Le temple des muses
Chapitre IX
Les représentants de la communauté romaine d’Alexandrie se rassemblèrent dans la salle de réunion de l’ambassade pour faire part de leurs doléances et de leurs inquiétudes à Créticus et aux autres officiers de la légion romaine. Ils étaient assez nombreux, marchands pour la plupart. Chez les Romains, la classe supérieure avait coutume de mépriser les marchands, mais ils constituaient néanmoins une force à prendre en considération. Les riches négociants en grains étaient parmi les hommes les plus influents de l’Empire. Les prêteurs sur gages étaient tout aussi puissants, bien qu’encore moins appréciés, si c’était possible. Il y avait aussi d’autres confréries. Les exportateurs de papyrus et de livres étaient nombreux, car l’Égypte était quasiment l’unique source de papyrus et la Bibliothèque produisait le plus grand nombre de livres au monde. Il y avait aussi des marchands d’ivoire et de plumes, d’animaux exotiques et d’esclaves. On trouvait même un homme dont la seule activité consistait à exporter du sable de premier choix pour les cirques et les amphithéâtres du monde romain.
— Ambassadeur, commença le porte-parole du groupe – un chauve affligé d’un gros nez qui répondait, si je me souviens bien, au nom de Fundanius –, la situation devient intolérable. Les Romains sont publiquement insultés, on nous jette des déchets à la figure, nos épouses essuient injures et quolibets des plus infâmes. Qu’attends-tu pour intervenir ?
— Que voudriez-vous que je fasse ? demanda Créticus. Je suis ambassadeur, pas proconsul. Je ne détiens pas d’imperium et n’ai donc aucune légion. Je ne peux pas solliciter des forces armées uniquement parce que vous devenez inquiets. Dois-je vous rappeler que l’Égypte est un pays indépendant, un ami, un allié de Rome ? Je transmettrai votre message à Sa Majesté, mais c’est tout ce que je peux faire. J’enverrai aussi une lettre au Sénat pour décrire la situation.
— Crois-tu que ce roi bâtard se soucie de notre bien ? grinça Fundanius. Et à quoi sert une lettre au Sénat ? Si tu l’envoies aujourd’hui, elle n’arrivera pas à Rome avant que nous soyons tous massacrés dans nos lits.
— Un massacre de citoyens romains pousserait sans doute le Sénat à agir, si ça peut te consoler, intervins-je avec obligeance.
— C’est un scandale ! s’écria Fundanius. Les provocateurs égyptiens nous manquent de respect. Nous, des Romains !
— Citoyen, lui fit remarquer Créticus, tu es un prêteur sur gages et les gens de ta profession sont partout détestés. Tu devrais être reconnaissant de ne pas t’être fait crucifier.
— Ah, c’est facile pour toi de parler ainsi ! Les patriciens se prélassent au palais, se gobergent, pendant que ceux qui travaillent à enrichir l’Empire voient leur vie menacée !
— Pour ton information, rétorqua Créticus, la gens Cecilia est plébéienne. J’admets que je ne me réjouis pas de partager la classe des prêteurs sur gages et des fermiers généraux.
Un exportateur de livres demanda la parole. C’était un homme grand et digne.
— Citoyens, cela n’est pas convenable. Il est inutile de recommencer des querelles comme sous les Gracques alors qu’un danger extérieur nous menace. De toute façon, ce n’est pas un conflit entre l’Égypte et Rome, plutôt les méfaits d’un charlatan religieux d’Asie Mineure. Honoré ambassadeur, le roi ne peut-il rien contre cet imposteur ? Avec ses prétendues révélations, il a dressé la foule des ignorants contre nous, et ça ne profite pas plus à la maison des Ptolémées qu’à Rome.
— Ah, en voilà enfin un qui fait marcher sa cervelle, bougonna Créticus. Pour l’instant, notre situation est délicate. Le roi Ptolémée aimerait bien prendre des mesures, mais il craint que les émeutes ne s’étendent dans les nomes et ne déclenchent la guerre civile. Pendant des années, les légions de Lucullus et de Pompée étaient stationnées en Asie, à proximité de l’Égypte. Durant tout ce temps, les Égyptiens devaient marcher droit. Maintenant, le gros de nos forces se prépare à mater les Gaulois. Il faudra peut-être attendre longtemps ayant que nous puissions intervenir dans les affaires de l’Égypte.
