais.
— Fumier…
Alphonse Goudu se racla la gorge.
— Il n’a rien dit d’autre ? demanda-t-il.
— Si. Qu’il allait me faire parvenir un premier versement en guise de dédommagement.
— Il est parfait ! soupira Yannick.
— Et votre fille ? insista Goudu.
— Elle m’a dit qu’elle allait bien.
— Qu’a-t-elle dit très exactement ?
— Des banalités, fit Wenceslas d’un ton exaspéré. Que voulez-vous qu’elle dise ? Romain se tenait à ses côtés et elle ne sait probablement pas elle-même où elle se trouve.
— Qu’appelez-vous des banalités ?
— Mais qu’est-ce qu’il me veut, c’type ? s’énerva Wenceslas.
Goudu recula d’un pas.
— Après tout, j’suis pas obligé de paumer mon samedi pour vous sortir de la merde. Messieurs, bien le bonjour !
Alphonse se dirigeait déjà vers la porte quand Yannick le rappela :
— Déconne pas, Goudu ! T’es encore plus susceptible qu’une vieille fille.
— Si ton frère juge que j’suis de trop…, fit Goudu d’un ton pincé.
— Bon, allez, viens t’asseoir.
Yannick se tourna vers Wenceslas.
— Raconte-lui. S’il te le demande, c’est que ça peut être utile. Goudu, malgré ses airs cons, c’est un bon flic.
Wenceslas poussa un soupir de trois tonnes.
— Elle a dit qu’elle allait bien, que Romain la traitait bien et qu’elle faisait du cheval. Voilà tout ! Vous êtes plus avancés maintenant ?
— Qu’est-ce t’en penses, Goudu ?
— Qu’elle n’est pas retenue au troisième étage d’un immeuble du sixième arrondissement de Paris, déclara Goudu.
— Ah ! il est chouette, ton pote ! s’écria Wenceslas.
Le téléphone se mit à sonner.
Le pompiste avait tout du singe géant. Des pognes à vous broyer des boules de pétanque, des bras démesurément allongés et une façon de regarder le monde comme s’il venait de marcher dans un étron fabriqué canin. Quand il vous faisait le plein, ce mammouth dédaigneux, vous aviez l’impression qu’il vous faisait l’aumône. Le genre qui te crache à la gueule si tu lui files un pourliche et qui te pulvérise la tronche si t’oublies de lui en donner un. Charmant bambin.
— Le plein, s’il vous plaît, demanda Martel en sortant de la CX.
Le géant blond décrocha le tuyau de la pompe et commença à remplir le réservoir.
— Euh… vous avez le téléphone ?
— Au magasin, grogna l’autre. Au fond à droite.
— Merci.
Martel se dirigea vers le magasin de la station. Il marqua un temps d’arrêt au seuil de l’établissement. Il y avait un autre type, là-dedans. Et guère plus engageant que le premier. Tenait davantage du garde du corps que du garagiste de province. Et ces narines ! Seigneur ! On pouvait y repeindre toutes les fresques de Lascaux. Et y resterait encore d’la place !
Martel se secoua. C’était pas le moment de virer parano. Il se dirigea vers l’appareil. Ça l’ennuyait sérieusement de ne pouvoir parler seul avec Wenceslas Le Dy. Le colosse aux narines béantes allait entendre toute la conversation. Chiasse ! Il allait quand même pas refaire une vingtaine de bornes pour trouver une cabine.
Il décrocha le téléphone et composa le numéro du directeur de Galop d’Or.
Wenceslas décrocha.
— Allô ?
— C’est moi : Christian.
Wenceslas Le Dy fronça les sourcils. Christian ? Qui ça Christian ?
— J’ai fait réparer le delco de la voiture, continua Martel. Tu peux dire à papa qu’elle marche du tonnerre, maintenant. Je lui ramène tout à l’heure.
Wenceslas regarda le téléphone comme s’il s’agissait d’une vipère à cornes.
— Martel ? C’est vous, Martel ?
— Oui.
— Et qu’est-ce que vous débloquez, mon vieux ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de delco ?
— Non, j’en ai plus pour longtemps. J’suis à soixante kilomètres de Paris. Je serai à la maison dans une heure, maximum.
— Vous ne pouvez pas parler ? demanda Wenceslas qui venait enfin de comprendre ce qui se passait.
— Non.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— C’est ça. J’irai tout de suite après.
— Bon Dieu, Martel, où êtes-vous ?
— J’te l’ai dit, à une soixantaine de bornes. Où exactement ? Attends une seconde…
Wenceslas entendit Martel s’adresser à une autre personne.
— Dites, m’sieur, où est-ce qu’on est ici ?
Le directeur de l’hebdomadaire hippique n’entendit pas distinctement la réponse.
— Pas loin d’Ecos, reprit Martel. Je vais reprendre l’autoroute de l’Ouest du côté de Mantes, j’suis dans une station-service Shell. Mais, te bile pas, j’te dis que le delco est réparé. Ça tiendra bien jusqu’à Paris.
— Le haras est prêt de cette station ?
— Deux.
— Deux kilomètres ?
— Oui.
— On le voit de la route ?
— Non. Juste un chemin, à droite.
— Martel, revenez maintenant. Ne faites rien seul…
— À tout à l’heure. Ciao !
La communication était coupée. La tonalité résonnait à l’oreille de Wenceslas.
— Il a raccroché.
— C’était Martel ?
— Oui. Il a trouvé le haras du Soleil. Où est-ce que ça se tient, Ecos ?
— Goudu, tu veux pas aller chercher la carte dans la voiture ?
Alphonse s’exécuta.
Yannick se tourna vers son frère :
— Et qu’est-ce qu’il a l’intention de faire maintenant ? Pénétrer dans le haras ?
— J’en ai bien peur, soupira Wenceslas.
*
Christian Martel s’éloigna du téléphone. Le type aux narines avait un regard mauvais.
— Ah ! ces problèmes de voiture…, bafouilla-t-il.
Le colosse hocha la tête et se replongea dans la lecture d’un magazine. Martel sortit de la station et se dirigea vers les pompes. Le géant blond l’y attendait, accoudé au toit de la CX.
Décidément, la frite de ces deux pompistes lui revenaient de moins en moins. Martel se demanda s’il n’avait pas commis une erreur en passant son coup de fil si près du haras. Bon sang ! Ce Romain ne pouvait tout de même pas avoir la main mise sur tout le pays…
— Y vous en manquait pas beaucoup, fit remarquer le mammouth d’un air soupçonneux.
— Ma jauge est en rade, mentit Martel. J’savais plus où j’en étais.
Quelle vilaine bobine ! Le journaliste avait hâte de mettre de l’air entre ce type et lui.
La CX contourna les pompes et reprit la direction du haras. Si le mec aux narines l’observait, il devait penser qu’il se gourait de route. Paris, c’était dans l’autre sens.
L’homme au blair façon gorille regardait effectivement la CX disparaître à l’autre bout de la départementale.
Il décrocha à son tour le téléphone et composa un numéro.
— Passez-moi le patron, demanda-t-il.