Le temple des muses
Chapitre II
Je menai pendant deux mois la merveilleuse vie oisive d’un fonctionnaire romain en visite officielle en Égypte. J’entrepris l’inévitable tournée des célèbres sites : je vis les Pyramides et la tête colossale censée reposer sur un corps de lion tout aussi énorme. Je vis la statue de Memnon qui salue le soleil levant avec une note de musique. Je visitai d’étranges temples et rencontrai des prêtres non moins étranges. Partout où j’allai, les fonctionnaires royaux se montraient d’une servilité excessive au point que je m’attendais à ce qu’ils élevassent des autels en mon honneur. D’ailleurs, peut-être le firent-ils.
Dès qu’on quitte Alexandrie, on est dans la véritable Égypte, celle des pharaons. C’est un pays curieux et immuable. Dans n’importe quel nome, on trouve des temples flambant neufs bâtis par les Ptolémées en l’honneur d’un de leurs anciens dieux. À dix ou quinze stades, on voit un autre temple en tout point identique, mais vieux de deux mille ans. Seule la peinture délavée de ce dernier les différencie.
Au grand centre cérémoniel de Karnak se dresse un temple de la taille d’une ville, son péristyle* semblable à une forêt de colonnes si massives et si hautes que l’esprit s’épuise à le contempler, et chaque pied carré est rempli de cette écriture folle que les Égyptiens prisent tant. Durant des siècles, les pharaons et les prêtres ont incité le peuple à financer et à bâtir ces absurdes tas de pierres, apparemment sans un murmure de protestation. Qui a besoin d’esclaves lorsque les paysans sont si malléables ? Les Italiques auraient réduit ces temples en ruine avant que les piliers ne soient érigés.
Il n’y a rien de plus agréable que de voyager sur le Nil en bateau égyptien. Le fleuve n’a pas l’instabilité alarmante de la mer, et la bande de terre est si étroite qu’on distingue tout depuis le bateau. Si l’on s’éloigne d’un mille du rivage, on est dans le désert. Et descendre le courant par une nuit de pleine lune est comme un rêve, le silence interrompu seulement par le beuglement d’un hippopotame. Ces nuits-là, les anciens temples et tombeaux luisent tels des bijoux au clair de lune et on peut facilement croire qu’on voit le monde ainsi que les dieux le virent autrefois, lorsqu’ils vivaient parmi les hommes.
J’ai remarqué qu’à des périodes de bien-être et de tranquillité succédaient toujours le chaos et le danger, et mon voyage enchanteur sur le Nil n’échappa pas à la règle. Le charme de l’oisiveté prit fin dès que je retournai à Alexandrie.
C’était le début de l’hiver en Égypte, et malgré ce qu’on dit, il y a bien un hiver en Égypte. Le vent devient froid, il souffle en rafales, et il arrive même qu’il pleuve. Mon bateau entra dans le delta et s’engagea dans le canal qui reliait ces riches terres marécageuses à Alexandrie. C’est très agréable de vivre dans un pays où l’on n’a nul besoin de se déplacer à pied et où les côtes n’existent pas.
Je quittai l’embarcation et louai une litière pour regagner le palais. Celle-ci était portée par quatre hommes, mais Alexandrie est une ville magnifique, même quand on ne la contemple pas de haut.
Comme la caserne des Macédoniens se trouvait sur notre passage, j’ordonnai aux porteurs de s’arrêter afin de visiter l’endroit. Contrairement à Rome, Alexandrie n’interdisait pas aux soldats de pénétrer dans la ville. Les rois étant des despotes venus d’ailleurs, ils estimaient que cela ne ferait pas de mal aux Égyptiens de leur rappeler qui détenait le pouvoir.
La caserne consistait en deux rangées de bâtiments de deux étages sur chaque côté du champ de manœuvres. Naturellement, les bâtiments étaient splendides, les soldats effectuaient leurs exercices avec une louable habileté, mais leur tenue était démodée aux yeux d’un Romain. Certains portaient la cuirasse en bronze massif que seuls les officiers romains endossent encore, d’autres l’épaisse chemise alourdie par des écailles en bronze. Les légionnaires les plus aisés l’avaient échangée pour la chemise gauloise en mailles depuis longtemps et Marius en avait ensuite équipé toutes les légions. Certains Macédoniens gardaient encore leur longue lance, même s’ils avaient abandonné depuis des lustres la stricte formation en phalange et adopté celle, plus libre, des Romains.
