Le temple des muses
Chapitre III
— Le Musée, récitai-je, fut fondé sous le règne de Ptolémée Ier, surnommé Sôter, il y a deux cent trente-cinq ans.
J’avais soudoyé un guide pour qu’il m’apprenne son boniment, et je le resservais à Julia tandis que nous montions les marches de la salle principale.
— Les travaux furent supervisés par le premier bibliothécaire, Démétrios de Phalère. La Bibliothèque, célèbre dans le monde entier, est en réalité une annexe du Musée. Depuis Démétrios, une série ininterrompue de directeurs a dirigé l’institution et ses collections. Les successeurs de Démétrios furent Zénodote d’Éphèse, Callimaque de Cyrène, Apollonius de Rhodes, Ératosthène de Cyrène, Aristophane de Byzance, Apollonius d’Alexandrie, Aristarque de Samothrace…
— Je sais lire, Décius, coupa Julia.
— J’ai encore cent ans de directeurs à décliner, protestai-je.
C’était un remarquable exploit d’avoir réussi à mémoriser autant de noms en si peu de temps, mais dès leur plus jeune âge on dressait à coups de fouet les nobles de Rome à l’apprentissage par cœur.
— J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur le Musée et la Bibliothèque pendant la traversée. C’est fou ce qu’on peut apprendre entre deux crises de mal de mer.
En haut des marches, nous passâmes entre deux obélisques gigantesques. Nous débouchâmes dans une cour pavée de marbre pourpre poli, dominée par les superbes statues d’Athéna, d’Apollon et d’Hermès. Les principaux bâtiments du Musée donnaient sur cette cour : la Bibliothèque, le magnifique réfectoire des érudits et le temple lui-même, un édifice, modeste mais exquis, consacré aux Muses. D’autres bâtiments se profilaient au loin : les appartements, les salles de conférences, les observatoires, les colonnades et ainsi de suite.
Julia s’extasia devant les merveilles architecturales. En vérité, Rome n’était pas à la hauteur. Seul le Capitole pouvait rivaliser avec la splendeur des édifices d’Alexandrie, même si notre Circus Maximus* était plus vaste que leur Hippodrome. Mais celui-ci était en marbre quand notre cirque était encore en bois.
— Sublime ! se pâma Julia.
— C’est exactement le mot que j’aurais choisi, assurai-je. Qu’aimerais-tu voir en premier ?
— Les salles de conférences et le réfectoire. Je veux voir les érudits en plein travail.
On avait dû prévenir de notre arrivée car Amphitryon parut.
— Je me ferai une joie d’escorter nos distingués invités, dit-il. Le Musée est à votre entière disposition.
La dernière chose que je souhaitais était qu’un vieux Grec poussiéreux se mette entre Julia et moi, mais elle battit des mains et se félicita d’un tel privilège. Ainsi empêché d’éviter son intrusion inopportune de façon élégante, je suivis notre guide. Dans l’entrée du péristyle, il nous désigna les rangées de noms gravés dans la pierre.
— Ce sont les noms des bibliothécaires et des plus célèbres savants et philosophes qui ont fréquenté le Musée depuis sa fondation.
Au-delà du péristyle, une gracieuse colonnade entourait un bassin où trônaient des statues représentant Orphée en train de chanter pour calmer les fauves.
— La colonnade des Péripatéticiens, expliqua Amphitryon. Ils préféraient discuter et réfléchir en marchant, c’est pourquoi cette colonnade a été conçue pour eux. Orphée a été sculpté par la même main qui a créé la fameuse Gigantomachie de l’autel de Zeus à Pergame.
Je trouvai en effet la statue admirable. C’était un exemple des sculptures grecques flamboyantes que j’ai toujours préférées aux œuvres décadentes de l’Athènes de Périclès, avec ses Apollon affaiblis et ses Aphrodite d’une chasteté excessive. Orphée, saisi en train de pincer sa lyre, était l’incarnation parfaite de la musique. Les fauves, manifestement surpris au moment même où ils s’apprêtaient à bondir, étaient sculptés avec un luxe de détails. Le lion, après un grondement féroce, reprenait la pose paisible du roi des animaux, le loup adoptait l’attitude amicale d’un chien apprivoisé, l’ours, debout sur ses pattes arrière, semblait abasourdi. Dans la vie, on n’est jamais attaqué par une telle ménagerie, mais il s’agissait d’un mythe, et c’était parfait.
Comme Julia voulait voir les philosophes à l’œuvre, nous partîmes à leur recherche. Le problème, c’était que lorsqu’ils ne parlent pas, ils ne font pas grand-chose. La plupart du temps, ils restent debout, ou assis, et, dans le cas des péripatéticiens, ils marchent en réfléchissant d’un air sage.
Nous trouvâmes Asclépiade dans une salle de conférences, expliquant à un large éventail de médecins ses découvertes concernant la supériorité des points de suture sur la cautérisation au fer rouge. Un des auditeurs osa demander si un médecin pouvait s’abaisser à de telles pratiques et Asclépiade lui répondit vertement :
— Avant même le divin Hippocrate, il y avait Asclépios, le dieu de la guérison. Et ne lit-on pas dans l’Iliade que son fils, Machaon, cicatrisait les plaies des héros grecs de ses propres mains ? Il a même un jour extrait une pointe de flèche du corps d’un blessé.
J’applaudis avec vigueur et quelques murmures vinrent valider ce point.
Nous passâmes ensuite dans une grande cour remplie d’énigmatiques objets en pierre : de longs fuseaux, des rampes inclinées, des cercles gravés d’écriture. Je reconnus certains instruments plus petits, le gnomon que les ingénieurs utilisent pour concevoir des chantiers ou des camps pour les légions.
— Bienvenue dans mon observatoire, dit un homme en lequel je reconnus Sosigène, l’astronome.
Il sourit d’un air engageant lorsque Julia manifesta son admiration enthousiaste.
— Je serais ravi de t’expliquer mes études, citoyenne, dit-il, mais j’avoue qu’en plein jour il y a peu de choses aussi inutiles qu’un astronome.
