Le temple des muses
Chapitre V
— C’est ridicule, décréta Julia.
Nous nous trouvions sur les marches du Sôma, la tombe d’Alexandre le Grand. Julia était superbe, vêtue en Romaine, mais elle commençait déjà à mettre du maquillage égyptien. C’était mauvais signe.
— Bien sûr que c’est ridicule ! confirmai-je. Lorsque tout le monde ment, comme souvent au cours d’une enquête, l’art est de faire le tri entre les mensonges et la sincérité, et surtout de repérer ce qu’on ne dit pas.
— Pourquoi es-tu si sûr qu’Ataxas ment ? Parce qu’il a été esclave ? Beaucoup d’affranchis ont bien réussi depuis qu’ils ont gagné leur liberté, et ils ne se vantent pas de leur condition antérieure.
— Oh, ça n’a rien à voir. Mais il a prétendu qu’il poursuivait avec Iphicrate une vieille dispute. Or, je les ai vus, et c’était la première fois qu’Iphicrate parlait tout bas. Pendant une dispute ! Tu l’as entendu. Il hurlait à pleins poumons chaque fois qu’on lui posait une simple question.
Cela me rappela que je devais questionner une autre personne.
— C’est vrai, admit Julia, ça paraît invraisemblable. Mais qu’est-ce que j’ai appris ? On prétend que tu as agressé le commandant de la caserne des Macédoniens ? Quelqu’un s’en est plaint auprès du roi. Es-tu vraiment incapable de rester à l’écart des bagarres, même en Égypte ?
— Le bonhomme était insolent, et il était sur le point de dégainer. On ne peut laisser des étrangers se conduire de la sorte.
— Ce n’est pas une bonne idée de se faire des ennemis, surtout dans un pays où tu n’as rien à gagner et où les enjeux politiques sont obscurs.
— Des conseils de prudence venus de la nièce de Jules César !
— Lorsque les Romains sont aussi irresponsables, c’est aux femmes qu’il revient de faire preuve de bon sens.
Le Sôma, comme nombre de merveilles d’Alexandrie, n’était pas un simple bâtiment, plutôt un ensemble de temples et de tombeaux. Tous les Ptolémées y étaient enterrés, avec d’autres célébrités. Du moins des gens célèbres à leur époque, car je n’avais jamais entendu parler d’eux. Le Sôma proprement dit était l’élément central, une magnifique maison en forme de temple ionique juchée sur une plate-forme en marbre que peuplait une armée de statues de dieux et de déesses, de souverains macédoniens, de soldats et d’ennemis. Les rois qu’Alexandre avait défaits étaient représentés à genoux, enchaînés, un collier autour du cou. Le toit était plaqué or, de même que les chapiteaux et les bases des colonnes. Tout était construit en marbre coloré en provenance des pays conquis par Alexandre.
À l’entrée, nous tombâmes sur un petit groupe d’étrangers qui attendaient de visiter l’endroit. Comme le tombeau était sacré pour les Ptolémées, on ne pouvait y entrer seul. Peu après, un prêtre au crâne rasé parut. Il nous repéra aussitôt.
— Bienvenue, sénateur, belle dame. Vous arrivez au bon moment.
Encore heureux ! Les autres montrèrent leur attestation. Nous, nous n’en avions pas besoin, bien sûr. C’était un groupe hétéroclite : un riche marchand d’épices d’Antioche, un historien d’Athènes, une veuve trop maquillée de l’Arabie heureuse, un prêtre ou un érudit d’Éthiopie de plus de deux mètres. Ce genre de mélange n’était pas rare à Alexandrie. Nous franchîmes les portes massives plaquées or.
La première chose qui accrocha notre regard fut une énorme statue d’Alexandre, assis sur son trône, l’air vivant si on oubliait les deux cornes de bélier qui poussaient sur ses tempes. En Égypte, Alexandre était vénéré comme le fils du dieu Amon, dont l’animal tutélaire était le bélier. Le roi semblait avoir dix-huit ans, ses longs cheveux recouverts d’or. Ses yeux étaient d’un bleu extraordinaire, un effet que le sculpteur avait obtenu, appris-je par la suite, en incrustant les iris de couches successives de saphirs broyés.
— Alexandre de Macédoine, surnommé le Grand, commença le prêtre dont la voix résonnait de manière impressionnante, mourut à Babylone dans sa trente-troisième année, la 114e olympiade, lorsque Igisias était archonte d’Athènes.
Je tentai de me rappeler qui étaient les consuls cette année-là, mais en vain.
— Lorsqu’il rejoignit les dieux immortels, il avait conquis davantage de territoire qu’aucun homme avant lui, ajoutant à l’Empire de son père la totalité de l’Empire perse et plusieurs petits pays. À sa mort, son royaume s’étendait depuis la Macédoine jusqu’en Inde en passant par les chutes du Nil.
Prends-en de la graine, Pompée !