Au bout du terrain, des cavaliers s’entraînaient aux manœuvres. Les Macédoniens s’étaient aperçus que la cavalerie était efficace dans les vastes plaines orientales qui constituaient la majeure partie du vieil Empire perse qu’ils avaient conquis. Nous autres Romains n’avions qu’une minuscule cavalerie et nous nous contentions de louer des cavaliers lorsque le besoin s’en faisait sentir.
À l’autre bout du terrain, des soldats du génie dressaient une machine de siège, une lourde construction faite de cordes et de bois. N’ayant jamais vu cette sorte d’engin, je demandai à mes porteurs de s’approcher. Certes, n’importe quel étranger avait la sagesse de ne pas se promener dans une caserne ou un camp romains, mais je m’étais si bien habitué à l’inépuisable flagornerie des Égyptiens qu’il ne me vint pas à l’idée que je pusse déranger.
Un homme, qui aboyait des ordres aux soldats du génie, quitta son poste pour venir à notre rencontre ; le soleil illuminait sa cuirasse et ses jambières. Il portait sous le bras un casque à plumet.
— Que venez-vous faire ici ? gronda-t-il.
Je connaissais l’espèce : officier, yeux bridés, bouche sans lèvres. Caricature du centurion* que j’avais toujours détesté. La flèche et la lance gravées sur son armure étaient le pendant des cicatrices qui zébraient sa figure et ses bras, à croire qu’il avait commandé à un armurier l’équipement assorti.
— Je suis Décius Cécilius Métellus le Jeune, de la mission diplomatique romaine, dis-je avec toute la morgue dont j’étais capable. Ton engin a piqué ma curiosité, je suis venu l’examiner de plus près.
— Vraiment ? fit l’homme. Fous le camp !
Les choses se présentaient mal.
— Un instant ! protestai-je. Tu ne sembles pas au courant de l’amitié exemplaire qui unit le palais à la mission romaine.
— Amène-toi avec Tête de Flûte et on en reparlera, rétorqua l’officier. En attendant, sors de ma caserne et n’y remets pas les pieds.
— Tu auras de mes nouvelles, promis-je.
C’est ce qu’on dit toujours quand on s’est fait rabrouer.
— Conduisez-moi au palais, ordonnai-je aux porteurs avec superbe.
Tandis que mes hommes trottaient, j’imaginais toutes formes de punitions pour l’officier obstiné. Il avait parfaitement le droit de chasser un civil de sa caserne, mais ça ne l’excusait pas. Après tout, j’étais un fonctionnaire romain, en quelque sorte, et l’Égypte était une possession romaine, en quelque sorte. Cependant, la nouvelle qui m’accueillit à l’ambassade chassa l’insolence du bougre loin de mes pensées.
Je trouvai Créticus dans l’atrium et il me fit aussitôt signe d’approcher.
— Ah, Décius, tu tombes bien. Nous avons de la visite. J’allais les recevoir moi-même mais puisque tu es là, tu iras à ma place.
— Les recevoir ? m’étonnai-je. De qui peut-il s’agir ?
— Un esclave m’a apporté ceci du port royal.
Il brandit un petit rouleau.
— Il semble que deux dames de bonne famille viennent profiter du climat sain d’Alexandrie.
— Le climat ? fis-je en haussant un sourcil.
— C’est une lettre de Lucullus. Il m’informe que le climat de Rome est malsain, quelque chose en rapport avec les querelles politiques intestines et les rues ensanglantées. Il envoie sa pupille, Fausta Cornélia, et sa compagne de voyage, une autre dame bien née, et me demande d’avoir l’obligeance de les recevoir avec dignité.
— Fausta ! m’écriai-je. La fille de Sylla ?
Créticus s’agaça.
— Tu en connais une autre qui porte ce nom ?
— C’était juste une façon de parler, assurai-je. Je la connais. Elle est fiancée avec Milon.
