Le temple des muses
Chapitre VII
À la lueur de la lampe, j’enfilai les vêtements de chasse que Hermès avait trouvés dans la garde-robe bien garnie de l’ambassade. La tunique était rouille foncé, avec deux rayures verticales vert olive qui couraient de l’épaule à l’ourlet. Les bottes étaient en cuir de serval rouge joliment tigré, et dont les pattes délicates dansaient sur les tibias. C’était une tenue éblouissante et je regrettai que Julia ne soit pas là pour l’admirer.
Hermès, qui m’attendait devant la porte, me suivit lorsque je sortis de l’ambassade. Il portait l’équipement : de courtes lances de chasse, deux capes roulées, une besace de provisions et une énorme outre de vin.
— J’espère que je n’aurai pas à porter ça longtemps, râla-t-il.
— Comment ferais-tu si tu étais dans une légion, Hermès ? Sais-tu ce qu’un légionnaire doit porter ?
— Et alors ? rétorqua-t-il. Les légions sont pour les citoyens. Et je parie que tu ne portais pas grand-chose. Tu étais officier.
— Pour répondre à ta question, nous serons le plus souvent en bateau.
C’était tout de même une longue marche. La ville était pratiquement déserte de si bon matin. En passant devant la caserne macédonienne, il faisait assez jour pour que je m’aperçoive, comme je l’avais deviné, que la machine de guerre avait disparu. Nous prîmes la voie Canopique qui nous mena à travers la ville jusqu’au canal qui coupe Rhacôtis du nord au sud, reliant le port de Kibotos au canal du Nil et au lac Maréotis.
Nous nous arrêtâmes au pont qui enjambe le canal et Hermès posa son fardeau à terre pour souffler. Je descendis l’escalier qui menait au canal. Celui-ci grouillait de bateaux et de canots, principalement ceux des fermiers qui apportaient leurs produits au marché. Je trouvai un chapelet d’embarcations. À mon arrivée, le contremaître des quais s’avança en louchant sur ma tenue.
— Tu veux aller chasser ? demanda-t-il. Non loin d’ici, on trouve des lions, des gazelles, des oryx…
— Je ne sais pas encore ce que nous chasserons, lui dis-je. Y a-t-il un batelier qui emmenait Iphicrate de Chio dans ses expéditions mensuelles ?
L’homme resta interdit, puis il s’adressa aux bateliers en égyptien. Un homme se leva et sortit de son canot. Il échangea quelques mots avec le contremaître, qui se tourna ensuite vers moi.
— Cet homme a emmené Iphicrate à trois reprises.
— Dis-lui que je veux me rendre à l’endroit où il allait.
Nous marchandâmes un moment, puis tombâmes d’accord sur un prix. Hermès et le batelier chargèrent nos affaires dans le canot pendant que je m’installais confortablement à la proue. Le batelier gagna l’arrière, ramassa sa perche et manœuvra habilement son embarcation. Nous traversâmes sans bruit la ville encore endormie.
Le batelier était un Égyptien du fleuve typique. Il avait de courtes jambes arquées et ne s’était sans doute jamais aventuré sur la terre ferme. Sa maîtrise du grec laissait à désirer et il ne connaissait pas un mot de latin. Il maniait sa perche avec une sérénité tranquille, image même du batelier du Nil.
Nous entrâmes bientôt dans le tunnel qui traversait le mur du lac, dont le pont-levis était levé pour la journée. À cette heure matinale, le gros du trafic se résumait aux bateaux entrants, très peu quittaient la ville. Nous ignorâmes le canal du Nil et nous dirigeâmes vers le lac.
— Iphicrate n’allait-il pas au Nil mesurer les marées et examiner les rives ? lançai-je au batelier.
Comprendrait-il la question ?
— Il allait au lac, assura-t-il.
Nous arrivâmes au lac Maréotis et ses eaux calmes. Les rives étaient basses et marécageuses, bordées de papyrus où grouillaient des canards sauvages, des oies, des mouettes, des hérons et quelques ibis. Des hippopotames se prélassaient dans des mares boueuses, leur gueule rieuse et leurs drôles de petites oreilles démentant leur mauvais caractère et leur hostilité. Hermès frémit en voyant les énormes bêtes de près.
