Le temple des muses

John Maddox Roberts · Chapitre 2 sur 13

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Le temple des muses

Chapitre I

 

Je n’ai jamais fait partie de ceux qui pensent qu’il vaut mieux mourir que de quitter Rome. Du reste, je me suis souvent enfui de Rome afin de rester en vie. Pour moi, toutefois, la vie hors de Rome est comme une sorte de mort, une suspension trans-styxienne du processus de la vie, avec l’impression que tout ce qui compte se passe au loin. Il y a cependant des exceptions. Alexandrie, par exemple.

Je me souviens de ma première rencontre avec la ville comme si c’était hier, alors qu’en fait j’ai oublié ce qui s’est passé hier. Naturellement, lorsqu’on arrivait à Alexandrie par la mer, on ne voyait pas tout de suite la ville. On voyait le Pharos.

C’était, lorsque nous étions encore à une bonne vingtaine de milles, une tache à l’horizon. Nous avions coupé par la mer comme des idiots, plutôt que de longer la côte comme des gens raisonnables. Pour aggraver notre folie, nous ne naviguions pas dans un large navire de commerce capable d’essuyer une tempête en haute mer, mais dans une galère de guerre qu’enjolivait assez de peinture et de dorure pour nous envoyer par le fond. À l’avant, juste au-dessus de l’étrave, il y avait deux crocodiles en bronze, dont les mâchoires paraissaient écumer lorsque les rames nous propulsaient sur les vagues.

— C’est Alexandrie, annonça le maître de nage, un Chypriote à la peau tannée vêtu d’un uniforme romain.

— Nous avons fait vite, grogna mon éminent parent, Métellus Créticus.

À l’instar de chaque bon Romain, nous détestions la mer et tout ce qui avait un rapport avec la navigation. C’est pourquoi nous avions choisi la route la plus dangereuse pour nous rendre en Égypte. Rien ne file aussi vite qu’une trirème romaine et nous n’avions pas laissé souffler les rameurs depuis Massalia. Nous revenions d’une ambassade fastidieuse auprès d’une tribu gauloise mécontente afin de la persuader de ne pas s’allier aux Helvètes. Comme je détestais la Gaule, je laissai éclater ma joie lorsque Créticus fut dépêché à l’ambassade d’Égypte par une commission spéciale

du Sénat* 1.

La galère jouissait d’un ravissant château miniature érigé à l’avant du mât ; je grimpai sur la plate-forme d’assaut afin d’avoir une meilleure vue. En peu de temps, la tache devint une colonne de fumée et bientôt on aperçut la tour. De si loin, il était impossible d’estimer sa hauteur, et on peinait à croire qu’il s’agissait d’une des merveilles du monde.

— C’est donc le fameux phare ? demanda Hermès, mon esclave.

Il m’avait rejoint sur la plate-forme. Il souffrait encore plus que moi du mal de mer, ce qui me procurait une sorte de consolation.

— On m’a affirmé qu’il était plus impressionnant de près, assurai-je.

Ce fut d’abord une fine colonne d’un blanc éblouissant dans le soleil de midi. Tandis que nous approchions, je m’aperçus que la colonne supérieure reposait sur une autre plus large, qui reposait à son tour sur une autre encore plus large. Nous vîmes alors l’île, et je commençai à me faire une meilleure idée de la taille du phare, car il dominait l’île de Pharos, assez vaste elle-même pour nous cacher Alexandrie à la vue.

Le Pharos se dresse à l’extrémité orientale de l’île, et c’était vers ce promontoire que nous nous dirigions, car nous devions mouiller dans le Grand Port. Le port de l’Eunostos, le port de Bon Retour, se trouvait sur la partie occidentale de l’île, d’où les navires pouvaient entrer dans le canal qui reliait la cité au Nil, ou continuer jusqu’au lac Maréotis, au sud. C’est pourquoi l’Eunostos était le port préféré des marchands. Mais comme nous faisions partie d’une mission gouvernementale, nous devions être reçus au palais, situé sur le Grand Port.

Tandis que nous contournions la pointe orientale de l’île, Hermès se dévissait le cou pour admirer le phare surmonté d’un kiosque d’où s’échappaient des tourbillons de flammes et de fumée.

— C’est sacrément haut, admit-il.

— Plus de quarante coudées, dit-on, précisai-je.

Les rois qui suivirent Alexandre avaient bâti le Pharos afin de rivaliser avec les pharaons. Leurs tombes, leurs temples, leurs statues ne servaient pas à grand-chose, mais ils étaient impressionnants, ce qui était le but recherché. Nous autres Romains, nous pouvions le comprendre. Il est important d’impressionner les gens. Naturellement, nous préférions les ouvrages utiles, comme les routes, les aqueducs et les ponts. Le Pharos était au moins une construction utile, quoiqu’un peu démesurée.