— Eh bien, c’est encore mieux. Réunis plusieurs esclaves, elles ont beaucoup d’affaires. Et prépare leurs appartements. Je dirai deux mots aux eunuques de la cour pour qu’ils organisent une réception.
Les Romains ne feraient jamais autant de manières pour des visiteuses, même bien nées, mais la cour égyptienne, dominée par les eunuques et les princesses, ne voyait pas les choses du même œil.
— Qui est l’autre dame ?
Une affreuse pensée me vint à l’esprit.
— Ce n’est pas Clodia, j’espère ? Elle est très amie avec Fausta.
Créticus sourit.
— Non, je suis sûr que tu seras content de la voir. Maintenant, file. Elles s’impatientent.
J’aboyai et un troupeau d’esclaves surgit de nulle part. J’ordonnai qu’on apporte des litières et elles apparurent comme par magie. C’était vraiment un pays extraordinaire. Je grimpai sur l’une d’elles et nous nous rendîmes au port royal. C’était une petite enceinte à l’intérieur du Grand Port, où les bateaux égyptiens restaient au mouillage. Elle était bordée par un brise-lames en pierre et son entrée était protégée par une presqu’île, la rendant ainsi imperméable aux tempêtes les plus violentes.
Au milieu des bateaux royaux, le petit navire marchand romain paraissait humble, mais les dames qui se tenaient près de la rambarde irradiaient d’arrogance comme le soleil irradie de lumière. Les Romaines patriciennes* avaient ce sentiment de supériorité inné qui ne vient qu’avec des siècles de domination.
Les esclaves reposèrent les litières et je descendis de la mienne avant que les dames ne franchissent la passerelle. Fausta Cornélia, avec ses cheveux blonds de Germaine, était aisément reconnaissable. Elle avait la beauté lumineuse des Cornelii que seul son frère Faustus parvenait à égaler. Sa compagne était plus petite et plus brune, mais tout aussi rayonnante. Et même davantage, à mes yeux.
— Julia ! m’écriai-je, abasourdi.
C’était bien Julia Minor, la fille cadette de Lucius César. Peu de temps auparavant, nos familles s’étaient réunies et nous avions été officiellement fiancés. Que nous ayons nous-mêmes souhaité ces fiançailles était bien sûr secondaire pour nos familles respectives, mais considéré comme un heureux hasard. À cette époque, les Metelli cherchaient frénétiquement à renouer de bonnes relations avec les partis politiques rivaux. Créticus avait marié sa fille au jeune Marcus Crassus. Caius Julius Caesar était l’étoile montante des assemblées populaires, et on tentait de s’unir avec cette famille ancienne mais obscure. La propre fille de Caius Julius était déjà promise à Pompée, mais son frère Lucius avait encore une fille célibataire. D’où nos fiançailles.
— Bienvenue à Alexandrie ! lançai-je.
Je serrai un instant la main de Fausta et Julia me présenta sa joue pour que j’y dépose un baiser. Je ne me fis pas prier.
— Tu as grossi, Décius, remarqua-t-elle.
— Tu cherches à me flatter ? répondis-je. Les Égyptiens s’imaginent qu’ils ont failli à leurs dieux s’ils laissent les Romains marcher un pas de plus que nécessaire ; qui suis-je pour contrarier leur dévotion ?
Je me tournai vers Fausta.
— Fausta, ta beauté pare Alexandrie d’une couronne en or. J’espère que vous avez fait bon voyage ?
— Nous avons eu des nausées depuis Ostie, répondit-elle.
— Rassure-toi, les appartements qu’on vous réserve compenseront largement les rigueurs d’un voyage hivernal.
Durant cet échange de politesses, les esclaves déchargeaient les bagages. Lorsqu’ils furent tous à terre, le bateau s’éleva d’un pied. Les dames avaient leurs femmes de chambre personnelles, bien sûr, et aussi quelques esclaves. Ils seraient perdus parmi la foule des esclaves de l’ambassade.
— Est-ce qu’Alexandrie est aussi merveilleuse qu’on le dit ? demanda Julia, tout excitée en dépit de son air hagard et de ses traits tirés.