— Il mourut au milieu du mois de juin, poursuivit le prêtre, et comme il n’avait pas d’héritier adulte, son corps resta en l’état pendant un mois, durant lequel ses généraux décidèrent de l’avenir de l’Empire. Alors, des Égyptiens et des Chaldéens embaumèrent sa dépouille mortelle.
— Ils l’ont laissé tout un mois ? m’étonnai-je. En plein juin ? À Babylone ?
Julia m’enfonça son coude dans les côtes.
— Euh… il se peut qu’une personne avisée ait drainé les fluides organiques afin d’aider à la préservation, et qu’elle ait placé le roi dans l’endroit le plus frais du palais. De toute façon, le corps d’Alexandre ne ressemblait pas à celui des simples mortels. Il avait rejoint les dieux, de même qu’Hector quand on traîna son corps derrière un char, ses amis les dieux préservèrent son cadavre de la putréfaction.
— Je l’espère ! m’écriai-je. Sinon le palais eût été inhabitable.
Nouveau coup de coude de Julia.
— Le corps, reprit le prêtre, fut emmailloté de tissus de Sidon d’excellente qualité, puis, comme vous le verrez bientôt, enchâssé dans des plaques d’or habilement forgées afin de préserver et de montrer les contours exacts du corps et des traits. Il fut ensuite enfermé dans un cercueil, toujours en or, dont les espaces furent remplis d’épices rares. Le couvercle du cercueil, en or lui aussi, fut de même forgé pour épouser la silhouette exacte du roi.
« On prépara un char funéraire d’une splendeur inconnue à ce jour. Il était adroitement conçu pour résister aux chocs d’un voyage à travers l’Asie. Sa superstructure combinait l’élégance de la Grèce avec la magnificence barbare de la Perse. Sur un trône, dont la base était recouverte de somptueux tapis de Tyr, reposait le sarcophage en marbre de Sicile où un maître avait sculpté les épisodes héroïques du roi. Le sarcophage était protégé par un couvercle en or, sur lequel on avait déployé une robe pourpre richement brodée de fils d’or. Les armes du roi reposaient sur cette robe.
« Une chambre mortuaire de dix coudées sur quinze en forme de temple ionique, dont les proportions étaient identiques à celles du temple dans lequel nous nous tenons, abritait le sarcophage. Ses colonnes et son toit étaient en or enrichi de pierres précieuses. À chaque coin du toit se dressait la statue d’une victoire ailée en or. Au lieu de murs, la chambre mortuaire était entourée d’un filet en or afin que les sujets du roi voient son sarcophage durant la procession. À la place des frises, le filet était orné de tablettes peintes. Celle du devant représentait Alexandre sur son char, flanqué de ses gardes du corps, un Macédonien et un Perse. Celle sur le côté figurait des éléphants harnachés pour la guerre suivant le roi et son entourage. Sur l’autre côté, une cavalerie en ordre de bataille. Celle du fond montrait des navires prêts au combat. Des lions dorés montaient la garde à l’entrée de la chambre mortuaire.
Je commençai à me demander s’il restait de l’or dans l’Empire d’Alexandre. Mais ce n’était pas fini.
— Le toit était surmonté d’une énorme couronne en or semblable à celle d’un conquérant. Tels les éclairs de Zeus, les rayons du soleil frappaient le véhicule en marche et s’y reflétaient. Le char avait deux essieux et quatre roues. Ces dernières, de style perse, étaient ferrées, les rayons et les moyeux plaqués d’or, les essieux se terminaient par des têtes de lion en or, des flèches dorées dans la gueule.
C’était forcément la fin, pensai-je. Eh bien, non !
— Le char funéraire était tiré par soixante-quatre mules sélectionnées. Les mules portaient des couronnes en or, des clochettes en or pendaient sur chaque joue, et les colliers en riche tissu étaient ornés d’or et de pierres précieuses. Le véhicule était accompagné de mécaniciens et de cantonniers, et protégé par des soldats triés sur le volet. Les préparatifs du dernier voyage d’Alexandre durèrent deux ans.
« De Babylone, le roi traversa la Mésopotamie, la Syrie, entra dans Damas, puis dans le temple d’Amon en Libye afin que le dieu voie son divin fils. De là, le char funéraire devait rejoindre Aegae, en Macédoine, afin qu’Alexandre repose dans le cimetière de la famille royale, mais en traversant l’Égypte, il rencontra Ptolémée Sôter, le compagnon du grand roi, qui persuada le chef du cortège d’accomplir les derniers rites à Memphis.
— Il a séquestré le corps ? fis-je. Il avait bien raison. Moi non plus, je n’aurais jamais laissé autant d’or quitter mon royaume.
— Le roi reposa à Memphis plusieurs années, continua le prêtre, ignorant mon intervention, dans l’attente que son splendide mausolée soit achevé. Alors, au milieu des réjouissances et des cérémonies solennelles, Alexandre le Grand trouva sa dernière demeure dans la ville qui portait son nom.
