Le pronostiqueur
Chapitre VII
Ce monde de fondus barrait en couilles et son corps mutait guimauve.
Luc Gérin se sentait dans la peau d’un type cassé de partout qu’on vient de déplâtrer. Chacun de ses membres lui semblait étranger et son cerveau totalement incapable d’organiser cette masse amorphe. Lentement, il rassembla ses idées. La course, le cadavre de Sylvain Lerail, les faux flics ! Nom de Dieu, les faux flics ! Il tenta un mouvement pour se redresser…
— Doucement, monsieur Gérin, fit une voix masculine. Prenez votre temps. L’anesthésie était un peu trop puissante, je le regrette, mais vous n’étiez guère coopératif.
Luc tourna la tête. L’homme qui se tenait au-dessus de lui avait une cinquantaine d’années et l’air détestable d’un type né dans un berceau en or massif qui sait fort bien que tout dans ce monde porte une étiquette et un prix. Une moue vaguement méprisante qui perçait sous son masque de respectabilité. Luc l’eut dans le nez aussi sec.
— Z’êtes toubib ? marmonna Gérin.
Sa langue pesait trois tonnes.
— Dans un certain sens, vous n’êtes pas loin de la vérité, ricana Romain en réajustant son col de chemise.
— Oui êtes-vous ?
— Tout le monde m’appelle Romain.
— Je ne sais pas si je dois être enchanté…
L’homme hocha doucement la tête. L’antipathie que Luc éprouvait pour ce type grimpait à l’allure du mercure d’un thermomètre plongé dans l’eau bouillante.
— Je comprends votre sentiment, monsieur Gérin. Sachez toutefois que je n’ai souhaité à aucun moment en arriver à cette fâcheuse extrémité. Cette série d’incidents est réellement désolante…
Luc recouvrait rapidement ses esprits. Il se dressa sur un coude. Il se trouvait sur un divan, dans une pièce tapissée de livres reliés.
— Si on arrêtait de jouer aux devinettes ? proposa-t-il.
— J’allais vous le suggérer.
— Où suis-je ?
— Chez moi. Dans une dépendance du haras du Soleil.
Luc tressaillit. Romain esquissa un sourire.
— Je vois que ce nom vous inspire quelque chose…
— Pas vraiment.
— Mais si, voyons. Fadalla appartient à l’écurie du Soleil et vous êtes allé enquêter hier chez l’entraîneur de la jument.
Luc grimaça.
— D’accord, lâcha-t-il.
— Jouons cartes sur table, monsieur Gérin. Pour ma part, je n’ai nullement l’intention de vous dissimuler quoi que ce soit…
Luc se crispa légèrement. La confiance de son geôlier ne lui inspirait rien de bon. Et s’il avait l’intention de lui révéler tous les tenants de cette affaire, c’est qu’il jugeait que Luc ne pourrait jamais en faire usage. Sale temps pour les mouches…
— Pourquoi avez-vous assassiné Lerail ? demanda Luc, abruptement.
Romain haussa les épaules.
— Sa curiosité devenait encombrante et, de plus, il importunait un de mes commanditaires.
Il aurait parlé d’un moustique aplati contre un mur qu’il n’aurait pas manifesté davantage d’émotion. Un iceberg dangereux.
— Et pourquoi l’avoir placé chez moi ?
— Vous étiez en mauvais termes avec Lerail…
— Pardon ?
— … Ne vous inquiétez pas de ça. Il y aura des témoignages pour confirmer que Lerail vous faisait chanter. La police le surveillait pour ce genre d’activités. Ça tombe à pic, n’est-ce pas ? D’autant que vous êtes en fuite, monsieur Gérin.
Luc se mordit la lèvre inférieure.
— Voyons, reprit Romain, est-ce vraiment là tout ce qui vous intéresse ?
— Pourquoi tout ça ? souffla Luc.
— Un de mes hommes a commis une lamentable erreur. Il a cru bon tenter d’exploiter mon travail pour se faire un magot. La cupidité des hommes me surprendra toujours…
Charmante litote dans la bouche d’un homme qui doit penser que les petites coupures sont faites pour les singes.
— Cet homme stupide vous a fait parvenir une lettre anonyme dans laquelle il vous dévoilait les gagnants de la course de dimanche. J’ai tout d’abord pensé que vous ne prêteriez aucune attention à ce message. Malheureusement, vous avez eu la malencontreuse initiative de contacter Sylvain Lerail. Ce sale fouineur avait eu vent que quelque chose se préparait. Tous ces détails vous ont mis la puce à l’oreille et vous avez alors décidé de faire votre pronostic avec les chevaux de la lettre anonyme et d’écrire un article mettant directement en cause la régularité de la course de dimanche. Tout cela allait trop loin. Beaucoup trop loin. Je me suis vu contraint d’intervenir pour mettre un peu d’ordre dans ce gâchis. Je suis le premier consterné, croyez-moi.
— Alors, la course est bien truquée, n’est-ce pas ?