Ça donnait à réfléchir et les représentants de notre communauté étaient assez romains pour comprendre. Qu’il s’agisse des affaires, du pouvoir, ou des légions, les Romains étaient habitués à raisonner en termes d’empire ; les autres peuples s’intéressaient davantage aux spécificités locales.
— Et Antoine qui est en Macédoine ? interrogea quelqu’un.
Créticus traita la question avec mépris.
— D’abord, les Macédoniens l’ont battu. Aux dernières nouvelles, il n’avait pas encore été relevé. Ensuite, la saison ne se prête pas à la navigation, et la Macédoine est bien trop loin par terre.
— Alors, que faire ? demanda l’exportateur de livres.
— Si vous êtes vraiment inquiets, conseilla Créticus, il est peut-être temps de prendre le large. Chypre est un pays agréable, de même que Rhodes ou la Crète. Emmenez vos familles et confiez vos affaires à vos affranchis.
— Nous ne pouvons partir comme ça ! protesta Fundanius. Nous avons des biens. Nos maisons et nos entrepôts seront pillés et brûlés. La plupart de nos affranchis sont romains. Ils se feront étriper, eux aussi.
— Citoyens, dit Créticus, il est trop tôt pour s’alarmer. La situation ne tournera pas mal à tout coup. Je continuerai de pousser Ptolémée à prendre des mesures contre ce culte absurde.
Il se leva, et l’audience s’acheva sur cette note optimiste.
— Comment Ptolémée réagit-il ? demandai-je après le départ des représentants.
— Comme un joueur de flûte, répondit Créticus. Il refuse de croire que ces événements ne présagent rien de bon. Il dit qu’il a donné des instructions pour que Bérénice ne fréquente plus Ataxas, mais je doute que cette idiote écoute les conseils de l’ivrogne.
— L’as-tu sondé sur les machines de guerre du lac ?
— Oui. Il prétend ne pas être au courant et il maintient qu’Achille est le plus fidèle de ses serviteurs. Ce qui est drôle…
— Quoi ?
— Eh bien, chaque fois qu’il parle d’Achille, il a l’air d’être terrifié.
— Achille est présomptueux et ambitieux. Même la jeune Cléopâtre assure que Memnon et lui se conduisent de manière insolente, et elle n’a que dix ans. Quelles sont, à ton avis, les chances qu’Achille prépare un mauvais coup ?
Créticus réfléchit à la question.
— Les Égyptiens sont des conservateurs, dit-il enfin. Il n’y a pas eu de changement de dynastie depuis le premier Ptolémée. Ils n’aiment pas être gouvernés par des étrangers, mais ils n’ont pas le choix. Avant les Macédoniens, il y a eu les Perses et même les Nubiens. Ils ne sont pas fâchés d’avoir été conquis par Alexandre, d’autant qu’ils le considèrent comme un dieu. De toute façon, ils sont habitués aux Ptolémées et ne veulent voir personne d’autre sur le trône. Achille est juste un Macédonien arriviste de plus. Même s’il épousait une des princesses, les Égyptiens le traiteraient d’usurpateur.
— Et avec toute cette agitation dans les nomes, le pays risquerait de disparaître dans une guerre civile.
— Ça prouve qu’il est fort peu probable qu’il songe à s’emparer du pouvoir, remarqua Créticus.
— S’il se forgeait une réputation de grand général, soulignai-je, il serait davantage du goût des Égyptiens. Et il ne restera plus que les Romains pour lui contester son autorité. Combien de nos récentes guerres ont-elles commencé par le soulèvement des peuples conquis contre Rome ?
— Presque toutes, admit Créticus.
— C’est la technique qu’employaient Mithridate, et bien d’autres. C’est ce qui va déclencher la guerre en Gaule, si elle éclate. Le roi ou le chef du coin envoie des agitateurs fomenter la révolte contre les Romains – et ce n’est pas difficile. Viennent ensuite des émeutes, des massacres, et quand le peuple s’est calmé, il est déjà trop tard. Il est en guerre contre Rome et il ne peut faire autrement que de soutenir le chef qui a attisé les braises.
— C’est juste, acquiesça Créticus. Les Romains sont toujours partisans de déclarer la guerre à ceux qui ont massacré des citoyens. Si l’Égypte n’était si riche ni si tentante, je ne réprouverais pas une guerre rapide. Mais le moment est mal choisi. La Macédoine est un fiasco et nous sommes sur le point d’entrer en guerre en Gaule. Même les légions romaines ne peuvent être partout à la fois et nous aurions trop de vétérans à recaser.