— Vont-ils nous attaquer ? s’inquiéta-t-il.
— Ils ne te faisaient pas peur avant, notai-je.
— Oui, mais nous étions à bord d’un gros navire. Ces sales bêtes seraient capables de nous avaler d’une bouchée.
— Si telle était leur inclination, mais elles ne mangent que de l’herbe. Tant qu’on ne les dérangera pas, elles nous laisseront tranquilles. Ça, par contre, dis-je en montrant quelque chose qui flottait comme un tronc d’arbre, ça te dévorera tout cru si tu tombes à l’eau.
Comme s’il m’avait entendu, le crocodile tourna vers nous ses yeux luisants. Hermès pâlit.
— Pourquoi n’exterminent-ils pas ces monstres ?
— Les crocodiles sont sacrés pour Sobek. Ils les momifient et les mettent dans les cryptes de leurs temples.
— Ah, les Égyptiens ! pesta Hermès. Y a-t-il quelque chose qu’ils ne momifient pas ?
— Les esclaves. Il n’y a pas de dieu des esclaves.
— Ni de dieu romain, je parie, rétorqua-t-il.
Nous dérivâmes vers le delta, puis, lorsque le soleil fut presque au zénith, nous contournâmes un promontoire et parvînmes à un endroit où un appontement en pierre s’avançait sur l’eau. Le batelier y dirigea l’embarcation.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— C’est là que l’homme du Musée allait.
J’aperçus au loin une vaste demeure au milieu de champs labourés.
— À qui appartient cette propriété ?
— Au roi ou à un noble, répondit le batelier avec un haussement d’épaules.
Il ne risquait pas de se tromper car tout appartenait au roi ou aux riches nobles.
— Continue, ordonnai-je, je te dirai où aborder.
Il s’éloigna de l’appontement. Pour autant que je pouvais en juger, personne ne nous observait. C’était d’ailleurs sans importance car nous étions loin d’être seuls. Des chasseurs et des pêcheurs vaquaient à leurs affaires et des bateaux transportaient les produits des plantations qui bordaient le lac. Des canots semblables au nôtre étaient chargés de paquets de papyrus destinés aux fabriques de papier d’Alexandrie. Il n’y avait pas réellement foule, mais un canot de plus ne devait pas attirer l’attention.
À une dizaine de stades de l’appontement, je vis un bras d’eau qui traversait les roseaux et menait à la berge.
— Accoste là, ordonnai-je.
Le canot contourna un banc de sable entouré de palmiers. Nous déchargeâmes nos affaires et les déposâmes parmi les arbres. Le batelier regarda autour de lui d’un air perplexe.
— Pas bon pour chasser, dit-il.
— Nous tenterons quand même notre chance, dis-je. Reviens nous chercher demain à la même heure et je te donnerai le double de ce que je t’ai donné aujourd’hui.
C’était du pareil au même pour lui. Il acquiesça. Partout on s’imagine que les étrangers sont fous. Ainsi, lorsqu’on est dans un pays étranger, on peut s’en tirer en passant pour un excentrique. Le batelier plongea sa perche dans l’eau et s’éloigna du bord. Il fut bientôt hors de vue. Nous transportâmes nos affaires dans un endroit caché par de hauts taillis et nous nous reposâmes à l’ombre des palmiers.
— Bon, qu’est-ce qu’on fait ici ? demanda Hermès. On n’est certainement pas venus chasser.
Il sursauta en entendant un bruit dans les buissons. Lorsqu’il vit que c’était un ibis indigné, il se détendit.
— Iphicrate faisait des voyages tous les mois, soi-disant pour mesurer les crues du Nil et observer les berges. Comme je viens de l’apprendre, il allait dans cette propriété, et j’ai bien l’intention de découvrir ce qu’il y faisait.