Lorsque nous passâmes entre le Pharos et le cap Lochias, la vue de la ville qui s’offrit à nous était à couper le souffle. Alexandrie était située sur une bande de terre qui séparait le lac Maréotis du delta occidental du Nil. Alexandre avait choisi l’endroit afin que sa nouvelle capitale s’ancre dans le monde grec plutôt que dans la vieille Égypte gouvernée par des prêtres. C’était un choix judicieux. La ville entière était bâtie avec de la pierre blanche et l’effet était surprenant. On aurait dit la maquette d’une ville idéale. Rome n’est pas une belle ville, même si on y trouve de remarquables bâtiments. Alexandrie était d’une beauté incomparable. Elle comptait davantage d’habitants que Rome mais ne semblait ni surpeuplée ni désordonnée. Elle ne s’était pas étendue comme la plupart des villes. Elle avait été imaginée et dessinée telle une grande cité. On pouvait, du port, admirer les plus importants bâtiments, depuis l’immense temple de Sérapis, à l’ouest, jusqu’à l’étrange colline artificielle et au temple du Paneum* à l’est.

Le plus vaste complexe était le Grand Palais qui s’étendait depuis la porte de la Lune, à l’est, le long de la faucille formée par le cap Lochias. Il y avait même un palais dans l’île et un port royal dépendant du complexe. Les Ptolémées aimaient le luxe.

Je descendis sur le pont et envoyai Hermès me chercher ma plus belle toge*. Les marins polissaient leur armure, mais comme notre mission était diplomatique, Créticus et moi ne porterions pas d’uniforme militaire.

Revêtus de notre plus belle tenue, flanqués de notre garde d’honneur, nous approchâmes du quai le plus proche de la porte de la Lune. Au-dessus se dressait le corps superbe, bien qu’étiré, de Nout, la déesse égyptienne du Ciel. Elle formait une arche qui enjambait la porte, les pieds d’un côté, les mains de l’autre. Son corps était peint en bleu profond, parsemé d’étoiles, et un énorme gong cuivré représentant le disque du soleil était suspendu en son milieu. Je devais voir ces rappels de la religion égyptienne dans toute Alexandrie, par ailleurs une ville grecque.

Nous fonçâmes vers le quai comme si nous avions l’intention de le percuter et de le couler. Au dernier moment, le maître de nage aboya un ordre, les rames plongèrent dans l’eau, projetant une gerbe d’écume, le navire perdit rapidement de la vitesse et s’arrêta en douceur contre le quai.

— J’aurais pu attacher une rose sur l’étrave, elle n’aurait pas perdu un seul pétale, se vanta le maître de nage avec une exagération bien compréhensible.

On rentra les avirons, on lança des cordages sur le quai et on amarra la trirème. Puis nous descendîmes la grande passerelle par la grue et les marins s’alignèrent le long de la rampe, leur plastron étincelant au soleil.

Une délégation était venue nous accueillir, mélange de courtisans en habits égyptiens et de Romains de l’ambassade vêtus de toges. Les Égyptiens n’avaient pas oublié les divertissements. Il y avait des acrobates, des singes dressés et plusieurs filles nues qui dansaient en se tortillant avec des gestes lascifs. Les Romains étaient plus dignes, mais certains oscillaient sur place, déjà ivres si tôt dans la journée.

— Je crois que je vais me plaire ici, décrétai-je en franchissant la passerelle.

— J’en étais sûr, soupira Créticus.

Ma famille n’avait pas une haute opinion de moi à l’époque.

Les tambours résonnaient, le cri strident des flûtes retentissait et les sistres cliquetaient cependant que des garçons agitaient des encensoirs qui nous noyaient sous une fumée odorante. Créticus supportait ce battage avec un stoïcisme bienséant, pour ma part je m’en réjouissais.

— Bienvenue à Alexandrie, noble sénateur Métellus ! s’écria un homme de haute taille, vêtu d’une toge bleue ornée de liserés d’or.

Il s’adressait à Créticus, bien sûr.

— Bienvenue, Quintus Cécilius Métellus, conquérant de la Crète !

Ce n’avait pas été une guerre extraordinaire, mais le Sénat lui avait malgré tout voté le titre et le triomphe*.

— Moi, Polyxène, troisième eunuque de la cour du roi Philopator Philadelphus Néos Dionysos, douzième Ptolémée, je vous salue et je remets la ville et le palais à votre disposition, au nom de l’amitié profonde et du respect qui existent depuis toujours entre Rome et l’Égypte.

Polyxène, comme tous les courtisans, portait une perruque noire carrée et un lourd maquillage, noir pour les yeux, rouge pour les joues et les lèvres.