— Tu ne peux pas imaginer, assurai-je. Je me ferai un plaisir de te montrer tout ce qu’il y a à voir.
Fausta eut un sourire oblique.
— Même les bouges que je ne doute pas que tu fréquentes ?
— Pas besoin de ça, répondis-je. On a tout ce qu’il faut au palais.
Là-dessus, même la célèbre Fausta parut déroutée.
— J’ai envie de sujets plus raffinés, déclara Julia en grimpant sur sa litière, me gratifiant par la même occasion d’un bel aperçu de ses cuisses blanches.
« Je veux voir le Musée, discuter avec les érudits et suivre les exposés des savants les plus éminents.
Julia avait ce fâcheux amour de la culture et de l’éducation qui contaminait les Romaines de haute lignée.
— Je serai ravi de te les présenter, dis-je. Je suis en excellents termes avec l’université.
Je n’y étais allé qu’une fois, rendre visite à un ami. Qui veut frayer avec un tas de vieux pédants quand les plus belles courses du monde se déroulent dans l’Hippodrome ?
— Vraiment ? fit-elle, surprise. Alors, il faudra que tu me présentes à Eumène de Carie, le logicien, à Sosigène, l’astronome, et Iphicrate de Chio, le mathématicien. J’aimerais aussi visiter la Bibliothèque.
— Il y en a deux, précisai-je.
Voulant changer de sujet, je m’adressai à Fausta :
— Comment va mon cher ami Milon ?
— Toujours aussi occupé. Il ne cesse de se battre contre Clodius. Savais-tu qu’il avait décroché une questure ?
— Oui, je l’ai appris ! m’esclaffai-je. Je n’imagine pas Milon suant sang et eau dans le bureau des Céréales ni au Trésor.
Milon était le voyou le plus brillant que Rome eût jamais connu.
— Ne t’en fais pas, il reste à son quartier général. Je crois qu’il a engagé quelqu’un pour remplir ses devoirs de questeur*. À propos, il t’envoie son amitié. Il prétend que tu n’arriveras à rien si tu passes ton temps à te prélasser à l’étranger au lieu de travailler à Rome.
— Ce cher Titus prône les vertus du labeur et du zèle. Moi, en revanche, j’estime que ces qualités sont réservées aux esclaves et aux affranchis. Regarde comment ces porteurs s’échinent. Tu crois que ça leur réussit ?
— Je savais que tu parlerais ainsi, avoua Julia, qui se dévissait le cou pour admirer le paysage qui défilait sous nos yeux.
— Les hommes promis à un grand avenir se battent à Rome en ce moment même, dit Fausta.
— Ils mourront sur un champ de bataille, soutins-je, ou du poison, ou de la dague d’un assassin. Tandis que moi, j’ai bien l’intention de mourir de vieillesse avec le rang de sénateur.
— À chacun ses ambitions, renifla Fausta d’un air méprisant.
— Oh, regardez ! s’exclama Julia. Est-ce le Paneum ?
L’étrange colline artificielle, avec son chemin en spirale et son temple circulaire, se dressait au loin.
— Oui, acquiesçai-je. On y trouve la plus scandaleuse des statues. Mais voici l’ambassade.
— Fait-elle partie du palais ? demanda Julia tandis que je l’aidais à descendre de la litière.
Je fus obligé de faire dégager un esclave d’un coup de pied pour effectuer cette tâche aussi modeste qu’agréable.
— Oui, dis-je. En réalité, pour tout ce qui concerne le pouvoir réel, l’ambassade de Rome représente la cour. Viens, je vais te montrer tes appartements.
On ne me le permit pas. À peine avions-nous atteint l’atrium que des courtisans entrèrent, accompagnés de musiciens déchaînés, de Nubiens huilés – tenant des guépards en laisse, un lion apprivoisé, une bande de babouins en livrée –, de jeunes filles vêtues de chiton portant des paniers de pétales de rose qu’elles semaient à profusion, et, au milieu de tout cela, une jeune femme devant laquelle tous s’inclinaient.
— J’ai appris que nous avions de la visite, dit-elle. Si je l’avais su plus tôt, je serais venue vous accueillir au port !
Je m’inclinai aussi bas que la dignité romaine me le permettait.