— S’il mentait sur sa destination, il devait avoir une raison, dit Hermès, qui, comme tout bon esclave, avait une grande pratique de l’hypocrisie. Tu crois que c’est dangereux ?
— Certainement. C’est pour ça que je ne veux pas prendre de risques. Beaucoup de voyageurs partent chasser quand ils visitent l’Égypte, notre départ d’Alexandrie n’aura donc pas éveillé de soupçons. J’ai bien l’intention d’explorer cette propriété, mais en restant prudent. Il est encore trop tôt, nous irons lorsque le soleil se couchera.
— Nous ? fit Hermès.
— Oui, nous. Ça va te plaire, tu verras. C’est exactement le genre d’activité que tu aimes.
— Tu veux dire que j’aime me faire prendre et être torturé pour avoir espionné ?
— Non, Hermès. Ce que tu aimes, c’est réussir à ne pas te faire prendre.
Nous nous installâmes le plus confortablement possible et sommeillâmes une bonne partie de l’après-midi. Dans la fraîcheur du soir, nous allumâmes un petit feu pour nous réchauffer, que j’alimentai avec du bois de palmier pulpeux. Je l’éteignis très vite pour que la fumée ne trahisse pas notre présence.
Quelques années plus tôt, j’avais servi en Espagne sous le commandement de mon parent Quintus Cécilius Métellus Pius pendant la révolte de Sertorius. Il n’y avait eu aucune bataille en plaine car c’était une guerre de harcèlement dans les montagnes. Les Romains méprisaient ce genre de campagne, parce qu’ils considéraient les glorieuses batailles à ciel ouvert nécessaires à la réputation d’un homme politique. Mais cela m’avait permis d’acquérir de précieuses compétences. Nos éclaireurs ibériens m’avaient enseigné les rudiments de leur art, et je m’apprêtais à les mettre en pratique.
Lorsque nous eûmes terminé nos préparatifs. Hermès fut pressé de partir. Il avait passé des heures dans un état de panique avancée. Digne enfant d’une métropole, il était certain que les campagnes étaient peuplées de bêtes féroces affamées. Le moindre frémissement de l’eau était un crocodile. Le moindre bruissement dans les taillis était un cobra. Un fort bruissement, un lion. Les scorpions qui infestaient Alexandrie représentaient sans doute un danger plus grand, mais il y était habitué. Je ne sais pourquoi, néanmoins la plupart des gens craignent d’être occis de manière exotique. Cette croyance n’est pas l’apanage des esclaves.
Avec la suie du feu de bois, je me tartinai la figure, les bras et les jambes, et recommandai à Hermès de m’imiter. Nous nous barbouillâmes ensuite avec l’argile rougeâtre de la berge. Les Égyptiens divisent leur pays en Terre Rouge et Terre Noire. La Rouge, c’est la Haute-Égypte, au sud, mais partout ailleurs, à l’écart du Nil et du delta, la terre est rougeâtre. Grâce à ce camouflage, dans le soleil déclinant, et grâce à nos tuniques rouille, nous nous fondrions dans le paysage.
Je pris une courte lance et enjoignis Hermès d’en faire autant. Il la tint avec prudence, comme si c’était une guêpe prête à le piquer, mais ça lui donnait aussi un peu d’assurance. Nous enduisîmes les pointes de suie et d’argile afin qu’elles ne reflètent pas le peu de lumière qui restait, et nous partîmes.
Les quatre premiers stades furent faciles, les roseaux et les buissons assez hauts pour que nous marchions debout. La faune nombreuse mettait les nerfs de mon esclave à rude épreuve. Nous dérangeâmes une famille d’affreux petits cochons, et deux hyènes se tapirent dans les taillis pour nous observer. Un chacal pointa ses grandes oreilles dans notre direction. Ces animaux, qui ressemblent à des renards, étaient plutôt agréables à regarder.
— Hermès, soufflai-je alors qu’il sursautait pour la vingtième fois, les seules bêtes dangereuses sont devant nous. Tu les reconnaîtras facilement, elles sont armées.
Ça le calma.