— Qu’est-ce qu’un troisième eunuque ? me demanda Hermès à voix basse. Les eunuques un et deux ont-ils une couille chacun ?

Je me posais moi-même la question.

— De la part du Sénat et du peuple de Rome, répondit Créticus, j’ai le pouvoir et le privilège de témoigner de nouveau l’immense estime dans laquelle nous avons toujours tenu le roi Ptolémée, les nobles et le peuple d’Égypte.

Les courtisans battirent des mains et gazouillèrent comme autant de pigeons dressés.

— Je vous prie donc de nous accompagner au palais, où un banquet sera donné en votre honneur.

J’aimais mieux cela. À peine avais-je posé le pied sur la terre ferme que j’avais retrouvé mon appétit. Accompagnés par les tambours, les flûtes, les sistres et les cymbales, nous franchîmes la porte de la Lune. Certains Romains nous suivirent et je reconnus un visage familier. C’était un cousin de la gens* Cecilia, surnommé Rufus à cause de ses cheveux roux. Il était en outre gaucher et avec cette funeste combinaison il n’avait aucun avenir à Rome ; on l’envoyait sans cesse dans des missions à l’étranger. Il me donna une tape sur l’épaule et me souffla son haleine avinée dans la figure.

— Content de te voir, Décius. Tu t’es encore rendu indésirable à Rome ?

— Les vieux ont décidé que le moment était venu que je m’éloigne. Clodius, qui a finalement obtenu son transfert à la plèbe*, se présente au tribunat. S’il est élu, cela signifie que je ne pourrai rentrer non plus l’année prochaine. Il sera trop puissant.

— Sale affaire, dit Rufus. Mais tu viens de trouver le seul endroit sur terre où tu ne regretteras pas Rome.

— À ce point-là ? m’exclamai-je, ravi par cette agréable perspective.

— Incroyable ! Le climat est excellent toute l’année, toute la débauche du monde s’obtient ici à bas prix, les spectacles sont superbes, surtout les courses, la grande vie ne s’arrête pas dès que le soleil se couche, et, Décius, mon ami tu ne t’es jamais fait lécher les fesses, tant qu’un Égyptien ne te les a pas léchées. Ils s’imaginent que tous les Romains sont des dieux.

— Je m’efforcerai de ne pas les décevoir, assurai-je.

— Et les rues sont propres. Remarque, tu n’auras pas à marcher si tu ne veux pas.

Il désigna les litières qui nous attendaient à la porte de la Lune. J’en restai bouche bée comme un rustre qui voit le Capitole pour la première fois.

J’avais déjà voyagé dans une litière, bien sûr. Celles que nous utilisons à Rome, portées par deux ou quatre hommes, sont lentes mais nous permettent avec dignité de ne pas patauger dans la boue et les ordures. Celles-ci étaient quelque peu différentes. Pour commencer, chacune, dont les perches étaient aussi longues qu’un mât de navire, était portée par au moins cinquante Nubiens noirs. Toutes avaient des sièges pouvant recevoir au moins dix passagers, juchés sur une estrade en haut d’une volée de marches. Assis, nous dominions le deuxième étage des bâtiments.

Le siège où l’on me conduisit était en ébène incrustée d’ivoire et recouvert de peaux de léopard. Un dais me protégeait du soleil tandis qu’un esclave armé d’un éventail en plumes me rafraîchissait et éloignait les mouches. C’était bien mieux qu’en Gaule. À mon grand soulagement, Créticus et les eunuques montèrent dans une autre litière. Les musiciens s’installèrent sur les niveaux inférieurs cependant que les danseuses et les acrobates gambadaient sur les perches tout en réussissant à éviter les porteurs. Alors, telles des statues de dieux dans une procession sacrée, nous nous mîmes en route.

Grâce à ma position élevée, je vis aussitôt comment des véhicules aussi imposants pouvaient parcourir la ville. Les rues étaient larges et totalement rectilignes, des qualités inconnues à Rome. Celle que nous suivions traversait la ville du nord au sud.

— C’est la rue du Sôma, m’expliqua Rufus en s’emparant d’une cruche de vin sous son siège.

Il remplit une coupe qu’il me tendit.

— Le Sôma est le mausolée d’Alexandre, reprit-il. Il ne se trouve pas exactement dans cette rue, mais juste à côté.

Nous traversâmes plusieurs rues, aussi rectilignes mais moins larges. Les maisons, en pierre blanche, avaient toutes la même hauteur, contrairement à Rome où les demeures de maître voisinent avec les taudis. J’appris plus tard que les bâtiments d’Alexandrie étaient tous en pierre, sans charpentes ou planchers ni toits en bois. La ville était à l’épreuve des flammes.