Il nous laissa contempler ces merveilles quelques instants, puis nous fit signe de le suivre. Nous entrâmes dans une salle où les robes et les armures d’Alexandre étaient exposées, puis dans une autre qui renfermait le sarcophage en marbre que le prêtre nous avait décrit, avec le cercueil et son couvercle ciselé en or. Après une brève pause, il nous conduisit dans la dernière salle.
Elle était de taille relativement modeste, parfaitement circulaire, avec un plafond en coupole. Au beau milieu reposait Alexandre, moulé dans une fine couche d’or, et qui semblait sur le point de se réveiller à tout moment. Comme l’exigeait la coutume macédonienne, il était étendu sur un lit sculpté dans de l’albâtre.
— Plutôt petit pour un grand roi, glissai-je à l’oreille de Julia.
Malheureusement, la salle avait la vertu magique d’amplifier les sons. Ma remarque éclata comme si elle avait été proférée par un héraut. Le prêtre et les autres visiteurs nous jetèrent un regard noir et nous sortîmes, embarrassés, la bouche pleine de compliments et de remerciements enthousiastes.
— Tu as encore bu ? demanda Julia.
— Je te jure que non !
Je croyais qu’elle allait à nouveau me critiquer, mais elle ne parvint pas à refouler son fou rire et c’est en nous esclaffant que nous regagnâmes notre litière.
— Vous avez dû bien vous amuser, constata Hermès.
— À l’Heptastade ! ordonnai-je.
Les porteurs hissèrent la litière sur leurs épaules et nous reprîmes notre route.
— As-tu appris quelque chose ? demandai-je à Julia tandis que nous traversions la ville.
— C’est difficile de pousser les Alexandrines à parler d’autre chose que de religion ou de chiffons. Personne n’aborde la politique dans la monarchie.
— Oublie les Alexandrines, lui conseillai-je. Travaille sur les femmes des ambassadeurs, surtout des ambassadeurs de pays encore indépendants et qui craignent d’être annexés par Rome.
Julia me dévisagea d’un œil perçant.
— Qu’as-tu appris de ton côté ?
— Peu de chose, admis-je. Mais je soupçonne Iphicrate, malgré ses protestations, d’avoir pratiqué un petit commerce rentable en forgeant des armes pour nos ennemis ou pour ceux qui s’attendent à le devenir. La Parthie, pour commencer. Maintenant que l’Orient proche est soumis, Phraatès est celui à la porte duquel Pompée, Crassus et, pardonne-moi, ton oncle César aboient tels des molosses affamés. Le seul vrai riche royaume encore indépendant.
— Tu oublies l’Égypte.
— L’Égypte n’est pas… enfin, elle est indépendante en théorie, mais c’est une plaisanterie.
— Les Égyptiens ne trouvent peut-être pas ça drôle. Ils ne sont pauvres que parce que les dernières générations de Ptolémées se sont conduites de manière stupide. Autrefois, c’était la nation la plus riche du monde. Les pharaons gouvernaient en Égypte quand les Grecs assiégeaient Troie. Quel peuple qui a perdu sa puissance ne rêve de la regagner ?
— Bonne question. Ça expliquerait pourquoi Achille s’intéresse à Iphicrate. Mais quels que soient les plans de la noblesse militaire, elle est toujours inféodée aux Ptolémées. Tout le monde, sauf les Égyptiens, considère qu’un mariage entre un frère et une sœur est une abomination. De tels accouplements réussissent avec les chevaux, mais pas avec les humains. En tout cas, ça n’a pas amélioré la lignée des Ptolémées.
— Les dynasties dégénérées sont aisément renversées par des hommes forts qui ont le soutien de l’armée, déclara Julia.
On pouvait faire confiance aux César pour avoir une vision pragmatique du pouvoir.
— Cependant, réfutai-je, les Égyptiens sont des conservateurs indécrottables. Ils tiennent à leurs rois même si ceux-ci n’étaient pas égyptiens à l’origine. Des Alexandrins ont renversé le Ptolémée précédent parce qu’il avait assassiné son épouse, plutôt vieillissante d’ailleurs, une Bérénice. Imagine le sort qu’ils réserveraient à un usurpateur qui ne ferait même pas partie de la famille royale.
— Je vais éplucher l’arbre généalogique d’Achille, promit Julia, toujours aussi réaliste. Je parie qu’il a des liens familiaux. N’oublie pas que, traditionnellement, un usurpateur légitime son pouvoir en épousant une princesse. Or, des princesses, il n’en manque pas. D’ailleurs, il pourrait prendre le pouvoir en devenant le régent d’un jeune Ptolémée.
Les Césars sont terrifiants. Julia avait réfléchi à tout cela après avoir appris mon algarade avec Achille et Memnon, pendant que j’errais autour du Sérapéum, mangeant de la viande sacrificielle et lorgnant sur les prêtresses au dos zébré. Ces spéculations absorbantes furent interrompues par notre arrivée sur l’Heptastade.