— Continue à essayer de convaincre Ptolémée, lui conseillai-je. S’il a peur d’Achille, il ne sera peut-être pas mécontent d’en être débarrassé.
— Où veux-tu en venir ?
— Tu ne crois pas qu’un fauteur de troubles en moins serait infiniment préférable à des émeutes et à des guerres ?
— Décius ! s’exclama Créticus avec une pointe de fierté. Toi, un assassin ?
— Oh, rien d’aussi sournois. Pour ma part, la guerre est ouverte entre Achille et moi, et que le meilleur gagne !
— C’est parler comme un vrai Romain, gloussa-t-il.
De retour dans mes appartements, je préparai ma petite expédition en ville. J’étalai d’abord mes armes : ceste, dague et épée. Je ne pris pas le lourd gladius* des légionnaires que je portais lorsque j’étais en uniforme. Je choisis à la place une courte épée fort agréable que certains gladiateurs aiment utiliser dans l’arène. Elle était un quart moins grande que l’épée militaire, légère, la pointe acérée et la lame si tranchante qu’on pouvait se crever les yeux juste en la regardant.
— Tu ne comptes tout de même pas sortir dans les rues ? questionna Hermès avec une touchante inquiétude pour ma sécurité.
— Je ne risque rien, assurai-je. Tant que je ne suis pas habillé en Romain et que je ne parle pas latin, je peux passer inaperçu.
Au cours de mes voyages le long du Nil, je m’étais procuré des vêtements de nomade pour me protéger du soleil. J’avais une excellente robe rayée munie d’une capuche pour dissimuler ma coiffure romaine. J’ôtai mes sandales romaines et chaussai une paire de mocassins en peau de chameau que les caravaniers apprécient tant.
— Tu as fait ton testament ? demanda Hermès. Celui dans lequel tu m’accordes ma liberté en cas de décès ?
— Si jamais je rédigeais un testament pareil, je vivrais chaque jour dans la peur. Ne t’inquiète pas, je reviendrai sain et sauf.
En réalité, j’avais depuis longtemps rédigé mon testament et l’avais enregistré au temple de Vesta*, avec des manumissions et de l’argent pour tous mes esclaves.
Mais on ne doit jamais laisser croire à un esclave qu’on a le cœur tendre.
J’enfilai la longue robe des caravaniers, sous laquelle je dissimulai mes armes. Je résistai à la tentation de me noircir la peau. De tels subterfuges sont rarement convaincants et risquaient de me faire remarquer. En réalité, on trouve beaucoup de gens à la peau claire en Orient, notamment à cause des mercenaires qui avaient maintenu l’ordre, dans l’Empire lointain de la Perse, et aussi des armées d’Alexandre, et celles des rois lagides, qui, au cours des deux cents dernières années, avaient compris des Gaulois de Galatie. Mes traits italiques passeraient aisément tant que je surveillerais ma langue. Je pouvais baragouiner le grec aussi bien que quiconque.
— Dans ce cas, dit Hermès, bonne chance.
— Tâche de ne pas trop boire, conseillai-je.
Dans la rue, je m’appliquai à ne pas marcher comme un Romain. Ce n’était pas très difficile car les hommes du désert ont le même port altier que nous, mais ils avancent d’un pas plus lent. Nous sommes habitués à la foulée rapide des légionnaires, tandis qu’ils adoptent une démarche calculée pour éviter les coups de chaleur. Ma principale inquiétude était de rencontrer de véritables hommes du désert qui voudraient bavarder avec moi, mais le risque était faible. On parle plusieurs langues dans ces contrées, et je pouvais toujours prétendre ne pas comprendre celle de mon éventuel interlocuteur. De toute façon, les hommes du désert sont hautains et n’entament pas facilement la conversation avec des inconnus.
Je marchais d’un pas nonchalant, comme si j’avais déjà vendu mes denrées et que je visitais la ville avant de regagner ma caravane à dos de chameau. Dans une ville comme Alexandrie, un tel homme est sûr de passer inaperçu, ce qui était mon vœu le plus cher.
La plupart des rues que j’empruntais étaient tranquilles. Les Égyptiens se faisaient rares, et ceux que je croisais n’avaient pas l’air d’émeutiers.