Il s’évertua néanmoins à satisfaire la curiosité de Julia. Son sens de l’humour, dont étaient dépourvus la plupart des philosophes présents, compensait ses défauts. Je me surpris à l’écouter attentivement expliquer la fonction de ses instruments et l’importance de noter les mouvements des étoiles et des planètes afin de calculer la position d’un navire, et de déterminer les dates réelles au lieu de se contenter de celles du calendrier conventionnel. Le calendrier que nous utilisons aujourd’hui est une création de Sosigène, même si César s’en est approprié l’invention en lui conférant son statut officiel lorsqu’il était grand pontife*. Je décidai de retourner à l’observatoire de nuit afin que Sosigène m’en apprenne davantage sur les mystères des étoiles.
Dans une autre cour, nous tombâmes sur le redoutable Iphicrate de Chio en train de diriger des charpentiers et des forgerons qui assemblaient un ouvrage complexe de pierre, de bois et de cordage. À notre arrivée, il se retourna en fronçant les sourcils, mais se radoucit et s’inclina lorsqu’il vit que Rome lui rendait visite.
— Sur quoi travailles-tu en ce moment, Iphicrate ? s’enquit Amphitryon.
— Sa Majesté m’a demandé de résoudre l’éternel problème de l’envasement du grand canal qui relie la Méditerranée à la mer Rouge, déclara-t-il avec fierté.
— Une perspective grandiose, dis-je. Cela faciliterait les échanges entre l’Ouest et l’Inde.
— Je me réjouis qu’un visiteur ait quelques notions de géographie, dit Iphicrate.
— C’est une discipline que les Romains trouvent importante, répondis-je. Quelle est ta solution ?
— Le fond du problème, c’est que le canal est au niveau de la mer, le courant s’engouffre de l’ouest vers l’est lorsque l’eau entre dans la Méditerranée par les Colonnes d’Hercule, et de l’est vers l’ouest par l’Hellespont.
Quand il expliquait les mystères de son art, Iphicrate perdait son agressivité habituelle et parvenait à transmettre l’enthousiasme qu’il éprouvait à résoudre ces problèmes épineux.
— J’ai conçu une série de portes étanches à chaque bout du canal. On peut ainsi inonder les cales sèches pour élever ou abaisser les navires au niveau adéquat ; ils peuvent alors naviguer, être halés ou remorqués sans qu’on ait à se soucier du courant. La quantité de vase qu’on laissera entrer sera minimale, et on ne sera pas contraints de draguer le canal plus de quatre ou cinq fois par an.
— Très ingénieux, approuvai-je. C’est digne d’Archimède.
— Merci, dit Iphicrate d’un ton bourru. Mais le vénérable Archimède n’a pas eu de chance avec les Romains.
Les Grecs ont toujours besoin de régler des comptes.
— C’était un incident regrettable, admis-je, mais c’était de sa faute. Quand les Romains envahissent une ville après un long siège, qu’ils pillent et massacrent quiconque affiche une forme de résistance, la dernière chose à faire est de leur parler de manière insolente. Si Archimède avait tenu sa langue, s’il s’était montré humble, il aurait été épargné. D’ailleurs, Marcellus a déploré sa mort et lui a offert de belles funérailles.
— C’est juste, consentit Iphicrate entre ses dents.
— Mais dis-nous, estimé Iphicrate, intervint Julia, quelles autres merveilles occupent ton esprit. Dans tes livres, tu affirmes que tu réfléchis toujours à un tas de projets en même temps.
— Si vous voulez me suivre, dit-il en nous conduisant dans une salle spacieuse où des ouvriers assemblaient sa porte étanche.
La pièce était pleine de placards et de tables, et celles-ci étaient jonchées de maquettes à divers stades d’assemblage. La plupart de ces machines, ainsi qu’il nous l’expliqua, avaient un rapport avec l’élévation d’une masse d’eau. Je désignai un long contrepoids terminé par une fronde.
— Une catapulte ? m’enquis-je.
— Non, je ne dessine jamais de machines de guerre. C’est une grue améliorée afin de soulever de grosses pierres. Plusieurs de vos ingénieurs romains ont montré de l’intérêt pour mon engin. Il sera très utile pour vos ponts et vos aqueducs.
Tandis qu’il parlait avec Julia et Amphitryon, j’errai dans la pièce, admirant ses dessins et ses diagrammes d’une précision incroyable, qui tous appliquaient la géométrie et les mathématiques au projet d’une tâche particulière. C’était le genre de philosophie que je pouvais apprécier, même si je trouvais l’homme odieux. Les placards ouverts étaient remplis de papyrus et de rouleaux. Sur une table se trouvait un immense rouleau de parchemin, avec des baguettes d’olivier huilé dont les poignées étaient teintées de vermillon. Un examen même superficiel m’apprit que ce n’était pas un papyrus égyptien, mais une peau de Pergame. Je m’emparai de l’objet et entrepris de le dérouler, mais Iphicrate émit un grognement furieux.
— Excuse-moi, sénateur, dit-il en m’arrachant vivement le parchemin des mains. C’est l’œuvre inachevée d’un collègue, qu’il m’a prêtée à la condition expresse que personne ne la voie avant qu’il publie le finit de ses découvertes.
Tandis qu’il enfermait le rouleau dans un placard richement orné, je me demandai quel genre de collègue confierait quoi que ce fût à Iphicrate de Chio.
— Ce rouleau me rappelle que je n’ai pas encore vu la fameuse Bibliothèque, intervint Julia fort à propos. Qui mieux que le directeur lui-même est qualifié pour nous la faire visiter ?
Nous fîmes nos adieux au mathématicien coléreux qui nous salua avec sa morgue habituelle.
J’avais déjà visité la Bibliothèque, et quand on a vu un immense entrepôt de livres, on les a tous vus. En outre, elle était bruyante à cause des centaines d’érudits lisant d’une voix tonitruante. Lorsque les Romains lisent, on n’entend qu’un murmure poli et digne, mais ce n’est pas le cas des Grecs, encore moins des Orientaux. Je laissai Julia et Amphitryon aux plaisirs douteux de la Bibliothèque et sortis dans la grande cour admirer les statues. Je venais à peine d’arriver lorsque mon esclave Hermès m’apporta une outre de vin et deux coupes. Je lui avais ordonné de m’attendre près de la litière, mais, naturellement, il n’en faisait comme toujours qu’à sa tête. C’était un jeune criminel dégénéré, mais il compensait ses défauts en anticipant mes désirs avec une précision quasi mystique.