— C’est le môle le plus long du monde, expliquai-je lorsque notre litière le traversa. Presque un mille romain.
Il divisait le port naturel d’est en ouest, depuis le Grand Port jusqu’au port de l’Eunostos. Nous fîmes une pause au-dessus des arches centrales et contemplâmes, émerveillés, plusieurs navires passer d’un port à l’autre sans être obligés d’abaisser leurs mâts.
De retour dans notre litière, nous gagnâmes l’île de Pharos, sur laquelle se dressait une ville entière avec plusieurs temples charmants, dont ceux de Poséidon et d’Isis. À l’extrême pointe de l’île, nous descendîmes de notre litière au pied du phare. De près, il était étrangement peu impressionnant. C’était parce qu’on ne pouvait en évaluer la hauteur. On ne voyait qu’un mur plutôt massif qui ne semblait pas très haut au premier regard. Quand nous entrâmes, nous vîmes la vertigineuse colonne centrale, qui se terminait par un point lumineux si lointain qu’on avait l’impression que la tour risquait à tout moment de s’empaler dans le soleil. Au milieu de cliquetis tonitruants, on abaissait à intervalles réguliers un énorme panier en fer qu’on remplissait de bois pour alimenter le feu en haut. Comme l’Égypte était pauvre en bois, on le faisait venir depuis les îles et le continent. On vidait les cendres dans une goulotte débouchant sur un bateau qui allait les jeter en mer.
On nous proposa de nous hisser dans le panier, mais nous déclinâmes l’invitation, préférant monter par la rampe en colimaçon. Pour Julia, encore habituée aux collines de Rome, la montée était facile. Moi qui menais depuis quelque temps une vie paresseuse, j’arrivai au premier palier suant et soufflant. Même dans la partie la plus basse du phare, nous étions plus haut que le plus haut temple d’Alexandrie. Le feu grondait interminablement dans la flèche en pierre au-dessus de nos têtes, et la fumée s’évacuait par la cime. Julia se pencha en arrière et mit sa main en visière pour essayer d’apercevoir le sommet.
— J’aimerais avoir le courage de grimper jusqu’en haut, regretta-t-elle.
— Ce n’est pas une altitude naturelle pour un être humain, dis-je. Cependant, si tu veux monter, je t’attendrai ici.
— Non, pas la peine. La vue est déjà magnifique d’ici. On embrasse la ville entière depuis l’Hippodrome jusqu’à la Nécropole. On voit jusqu’au lac Maréotis. Tout est tellement ordonné, on dirait une peinture murale.
— En effet. On a peine à croire qu’au beau milieu de cet ordre un acte singulier et particulièrement dangereux est en train de se préparer. Au moins, à Rome, on a constamment l’impression que des horreurs peuvent arriver.
— Je ne l’aurais pas formulé comme ça.
— Julia, il faut que je connaisse mieux la princesse Bérénice.
— Pourquoi ? demanda-t-elle, suspicieuse.
— Je veux que nous parlions de religion.
Le soir, un canot nous emmena du port royal, dans l’anse du cap Lochias, au merveilleux palais sur l’île d’Antirhodos. C’était uniquement un lieu de plaisir, sans même une salle du trône ni rien pour conduire les affaires publiques. On y organisait des fêtes encore plus frivoles qu’au Grand Palais. Bérénice donnait une de ses interminables soirées pour la haute société. Ni Ptolémée ni Créticus n’y participaient, mais je m’y rendis avec Julia, Fausta et un certain nombre de fonctionnaires de l’ambassade. Les soirées sur l’île étaient légendaires parce qu’il n’y avait aucune contrainte, même pas celles, pourtant mineures, que le Grand Palais entendait appliquer.
La fête battait son plein lorsque nous arrivâmes tandis que le soleil couchant dessinait un manteau impérial pourpre à l’ouest et qu’on allumait des torches. La musique rendait la soirée encore plus bruyante ; des pseudo-ménades masquées, vêtues, si l’on peut dire, de peaux de léopard et de feuilles de vigne, nous aidèrent à descendre du canot. Des hommes déguisés en satyres poursuivaient des nymphes nues à travers les jardins cependant que des acrobates marchaient sur des cordes tendues entre deux ailes du palais.
— Mon père n’approuverait pas, me glissa Julia, l’œil écarquillé. Mais d’un autre côté, il n’est pas là.
— Tu as bien raison ! Ah, comme j’aimerais que Caton soit là, lui ! Il piquerait, j’en suis sûr, une crise d’apoplexie.
Bérénice vint nous accueillir, menant une demi-douzaine de guépards apprivoisés en laisse.
Les Égyptiens adorent les félins de toutes sortes, depuis le lion jusqu’aux chats domestiques à qui la ville semble appartenir. Ils les aiment tant que lorsqu’une de ces petites bêtes vient à mourir, ils la pleurent comme si un membre de la famille s’était éteint. La condamnation pour le meurtre d’un chat est la même que pour celui d’un humain. Je trouvais étrange que ce peuple ait envie de voir des petits lions courir dans leur maison, mais depuis quelque temps c’est devenu la mode à Rome. On prétend qu’ils attrapent les souris.