Tout à coup, nous sortîmes des denses taillis des bords du lac et nous retrouvâmes à l’orée de terres cultivées. À la limite des fourrés se dressait une digue en terre d’environ trois pas de haut. Sans doute pour protéger les champs des crues du lac. Nous escaladâmes à quatre pattes la pente de la digue. Au sommet, je levai prudemment la tête pour voir de l’autre côté.
La terre était en jachère depuis au moins deux ans, semée d’herbe pour en faire un pâturage. Quelques vaches pie aux cornes en forme de lyre broutaient d’un air placide. Au loin, je discernai vaguement quelques bâtiments et une silhouette étrange qui s’avéra être une tour de guet. J’aurais aimé l’observer de plus près, mais il y avait encore trop de lumière pour traverser le pâturage sans être vu. Je baissai la tête sous la crête de la digue, et Hermès fit de même.
— On ne va pas traverser ce pré, j’espère ? s’inquiéta-t-il. C’est plein de bouses de vache et ces bêtes ont des cornes pointues.
— Je n’ai pas vu de taureau, mais ne t’en fais pas. Nous allons dans ce verger de dattiers et nous avancerons à l’abri des arbres.
Il hocha la tête avec enthousiasme. Étant d’un naturel sournois, ce programme lui convenait, sauf les vaches.
Nous marchâmes sur une courte distance avant de franchir la digue, et nous redescendîmes de l’autre côté, dans la fraîche pénombre du verger. Comme les champs, celui-ci était à l’abandon. Les fruits de la saison précédente traînaient par terre, bons pour les cochons et les babouins, tandis que des singes s’activaient dans les branches, mangeant la récolte de l’année.
— Sans doute la meilleure terre du monde, dis-je à Hermès, et on la laisse en friche ! Ça ne ressemble pas aux Égyptiens.
Cette vue désolante offensait les vestiges de mon âme bucolique. Hermès ne partageait pas mon émotion, mais bien sûr, ce sont les esclaves qui travaillent la terre, les propriétaires cèdent à une sorte de nostalgie agraire, nourrie par les histoires de nos vertueux ancêtres et par la poésie pastorale.
Nous traversâmes le verger en surveillant les alentours. Une tribu de babouins hurla et siffla, nous bombardant de dattes et de crottes. Ils ne ressemblaient pas aux babouins dressés de la cour ; on aurait dit des nains velus au sale caractère, munis de crocs, le museau agressif.
— Tu crois que ce raffut nous a trahis ? demanda Hermès lorsque nous fûmes loin.
— Les babouins crient toujours, soit après des intrus, soit entre eux. Les Égyptiens sont habitués.
Arrivés au bout du verger, nous aperçûmes les toits des bâtiments, mais l’herbe était trop haute pour que l’on distingue autre chose, hormis la tour de guet qui luisait d’un rouge sanglant sous le soleil couchant.
— Qu’est-ce que c’est ? murmura Hermès en la désignant du doigt.
— Je crois le savoir, mais je veux l’examiner de plus près. À partir de maintenant pas un bruit. Regarde ce que je fais et imite-moi.
Là-dessus, je m’aplatis sur le ventre et commençai à ramper à l’aide des genoux et des coudes, traînant ma lance derrière moi. C’était un exercice pénible, mais il n’y avait pas moyen de faire autrement. J’avançai ainsi, guettant avec méfiance les serpents, si abondants en Égypte. Je n’étais pas aussi nerveux qu’Hermès, mais seuls les imbéciles n’ont pas peur des serpents. Après tout, quand on rampe sur le ventre comme un reptile, on s’aventure pour ainsi dire sur leur terrain, et mieux vaut être prêt à relever leur défi.
Au bout de quelques instants, j’atteignis enfin la limite des hautes herbes ; je marquai une pause et Hermès me rejoignit. Lentement, à l’image des comédiens d’une pantomime, nous écartâmes les herbes pour inspecter le champ qui s’étendait devant nous.