— Je me suis dit que tu ne pourrais jamais supporter autant de culture à la fois, expliqua-t-il en me versant une coupe. Je suis allé dans une taverne et j’ai acheté du lesbos de premier choix.
J’acceptai avec gratitude.
— Rappelle-moi de te fouetter pour désobéissance.
Je levai ma coupe vers la statue de Sapho qui se dressait sous le portique du temple. Elle occupait cette place d’honneur parce que les anciens Grecs l’avaient nommée la « dixième Muse ». Je bus une longue rasade, puis m’adressai à la statue.
— Maintenant, je sais d’où tu tiens ton inspiration, ma vieille !
Les nombreux visiteurs émirent des grognements scandalisés en voyant un Romain boire dans un lieu aussi sacré. Je ne m’inquiétai pas outre mesure. Un sénateur romain peut faire tout ce qu’il veut, et nous sommes par ailleurs habitués à entendre des étrangers vaniteux nous traiter de Barbares. Hermès se servit à boire.
— J’imagine que tu as de précieuses informations pour moi, dis-je. Il y a des limites à l’insolence.
— Je tiens ça des femmes de chambre personnelles de la reine, commença-t-il. Elle est de nouveau enceinte.
Ce genre de secret était ce que j’attendais d’Hermès.
— Un autre mouflet royal ! m’écriai-je. Ça va tout compliquer, surtout si c’est un garçon. Une autre princesse, ça irait, ils en ont déjà trois sous la main.
— On dit que Pothinus, le premier eunuque, est mécontent.
Hermès connaissait davantage d’informations confidentielles que le corps diplomatique au grand complet.
— Ça se comprend, dis-je. Ça lui compliquera la vie, à lui aussi. Sans oublier que les eunuques n’apprécient pas en général la fertilité humaine. Depuis combien de temps est-elle enceinte ?
— Trois mois. Bérénice est furieuse. Cléopâtre semble se réjouir et Arsinoé est bien trop jeune pour s’en soucier. Autant que je sache, le jeune Ptolémée n’est pas encore au courant.
— Et le roi ? questionnai-je.
— Je ne fréquente pas les hautes sphères. C’est toi le fonctionnaire romain.
— Pour le bien que j’en tire ! En ce moment, je ne suis qu’un vulgaire guide.
— Tu es au moins en agréable compagnie. Préférerais-tu être à Rome, poursuivi par Clodius, empoisonné par sa sœur, inquiet des projets que César échafaude contre toi ? Profite de ton oisiveté, voilà mon conseil.
— Hermès, nous sommes au milieu des plus grands philosophes du monde. Je n’ai pas besoin de tes conseils.
Il renifla.
— J’ai vu des tas de ces philosophes depuis que je suis ici. Sais-tu pourquoi ils ont des esclaves pour leur essuyer le cul ? Parce qu’ils sont trop farfelus pour le faire eux-mêmes.
— Tu ne devrais pas parler ainsi de tes supérieurs.
Je lui lançai la coupe vide.
— Emporte ça à la litière. Il vaut mieux qu’on ne remarque pas que cette outre a diminué de volume.
Toujours désœuvré, j’entrai dans le temple. Ne l’ayant jamais visité, sa bouleversante beauté me prit au dépourvu. Il était de forme circulaire, donnant ainsi une place égale à chacune des neuf Muses dont les statues se dressaient à la périphérie.
À Rome, nous avions un beau temple d’Hercule et des neuf Muses ; Hercule, un des préférés des Romains, y occupe la place centrale. Les statues des Muses ne sont pas de la plus grande qualité.
Celles-ci étaient dignes de Praxitèle. Elles étaient sculptées dans un excellent marbre blanc, parées d’une teinte subtile contrairement aux nombreuses statues peintes de couleurs criardes. Et cela leur conférait une présence spectrale, presque transparente, à l’image des esprits aperçus en rêve. Devant chacune d’elles, dans un récipient, brûlait de l’encens qui les enveloppait de fumée et contribuait à leur apparence divine. Seuls leurs yeux, délicatement sertis de coquillages et de Lapis-lazuli, brillaient avec une intensité digne des mortels.
Je m’aperçus que je savais très peu de choses des Muses. Je pouvais à peine en nommer deux ou trois : Terpsichore, parce que tout le monde aime la danse, Polymnie, parce que nous chantons tous les louanges des dieux, et Érato, parce qu’elle est la muse des poèmes d’amour et que son nom ressemble à celui d’Éros. Mais les autres m’étaient inconnues.
Les proportions du temple étaient parfaites. Contrairement à tant de bâtiments d’Alexandrie, il demeurait à l’échelle humaine. Les statues des Muses étaient à peine plus grandes que nature, juste assez pour souligner qu’elles n’étaient pas de simples mortelles. Le marbre poli de plusieurs couleurs, toutes pâles, accentuait l’apparence éthérée du lieu.
Hors de Rome, seuls quelques temples, tombeaux ou sanctuaires m’étaient apparus authentiquement sacrés. Le temple des Muses d’Alexandrie était un de ceux-là. Ici, j’avais l’impression d’être sous le charme des sublimes déesses.
— Tu aimes notre temple, sénateur ?
Je me retournai, surpris. La question avait été posée par un petit barbu vêtu d’un simple chiton grec, la tête recouverte d’un filet à cheveux blanc.
— Sublime, chuchotai-je.
Parler fort dans ce lieu eût été une profanation.
— Je veux faire un sacrifice pour elles.
L’homme me gratifia d’un agréable sourire.
— Nous ne sacrifions pas ici. Pour la fête des Muses, nous leur offrons de la farine de blé pétrie avec du miel, et nous versons des libations de lait, de miel et d’eau, c’est tout. Nous brûlons aussi de l’encens en leur honneur. Ces divinités n’aiment pas le sang du sacrifice. Ici, nous travaillons pour leur gloire.
— Es-tu prêtre ? demandai-je.
Il inclina légèrement la tête.
— Je suis Agathon, l’archiprêtre des Muses. Les connais-tu ?
— À peine. Elles n’ont pas une grande notoriété à Rome.
— Dans ce cas, laisse-moi te les présenter.
Il me conduisit vers la droite de l’entrée. Tandis que nous marchions, il énumérait les noms, qualités et attributs de chacune. Comme les Muses se ressemblaient toutes, on les reconnaissait à leurs attributs.