— Ta présence nous honore, princesse Bérénice. Puis-je te présenter Fausta Cornélia, fille de feu le dictateur* Lucius Cornélius Sylla, et Julia Minor, fille du vénérable sénateur Lucius Julius Caesar.
Bérénice étreignit les deux Romaines tandis que les courtisans gazouillaient.
Avec un aplomb honorable, les deux femmes acceptèrent les effusions royales non sans dignité. L’aplomb était indispensable car Bérénice était une des Ptolémées favorable aux mœurs égyptiennes. Elle portait une cape de gaze, plutôt transparente. Ce qu’elle avait dessous aurait conduit une danseuse de Rome à se faire expulser de la ville pour indécence. Ses bijoux, par ailleurs, rivalisaient en taille et en poids avec une armure de légionnaire.
— Nous sommes en position médiocre, Excellence, protesta Fausta. Nous ne sommes pas prêtes à te recevoir dignement.
— Je vous en prie, n’y songez pas, dit Bérénice. Je n’ai jamais de femmes intéressantes à divertir, toujours des hommes ennuyeux avec leur politique et leurs stupides intrigues.
Elle désigna l’ambassade d’un geste large.
— Et les reines et les princesses étrangères que je reçois sont toutes des ignorantes, des illettrées, des paysannes bien habillées. Mais deux authentiques patriciennes pour moi toute seule ! Venez, vous résiderez dans mon palais.
Oui, il y avait un autre palais dans le palais, et il appartenait à Bérénice. Elle conduisit donc Julia et Fausta, comme deux nouvelles pièces de sa ménagerie. Je me demandai si elle comptait aussi les tenir en laisse.
Créticus arriva au moment précis où la petite troupe disparaissait.
— De quoi s’agissait-il ? s’enquit mon parent.
— Bérénice nous a subtilisé nos dames. Elles ne reverront peut-être plus jamais Rome.
— Très bien, dit-il, satisfait de l’aspect pratique des choses, voilà qui résout le problème. De nouveaux joujoux pour la princesse, des soucis en moins pour nous. Cependant, elles auront besoin qu’un Romain de bonne lignée leur fasse visiter la ville. Sinon, cela ne serait pas convenable. Tu t’en chargeras.
— Je ferai de mon mieux, promis-je.
Bérénice fut assez sage pour laisser la soirée à ses deux acquisitions afin qu’elles se reposent de leur épreuve aux mains de Neptune. Ensuite, elle donna une immense réception en leur honneur, invitant par la même occasion toutes les sommités du Musée ainsi que les gens à la mode d’Alexandrie. Tu peux l’imaginer, lecteur, cela faisait un mélange des plus grotesques. Comme le Musée était financé entièrement par le palais, l’invitation de Bérénice avait valeur d’injonction. Ainsi, tous les contemplateurs d’étoiles, les obsédés des nombres, les rats de bibliothèque d’Alexandrie étaient présents avec des acteurs, des auriges, des ambassadeurs, des fondateurs de culte et la moitié de la noblesse d’Égypte, autant dire le plus invraisemblable ramassis de fous qu’on pût rêver.
Je remarquai parmi eux un visage familier. Asclépiade, médecin des gladiateurs* de l’école de Statilius Taurus à Rome. Nous nous connaissions depuis longtemps. C’était un petit homme aux joues rasées de près, au filet de barbe grecque, vêtu de robes et la tête recouverte du réticule de sa profession. Il donnait des cours d’anatomie à Alexandrie cette année-là. Je le pris à part.
— Vite. Asclépiade, dis-moi qui sont tous ces gens. Julia s’imagine que je les connais.
Cela parut l’amuser.
— Ah, je vais enfin rencontrer la belle Julia ! Souffre-t-elle d’une telle déficience qu’elle te prend pour un érudit ?
— Elle se figure que je fais des progrès. Alors, qui sont-ils ?
Il balaya la salle du regard.
— Pour commencer par le plus éminent, dit-il en me désignant un homme de haute taille aux traits aigus, voilà l’illustre Amphitryon, le bibliothécaire. Il est responsable du Musée et de la Bibliothèque.
— C’est déjà un début. Ensuite ?