Bérénice se répandit en compliments et en bienvenues, et nous incita à remiser notre timidité et à nous amuser, ce que j’étais prêt à faire de toute façon. Il y avait plein de petites tables garnies de mets délicats très rares et des esclaves servaient du vin. Au lieu de festoyer allongés, les invités mangeaient, buvaient et bavardaient debout aussi longtemps qu’ils pouvaient tenir sur leurs jambes. Outre les serviteurs humains, il y avait des babouins en livrée. Ce n’étaient pas des domestiques très efficaces mais ils se comportaient mieux que beaucoup d’invités.
Je voulais discuter avec Bérénice, mais les gros félins qui l’accompagnaient me rendaient nerveux. Je savais que les léopards apprivoisés se conduisent comme des chiens de chasse, mais ils n’avaient pas l’air naturel en laisse. Je la laissai avec Julia et Fausta et allai errer dans le palais. La soirée promettait d’être longue, j’avais donc le temps de coincer la princesse en tête à tête.
Je n’étais jamais venu dans ce palais sur l’île, et il me plut tout de suite. Ses proportions étaient presque romaines. Les pièces ne résonnaient pas et la décoration était calculée pour mettre en valeur plutôt que pour écraser.
On ne pouvait en dire autant des invités et des attractions. Dans une cour se trouvait un bassin où un jeune homme musclé luttait avec un crocodile de taille moyenne, éclaboussant les invités aussi copieusement que les deux hippopotames qui partageaient leur bassin. Certaines personnes, au comble de l’excitation, sautèrent à l’eau et folâtrèrent à la manière des naïades, plongeant puis refaisant surface pour asperger les imprudents. Je les regardai quelque temps, espérant que le lutteur lâcherait sa prise et que le crocodile foncerait sur les naïades. C’eût été des plus divertissants. Cependant, le jeune athlète ligota le reptile et l’emporta au milieu des applaudissements.
Dans une autre cour, des danseurs crétois, au déguisement sophistiqué, donnaient leurs fameuses représentations, avec un réalisme surprenant, des faits et gestes scabreux des dieux de l’Olympe. Je grimpai sur la galerie du premier étage afin d’avoir une meilleure vue. Au-dessous, sur une estrade, on jouait les légendes de Léda et du cygne, d’Europe et du taureau, de Ganymède et de l’aigle, de Danaé et la pluie d’or (le costume était incroyable), de Pasiphaé à l’intérieur de la vache en bois fabriquée par Dédale, et quelques autres, sans doute connues uniquement des Grecs. Je réussis à m’arracher assez longtemps à ce spectacle édifiant pour m’apercevoir que je n’étais pas seul sur la galerie. Accoudée à la balustrade, une fille d’une dizaine d’années contemplait les danseurs d’un air empreint de gravité.
C’était une très belle fillette, une peau d’albâtre, des cheveux roux comme beaucoup de Macédoniens. Ses vêtements et ses bijoux étaient d’excellente qualité. C’était visiblement la fille d’une noble famille, qui avait semé sa gouvernante.
— N’es-tu pas un peu jeune pour cette sorte de spectacle ? demandai-je. Où est ta gouvernante ?
Elle tourna vers moi ses immenses yeux verts, les plus beaux que j’aie jamais vus chez un mortel.
— Ma sœur prétend que je dois apprendre comment les nobles des pays étrangers se comportent. J’assiste à ses soirées depuis quelque temps déjà.
Elle ne parlait pas comme une enfant.
— J’en déduis que tu es la princesse Cléopâtre ?
Elle acquiesça d’un signe de tête, puis reporta son attention sur le spectacle.
— Les gens se comportent-ils vraiment comme ça ?
Sur scène, un monstre qui ressemblait à un dragon enfourchait Andromède, attachée à un rocher. Je ne me souvenais pas de cette partie de la légende de Persée.
— Tu ne devrais pas t’intéresser aux agissements des êtres surnaturels, conseillai-je. Tu découvriras que ce qui se passe entre les hommes et les femmes est déjà assez déroutant.
Elle détourna les yeux des danseurs et les posa sur moi avec un air évaluateur troublant pour une fille de son âge.
— Tu es romain, n’est-ce pas ? demanda-t-elle dans un excellent latin.
— Oui, je suis Décius Cécilius Métellus le Jeune, sénateur, attaché à l’ambassade, à ton service.
Je la gratifiai de la légère révérence permise aux fonctionnaires romains.
— Je ne savais pas que Décius était un praenomen*, je croyais que c’était un nomen*.
Elle était incroyablement instruite.
— Décius a été introduit dans ma famille par mon grand-père, à qui les Dioscures* avaient envoyé une vision.
— Ah ! fit-elle. Je n’ai jamais eu de vision. Ma sœur en a tout le temps.
Ça ne m’étonnait pas.