— Clio, la muse de l’histoire. Ses attributs sont la trompette et la clepsydre.
« Euterpe, muse de la flûte, qui porte la flûte.
« Thalie, muse de la comédie, qui porte un masque de théâtre.
« Melpomène, muse de la tragédie. Ses attributs sont le masque tragique et la massue d’Héraclès.
« Terpsichore, muse de la poésie lyrique et de la danse. Elle porte la cithare.
« Érato, muse de la poésie, seule de toutes à n’avoir aucun attribut.
« Polymnie, muse de la rhétorique et des hymnes héroïques, dont les doigts effleurent ses lèvres en signe de méditation.
« Uranie, la muse de l’astronomie, dont les attributs sont le globe céleste et le compas.
« La plus grande de toutes, Calliope, muse de la poésie épique et de l’éloquence, qui porte le style et les tablettes.
Toutes les muses étaient représentées debout, sauf Clio et Uranie, assises. Je ne leur avais pas accordé l’intérêt qu’elles méritaient car je vivais à une époque de guerre civile et de violence, impropre à la culture des arts. Mais depuis ce jour, je n’ai oublié ni leur nom ni leurs attributs et chaque fois que mes pas me conduisent près de leur temple du Circus Flaminius, je n’omets jamais de jeter un peu d’encens dans leurs cassolettes.
Je remerciai chaleureusement le prêtre. Je devais chérir cette expérience inattendue jusqu’à la fin de mes jours. En quittant le temple, je fus quelque peu déconcerté de trouver les choses exactement comme je les avais laissées. Peu après, Julia et Amphitryon émergèrent de la Bibliothèque, et Julia me dévisagea d’un drôle d’air.
— Es-tu ivre, Décius ? Tu ne crois pas qu’il est bien tôt pour ça ?
— Je n’ai bu qu’une coupe, je le jure.
— Alors, pourquoi parais-tu absent ?
— L’estimé citoyen a l’air de celui à qui les dieux ont accordé une vision, déclara Amphitryon avec sérieux. Est-ce cela ?
— Non, fis-je hâtivement. Du moins, je ne le crois pas. Rentrons au palais, Julia.
— Je voulais en voir davantage, dit-elle, mais tu as peut-être raison.
Nous remerciâmes Amphitryon et regagnâmes notre litière. Je m’efforçai de dissimuler mon émotion sous des propos badins et bientôt Julia me parla de la prodigieuse collection de livres, assez considérable pour faire planer au-dessus de la ville une odeur de papyrus. Je lui promis de l’emmener au Paneum le lendemain. Y étant déjà allé, je savais que je ne risquais pas de renouveler l’étrange expérience du temple des Muses.
— Oh, à propos, fit Julia. Amphitryon nous convie à un banquet demain soir au Musée. C’est une fête annuelle en l’honneur de sa fondation.
— Oh, non ! m’écriai-je. Tu ne pouvais pas décliner l’invitation ? Je n’ai vraiment pas envie d’aller à un banquet d’érudits et d’endurer un tas de discours de haut vol venus d’hommes qui ne savent même pas s’amuser.
— Bérénice y va, dit Julia d’un ton ferme. Elle voudra que Fausta et moi l’accompagnions. Tu feras comme bon te plaira.
Je savais ce que cela sous-entendait.
— Bon, j’irai. Où est Fausta, à propos ?
— Elle est allée voir le sacrifice des taureaux. Elle aime ce genre de choses.
— Ça ne m’étonne pas. Hermès s’est renseigné. Il semble que les taureaux seront castrés et qu’on coudra une cape avec leurs testicules afin d’en draper les épaules du dieu, comme pour la statue de Diane à Éphèse.
Julia grimaça.
— Ah, les racontars que ce gredin recueille ! Je ne comprends pas pourquoi tu le tolères.
— Il est amusant, ce qu’on ne peut pas dire des esclaves en général, et il vole très peu, vu toutes les occasions qui se présentent à lui.
De retour au palais, je me mis à la recherche de Créticus qui discutait des dernières nouvelles parvenues de Rome. Lorsque Rufus me vit, il s’empara d’un des papyrus et le brandit.
— Ça vient juste d’arriver ce matin par bateau rapide. Les élections ont eu lieu à Rome, Décius. Caius Julius Caesar sera consul* l’année prochaine.
— Ce n’est pas une surprise, dis-je. Maintenant, ses créanciers peuvent espérer se faire rembourser. Qui est l’autre ?
— Bibulus, dit Créticus avec mépris. Ils auraient aussi bien pu élire une huître.
— Ça sera donc le consulat d’un seul homme, déclarai-je. Bah, au moins Julia sera contente.
Nous épluchâmes les résultats des élections, cherchant des amis et des ennemis dans la liste. Comme d’habitude, il y avait à profusion des uns comme des autres. Créticus tapota d’un doigt un nom sur la liste des nouveaux tribuns*.
— Vatinius ! C’est un homme de César. Ça signifie que César fera passer ses lois aux assemblées du peuple*.
— Quelles seront les provinces proconsulaires ? m’enquis-je.
Créticus parcourut la page des yeux, puis sa mâchoire tomba.
— Pour tous deux, il y aura la surveillance des chemins vicinaux, des sentiers et des pâturages en Italie !
Nous éclatâmes de rire.
— C’est une insulte mortelle ! avançai-je. C’est une proclamation de guerre entre César et le Sénat.
Créticus écarta cette idée d’un geste.
— Non, Caius Julius trouvera un moyen de s’en tirer. Il se fera octroyer une riche province par les assemblées du peuple. Les tribuns peuvent aisément casser une décision du Sénat de nos jours. Souviens-toi, il a renoncé à son droit au triomphe* afin de rentrer à Rome et de postuler au consulat. Ça compte, pour le petit peuple. Les Romains vont croire que le Sénat l’a trahi et ils se rangeront tous à ses côtés.
L’étonnante ascension de Caius Julius dans le monde politique était presque miraculeuse. Il était sorti de l’ombre assez tard dans la vie, et s’était révélé un politicien accompli, un gouverneur talentueux et, récemment en Espagne, un chef militaire compétent. Pour quelqu’un qui s’était surtout fait remarquer par sa débauche et ses dettes, sa carrière était doublement surprenante. Son mandat en Espagne lui avait assez profité pour effacer ses dettes les plus écrasantes. En tant que consul, il ne pouvait plus être harassé par ses créanciers restants, et s’il obtenait une riche province à la fin de son consulat, il deviendrait un des hommes politiques les plus redoutables de Rome. C’était un homme que tout le monde croyait connaître, mais que personne n’avait encore réussi à sonder véritablement.