Un vaste terrain de terre battue était entouré de grands bâtiments construits en brique crue, à la façon égyptienne traditionnelle. Cela ressemblait à un champ de manœuvres. D’ailleurs, c’en était un car je ne vis que des soldats. C’étaient bien des militaires même si aucun d’eux ne portait d’armure ni de casque ; toutefois, ils étaient chaussés de bottes et portaient à la ceinture une épée sans laquelle ils auraient eu l’impression d’être nus. C’était un mélange de Macédoniens et d’Égyptiens, et ils s’exerçaient sur les machines de guerre les plus perfectionnées qu’on ait vues depuis le siège de Syracuse.
Une équipe manipulait un assemblage qui ressemblait à six arcs géants attachés entre eux. C’était grotesque, mais, avec un claquement soudain, l’engin propulsa à travers le champ six lourds javelots qui allèrent se ficher dans une formation de mannequins en osier. L’engin branla sous la violence du coup, et certaines lances traversèrent jusqu’à quatre mannequins avant de s’arrêter.
Dans un autre coin du terrain, des hommes manipulaient une énorme catapulte à contrepoids, munie d’un long bras se terminant par une fronde au lieu du panier habituel. Des soldats placèrent une lourde pierre dans la fronde et se reculèrent. Au signal d’un supérieur, le contrepoids s’abaissa et le long bras décrivit un arc élégant, s’arrêta contre une barre horizontale matelassée de chanvre et la fronde s’enroula en accélérant, propulsant à une hauteur incroyable la pierre qui atterrit si loin que nous ne l’entendîmes pas se fracasser sur sa cible.
Il y avait aussi des machines plus conventionnelles, des tortues mobiles soutenant une poutre terminée par une tête de bélier en bronze destinée à défoncer des murailles, petites catapultes pour lancer des pierres et des javelots, et beaucoup d’autres. Mais la pièce maîtresse qui les dominait toutes était la tour.
Elle mesurait près de cent cinquante coudées de haut et était entièrement recouverte de plaques d’acier, d’où son étrange éclat rougeâtre. À divers étages, des balcons s’avançaient, équipés de catapultes et protégés par des boucliers mobiles. De temps en temps, une plaque se soulevait, un projectile jaillissait, puis la plaque retombait.
— Ça, dis-je à Hermès, pour répondre à ta question, ressemble fort à la machine de guerre de Démétrios, le preneur de villes. Il avait fabriqué la tour de siège la plus haute jamais construite, et j’ai l’impression que celle-ci est encore plus grande.
Alors, au milieu d’horribles grognements, la chose colossale se mit en marche, lentement, coudée par coudée, tandis que les soldats à l’intérieur ou sur son toit poussaient des cris d’encouragement. Naturellement, on s’attend à ce que les tours de siège avancent, sinon elles ne serviraient à rien, mais elles sont habituellement poussées par des bœufs, des éléphants ou au moins par un troupeau d’esclaves ou de prisonniers. Cependant, cet engin monstrueux avançait sans moyen de propulsion visible. D’ailleurs, qu’il pût bouger avait en soi quelque chose de surnaturel. J’étais proprement estomaqué.
— C’est de la magie ! couina Hermès.
Il tenta de se relever, mais je le retins par le bras et le forçai à rester allongé.
— Ce n’est pas de la magie, jeune imbécile ! Il doit y avoir une sorte de mécanisme, un treuil pour tirer des fardeaux, avec des roues, des dents, des vitesses. J’ai étudié des plans de ce genre de machines hier soir.
En réalité, je n’avais qu’une vague idée du mécanisme. Même une simple roue hydraulique est un mystère insondable pour moi. Toutefois, je préférais croire qu’il y avait une explication rationnelle. Je me méfiais de la magie et du surnaturel. D’ailleurs, si les Égyptiens possédaient une magie si puissante, comment pouvions-nous les manipuler aussi aisément ?
Une trompette résonna et les soldats cessèrent aussitôt leurs activités. Les manœuvres étaient terminées pour la journée. Une vingtaine d’hommes sortirent de la tour, suivis par une trentaine de bœufs. Puis une équipe d’esclaves entra dans la tour avec des paniers et des pelles pour nettoyer les bouses. En voilà une magie !