Nous parvînmes à un carrefour où la rue transversale était encore plus large que la nôtre. Les litières s’y engagèrent à la manière d’un navire tirant un bord. La foule acclama notre petite procession ; les applaudissements redoublèrent, me sembla-t-il, lorsque les gens remarquèrent les vêtements romains. Il y avait toutefois des exceptions. Les soldats qui semblaient se tenir à chaque coin de rue nous observaient d’un œil amer. Je questionnai Rufus.

— Des Macédoniens. À ne pas confondre avec les Macédoniens dégénérés de la cour. Ceux-là sont des Barbares descendus tout droit de leurs montagnes.

— La Macédoine est une province romaine depuis Émilius Paulus. Comment se fait-il qu’elle ait une armée en Égypte ?

— Ce sont des mercenaires au service des Ptolémées. Ils détestent les Romains.

Je tendis ma coupe à Rufus pour qu’il me la remplisse.

— Pas étonnant, dis-je, vu le nombre de défaites que nous leur avons infligées. La dernière fois que j’ai entendu parler d’eux, ils s’étaient de nouveau rebellés. Ils avaient viré Antonius Hybrida.

— Ce sont des sauvages, me prévint Rufus. Mieux vaut les éviter.

Hormis les soldats renfrognés, les gens formaient une foule cosmopolite ravie de nous accueillir. Je n’avais jamais vu un tel mélange de couleurs de peau, de cheveux et d’yeux, sauf dans un marché aux esclaves. Les vêtements grecs prédominaient, mais on pouvait voir des costumes de tous les pays, depuis les robes enveloppantes du désert aux peaux de bête en passant par les plumes. L’effet monotone des pierres blanches était quelque peu adouci par la verdure qui débordait des balcons et des jardins en terrasse. Partout pendaient des vases de fleurs et des couronnes festives.

Nous vîmes de nombreux temples dédiés aux dieux grecs, asiatiques et égyptiens. Il y avait même un temple de Rome, bel exemple du léchage de fesses où les Égyptiens excellaient. Toutefois, le dieu principal de la ville était Sérapis, un dieu inventé exprès pour Alexandrie. Son temple, le Sérapéum, était l’un des plus célèbres au monde. Tandis que l’architecture grecque dominait, les décorations égyptiennes étaient partout. On utilisait en abondance les extraordinaires hiéroglyphes égyptiens.

Les échos de musiciens nous parvinrent, encore plus tonitruants que les nôtres. D’une rue secondaire émergea une procession débridée, et la litière des eunuques de la cour s’arrêta pour lui laisser le passage. Une foule de fidèles en extase traversa le grand boulevard, certains revêtus d’une simple peau de chèvre, les cheveux défaits, tourbillonnant tout en battant leurs tambours. D’autres, moins égarés, portaient des robes de gaze blanche et jouaient de la harpe, de la flûte et de l’inévitable sistre. Je contemplai cela avec grand intérêt car je n’avais pas encore visité le monde grec et parce que la célébration de Dionysos était interdite à Rome depuis longtemps.

— Encore eux ! s’exclama Rufus avec dégoût.

— À Rome, on les aurait chassés de la ville, dit un secrétaire d’ambassade.

— Ce sont des ménades ? demandai-je. Drôle de saison pour leurs rites.

Je remarquai qu’un certain nombre de fidèles brandissaient des serpents et qu’il y avait quelques jeunes gens parmi eux, le crâne rasé et l’air hébété de ceux qui ont reçu un violent coup sur la nuque.

— Oh, rien d’aussi respectable, dit Rufus. Ce sont des fidèles d’Ataxas.

— Un dieu local ? m’enquis-je.

— Non, un saint homme d’Asie Mineure. Alexandrie regorge de saints. Celui-là vit ici depuis deux ans et a rassemblé un grand nombre de fidèles. Il accomplit des miracles, prédit l’avenir, fait parler les statues, et j’en passe. C’est un trait propre aux Égyptiens, Décius : s’agissant de religion, ils n’ont aucun sens de la mesure. Pas de dignitas, pas de gravitas. Nulle attirance chez eux pour les rites et les sacrifices convenables des Romains. Ce sont des passionnés, ils aiment s’enflammer pour un oui pour un non.

— Dégoûtant, renifla le secrétaire d’ambassade.

— Ils ont l’air de s’amuser, remarquai-je.

Maintenant, une gigantesque litière, encore plus imposante que la nôtre, traversait la rue, portée par des fidèles dont l’enthousiasme n’aidait pas à la stabilité. Au sommet trônait un homme revêtu d’une extravagante robe pourpre pailletée d’étoiles d’or et dont la haute coiffure était surmontée d’un croissant de lune argenté.