— Tu pourras peut-être rentrer bientôt, Décius, me dit Rufus. Tu es fiancé à la nièce de César, ça retiendra Clodius pendant son consulat.
— Je n’ai pas peur de Clodius, mentis-je.
— Vos bagarres dans le Forum* indisposent la famille, dit Créticus. La peur est sans importance. Tu rentreras à Rome quand la famille le décidera.
— Tant pis. Oh, à propos, je viens d’apprendre que la reine était enceinte.
Je lui répétai ce qu’Hermès m’avait confié.
— Un noble romain ne doit pas écouter les ragots d’un esclave, bougonna Créticus.
— Ce sont pourtant les ragots d’esclave qui m’ont souvent permis de survivre, rétorquai-je. D’ailleurs, on peut faire confiance à Hermès.
Nous devisâmes des conséquences éventuelles. Comme il fallait s’y attendre, ils déplorèrent tous la probable naissance d’un autre garçon qui compliquerait les relations entre Rome et l’Égypte. La réunion s’acheva sur cette note amère.
Le lendemain, j’accompagnai Julia au Paneum. C’était un des sites les plus excentriques d’Alexandrie, une colline artificielle avec un sentier en spirale, et le Paneum lui-même au sommet. Ce n’est pas un véritable temple. C’est-à-dire qu’il n’y a aucun prêtre, aucun sacrifice. C’est davantage un lieu de pèlerinage en l’honneur du dieu adoré.
La montée était longue, mais superbement dessinée, le sentier en colimaçon bordé de hauts peupliers, flanqué de chaque côté d’une bande de gazon parsemé de drôles de petites grottes avec des statues de Pan, entourées de faunes gambadants, de satyres poursuivant les nymphes, et de dryades qui batifolaient.
Au sommet se dressait un temple sans cloisons, simple toit soutenu par de gracieux piliers, car qui enfermerait un dieu sylvestre comme Pan entre quatre murs ? Une statue en bronze du dieu, haute comme une moitié d’homme, avec ses cornes, ses sabots fourchus, ses membres inférieurs de bouc, dansait sa syrinx à la main.
— Comme c’est beau ! s’émerveilla Julia lorsque nous pénétrâmes sous les piliers.
Elle parut sidérée devant les célèbres attributs du dieu ; un majestueux pénis en érection, qui, chez un homme, aurait été plus grand que son avant-bras.
— Surprise ? lançai-je. Le moindre Hermès de jardin est équipé de la sorte.
— Oui, mais pas de manière aussi triomphante, répliqua Julia, les yeux écarquillés. Je plains les nymphes.
— Fausta aurait dit qu’elle les enviait.
Elle avait décidé de passer la journée à regarder les prêtresses de Baal Ahriman s’autoflageller. Ses centres d’intérêt étaient plus vivants et davantage portés sur le spectacle.
— Fausta accorde une valeur excessive aux traits physiques, dit Julia. D’où son intérêt pour ton odieux ami Milon.
— Milon est intelligent, éloquent, énergique, ambitieux, il est destiné à jouer un grand rôle en politique.
— Il n’est pas le seul. Et il est aussi violent, sans scrupules, il ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Des qualités très répandues, je t’assure. Ce qui le rend unique et désirable, en tout cas pour Fausta, c’est qu’il a le visage et le corps d’un dieu.
— Est-ce sa faute ? D’ailleurs, les canons des Cornelii sont très élevés dans ce domaine. Qui à Rome peut rivaliser avec Fausta si ce n’est Milon ?
Julia émit un délicat grognement de patricienne.
— Pourquoi s’en soucie-t-elle ? Ce n’est pas comme s’ils s’exhibaient en public. Les Romains ne s’assoient pas à côté de leur femme au cirque. Mais je suis d’accord, ils forment un couple saisissant. Elle est blonde et fine, il est brun et musclé. Et son maintien est aussi arrogant que celui de Fausta, bien qu’il lui soit très inférieur de naissance.
Je souris par-devers moi. Julia admirait Milon, même si elle ne devait jamais l’admettre directement. Presque toutes les Romaines l’admiraient. Les domestiques griffonnaient son nom sur les murs comme pour un gladiateur ou un aurige victorieux. Elles l’appelaient le beau Milon, se déclaraient prêtes à mourir d’amour pour lui, allant jusqu’à énumérer des détails indécents. Julia n’aurait jamais été aussi dépravée, mais elle n’était pas insensible à ses charmes.
— La naissance ne signifie plus grand-chose à Rome, dis-je. Aujourd’hui, le pouvoir est dans le tribunat et les assemblées du peuple. Un patricien comme Clodius s’est rapproché de la plèbe pour se faire élire tribun, et même ton oncle Caius Julius, aussi patricien que Romulus, est devenu un homme du peuple parce que c’est là que le pouvoir réside.
— Mon oncle Caius veut restaurer la dignité du Sénat, une tâche où même Sylla a échoué. S’il doit s’allier à la plèbe pour avoir l’autorité nécessaire, cela prouve à quel point l’époque est corrompue. Il est prêt à endurer cette indignité pour le bien de l’État.
Sa loyauté à sa famille était touchante, mais déplacée. Même un ignare en politique savait que César se fichait comme d’une guigne de restaurer la dignité du Sénat. Restaurer la monarchie, certainement, à condition qu’il soit le roi. Nous ne savions pas alors à quel point il était près de réussir.
— D’ici, la vue est extraordinaire ! s’exclama Julia, changeant de sujet.
C’était vrai. Le Paneum n’était peut-être pas une haute colline, mais Alexandrie était si plate qu’il n’était point besoin d’une grande altitude pour l’embrasser tout entière. Je repris ma fonction de guide.
— Les bâtiments du palais, tu les connais maintenant. Là-bas…
Je désignai le sud-est.
— … c’est le quartier juif. On prétend qu’il y a davantage de Juifs à Alexandrie qu’à Jérusalem.