Dans Rhacôtis, c’était différent. La tension y était palpable. Les gens chuchotaient, évitaient les étrangers et affichaient tous les signes des xénophobes prêts à la bagarre. J’avais déjà ressenti cette atmosphère. Cela avait été par exemple le cas lors de ma récente visite en Gaule, même si nous avions réussi à calmer provisoirement les choses.
Cependant, je n’étais pas venu pour goûter l’humeur de la ville. J’avais un but bien précis en tête. Ma mission comportait en outre une certaine dose de témérité, ce qui n’était pas pour me déplaire.
Je finis par me retrouver sur les marches du temple de Baal Ahriman. Des gens traînaient dans les cours, comme s’ils attendaient que quelque chose se passe. Je gravis les marches sans me faire remarquer, puis je marquai une pause devant l’entrée du sanctuaire, avant d’y pénétrer.
Comme je l’avais prévu, il n’y avait personne dans le temple. Les Égyptiens ne s’y rassemblent pas. Ils n’y vont que lorsqu’un rite doit être célébré. Le reste du temps, les temples sont désertés. Le jour où la statue de Baal Ahriman s’était adressée aux fidèles était une exception.
Le rai de lumière illuminait encore le sol, aux pieds de l’affreuse idole. J’évitai la zone lumineuse, je la contournai jusqu’au moment où j’allais presque la toucher. Je jetai un regard circulaire pour m’assurer qu’on ne m’observait pas. Tranquillisé, j’empoignai la mâchoire de la statue. Elle ne bougeait pas. Elle était sculptée dans la pierre. Toutefois, je sentis quelque chose d’étrange ; en me penchant, je plissai les yeux pour examiner l’anomalie.
Près des lèvres répugnantes de la chose, parallèles à celles-ci, des stries étaient creusées dans la pierre, de la même forme que les lèvres, mais moins saillantes, comme si l’artiste avait commencé à sculpter une bouche, puis avait changé d’avis, et en avait sculpté une autre sans pour autant effacer son premier essai. Je caressai alors les dents du lion du bout des doigts, et m’aperçus que, là encore, il y avait deux séries. Les plus visibles étaient aussi les plus longues. Devant ces dernières se trouvaient des dents plus courtes, sculptées en rangs serrés à l’image de légionnaires en formation. Je palpai l’intérieur de la bouche. La langue ondulait bizarrement et je remarquai que le palais avait été peint en noir. Pourquoi en noir ? Pour ne pas réfléchir la lumière ?
Je portai mon regard vers l’endroit où Ataxas s’était agenouillé, les mains crispées contre son ventre. Or, c’était un bol en argent qu’il avait serré dans ses mains. Un bol en argent similaire à ceux que j’avais vus dans l’étude d’Iphicrate.
En fouillant le sanctuaire, je trouvai une table sur laquelle étaient disposés des boîtes d’encens et le bol en argent. Après avoir parcouru le temple des yeux pour m’assurer qu’il n’y avait personne, je pris le bol et le tins de telle sorte qu’il dirige le rai de lumière sur le visage de Baal Ahriman. Puis, avec précaution, je déplaçai le bol, déplaçant les reflets sur la gueule et les mâchoires du dieu. Les stries, les fausses lèvres et les dents en rangs serrés avaient été astucieusement placées pour refléter alternativement la lumière, de sorte qu’un seul ensemble fût visible à la fois. Cela donnait l’impression que la mâchoire bougeait lorsque la lumière la frappait. Mais que dire des éclairs qui avaient semblé jaillir de la gueule du lion ? Pendant que je méditais la question, une volute de fumée d’encens passa devant la figure de la statue et la lumière illumina de manière saisissante la fumée blanche. Le bol en argent avait contenu de l’encens qu’Ataxas avait jeté dans le brasero avant de tomber à genoux. Les moindres aspects du miracle avaient été soigneusement calculés.
— Que fais-tu ici ?
Je faillis lâcher le bol. Je me retournai. C’était Ataxas, flanqué de deux acolytes musclés. Il faut toujours éviter d’être absorbé par son travail, aussi fascinant soit-il.
— J’admirais ton œuvre. Conception exceptionnelle. Toutes mes félicitations !
— Je ne sais absolument pas de quoi tu parles, mais tu profanes notre saint des saints. En outre, Romain, pourquoi es-tu habillé en nomade du désert ?
J’eus l’impression que son fort accent oriental lui échappait.