Un énorme serpent s’enroulait autour d’un de ses bras et de l’autre il tenait un fouet, semblable à celui avec lequel on punit les esclaves récalcitrants. Je ne vis pas grand-chose de lui, sinon qu’il avait une barbe noire, le nez long et les yeux foncés. Il regardait droit devant lui, comme s’il ignorait l’ardente frénésie déployée pour son bénéfice.

— Le grand homme en personne, ricana Rufus.

— C’est Ataxas ? m’enquis-je.

— Lui-même.

— Je m’interroge. Pourquoi la procession de hauts fonctionnaires doit-elle laisser la place à une populace qu’on aurait chassée de Rome, les chiens des Molosses à ses trousses ?

Rufus eut une moue désabusée.

— Nous sommes à Alexandrie. Sous le vernis de la culture grecque, les Égyptiens sont aussi fanatiques et superstitieux que sous les pharaons.

— Nous avons aussi nos charlatans religieux à Rome, fis-je remarquer.

— Tu verras bientôt la différence, me promit Rufus.

Après que la procession enfiévrée fut passée, nous reprîmes notre marche majestueuse. J’appris que la rue que nous parcourions se nommait la voie Canopique, artère principale qui traversait Alexandrie d’est en ouest. Comme les autres, elle semblait tracée à la craie et courait de la porte de la Lune à la porte du Soleil. À Rome, rares étaient les rues où deux hommes pouvaient se croiser sans être obligés de marcher de biais. Sur la Canopique, deux litières aussi imposantes que la nôtre pouvaient avancer de front tout en laissant assez d’espace pour les piétons de chaque côté.

Des règles très strictes définissaient l’avancée des balcons et il était interdit de tendre des cordes à linge au-dessus des rues. D’une certaine manière, c’était rafraîchissant, mais un Romain de naissance en vient à acquérir un goût pour le chaos, et cet ordre géométrique devenait oppressant à la longue. Certes, il semble judicieux de dessiner une ville nouvelle en s’assurant qu’elle ne souffre pas des maux qui affectent les villes qui grandissent et s’étendent comme Rome. Mais je n’aurais pas aimé vivre dans une telle œuvre d’art. C’est, à mon avis, de là que provient la réputation de licence et de débauche d’Alexandrie. Quand on est obligé de vivre dans un environnement qui semble conçu par Platon, on a besoin d’un exutoire par où s’épanchent les désirs terrestres si méprisés des philosophes. Le scandale et la débauche ne sont peut-être pas les seules réponses, mais certainement les plus attirantes.

Nous finîmes par tourner dans une grande artère. Devant nous se dressaient des groupes de bâtiments impressionnants, dont certains entourés de remparts. En nous dirigeant vers le nord, nous croisâmes le premier de ces complexes.

— Le Musée, expliqua Rufus. Il fait bien partie du Grand Palais, mais il est construit à l’extérieur des remparts.

C’était un ensemble grandiose, avec de vastes escaliers qui menaient au temple des Muses, d’où le groupe de bâtiments tirait son nom. Autrement plus important que le temple lui-même, c’était le lieu où les savants du monde entier poursuivaient des études aux frais de l’État, publiant des articles et donnant des conférences selon leur gré. Comme il n’existait nulle part de constructions analogues, il avait pris le nom du temple. On fonda par la suite des institutions semblables qui prirent à leur tour le nom de musée.

Encore plus célèbre que le Musée, la Bibliothèque était contiguë à celui-ci. Elle renfermait les plus grands livres que l’on copiait et vendait dans tout le monde civilisé. Derrière le Musée, j’aperçus l’immense toit en pente de la Bibliothèque qui dominait les autres constructions. J’exprimai mon admiration, mais Rufus balaya le compliment d’un geste.

— C’est en réalité la petite Bibliothèque. On l’appelle la Bibliothèque Mère parce que c’est la première, fondée par Ptolémée Ier Sôter lui-même. La Bibliothèque Sœur, attachée au Sérapéum, est bien plus grande. On dit qu’elles rassemblent à elles deux plus de sept cent mille volumes.

Cela paraissait incroyable. J’essayai d’imaginer à quoi ressemblaient sept cent mille livres. Je me représentai une légion entière avec une cohorte d’auxiliaires, donc environ sept mille hommes. J’imaginai ensuite ces hommes pillant les bibliothèques d’Alexandrie, chacun emportant cent volumes. Je n’arrivais pas à appréhender la réalité dans son immensité. L’effet du vin, sans doute.