Asclépiade pointa un costaud aux cheveux en bataille qui regardait autour de lui comme un lutteur défiant les nouveaux venus.
— Voici Iphicrate de Chio, le mathématicien, le plus éminent membre de l’école d’Archimède.
— Ah, parfait. Elle veut le rencontrer.
— Son charme féminin réussira peut-être là où des tas d’autres ont échoué. Il est très irascible. Laisse-moi réfléchir…
Il remarqua un autre vieux Grec poussiéreux.
— Voici Doson le sceptique, et Sosigène, l’astronome, et…
Et ainsi de suite. J’appris par cœur le plus de noms possible, assez en tout cas pour me faire mousser. Dès que l’occasion s’en offrit, je présentai Julia à Asclépiade. Elle fut polie mais distante. Comme beaucoup de personnes bien élevées, elle s’intéressait peu à la médecine, qui se concentre sur le monde réel.
— Veux-tu que je te présente de fameux savants ? proposai-je.
— Allons-y, dit-elle avec son sourire supérieur exaspérant.
Je la conduisis vers le mathématicien à l’air féroce.
— Julia, je te présente le fameux Iphicrate de Chio, membre éminent de l’école d’Archimède.
Il lui baisa la main d’un air mielleux.
— Absolument enchanté de faire ta connaissance, dit-il.
Puis il se tourna vers moi avec une hargne que renforçait la proéminence jupitérienne de son front.
— Je ne crois pas te connaître.
— Cela t’a peut-être échappé, mais j’ai assisté à ton cours sur le siège de Syracuse.
Cette réponse m’était venue de nulle part, toutefois je tablais sur le fait qu’Archimède avait créé les machines défensives du siège de Syracuse, et il semblait que j’avais mis dans le mille.
— Ah ! fit-il, confus. Tu as peut-être raison, mais il y avait tellement de monde à ce cours.
— J’ai lu ton livre, De transmutationibus geometricis, déclara Julia avec ferveur. Quelle œuvre stimulante et controversée !
Le mathématicien sourit et hocha la tête comme un babouin dressé.
— Oui, oui. J’en ai choqué plus d’un, je l’avoue.
Quel insupportable crétin ! Dire que Julia le couvait des yeux comme s’il était un glorieux aurige ou que sais-je encore. Je l’entraînai à l’écart et lui fis rencontrer le bibliothécaire. Amphitryon était aussi aimable qu’Iphicrate était grossier et les choses se passèrent mieux pour moi. Bérénice nous enleva Julia pour lui présenter des imbéciles parfumés, me laissant seul avec le bibliothécaire.
— J’ai remarqué que tu parlais avec Asclépiade, me dit-il. Tu l’as rencontré à Rome ?
— Oui, je le connais depuis des années.
— Un homme estimable, approuva Amphitryon, un peu excentrique néanmoins.
— C’est-à-dire ?
— Euh…
Il s’assura que des oreilles indiscrètes ne pussent l’entendre.
— On dit qu’il pratique la chirurgie. Le serment d’Hippocrate interdit formellement de découper un corps.
— Qu’Apollon le punisse ! m’exclamai-je, scandalisé.
— Et, ajouta le bibliothécaire en baissant encore la voix, ou prétend qu’il recoud en personne les blessures, un acte que même le plus infâme chirurgien laisse aux esclaves.
— Non ! m’écriai-je. Certainement une rumeur calomnieuse répandue par ses ennemis !
— Peut-être, mais le monde n’est plus ce qu’il était. J’ai vu que tu avais rencontré Iphicrate. Ce fou croit aussi aux applications pratiques.
Il prononça ces deux mots comme s’ils étaient bannis par la loi.
Je savais quant à moi que les rumeurs étaient fondées. Au cours des années, Asclépiade m’avait bien recousu dix stades de peau. Cependant, il travaillait toujours dans le plus grand secret parce que les vieux barbons platoniciens de l’Académie jugeaient blasphématoire qu’un philosophe (or les médecins se considéraient comme des philosophes) se salisse les mains. On pouvait passer sa carrière à réfléchir sur les vertus du levier, mais ramasser un bout de bois, le placer en travers d’un pivot et l’utiliser pour soulever un rocher était impensable. C’était la transgression suprême ! Les philosophes devaient se contenter de penser.