— Ton latin est parfait, Altesse. Parles-tu d’autres langues ?
— Outre le latin et le grec, je parle l’araméen, le perse et le phénicien. Quel effet cela fait-il d’être romain ?
Quelle étrange question !…
— Je ne suis pas sûr de comprendre, Altesse.
— Vous dominez le monde. Les fonctionnaires romains que j’ai vus se conduisent avec la même arrogance que les rois. Est-on différent lorsque le monde se prosterne à vos pieds ?
Jamais une fillette de dix ans ne m’avait posé une question pareille.
— Nous ne dominons pas le monde, Altesse, juste une grande partie. Quant à notre arrogance, nous attachons une énorme importance à la dignitas et à la gravitas. On enseigne dès l’enfance ces qualités à la classe dirigeante. Nous ne tolérons pas la sottise chez les politiques.
— Vous avez raison. La majorité des gens ferme les yeux sur les comportements des personnes bien nées. J’ai entendu dire que tu avais assommé Memnon d’un simple coup de poing.
— Les nouvelles vont vite. En réalité, j’ai eu besoin de deux coups de poing.
— Je m’en réjouis. Je ne l’aime pas.
— Ah !
— Achille et lui sont bien trop présomptueux pour leur rang. Ils traitent ma famille sans aucun respect.
C’était une information à méditer. À ce moment-là, des invités envahirent l’estrade et commencèrent à arracher les costumes des danseurs au milieu des encouragements et des rires.
— Altesse, en dépit des conseils de ta sœur, je crois que tu devrais te retirer. Tu es bien trop jeune pour rester ici toute seule, et ces gens ont perdu le peu de raison qu’il leur restait.
— Je ne suis pas seule, dit-elle en pointant le menton vers le fond de la galerie où quelqu’un était tapi dans l’ombre, aussi immobile qu’une statue.
— Qui es-tu ? demandai-je.
Un garçon de seize ans environ s’avança, les bras croisés.
— Je me nomme Apollodore, sénateur.
C’était un beau jeune homme, avec des boucles brunes et des traits réguliers qui portaient le sceau caractéristique de la Sicile. Il était vêtu d’un chiton dans la ceinture duquel était glissée une courte épée, et avait des bandelettes de cuir aux poignets et aux chevilles. Il avait le maintien détendu, presque mou, qu’on ne trouve que chez les meilleurs athlètes, mais ce n’était pas un simple amateur de palestre. Tout en lui trahissait le ludus*, bien que je n’eusse jamais rencontré un gladiateur si jeune.
— Quelle école ? interrogeai-je.
— Le ludus d’Ampliatus à Capoue.
— Un bon choix, approuvai-je. On y enseigne le pugilat et la lutte aussi bien que l’escrime. Si je voulais un garde du corps pour ma fille, c’est là que je l’enverrais s’entraîner.
— On m’y a placé à dix ans. Le roi m’a rappelé il y a cinq mois quand il a décidé que la princesse habiterait à Alexandrie.
Il s’adressa à Cléopâtre.
— Le sénateur a raison, Altesse, tu devrais rentrer maintenant.
Il parlait d’une voix paisible mais l’adoration filtrait dans ses intonations.
— D’accord, acquiesça-t-elle. De toute façon, je ne comprends pas pourquoi ces gens se conduisent de cette manière.
Attends un peu, me dis-je.
Après l’avoir saluée, je redescendis me mêler aux invités. Par la suite, on devait vilipender Marc Antoine parce qu’il était amoureux fou de Cléopâtre et qu’il avait oublié Rome pour la servir. On le disait faible et indigne. J’ai connu Cléopâtre lorsqu’elle n’avait que dix ans, je suis bien placé pour savoir que le pauvre Antoine n’avait aucune chance.
Je commençai à sentir le besoin d’un peu de nourriture pour faire passer le vin. Sur une grande table en marbre était enroulée une saucisse gigantesque, faite dans l’intestin d’un éléphant et fourrée de la chair tendre des gibiers d’eau. Elle embaumait, mais son aspect était repoussant. Un esclave m’offrit une brochette de sauterelles géantes au corps boursouflé. Dans le désert, c’est un mets recherché, mais pas pour un palais romain. Heureusement, avant de défaillir, je tombai sur un plateau de côtelettes revenues dans du garum. Après m’en être régalé, avec d’autres plats délectables, je me sentis prêt à affronter la soirée.
L’écho d’épées qui s’entrechoquaient me conduisit vers une pelouse où des athlètes faisaient une démonstration d’escrime. Ce n’étaient pas de vrais gladiateurs car il n’y en avait pas en Égypte à cette époque. Ils étaient adroits et agréables à regarder, mais ils n’auraient pas tenu un seul instant dans un amphithéâtre latin. J’aperçus Fausta et Bérénice parmi les spectateurs. À mon grand soulagement, les guépards n’étaient plus là.
— Une soirée extraordinaire. Altesse, dis-je à Bérénice.