— Tu en as assez vu ? demanda Hermès.
— Notre batelier ne reviendra pas avant demain. Je veux voir ça de plus près. Retournons dans le verger, il fera bientôt nuit.
Nous rampâmes à reculons jusqu’aux dattiers.
Lorsqu’il fit assez noir, nous retraversâmes le terrain, en marchant cette fois, mais le dos courbé. Nous parvînmes lentement sur le terrain de manœuvres. Si cela avait été un camp romain, des sentinelles nous auraient arrêtés, mais ces soldats étaient des Barbares paresseux et incompétents, des mercenaires sans discipline, habitués à se battre entre eux dans les guerres tribales de leur pays natal. Qu’ils se sentent chez eux, sans ennemis à moins de mille milles, n’était pas une excuse. Les légionnaires fortifient leurs campements même s’ils sont en vue des murs de Rome. Mais, bien sûr, j’eusse été bien ingrat de m’en plaindre, cela m’arrangeait.
À la lueur de la lune, les machines ressemblaient à des monstres morts. Elles étaient construites en bois qu’on avait découpé et façonné, puis poncé, et pour certaines peint. Les engins de guerre sont d’habitude bâtis sur le lieu du siège avec du bois grossièrement taillé et souvent abandonnés lorsque la bataille est terminée, après qu’on a récupéré le métal et les cordages.
Même un profane pouvait voir que ceux-ci étaient assemblés avec des chevilles et des cales afin de les démonter pour le transport. C’était sans doute une innovation d’Iphicrate. L’Égypte possède très peu d’arbres, hormis les palmiers, un bois tendre et fibreux inutilisable pour ce genre d’ouvrages. Le bois devait donc être importé en grande quantité.
Nous marchâmes jusqu’au pied de la tour, qui dégageait une forte odeur désagréable.
— Qu’est-ce qui pue comme ça ? demanda Hermès.
— Il faut beaucoup d’huile pour empêcher la rouille. Il y a ici assez de métal pour équiper trois légions.
Je soulevai une plaque branlante. C’était du bon fer, aussi épais que celui d’une armure. Je gravis la rampe à l’arrière de la tour, mais il faisait trop sombre pour que je puisse voir quoi que ce fût. Malgré le travail des esclaves, l’intérieur sentait encore la bouse de vache, qui, mêlée à la puanteur de l’huile d’olive rance, finit par me faire fuir.
Les autres machines ne m’apprirent pas grand-chose de plus. Elles étaient toutes ingénieusement dessinées et construites avec soin. Iphicrate avait, c’était probable, apporté des améliorations aux engins les plus communs, notamment pour faciliter le transport.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? me demanda Hermès lorsque je redescendis.
— On pourrait jeter un coup d’œil aux bâtiments, mais il s’agit probablement de baraquements et d’entrepôts. C’est à Alexandrie que tout se passe. Ici, c’est juste un champ de manœuvres et un arsenal.
Je réfléchis à la question.
— On pourrait mettre le feu, proposai-je.
— Oh, oui ! s’exclama Hermès, réjoui. Je peux aller chercher une torche dans un de ces bâtiments et il doit y avoir plein d’huile dans les entrepôts. On pourrait y mettre le feu avant qu’ils ne comprennent ce qui se passe !
Les incendies criminels étant sévèrement punis à Rome, il n’aurait plus jamais l’occasion d’allumer un feu de joie.
— Non, dis-je, ils fouilleraient le périmètre pour retrouver les coupables. Ce ne sont peut-être pas de bons soldats, mais ils savent sans doute comment attraper des fugitifs.
— D’accord, alors on ne fait rien.
— D’ailleurs, j’en aurai besoin comme preuves.
— Preuves de quoi ?
C’était une bonne question. Rome serait fâchée d’apprendre que les Égyptiens s’armaient en cachette, mais est-ce que le Sénat agirait ? J’en doutais. Et quel était le rapport avec le meurtre d’Iphicrate ? Avec ces questions sans réponse à l’esprit, nous retournâmes au bord du lac.
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