Je me dégageai de la compagnie d’Amphitryon, et, parcourant la salle des yeux, je vis Bérénice, Fausta et Julia en train de parler avec un homme qui portait, entre autres, un énorme python. Sa robe pourpre constellée d’étoiles d’or et son diadème surmonté d’un croissant de lune me parurent familiers. Même à Alexandrie, on ne voit pas tous les jours un tel accoutrement. C’était Ataxas, le diseur de bonne aventure, le prophète d’Asie Mineure, le faiseur de miracles.
— Approche, Décius Cécilius, dit Bérénice. Il faut que je te présente le très saint Ataxas, incarnation de Baal Ahriman sur terre.
Pour autant que je pouvais en juger, il s’agissait de la combinaison de deux dieux asiatiques, sinon plus. L’Asie Mineure en était pleine.
— Au nom du Sénat et du peuple de Rome, dis-je, je te salue, Ataxas.
Il effectua une de ces révérences orientales qui nécessitent une grande agilité des mains.
— Le monde entier tremble devant la puissance de Rome, loua-t-il. On ne peut que s’émerveiller de sa sagesse et de sa justice.
Je ne trouvai pas là matière à controverse.
— J’ai cru comprendre que tu avais… un établissement ici même à Alexandrie, avançai-je sans conviction.
— Le très saint a un nouveau temple près du Sérapéum, confia Bérénice.
— Pour sa gloire immortelle, Son Excellence a gracieusement doté le temple de Baal Ahriman, précisa Ataxas en caressant son serpent.
Avec l’argent de Rome, bien sûr ! C’était sinistre. Ataxas était à l’évidence le dernier engouement mystique de Bérénice.
— Demain, nous sacrifierons cinquante taureaux pour consacrer le nouveau temple, dit la princesse. Il faut que vous veniez.
— Hélas, regrettai-je faussement, j’ai déjà promis à Julia de l’emmener au Musée.
Je quêtai son approbation avec désespoir.
— C’est vrai, dit-elle à mon grand soulagement. Décius connaît très bien les grands érudits. Il m’a promis de tous me les présenter.
— Le lendemain, alors, insista Bérénice. Les prêtresses effectueront le rite de l’autoflagellation et vénéreront le dieu par des danses extatiques.
C’était tentant.
— Je crois que nous…
Julia me marcha sur le pied.
— Malheureusement, c’est le jour où Décius doit me faire visiter la ville : le Paneum, le Sôma, l’Heptastade…
— Quel dommage ! soupira Bérénice. Un si beau spectacle !
— Voilà Fausta, dit Julia. Il faut que je lui parle. Viens, Décius.
Elle me prit par le bras et m’entraîna au loin. Ataxas nous observait d’un air sardonique.
— Je ne vois pas Fausta, m’étonnai-je.
— Moi non plus, mais je ne sais pas combien de temps j’aurais tenu à refuser les invitations dans cet affreux temple.
— Quels sauvages ! m’exclamai-je. Cinquante taureaux ! Même Jupiter n’en exige pas plus d’un à la fois.
— J’ai remarqué que tu n’aurais pas dédaigné de voir des prêtresses barbares se flageller et danser comme des Bacchantes nues.
— Tu me demandes si je préfère un bordel à une boucherie ? J’avoue que c’est le cas. Je ne suis pas entièrement dépourvu de bon goût.
Au cours de la soirée, on nous invita aux rites d’une douzaine d’horribles divinités orientales. Elles étaient la plupart du temps glorifiées par de prétendus faiseurs de miracles comme Ataxas. Ainsi que l’avait prédit Rufus, j’avais découvert que ces charlatans occupaient une place différente à Alexandrie. À Rome, les fidèles des cultes tordus se recrutaient presque exclusivement parmi les esclaves et les pauvres. À Alexandrie, les riches et les nobles prodiguaient respect et argent à ces imposteurs. Ils s’enthousiasmaient pour le dernier prophète à la mode censé les conduire à l’illumination. Cette passade ne durait que quelques mois. Rares étaient les nobles d’Égypte capables de l’attention suivie d’un enfant de dix ans.