Après le Musée, nous franchîmes une autre porte qui débouchait sur le Grand Palais lui-même. Le palais d’Alexandrie illustrait l’obligation pour chaque roi de construire des bâtiments encore plus grandioses que ceux de ses prédécesseurs. Ses moindres maisons avaient la taille d’un palais, ses jardins la dimension de parcs, ses tombeaux étaient aussi impressionnants que des temples. C’était une véritable ville dans la ville.

On nous fit descendre au pied de l’escalier d’un immense portique qui courait tout le long d’un bâtiment apparemment interminable. Une foule de fonctionnaires parut en haut des marches. Au milieu se tenait un homme corpulent au visage avenant que j’avais rencontré à Rome : Ptolémée le Flûtiste. Il commença à descendre au moment même où Créticus quittait sa litière. Ptolémée savait qu’il ne devait pas l’attendre en haut de l’escalier. Un officiel romain ne monte jamais à la rencontre d’une autre personne, sauf s’il s’agit d’un supérieur hiérarchique.

— Ce bon vieux Ptolémée a encore grossi, constatai-je.

— Et il est de plus en plus pauvre, renchérit Rufus tandis que nous marchions d’un pas incertain sur le dallage en mosaïque.

Que le roi du pays le plus riche du monde fût aussi le mendiant le plus démuni ne laissait pas de nous surprendre. Mais, bien sûr, nous ne manquions pas d’en profiter.

Les précédents Ptolémées s’étaient entre-tués presque jusqu’au dernier et, furieux, des Alexandrins avaient terminé le travail. On avait placé sur le trône vacant un bâtard, Philopator Philadelphus Néos Dionysos, surnommé le Flûtiste. Pendant plus d’un siècle, Rome avait été le principal créancier de l’Égypte, et nous étions chaudement partisans de renforcer la prétention du Flûtiste à la souveraineté. Rome préférait toujours soutenir un roi affaibli que de traiter avec un souverain inflexible.

En bas des marches, Ptolémée étreignit Créticus qui grimaça en sentant son parfum entêtant. Heureusement que Ptolémée n’affectionnait pas les ornements égyptiens si prisés de la cour ! Ses vêtements étaient grecs, et il coiffait ses cheveux clairsemés à la grecque. Néanmoins il n’hésitait pas à recourir avec générosité aux cosmétiques pour dissimuler les ravages des ans et de la débauche.

Tandis que Ptolémée et Créticus se rendaient au palais pour la réception officielle, je m’éclipsai avec Rufus et quelques autres et allai à l’ambassade où nous devions résider. Située à l’intérieur du palais, l’ambassade comprenait des appartements, des salles de banquet, des bains, un gymnase, des jardins, des bassins et autant d’esclaves qu’en comptaient les plus grandes plantations d’Italie. Mes quartiers étaient plus spacieux que ma propre maison à Rome et l’on m’avait attribué vingt esclaves pour mon service personnel.

— Vingt ? protestai-je lorsqu’on me les présenta. J’ai déjà Hermès et cette fripouille n’a jamais assez de travail !

— Accepte-les, Décius, me conseilla Rufus. Tu connais les esclaves ; ils trouveront à s’occuper. Les appartements te plaisent-ils ?

Je contemplai les pièces luxueuses.

— La dernière fois que j’ai vu quelque chose de semblable, c’est lorsque j’ai rendu visite à Lucullus dans sa nouvelle villa.

— C’est plus agréable que d’être un jeune fonctionnaire à Rome, n’est-ce pas ? fit Rufus d’un air satisfait.

À l’évidence, il avait trouvé la meilleure issue possible à sa carrière sans avenir.

Nous nous rendîmes dans une courette goûter les crus locaux et échanger les derniers potins de nos domaines respectifs. Il faisait une fraîcheur agréable sous les palmiers où des singes apprivoisés batifolaient dans les feuillages. Dans un bassin bordé de marbre, des carpes bouffies folâtraient, gueule ouverte à l’image d’oisillons attendant la becquée.

— T’es-tu arrêté à Rome en chemin ? me demanda le secrétaire avec une vive curiosité.

— Non, nous sommes passés par la Sicile et la Crète. Vos nouvelles du Capitole sont probablement plus récentes que les miennes.

— Et la Gaule, alors ? interrogea Rufus.

— Agitée. Les Helvètes se préparent à la guerre. La présence des Romains les indispose et ils parlent de reprendre la province romaine.

— Nous ne pouvons les laisser faire ! s’indigna quelqu’un. C’est notre seule route d’accès à l’Ibérie.

— Nous essayons précisément de l’éviter, assurai-je. Nous avons pris contact avec un certain nombre de chefs de tribu, nous leur avons rappelé notre vieille amitié et distribué quelques subsides.

— Crois-tu qu’ils resteront paisibles ? demanda Rufus.