— Je n’aime pas beaucoup ce terme. Il ne convient pas vraiment à la situation. La réalité est autre. J’ai simplement été chargé de la préparation de trois chevaux, Le Persan, Fadalla et Sweet Mary. Il n’existe pas d’autre explication à ce sujet.
— Alors comment pouvez-vous être sûr que ces trois chevaux vont se disputer la victoire dimanche ?
— Erreur. Ils ne se disputeront pas la victoire. Sweet Mary gagnera. Les deux autres prendront les places d’honneur.
— Et vous prétendez que la course est régulière ? Alors que vous en connaissez déjà le résultat ?
Romain eut un pâle sourire.
— Je ne connais pas le résultat. Je le fais. Vous admettrez la nuance. Quant à la course, elle sera aussi régulière qu’un combat de boxe opposant un champion du monde poids lourd à un adolescent sous-alimenté. Les chevaux qui ont été préparés chez moi appartiennent désormais à une race supérieure.
Luc ouvrit la bouche.
— Vous êtes fou…
Romain pâlit brusquement. Ses narines se pincèrent.
— Je n’apprécie guère cette réflexion.
Il prit un temps.
— Retirez-la.
Luc fronça les sourcils.
— Je ne comprends pas.
— Retirez votre insulte. Elle est parfaitement injustifiée et je ne l’accepte pas, surtout venant d’un homme dans une situation aussi précaire que la vôtre.
Luc prit sa respiration.
— Vous n’êtes pas seulement fou, déclara-t-il posément, mais vous êtes également idiot et prétentieux.
Romain recula d’un pas.
— Benny ! hurla-t-il.
Christian Martel soupira. Le commissaire, à peine âgé d’une trentaine d’années, ne le lâchait pas d’un pouce. L’apprenti Maigret s’acharnait sur sa seule et unique piste comme si sa propre vie en dépendait. Quelle poisse ! Il n’aurait pas pu tomber sur un vieux flic blasé qui aurait enregistré la déposition de Martel et serait reparti taper le carton avec ses collègues. Manque de pot, çui-là, de commissaire, c’était plutôt le genre boulot-boulot, qui fume pas, qui boit pas, qui pète pas au lit, qui rote pas à table, qui vote au centre et qui lit les comptes rendus sportifs dans l’Aurore. Le chiant intégral.
— J’aimerais prendre une douche, mettre des fringues propres et me déglinguer une pleine bouteille de bourbon, fit l’ex-journaliste.
Le flic s’adossa à sa chaise.
— Vous pourrez faire tout ça. Lorsque vous m’aurez dit où se cache votre ami Gérin.
— Comment voulez-vous que je le sache ? s’emporta Martel. J’ai passé ma soirée à prendre des gnons, me faire rouler dans le purin et tenter de convaincre un clochard et un abruti de gendarme que je ne suis pas un vagabond. Vous pensez pas que ça fait beaucoup pour un seul homme ?
— Je pense surtout que vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez le laisser croire. Après tout, dans cet assassinat, vous n’êtes pas du tout hors de cause. Vous vous êtes battus, peut-être avec Lerail avant de l’étrangler ? C’est une éventualité…
— Alors fourrez-moi au trou et qu’on en parle plus.
— Ne me tentez pas, monsieur Martel. Quels étaient les rapports entre Lerail et Gérin ?
— Je vous l’ai déjà dit. Ils faisaient le même boulot.
— Comment s’entendaient-ils ?
— Comme un poulet peut s’entendre avec un autre poulet.
— Gérin ne vous avait pas fait part récemment de problèmes qu’il aurait eus avec Lerail ?
— Une liquette presque neuve, et qui sortait du pressing ! Je porte plainte.
— Contre qui ?
— Contre celui qui m’a bousillé ma chemise.
— Lerail faisait chanter votre copain.
— Et j’en ai pas des masses, des chemises de cette qualité. Mordez un peu le tissu. De la came de première. Si ça se trouve, j’en retrouverai plus jamais une pareille.
— Quand avez-vous vu Gérin pour la dernière fois ?
— Hier, je crois, ou c’matin p’t’être bien.
— Hier ou ce matin ?
— On peut même pas faire un point, elle est déchiquetée de partout.
— Je vais vous garder quarante-huit heures. Peut-être davantage. Plus je vous regarde, et plus je trouve que vous avez une tronche de coupable. Vous feriez un étrangleur tout à fait convenable.
— N’hésitez plus : j’suis votre homme.
— Il y a une chose qui me chiffonne, murmura le commissaire.
— Allez-y.
— J’aimerais bien connaître les raisons de ce saccage. Qu’est-ce que l’assassin cherchait dans l’appartement ?
Martel se gratta la joue.
— P’t’être bien une lettre…, avança-t-il.
— Oui ?
— Une lettre prouvant que la grande course de dimanche à Longchamp est truquée, par exemple.
— Par exemple. Vous savez un truc, Martel ?