— Nous faisons de notre mieux. Fausta était en train de me parler des combats de gladiateurs qu’elle a donnés avec son frère pour les jeux funèbres de leur père. Hélas, nos prêtres et nos philosophes n’autoriseraient jamais des combats à mort. Dommage, ce doit être tellement excitant !
— Les munera* font partie de notre religion, expliquai-je. Les autres peuples trouvent les combats un peu trop féroces à leur goût.
— Nous avons eu mille duos de gladiateurs se battant sur une période de vingt jours, dit Fausta, sans parler des centaines de lions, de tigres et de rhinocéros, avec d’autres animaux plus communs, les ours et les taureaux. Le Sénat a protesté contre ces excès, mais qui se soucie encore du Sénat ?
Une réflexion digne de la fille de Sylla.
— Naturellement, on interdit aux femmes d’assister aux munera, mais nous y allons tout de même. Je les trouve bien plus divertissants que les courses de chars.
— Les deux ont leurs avantages, intervins-je. Ainsi, on a le droit de parier sur un char, alors que c’est mal vu pour les combats. En parlant de religion, glissai-je avec adresse, j’aimerais entendre la princesse nous dire où elle a déniché Ataxas et son dieu, Baal Ahriman.
Fausta me jeta un regard ahuri. C’était bien le dernier sujet qu’elle s’attendait à m’entendre soulever.
— Ah, c’était merveilleux ! J’étais dans le jardin de mon palais d’Alexandrie juste avant les dernières crues, lorsque la statue d’Horus m’a parlé.
— Il t’a parlé ? fis-je en prenant soin de paraître étonné.
— Oui, et très distinctement. Il m’a dit : « Fille, je proclame la venue d’un nouveau dieu qui régnera sur la Terre Rouge et sur la Terre Noire. Son prophète t’apparaîtra à la cour avant les crues. Reçois-le comme il sied à un envoyé des dieux immortels d’Égypte.
— C’est tout ?
En règle générale, les dieux sont plus loquaces.
— C’était suffisant, répondit Bérénice.
— Et est-ce que les lèvres, ou plutôt le bec d’Horus remuait pendant qu’il parlait ?
Je devrais peut-être expliquer qu’Horus, avec sa noble tête de faucon, est le dieu égyptien le moins répugnant.
— Je n’ai pas fait attention. Je me suis prosternée à ses pieds quand il a commencé à parler. Les princesses aussi doivent s’abaisser devant un dieu.
— Oui, c’est fort compréhensible.
— Tu imagines ma joie lorsque le très saint Ataxas est arrivé pour proclamer la vérité de Baal Ahriman. Il était très modeste et sans prétentions. Il a été étonné quand je lui ai appris qu’Horus avait annoncé sa venue.
— C’est bien normal. Et a-t-il manifesté des pouvoirs extraordinaires depuis son arrivée ?
— Mais oui ! Il a guéri bon nombre de croyants d’affections telles que la surdité ou la paralysie. Il a ordonné à des statues de parler, ce qu’elles ont fait en prédisant un avenir brillant pour l’Égypte. Cependant, il prétend n’avoir aucun pouvoir spécial. Il dit qu’il n’est que l’intermédiaire du glorieux Baal Ahriman.
Lorsqu’elle parlait d’Ataxas, ses yeux se perdaient dans le vide, comme si elle voyait quelque chose de très lointain, ou au contraire rien du tout.
— Tu parles d’avenir brillant. Y a-t-il une indication sur la nature de ce brillant ?
— Non, mais je crois qu’il s’agit des paroles divines que nous entendrons bientôt de la bouche de Baal Ahriman lui-même.
J’avais d’autres questions, mais le majordome arriva, essoufflé. Encore un eunuque.
— Princesse, un hippopotame est sorti du bassin et il attaque les danseurs crétois.
— Ils croient probablement que c’est encore Zeus qui s’est déguisé pour enlever une autre mortelle, dis-je. S’il trouve des volontaires, ça vaudra peut-être le coup de voir ça.
— Oh, fit la princesse, il faut que j’y aille. Séti, appelle les gardes et dis-leur d’apporter leurs longues lances. Ils arriveront sans doute à renvoyer l’animal dans le bassin. Il ne faut pas le blesser. Il est sacré pour Taouret.
— Voilà pourquoi les dieux désapprouvent l’inceste, dis-je après son départ.
— Nous avons aussi des excentriques à Rome, dit Fausta. On trouve juste cela ridicule quand il s’agit de monarques étrangers.
— Peut-être. Mais si Horus voulait proclamer la venue d’un nouveau dieu, pourquoi ne pas en parler à Ptolémée ? Pourquoi choisir sa fille au cerveau dérangé ?
— J’en déduis que tu as du mal à avaler son histoire.
— Ô combien ! Les visitations divines sont courantes dans les légendes, mais elles étaient plus crédibles à l’époque des héros. Remarque, mon grand-père a reçu la visite des Dioscures, mais c’était en rêve et je crois qu’il avait trop bu.