— Les rues sont devenues dangereuses pour les Romains.
Je cherchai autour de moi un moyen de m’enfuir.
— Comme l’a prédit ton dieu.
Il prit un air exagérément perplexe.
— Mon Seigneur n’a pas parlé des Romains.
— C’était inutile. Ton message a été bien reçu.
— Tu parles par énigmes, sénateur. De toute façon, ta présence n’est pas désirée. Pars pendant que tu es encore en vie.
— Des menaces, charlatan ?
Il sourit, plaqua une main contre sa poitrine et s’inclina.
— Comment un humble prêtre d’Asie Mineure pourrait-il menacer un envoyé de la puissante Rome ?
— Laisse les sarcasmes à ceux qui ont assez d’esprit pour savoir les formuler.
Ataxas se tourna vers ses acolytes.
— Mes fils, chassez cet homme.
Les deux auxiliaires d’allure rude s’avancèrent, menaçants.
Je n’ai jamais prétendu être un escrimeur de premier plan, mais je suis plutôt fier de mes capacités de bagarreur. Comme le premier acolyte approchait, je l’accueillis avec un gauche auquel mon ceste donna un supplément d’autorité. L’homme s’effondra, la mâchoire brisée.
L’autre, qui se croyait fort à la lutte, tenta sur moi un plaquage classique que je déjouai en lui enfonçant la pointe de ma dague sous l’aisselle. Il recula d’un bond en hurlant. Je tentai de ne pas aggraver une situation déjà périlleuse par un homicide, ce qui, croyais-je, démontrait une admirable maîtrise de ma part. J’aurais pu dégainer mon épée et les tuer tous deux assez facilement.
Ataxas se mit à appeler les gardes, les servants, les prêtresses et les légions de fidèles pour massacrer cet impudent Romain. Je compris le message : j’étais un indésirable. Je m’enfuis du temple de Baal Ahriman à l’exemple de Mercure aux pieds ailés, tout en remisant mes armes sous mes vêtements. Ataxas me poursuivit, mais ses longues robes le gênaient. Je fonçais déjà dans une petite rue transversale qu’il n’était pas encore sorti du sanctuaire. Les Égyptiens que je croisai, trop loin pour entendre ses appels, me regardaient d’un air étonné. Cependant, une cavalcade résonnait dans mon dos.
Je m’aperçus qu’Alexandrie n’était pas le meilleur endroit pour semer ses poursuivants. Les rues étaient trop larges et trop rectilignes. Ma Rome bien-aimée était toute différente. Un véritable labyrinthe de ruelles. Rome avait tant de rues biscornues et d’allées étroites qu’on était en quelques pas hors de vue de ceux qui, assoiffés de votre sang, tentaient de vous rattraper. M’étant déjà enfui devant bien des foules déchaînées, bien des assassins, et même devant quelques maris jaloux, je savais que le meilleur moyen de perdre ses poursuivants était de se perdre soi-même. Après tout, si vous ne savez pas où vous êtes, comment ceux qui vous traquent pourraient-ils vous retrouver ?
C’était vrai pour Rome, mais pas pour Alexandrie. Heureusement, j’avais une bonne longueur d’avance. Je tournai au hasard dans plusieurs rues secondaires et ne parcourus jamais plus d’un pâté de maisons sans changer de direction. À mon grand soulagement, je tombai par hasard sur le marché au sel. Dans cette partie du monde, le sel est le monopole des caravaniers, qui l’apportent par blocs entiers, à dos de chameau, depuis la mer Morte, en Judée. Parmi tant de monde en longue robe à capuchon, je passai inaperçu. Certes, la mienne était bien plus propre que la leur, mais il fallait avoir le nez dessus pour s’en rendre compte.
Je me fondis dans la foule, prétendant m’intéresser au prix du sel. Les acheteurs étant nombreux, le marché grouillait de monde lorsque Ataxas et ses acolytes au crâne rasé déboulèrent en espérant me capturer. L’un d’eux empoigna un nomade, lui arracha son capuchon, et s’aperçut qu’il avait fait une erreur. Non seulement ce n’était pas moi, mais les nomades sont des gens fiers et susceptibles qui considèrent comme une offense mortelle qu’un étranger pose la main sur eux. Celui-ci sortit un court couteau courbe de sa ceinture et en zébra le visage du servant.