Je pointai ensuite un doigt vers l’ouest de la ville, dominé par l’immense bâtisse du Sérapéum, un simple temple qui rivalisait en taille avec le Musée et ses annexes.
— C’est le Rhacôtis, le quartier égyptien, ainsi appelé parce que c’était le nom du village qui existait avant l’arrivée d’Alexandre. La ville est composée de pâtés de maisons rectangulaires, qui forment à leur tour des quartiers rectangulaires, désignés chacun par une lettre de l’alphabet grec.
— Ça fait bizarre d’être dans une ville tout en lignes et en angles droits. J’imagine que ça contribue à l’ordre public.
— Cela me produit le même effet, acquiesçai-je. On a l’impression d’être dans une ville dessinée par Platon.
— Platon préférait les cercles, m’informa Julia. Mais je doute que les cercles s’accordent avec le plan d’une ville. Qu’y a-t-il au-delà des murs, à l’ouest ?
— C’est la Nécropole. Les Égyptiens raffolent des tombeaux. Les cimetières sont sur la rive ouest et les nécropoles sont toujours à l’ouest des villes, sans doute parce que c’est là que le soleil se couche. Il y a eu tellement de morts à Alexandrie au cours des siècles que la Nécropole est presque aussi grande que la ville elle-même.
— Pourtant, Alexandrie n’existe que depuis peu, selon les normes égyptiennes. D’après Hérodote, la liste des pharaons remonte à près de trois mille ans. Rome n’est qu’un enfant à côté. Crois-tu que Rome durera aussi longtemps ?
— Bien sûr, assurai-je.
Quelle question ridicule !
Hélas, même les jours les plus agréables ont une fin, et le soir nous étions invités au banquet du Musée. Nous regagnâmes le palais pour nous baigner et nous changer. Une coutume que les Romains d’Alexandrie appréciaient tout particulièrement voulait qu’on se dispense de la lourde et encombrante toge pour les dîners en ville, et que nous portions la légère synthèse. Elle était si pratique que César l’introduisit à Rome quelques années plus tard. Comme, à cette époque, César était déjà l’arbitre des us et coutumes, la mode se répandit.
Nous allâmes au Musée en litière, nos esclaves marchant derrière nous en portant nos affaires. Comme Bérénice et Fausta nous accompagnaient, il y avait une foule d’esclaves. Je demandai à mes porteurs de se rapprocher de la litière occupée par les deux femmes.
— Alors, Fausta, lançai-je, comment étaient les flagellations ?
— Ensorcelantes. Il y avait au moins cent prêtresses qui dansaient devant la statue de Baal Ahriman, et avant la fin du service plusieurs s’étaient évanouies, soit du choc, soit de la perte de sang.
— Ça m’a l’air plus distrayant que les émeutes des Saturnales*, dis-je, ignorant le coup de coude de Julia qui faillit me briser une côte. Dommage qu’on n’ait pas ce genre de divertissements dans nos temples romains.
— C’était une véritable cérémonie religieuse, insista Bérénice. Le très saint Ataxas nous a révélé la sublime nature du grand dieu, et la valeur de l’extase dans son culte. Pendant la transe, on entre en communion mystique avec la divinité. Le très saint Ataxas nous a promis que, lorsque ses fidèles auront atteint la dévotion parfaite, la statue du dieu nous parlera.
— Le dieu parlera ? m’étonnai-je. Tu veux dire qu’il se manifestera d’une manière allégorique, comme les dieux en ont l’habitude ?
— Non, répondit la princesse. Il parlera de sa propre voix, et nous pourrons tous l’entendre.
— Fascinant, marmonnai-je, surpris comme toujours par l’insondable crédulité humaine.
Je cédai enfin aux brutales injonctions du coude de Julia.
— Ce n’est pas bien de se moquer de la religion d’autrui ! siffla-t-elle entre ses dents lorsque les autres furent hors de portée d’oreille.
— Je ne me moquais pas, protestai-je. Je posais simplement une question. D’ailleurs, ce n’est pas une véritable religion. C’est un culte étranger. Et aucune personne éduquée, quel que soit son pays, ne devrait ajouter foi à de telles sornettes.
— Et après ? C’est une princesse, et on doit se montrer indulgent avec la royauté. Ce n’est pas comme si nous étions à Rome et qu’Ataxas défiait Jupiter pour la suprématie.
Nous passâmes le temps dans des discussions théologiques pendant que nos porteurs suaient et soufflaient pour nous conduire au Musée. La litière vacilla légèrement lorsqu’ils gravirent le grand escalier avant de nous déposer dans l’antichambre de la salle du banquet où les sommités du Musée nous accueillirent. C’est-à-dire qu’ils se prosternèrent devant Bérénice et nous inclurent avec amabilité dans leurs révérences.
Nous pénétrâmes dans le réfectoire, qu’on avait disposé pour un banquet digne des érudits, autrement dit, simple, austère et élégant. Mais la présence de la princesse améliorait l’ordinaire. Le vin était de première qualité, de même que la nourriture, en dépit de certaines sauces prétentieuses et de bizarres présentations. Pour tout divertissement, Théagène, le grand acteur tragique d’Alexandrie, lut un long passage d’Homère. Nous l’écoutâmes de bout en bout avec la dignité requise. Je dois dire que l’excellent vin nous y aida.
Le calme qui régnait me rendit légèrement soupçonneux. Il manquait quelque chose ! Je remarquai alors qu’Iphicrate de Chio n’était pas là. Je m’adressai à Amphitryon.
— Où est Iphicrate ? Il rate un savoureux dîner, et sa présence aurait sans doute animé le banquet.
Le bibliothécaire sembla peiné.
— Il était dans son cabinet cet après-midi. Je devrais peut-être envoyer quelqu’un voir s’il va bien.
Il héla un esclave et lui ordonna de prendre des nouvelles d’Iphicrate.
Bien sûr, le directeur de la Bibliothèque ne pouvait décemment avouer qu’il se réjouissait de l’absence du mathématicien.
Je savais qu’après le banquet les discussions porteraient sur des sujets savants, et je souhaitais les éviter à tout prix. Si je ne pouvais m’esquiver, le mieux était d’espérer des disputes ou des vitupérations. Or Iphicrate les fournirait en abondance. Tandis qu’on débarrassait les plats, un vieillard à la barbe blanche se leva.