Les érudits étaient tout aussi pénibles. Avant la fin de la réception, Iphicrate de Chio avait réussi à se quereller avec au moins six invités. Qu’on pût se disputer à propos de sujets abstraits, cela me dépassait. Nous autres Romains, nous aimons les arguties, mais nous nous chamaillons toujours pour des choses importantes : la propriété, le pouvoir, par exemple.
— Ridicule ! l’entendis-je une fois crier de son odieuse voix tonitruante.
En effet, il parlait si fort qu’on l’entendait dans toute la salle, et même dans les pièces voisines.
— Une grue qui soulèverait un navire romain et le déposerait à l’intérieur des murs de la ville, c’est une pure sottise !
Il avait acculé un ambassadeur arménien dans un coin.
— La masse des contrepoids serait démesurée et la manœuvre si longue que n’importe quel navire pourrait aisément l’éviter !
À l’évidence, sa diatribe sur les masses, les poids et les balances embarrassait les autres érudits.
— Pourquoi le tolèrent-ils ? demandai-je à la dernière prise de Julia, un éditeur des œuvres d’Homère du nom de Nélée.
— Ils sont bien obligés. C’est le favori du roi. Iphicrate lui construit des jouets : un navire de plaisance qui navigue à l’aide d’aubes rotatives au lieu de rames, une estrade mobile dans la salle du trône afin d’élever le roi au-dessus de la foule, des bêtises pareilles. L’année dernière, il a dessiné pour l’Hippodrome un nouveau système d’auvents qu’on déploie et adapte à mesure que le soleil avance, qu’on enroule depuis le sol, ce qui évite d’envoyer des marins grimper à la corde pour effectuer les manœuvres.
— Je trouve cela juste, dis-je. Si le roi finance le Musée, il est normal qu’il en tire certaines satisfactions.
— Mais, Décius, cela abaisse Iphicrate au rôle d’un simple mécanicien. C’est indigne d’un philosophe !
— S’il n’y avait pas de mécanicien, bougonnai-je, tu devrais aller puiser de l’eau au fleuve plutôt qu’elle n’arrive chez toi par un aqueduc depuis la montagne.
— Les ouvrages romains dus à la philosophie appliquée font la merveille du monde, déclara Nélée.
Les Grecs nous méprisent peut-être pour notre infériorité intellectuelle, mais ils sont forcés de nous flatter parce que nous sommes puissants.
— D’ailleurs, dis-je à Julia, je croyais que tu admirais Iphicrate.
— Je l’admire, c’est vrai. C’est sans conteste le plus grand mathématicien vivant.
— Mais depuis que tu l’as rencontré, ton enthousiasme s’est estompé.
— Certes, il est plutôt caustique, confessa-t-elle.
Iphicrate était en train de discuter avec Ataxas et il parlait à voix basse pour changer. Je n’arrivais pas à imaginer de quoi ces deux-là causaient, mais je connaissais quelques pythagoriciens à Rome, et ils avaient réussi l’exploit de confondre les mathématiques avec la religion. Quel culte, aussi monstrueux que celui du Minotaure, émergerait de la fusion entre Archimède et Baal Ahriman ? C’était toute la question.
Nous retrouvâmes enfin Fausta. Elle était naturellement au centre de toutes les attentions. On voulait rencontrer la fille du célèbre dictateur dont le nom était encore craint partout dans le monde. Julia, une simple César, n’était pas courtisée avec autant d’assiduité. S’ils avaient su !
Car c’était l’année du fameux triumvirat. À Rome, César, Pompée et Crassus s’étaient approprié Rome et le monde entier. Aujourd’hui, on croit qu’il s’agissait d’un événement décisif, capable de bouleverser le monde. En réalité, à l’époque, personne n’en était conscient, à l’exception bien sûr des trois conjurés. C’était surtout un accord informel par lequel chacun des trois surveillait les intérêts de celui ou de ceux qui étaient absents de Rome. Néanmoins, cela annonçait la situation à venir.
Mais ce soir-là, nous étions fort heureusement loin de ces intrigues. Libérés des fastidieuses questions politiques, nous avions du temps devant nous et Alexandrie pour nous divertir.
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