Les hommes du désert crurent qu’on les attaquait, ce qui était fort plausible à la suite des sentiments xénophobes qui avaient saisi la ville. En outre, les Égyptiens, qui n’avaient peut-être pas compris les instructions d’Ataxas, pouvaient penser qu’il fallait attaquer tous les hommes portant une robe de caravanier. Ce sont ces petits malentendus qui égayent les jours de n’importe quelle ville, et bientôt une véritable émeute agitait le marché au sel. Les fidèles d’Ataxas étaient supérieurs en nombre, mais peu d’entre eux étaient armés, sauf de bâtons, alors qu’un caravanier ne sort jamais sans son arme. Ils avaient tous des dagues, certains des épées, et nombreux étaient ceux qui se servaient d’une lance comme canne.
La boucherie s’annonçait prometteuse, mais je jugeai imprudent de m’attarder pour jouir du spectacle. Je me glissai dans une rue secondaire et me dirigeai vers le palais, me forçant à marcher d’un pas tranquille. Comme je passais devant la caserne des Macédoniens, je vis des soldats former rapidement un bataillon tout en enfilant leurs armures. Sous les ordres de leurs chefs, ils foncèrent vers Rhacôtis au pas de course. Apparemment, un éclaireur avait apporté la nouvelle d’une émeute dans le marché au sel.
Approchant du palais, je m’arrêtai dans un petit jardin public où j’ôtai ma robe, la roulai en boule, enfouis mes armes dedans et regagnai le palais vêtu de ma tunique. Je saluai les gardes et me dirigeai vers l’ambassade. Dans mes appartements, je cachai mes armes et ma robe de nomade et m’exerçai à jouer les innocents.
Créticus ne tarda pas à me convoquer.
Il paraissait fort impatient lorsque je me rendis dans son cabinet.
— Décius, on t’a vu ce matin sortir du palais vêtu, on se demande pourquoi, en nomade. Je viens juste d’apprendre que des caravaniers et des Égyptiens avaient déclenché une bataille rangée dans le marché au sel et qu’une troupe de soldats a été envoyée pour rétablir l’ordre. Il ne peut s’agir d’une coïncidence. Qu’as-tu encore fait ?
— Je me suis juste livré à une petite enquête.
Je lui décrivis ce que j’avais découvert.
— Tu veux dire que tu t’es déguisé comme un gamin, commença-t-il avec l’air offusqué que les supérieurs affichent pour vilipender leurs subordonnés, que tu es allé ficher du grabuge, déclencher une émeute, juste pour dénouer les misérables tours de magie d’un charlatan religieux ?
Les mots ne rendent pas justice à son discours, qui commença par un murmure, enfla peu à peu et se termina par quelque chose qui ressemblait fort à un cri perçant.
— Ce n’est pas tout, insistai-je. D’abord, je n’ai pas poussé ces idiots à attaquer les nomades. Par ailleurs, je suis certain que ce n’est pas Ataxas qui a conçu le dieu parlant. C’est Iphicrate de Chio. Il travaillait sur la réflexion de la lumière avec des miroirs concaves, comme le bol d’encens d’Ataxas. Je ne serais pas surpris s’il avait aussi conçu un système de tuyaux pour transmettre et amplifier la voix du dieu.
— Tu es encore obnubilé par ce Grec ? Avec tous les problèmes que nous avons, les relations catastrophiques entre Rome et l’Égypte, les émeutes contre notre empire en perspective, tu continues à t’intéresser au décès d’un mathématicien étranger ?
— Il ne s’agit plus seulement de lui, dis-je. Il s’agit de ce qu’il mijotait ! D’une certaine manière, tout ce qui s’est passé ici a un rapport avec Iphicrate, et c’est pour cela qu’il a été assassiné.
— Décius, tes caprices deviennent de plus eu plus extravagants. Nous espérions que tu éviterais les ennuis à Alexandrie, mais tu t’acharnerais à en trouver même si tu étais enfermé dans la Mamertine.
Comme à beaucoup de mes relations, il lui manquait la capacité d’assembler les indices pour avoir une image nette des événements. En réalité, je suis le seul homme de ma connaissance à avoir ce don.
— Décius, tu vas me faire le plaisir d’oublier ton Grec. Contente-toi de m’aider, ce qui signifie que tu dois t’efforcer d’apaiser les craintes de la communauté romaine et te montrer agréable à Ptolémée et à sa famille. Plus d’enquête, c’est terminé ! Et ne t’approche pas d’Ataxas ni de son temple. Évite aussi le général Achille. Est-ce bien clair ?