— On ne sait jamais avec les Gaulois. Ils ont le sang chaud et ils adorent se battre. Ils peuvent pencher d’un côté ou de l’autre. À notre départ, la plupart d’entre eux semblaient satisfaits, mais demain n’importe qui peut les accuser de se comporter comme des femmelettes en se soumettant à l’autorité de Rome, et ils risquent de mettre la Gaule à feu et à sang uniquement pour prouver leur énergie virile.

— Bah ! fit le secrétaire, bien en sécurité loin de la Gaule. On les a déjà battus maintes fois.

— Et ils nous ont déjà infligé des défaites, lui rappelai-je. À une ou deux tribus réunies, ils ne présentent aucun danger sérieux. Mais si toutes les tribus de Gaule décidaient de nous jeter dehors, je ne vois pas comment nous pourrions résister. Ils sont cinquante fois plus nombreux que nous, et ils sont sur leur propre terrain.

— Il nous faut un autre Marius, décréta quelqu’un. Il savait comment venir à bout des Gaulois et des Germains.

— Il savait aussi venir à bout des Romains, dis-je, amer. Surtout en les massacrant.

— Seulement les sénateurs, souligna l’odieux petit secrétaire. Mais vous autres Metelli, vous étiez des partisans de Sylla, si je ne me trompe.

— Ne prête pas attention à lui, me dit Rufus, affable. C’est le fils d’un affranchi*, et les petites gens étaient tous en faveur de Marius. Non, sérieusement, quand le proconsulat de la Gaule transalpine changera-t-il de main ?

— L’année prochaine, dis-je, ce qui signifie que quelque aimable balourd sera sur place lorsque les Gaulois se soulèveront et commenceront à balayer tous les Romains qu’ils trouveront.

Si j’avais su ce qui se passait à Rome cette année-là, j’aurais été encore plus inquiet. Des menaces couvaient, bien plus graves qu’un insignifiant désastre militaire en Gaule. Cependant, j’en étais parfaitement inconscient, de même que les Romains, d’ailleurs.

— Et l’Égypte ? demandai-je. On doit y connaître des problèmes, sinon le Sénat n’aurait pas ordonné à Créticus de quitter la Gaule.

— La situation est complètement chaotique, comme d’habitude, dit Rufus. Ptolémée est le dernier adulte mâle de la lignée. La question de sa succession est de plus en plus urgente, car il se saoulera à mort avant longtemps et nous devons trouver un héritier à soutenir. Faute de quoi nous aurons une guerre civile à affronter qui risque de nous prendre plusieurs années et autant de légions*.

— Qui sont les prétendants ?

— Un seul, un héritier né il y a quelques mois, de santé fragile qui plus est.

— Laisse-moi deviner. S’appelle-t-il Ptolémée ?

Le seul autre nom que les Égyptiens utilisaient était Alexandre.

— D’où te vient une idée pareille ? s’amusa Rufus. Oui, c’est un autre Ptolémée et vu son âge, les choses risquent de traîner un bon moment.

— Des princesses ? m’enquis-je.

Les femmes de cette lignée étaient d’habitude plus intelligentes et plus énergiques que les hommes.

— Il y en a trois, répondit Rufus. Bérénice a environ vingt ans, c’est la favorite du roi. Ensuite, il y a la petite Cléopâtre, mais elle n’a que dix ans, et Arsinoé, qui en a huit.

— Pas de Sélène dans cette génération ? m’étonnai-je.

C’était le seul autre nom donné aux filles des Ptolémées.

— Il y en avait une, dit Rufus, mais elle est morte. Maintenant, s’il ne naît pas d’autres filles, c’est sans doute Cléopâtre que le jeune Ptolémée épousera, au cas où il vivrait assez longtemps. Une faction de la cour la soutient déjà.

Les Ptolémées avaient adopté depuis longtemps la curieuse coutume égyptienne du mariage entre frères et sœurs.

— D’un autre côté, intervint le secrétaire, si le roi décède, Bérénice épousera probablement l’héritier et gouvernera en tant que régente.

— Vous pensez que c’est une mauvaise chose ? m’enquis-je. Dans l’ensemble, les Bérénice et les Cléopâtre se sont révélées capables, alors que les mâles sont souvent des histrions.

— Celle-là est une écervelée, déclara Rufus. Elle est fascinée par tous les cultes étrangers qui se présentent. L’année dernière, on a vu le renouveau d’un culte babylonien. Elle s’était vouée à un horrible dieu asiatique doté d’une tête d’aigle, comme si les dieux égyptiens n’étaient pas déjà assez répugnants. Elle en est revenue, je crois, mais si c’est le cas, c’est pour trouver pire.

Aucune cour ne cultive la simplicité, mais celle-ci était réellement lamentable.