— Votre Altesse, honorés invités, je suis Théophraste de Rhodes, je dirige le département de philosophie. On m’a demandé de mener la discussion durant cette soirée. Avec votre permission, j’ai choisi pour sujet le concept que le philosophe sceptique Pyrrhon d’Élis a articulé le premier : acatalepsie, c’est-à-dire l’impossibilité de parvenir à la certitude dans le domaine des connaissances humaines.
C’était encore pire que je ne l’avais redouté. L’esclave revint et chuchota quelques mots urgents à l’oreille d’Amphitryon. Aussitôt, une ombre de consternation défila sur le visage du bibliothécaire. Il se leva d’un coup.
— Je crains d’être obligé d’interrompre les festivités, déclara-t-il. Il semble qu’il y ait eu… euh… une sorte d’accident. Il est arrivé quelque chose à Iphicrate, je dois aller voir ce qui a mal tourné.
Je claquai des doigts.
— Mes sandales !
Hermès me chaussa prestement.
— Sénateur, m’arrêta Amphitryon, tu n’as pas besoin de…
— Fadaises ! S’il y a des ennuis, je veux apporter mon aide.
J’étais pressé de fuir la discussion philosophique.
— Comme tu voudras, consentit le bibliothécaire. Estimé Théophraste, continue, je te prie.
Nous quittâmes le réfectoire, accompagnés par la voix monotone du vieux philosophe. Le Musée était étrangement sombre et calme le soir, maintenant que les esclaves avaient regagné leurs quartiers, ne laissant que le jeune garçon dont la seule fonction était de surveiller les lampes et de les moucher.
— Que s’est-il passé ? demandai-je à l’esclave qu’on avait envoyé prendre des nouvelles d’Iphicrate.
— Je préfère que tu en juges par toi-même, dit-il, en sueur.
Les esclaves se mettent souvent dans cet état lorsqu’un problème se présente. Ils savent qu’on les accusera presque à tout coup d’en être responsables. Nous traversâmes la cour où j’avais vu la veille des ouvriers assembler la maquette du canal d’Iphicrate. Le mécanisme semblait irréel au clair de lune. L’esclave s’arrêta à la porte de l’étude où j’avais vu les dessins du maître.
— Il est là, dit-il.
Nous entrâmes. Six lampes procuraient une lumière suffisante pour voir qu’Iphicrate était allongé sur le dos au milieu de la pièce, aussi mort qu’Hannibal. Une profonde entaille verticale divisait presque son haut front en deux, de l’arête du nez à la racine des cheveux. La pièce était sens dessus dessous, les papyrus éparpillés, les placards grands ouverts, leur contenu répandu par terre.
— Par Zeus ! s’écria Amphitryon, perdant quelque peu son calme philosophique. Que s’est-il passé ?
— Pour commencer, dis-je, ce n’est pas un accident. Notre ami Iphicrate a bel et bien été assassiné.
— Assassiné ! Mais pourquoi ?
— Ma foi, il était plutôt belliqueux, remarquai-je.
— Les philosophes polémiquent beaucoup, dit Amphitryon avec raideur, mais ils ne règlent pas leurs différends par la violence.
Je me tournai vers l’esclave qui était resté sur le seuil.
— Va chercher le médecin Asclépiade, ordonnai-je.
— Je crains qu’il ne soit trop tard pour le soigner, dit Amphitryon.
— Je ne requiers pas les talents de guérisseur d’Asclépiade, mais ses connaissances des blessures. Nous avons maintes fois travaillé ensemble sur des cas analogues à Rome.
J’allai examiner les placards. Ceux qui étaient fermés avaient été forcés et leur contenu saccagé.
— Fort bien, répondit le directeur de la Bibliothèque, mais je dois avertir Sa Majesté. Il voudra sans doute nommer son propre enquêteur.
— Ptolémée ? Il ne sera pas en état de décider quoi que ce soit avant demain au plus tôt.
J’examinai les lampes. L’une s’était presque entièrement consumée, sa mèche fumait. Les autres brillaient.
— Je le préviens néanmoins, dit Amphitryon.
Dehors, des voix approchaient. J’allai à la porte et vis les invités du banquet traverser la cour.
— Viens, Asclépiade, dis-je. Les autres, restez dehors pour l’instant.
Le petit Grec entra, le visage rayonnant sous sa barbe. Il adorait ce genre de choses. Il alla s’agenouiller près du cadavre, plaça ses mains sous le menton et fit bouger la tête de droite à gauche.
— Même la meilleure lampe est insuffisante pour une bonne inspection, dit-il. Décius Cécilius, sois aimable de mettre quatre lampes autour de sa tête, à moins d’un doigt.
Il se leva et se mit à fouiller parmi le désordre. Je fis ce qu’il m’avait demandé, tandis qu’il trouvait ce qu’il cherchait. Il revint avec un bol en argent peu profond et joliment poli, puis s’adressa aux érudits qui s’étaient rassemblés à la porte.
— Iphicrate effectuait des recherches sur l’utilisation par Archimède des réflecteurs paraboliques. Un miroir concave a la vertu de concentrer la lumière qu’il reflète.
Il dirigea le bol vers Iphicrate, et comme il l’avait assuré, un rai lumineux vint éclairer la blessure. Des murmures d’admiration accueillirent son ingéniosité philosophique.
Tandis qu’Asclépiade se livrait à son examen, j’allai à la porte.
— Votre collègue Iphicrate a été odieusement assassiné, annonçai-je. Je vous demande à tous de vous rappeler si vous avez vu des individus bizarres juste avant le banquet.
Je dis cela pour les occuper afin qu’ils ne s’immiscent pas dans mon enquête. Je ne leur aurais pas fait confiance pour remarquer si leur toge était en feu. Sosigène était le seul que je croyais capable d’esprit d’observation. À part le défunt Iphicrate, qui ne m’était désormais d’aucun secours.
Fausta s’approcha.
— Un meurtre ! Comme c’est excitant !
— Si tu épouses Milon, dis-je, les meurtres te paraîtront bientôt d’une grande banalité. Y a-t-il un inventaire des affaires d’Iphicrate ? demandai-je à Amphitryon. Ça m’aiderait beaucoup de savoir ce qui manque ; manifestement, le meurtrier cherchait quelque chose.
— Iphicrate était très secret. Il était le seul à savoir ce qu’il possédait.