— Euh…
— Lerail n’a pas été étranglé avec le câble de la télé.
— Il a eu un mauvais rhume ?
— Il a été étranglé par un type, d’une seule main. Vous entendez ça ? Ça ne vous dit rien ?
— Comment ça ?
— Je veux dire, vous ne connaissez pas un type qui se trimballe des étaux à la place des pognes, le genre qui vous broie les paluches quand il vous dit bonjour.
— Je ne serre pas la main aux gorilles.
— Faites voir vos mains.
Martel tendit ses mains au-dessus du bureau.
— Ouais, constata le commissaire, vous devez chopper des ampoules rien qu’à tenir votre verre.
— Comment avez-vous deviné ?
— Parlez-moi un peu de cette lettre.
— Luc a reçu une lettre lui indiquant le résultat de la course de dimanche.
— Le résultat ? répéta le flic, incrédule.
— Il le supposait.
— Et vous connaissez le contenu de cette lettre ? demanda le commissaire, l’œil soudain allumé.
— Non, mentit Martel.
Le commissaire poussa un soupir de déception. Depuis le temps qu’il ébréchait sa paye aux courtines…
*
Yannick Le Dy sirota sa deuxième tasse de café serré. Il n’avait plus du tout envie de dormir à présent. L’histoire que venait de lui conter son frère était incroyable et il commençait à se demander s’il ne se trouvait pas devant l’affaire du siècle.
— Dis, Yannick, insista Wenceslas, je fais appel à toi à titre strictement personnel. Si la police est dans le coup, il tuera Carole.
— Je suis policier.
— T’es aussi mon frère et l’oncle de Carole.
— Si tu as l’intention d’obéir aux ordres des ravisseurs, je ne vois pas pourquoi tu es venu me raconter tout ça.
— Je ne veux pas que ce Romain s’en tire impunément. Mais pas question de risquer la vie de ma fille.
Yannick haussa les épaules.
— Qu’est-ce que tu attends de moi ?
Wenceslas gonfla les joues.
— Tu pourrais peut-être faire supprimer tout bonnement la course ?
— C’est stupide. Tu me vois arriver comme une fleur chez les présidents pour leur annoncer que la course est sans doute truquée et qu’il faudrait l’annuler ? Tout ça sans preuve ? Et quand bien même je le pourrais, je ne pense pas que cela puisse servir les intérêts de Carole.
Le regard de Wenceslas se fixa sur une photo de sa fille en première communiante, encadrée et posée sur un meuble bas. Une bouffée de haine lui monta au visage.
— On va tout de même pas laisser ce salaud goupiller tranquillement sa combine !
— T’énerve pas, le coupa Yannick. Prenons les choses dans l’ordre. Tu m’as dit avoir connu ce Romain aux ventes de Newmarket ?
— Exact. Je couvrais le reportage.
— Et il était acheteur ?
— Il en avait la réputation. Je crois me souvenir qu’il s’était porté acquéreur de deux ou trois yearlings et qu’il avait animé quelques autres enchères.
— Ça laisse des traces, ça. On achète pas un pur-sang comme un paquet de biscuits chez l’épicier du coin.
Wenceslas hocha la tête.
— J’avais pas besoin de toi pour penser à ça. Romain achetait pour des tiers, se servait d’un compte numéroté et faisait enregistrer les yearlings aux noms de diverses sociétés. Personne ne s’est jamais soucié de ce qui se cachait derrière ce labyrinthe. Romain avait sa réputation pour lui. Client de classe… Tu parles !
— Attends deux secondes, fit Yannick en levant la main. Ces sociétés doivent être transparentes, comme toutes les associations de ce genre. On doit pouvoir retrouver facilement pour qui ce Romain achetait ces chevaux.
— Et tu penses que ça nous mènera jusqu’à lui ?
Yannick termina son café.
— T’en veux un ?
— Non, mais j’prendrais bien un petit scotch.
— À cette heure ?
— J’me suis encore pas couché, imagine-toi !
— Je ne sais pas si ça nous mènera jusqu’à lui, poursuivit Yannick en servant son frère, mais ça nous éclairera toujours sur la nature exacte du personnage et sur ceux qui l’entourent. Je veux comprendre à qui j’ai à faire…
— T’as les jetons de piétiner une charogne galonnée ? grinça Wenceslas.
— C’que tu peux être con ! soupira Yannik.
— Mais toutes ces recherches, ça va prendre du temps ! s’énerva le directeur de Galop d’Or. Et la course se court dimanche !
— Et alors ? Tu crois connaître le résultat, non ? Profites-en pour te faire de l’oseille.
— Tu plaisantes ?
— Sûrement pas. Tu crois que je vais me gêner, moi, pour mettre le paquet sur tes trois bourrins fantômes. Tu me demandes de faire une enquête privée. Ça coûte de l’argent et tu m’payes pas. On se couvre comme on peut.
— Tu veux que j’te dise ?
— Allons-y.
— T’es un inique.