— Qui soutient Bérénice ? m’informai-je.

— La majorité des eunuques de la cour, expliqua Rufus. Les satrapes de plusieurs nomes sont divisés, et certains d’entre eux aimeraient voir la fin des Ptolémées. Ils se conduisent comme des rois dans leurs États, subventionnent des armées privées, ce genre de choses.

— Il nous faut donc trouver un prétendant afin que le Sénat vote en sa faveur, dis-je, nous aurons ensuite une justification constitutionnelle pour le protéger.

Je soupirai.

— Pourquoi ne pas tout simplement annexer l’Égypte ? Un bon gouverneur romain stabilisera le pays.

Le soir, il y eut un magnifique banquet dont la pièce maîtresse était un hippopotame rôti. Je posai la question à Créticus, qui m’éclaircit les idées sur le sujet.

— Annexer l’Égypte ? On aurait pu le faire n’importe quand pendant les cent dernières années ; si nous ne l’avons pas fait, nous avions de bonnes raisons.

— Je ne comprends pas, dis-je. Depuis quand refusons-nous un bon pillage et une nouvelle province à administrer ?

— Tu ne réfléchis pas assez, Décius, dit-il tandis qu’un esclave versait de la soupe à l’oreille d’éléphant dans un bol en or massif dont le pied était un Hercule ivre en cristal.

Je plongeai une cuillère en ivoire dans la mixture et la goûtai. Elle ne remplacerait jamais le bouillon de poule dans mon estime.

— L’Égypte ne représente pas seulement un petit butin et un morceau de territoire, m’expliqua Créticus avec patience. C’est le pays le plus riche du monde. Les Ptolémées ne s’appauvrissent que parce qu’ils gèrent leur pays en dépit du bon sens. Ils dilapident leur fortune dans les frivolités, ou dans des projets faramineux qui leur apportent du prestige plutôt que de la prospérité ou de la puissance.

À côté de Créticus, le Flûtiste, qui ronflait déjà légèrement, n’eut pas l’occasion de s’offusquer.

— Cela plaide encore plus pour une bonne administration romaine, remarquai-je.

— Et à qui confierais-tu cette tâche ? Laisse-moi te rappeler que le général qui conquerra l’Égypte deviendra, du jour au lendemain, l’homme le plus riche du monde. Peux-tu imaginer les conflits au sein de notre noblesse militaire si le Sénat agitait un tel trophée devant ses yeux ?

— Oui, je vois.

— Il y a plus. La production de blé de l’Égypte surpasse celle de tous les autres pays dans une proportion telle qu’elle donne le vertige. Le Nil laisse obligeamment un limon qui fertilise la terre chaque année, et les paysans travaillent bien mieux que nos esclaves. Deux récoltes par an, parfois trois. Par temps de famine, l’Égypte peut nourrir l’Empire entier en réduisant à peine les rations.

— Tu veux dire que le gouverneur romain de l’Égypte tiendrait l’Empire à sa merci ?

— Et il pourrait se proclamer roi, avec en outre une fortune pour engager toutes les troupes qu’il voudrait.

Aimerais-tu voir Pompée en possession d’un tel pouvoir ? Ou Crassus ?

— Je comprends. C’est donc pour cela que nous avons toujours préféré porter des faibles sur le trône d’Égypte ?

— Tout juste. Et nous leur apportons de l’aide : avec des prêts, une présence militaire, des conseils. Remarque, ils ne tiennent pas compte de nos conseils. Caius Rabirius fait un travail héroïque pour résoudre les problèmes financiers de Ptolémée, mais il faudra des années avant que les choses s’arrangent.

Rabirius était un célèbre banquier romain qui avait prêté des sommes énormes à Ptolémée, lequel l’avait chargé d’administrer le Trésor.

— Qui soutenons-nous cette fois ? demandai-je.

— L’héritier, répondit Créticus en baissant la voix. Mais mieux vaut que cela ne se sache pas trop tôt.

Il me gratifia d’un sourire complice.

— Les autres factions nous courtiseront tant qu’elles croient avoir une chance d’obtenir les faveurs de Rome.

— Et les princesses ? interrogeai-je.

Je n’avais pas encore rencontré ces dames. À cette saison, elles étaient en villégiature à la campagne.

— Le Sénat n’a jamais favorisé l’accession d’une femme sur le trône, et celles-ci sont entourées de parents et de courtisans cupides. J’imagine que l’enfant épousera l’une d’elles, mais uniquement pour le bénéfice de ses sujets égyptiens. Pour ce qui est du Sénat, il le laisserait bien épouser un de ses crocodiles sacrés.

— Cela étant, dis-je, qu’allons-nous faire en attendant ?

— Comme tous les autres Romains. Prendre du bon temps.

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