— Parfaitement, assurai-je.
— Et tu acceptes mes règles ?
— Absolument !
Il me dévisagea longuement.
— Je ne te crois pas.
— Tu me blesses.
— Dehors, Décius ! Et que je n’entende plus parler de toi avant longtemps.
J’obéis, soulagé de m’en sortir aussi bien. De retour dans mes appartements, je découvris que mes aventures n’étaient pas encore terminées. Hermès vint m’apporter un minuscule rouleau scellé.
— Une esclave est venue ce matin me donner ceci. Elle a dit que c’était de la plus haute importance et que tu devais le lire sur-le-champ.
— L’as-tu reconnue ?
— Non, c’était juste une jeune Grecque.
— T’a-t-elle précisé qui l’envoyait ?
— Elle n’a rien dit à part ce que je t’ai déjà dit. Elle m’a donné la lettre et elle est repartie en courant.
— Je t’ai enseigné à être plus perspicace.
— Elle était bien habillée, mais tous les esclaves du palais portent de beaux vêtements. Elle était petite, brune, avec de grands yeux, comme presque toutes les Grecques. Il me semble qu’elle avait un accent athénien, mais je ne connais pas assez bien le grec pour le jurer.
Naturellement, tous les professeurs de diction enseignaient le grec d’Athènes, mais si une esclave parlait avec cet accent, il y avait de fortes chances qu’elle fût d’Athènes. Cela ne m’apprit pas grand-chose, car les esclaves venaient de toutes les parties du monde.
— Alors, tu ne lis pas cette lettre ? s’impatienta Hermès.
— Ces choses-là exigent une certaine pondération, expliquai-je en brisant le sceau.
Je déroulai le parchemin. C’était un excellent papyrus, une belle écriture et un grec parfait. D’après la calligraphie, j’en déduisis que le mot avait été rédigé avec un roseau fendu plutôt qu’avec une plume ou un pinceau égyptien. Cela s’avérait certes amusant, mais d’une pertinence douteuse. Le message, en revanche, était pertinent, lui.
Décius Cécilius Métellus le Jeune, salut ! Nous ne nous sommes pas
rencontrés. Je me nomme Hypatie, je suis la concubine de Son
Excellence Orodès, ambassadeur du roi Phraatès III de Parthie. J’ai des
renseignements urgents à te transmettre concernant la Parthie, Rome et
Iphicrate de Chio. Rejoins-moi ce soir dans la Nécropole, près du
tombeau de Khopshef. C’est le plus grand, il se trouve au bord de la
place dominée par l’obélisque du Sphinx. J’y serai lorsque la lune se
lèvera et je t’attendrai pendant un douzième de cadran.
— J’imagine que tu vas y aller, dit Hermès.
Naturellement, il avait bu chaque mot de la lettre.
— C’est la pire bêtise à faire, donc tu la feras.
— Tu crois que c’est un piège ? demandai-je.
— Tu l’envisages, hein ?
— C’est possible. Cette femme a déjà dit à Julia qu’elle était au courant de la correspondance entre Iphicrate et la cour du roi parthe. Elle sait peut-être quelque chose qui a une grande valeur à ses yeux.
— Pourquoi trahirait-elle la Parthie ?
— Ce n’est pas une Parthe, c’est une Grecque, et les Grecs trahissent tout le monde. D’ailleurs, c’est une hétaïre, une prostituée engagée pour la durée du séjour de l’ambassadeur. Il retournera chez sa femme et elle devra se trouver un autre patron* ; sauf que, cette fois, elle aura quelques années de plus. Ce genre de relation ne renforce pas la fidélité.
— Tu cherches juste une excuse pour t’attirer de nouveaux ennuis, décréta Hermès.
— Si tu veux. Créticus vient de m’interdire de poursuivre mon enquête, et pour moi, comme pour les bestiaires du cirque, ça équivaut à agiter le chiffon rouge sous le nez du taureau.
— Le but du chiffon, souligna Hermès, c’est de donner envie au stupide animal de foncer sur la lance.
— Ne joue pas avec mes métaphores. Ou était-ce une comparaison ? De toute façon, je m’en vais.
Ainsi, réfréné par un fonctionnaire romain, alerté par un esclave, je partis au crépuscule rencontrer une prostituée grecque de haut vol.
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