— D’où te vient cet intérêt soudain pour la religion, Décius ? Ce n’est tout de même pas parce que tu es en Égypte que tu t’es laissé contaminer par la passion des Égyptiens ?
Digne fille de Sylla, Fausta croyait en très peu de choses, hormis la cupidité et la soif de pouvoir.
— Les religions sont convaincantes donc dangereuses, Fausta. C’est pour cela que les Romains ont attaché la leur au service de l’État depuis des siècles. C’est pour cela que nous avons fait de la prêtrise une partie du service civique. C’est encore pour cela que nous avons interdit la consultation des livres sibyllins, sauf en cas d’extrême urgence, et seulement sur ordre du Sénat.
— Où veux-tu en venir ?
— Les religions les plus dangereuses sont celles qui sont propagées par des hommes à l’ascendant comparable à celui d’Ataxas et qui font appel à la souplesse des émotions. Ces prétendus saints ont l’art d’obtenir que leurs prophéties à court terme se réalisent en incitant leurs fidèles à tout faire pour cela. Tu remarqueras qu’Ataxas ne guérit que des sourds et des paralytiques, des affections faciles à simuler. Je te parie qu’il n’a jamais fait repousser les jambes d’un cul-de-jatte ni le bras d’un manchot.
— Si c’était seulement une histoire de charlatan qui s’enrichit sur le dos des naïfs, ça ne t’intéresserait pas, Décius, soutint-elle. As-tu flairé les prémices d’une épreuve de force ?
— J’en suis sûr, même si je n’arrive pas à en saisir l’essence profonde.
— Pourquoi te préoccupes-tu des affaires de l’Égypte ?
— Parce que quasiment tout ce qui se passe ici concerne Rome. Quels que soient les buts qu’Ataxas poursuive, ils ne peuvent apporter rien de bon. Il serait dommage d’envoyer nos légions pour régler le problème quand on peut le résoudre en démasquant un complot.
Mon argument arracha un sourire à Fausta.
— Julia prétend que tu es fou, mais très intéressant, je commence à comprendre ce qu’elle veut dire.
À peine avait-elle prononcé ce propos énigmatique que l’intéressée se montra.
— La fête est en train de dégénérer, dit Julia. Décius, je crois qu’on devrait rentrer à l’ambassade.
— Vous parlez comme si vous étiez déjà mariés, remarqua Fausta.
— Tu viens avec nous ? demanda Julia à Fausta, sans prendre la peine de s’informer si je souhaitais partir, moi aussi.
— Je reste, déclara Fausta. Depuis le temps que j’entends parler de la débauche de la cour d’Égypte, j’ai enfin la chance de m’en faire une idée précise. Rentrez, tous les deux. Il reste assez de fonctionnaires romains pour respecter les convenances.
En réalité, ils étaient tous ivres morts, ou sur le point de le devenir, mais je n’avais jamais douté de la capacité de Fausta à prendre soin d’elle-même.
Nous montâmes à bord d’une barque qui nous conduisit au quai du Grand Palais.
— Je viens d’avoir une édifiante conversation avec la concubine de l’ambassadeur parthe, dit Julia.
— Il n’est donc pas venu avec son épouse ?
— Non. Comme le roi veut s’assurer du bon comportement de ses ambassadeurs, il les oblige à laisser femme et enfants au pays.
— Pauvre homme. Et qu’avait à te dire cette femme chargée de le consoler ?
— La chance a voulu qu’elle soit une hétaïre grecque très cultivée. Comme l’ambassadeur de Parthie ne parle pas le grec, elle lui traduit les documents écrits dans cette langue. Cela concerne la plupart du temps des affaires d’État ennuyeuses, mais récemment des documents illustrés intéressants sont passés entre ses mains. L’ambassadeur a envoyé l’original et la traduction au roi Phraatès dans un coffret scellé, accompagné d’une importante escorte.
Je ressentis les picotements familiers qui précèdent toujours chez moi la solution d’une énigme.
— La nature de ces documents ?
— C’étaient des plans pour des machines de guerre. Elle ne comprenait rien aux croquis, et le texte était rédigé dans un langage technique qu’elle ne maîtrisait pas, mais il y avait des engins pour incendier des navires, d’autres pour percer des brèches dans les murailles et envoyer des projectiles. Il y avait aussi un reçu pour une forte somme en règlement de ces plans. L’argent devait être payé à Iphicrate de Chio. Elle a trouvé que son assassinat était une étrange coïncidence.
— Rappelle-moi de ne jamais confier mes secrets à une Grecque trop bavarde. Se souvenait-elle d’autre chose ?
— C’est venu au milieu d’un flot de paroles concernant les moindres détails de son existence. J’ai jugé sage de ne pas la pousser à en dire plus. Les Orientaux n’écoutent pas les femmes, et elle mourait d’envie de parler à quelqu’un.
C’était, j’allais l’apprendre plus tard, une tournure de phrase malheureuse.
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