— Pas d’élèves ? Pas d’esclave personnel ?
— Il travaillait seul, si l’on excepte les ouvriers qu’il engageait. Il avait un domestique, un esclave du Musée qui lui était affecté. Peu d’entre nous ont besoin d’une grande quantité d’esclaves.
— J’aimerais interroger le domestique.
— Sénateur, rétorqua Amphitryon, à bout de patience, je dois te rappeler qu’il s’agit d’une affaire qui regarde la couronne d’Égypte.
— Oh, j’arrangerai ça avec Ptolémée, assurai-je, confiant. Bon, veux-tu être assez aimable d’ordonner à un secrétaire de dresser l’inventaire des objets de cette pièce ? Papyrus, dessins, objets de valeur, tout, même les meubles. Si certains objets, dont on sait qu’ils appartenaient à Iphicrate, viennent à manquer, ça nous aidera peut-être à déterminer l’identité de l’assassin.
— Oui, j’imagine que ça ne peut pas faire de mal, grommela-t-il. L’enquêteur du roi en aura sans doute besoin. Est-ce là une nouvelle école de philosophie dont j’ignorais l’existence ?
— C’est ma propre école. Tu peux l’appeler « logique appliquée ».
— C’est très… romain. Je nommerai le personnel compétent.
— Parfait. Et assure-toi qu’il répertorie tous les sujets des dessins et des papyrus.
— Je n’y manquerai pas, fulmina-t-il. Maintenant, sénateur, si cela ne t’ennuie pas, nous avons des arrangements à régler pour les funérailles de notre regretté collègue.
— Asclépiade ?
— J’en ai assez vu, me répondit-il.
Il se releva et nous nous dirigeâmes vers un coin de la pièce.
— Depuis combien de temps est-il mort ? m’enquis-je.
— Pas plus de deux heures. Il a sans doute été tué au moment où le banquet commençait.
— Et l’arme ?
— Très singulière. Iphicrate a été assassiné avec une hache.
— Une hache !
C’était exceptionnel. L’assassin n’avait pas utilisé une simple dague. Quelques rares Barbares préféraient encore la hache, surtout en Orient.
— Était-ce une hache de charpentier ? interrogeai-je. Ou la dolabre d’un soldat ?
— Ni l’une ni l’autre. Elles ont des bords droits ou légèrement convexes. Celle-ci a une lame assez étroite et profondément incurvée, presque en forme de croissant.
— Quel genre de hache est-ce là ?
— Suis-moi, me dit Asclépiade.
Il m’entraîna hors de la pièce. J’étais intrigué. Pour autant que je le pusse savoir, il avait laissé sa précieuse collection d’armes à Rome. Nous sortîmes au milieu des murmures. Quelqu’un nous emboîta le pas.
— Je vois que tu as trouvé l’activité que tu aimes tant.
C’était Julia.
— Oui, une chance incroyable, n’est-ce pas ? Où est Fausta ?
— Elle est retournée au palais avec Bérénice. Le lieu d’un meurtre n’est pas un endroit fréquentable pour une princesse.
— J’espère qu’elles tiendront leur langue. Je veux persuader Ptolémée de me confier l’enquête.
— Décius, dois-je te rappeler que tu es en Égypte et non à Rome ?
— C’est ce qu’on me répète. Mais ce n’est pas comme si l’Égypte était un pays indépendant. Tout le monde sait que Rome y exerce la loi.
— Tu fais également partie d’une mission diplomatique. Tu ne dois pas t’immiscer dans une enquête de police.
— J’ai une dette envers Iphicrate. Sans lui, je serais encore en train d’écouter une discussion barbante sur l’acatalepsie.
— Tu t’ennuies, voilà tout.
— Énormément.
J’eus une inspiration.
— Écoute, Julia, aimerais-tu m’aider dans cette enquête ?
Elle parut réfléchir.
— T’aider ? fit-elle, soupçonneuse.
— Mais oui ! J’aurais besoin d’une assistante. Une Romaine. Et ça ne serait pas plus mal si cette Romaine était capable de discuter avec la noblesse et la cour d’Alexandrie.
— J’y songerai, dit-elle d’un ton froid.
Je savais que je l’avais accrochée. Elle aimait prendre part à mes investigations, mais à Rome c’était une activité indigne d’une patricienne. En Égypte, elle pouvait faire ce qu’elle voulait, dans les limites du raisonnable.
— Parfait, dis-je. Tu peux commencer par demander à Bérénice d’appuyer ma demande auprès de son père.
— Je savais que tu avais un mobile mesquin. Où allons-nous ?
Nous étions dans une aile du Musée que je n’avais pas encore visitée, une galerie de statues et de tableaux, éclairés par les flammes capricieuses des lampes.
— Asclépiade a quelque chose à nous montrer, dis-je.
— La hache n’est plus utilisée comme arme de nos jours, expliqua Asclépiade. Mais dans les temps anciens elle n’était pas mal vue, même parmi les nobles. Dans le treizième chant de l’Iliade, le héros troyen Pésandre se bat contre Ménélas avec une hache et un bouclier. Remarque, ça ne lui a pas réussi.
— Oui, je m’en souviens, acquiesçai-je. Ménélas l’a frappé en haut du nez et ses yeux ensanglantés sont tombés à ses pieds.
— Ça ne m’étonne pas que tu t’en souviennes, persifla Julia.
— J’adore ces passages. Asclépiade, pourquoi la galerie de statues ?
— En art, la hache est souvent dépeinte comme l’arme caractéristique des Amazones.
— Tu ne suggères tout de même pas qu’Iphicrate s’est fait trucider par une Amazone ?
— Non, je ne crois pas. Mais regarde.
Il s’était arrêté devant un splendide vase noir juché sur un piédestal où était gravé le nom de Timon, le célèbre peintre. La scène qu’il avait peinte sur le grand vase représentait une bataille entre les Grecs et les Amazones, et Asclépiade désigna une guerrière à cheval, vêtue d’une tunique et coiffée du bonnet phrygien, brandissant une hache à long manche pour frapper un Grec qui ne portait qu’un large casque surmonté d’un cimier et armé d’une lance et d’un bouclier.
Julia prit une lampe sur une applique murale et revint éclairer le vase afin que nous puissions examiner la hache. Bien que le manche fût long, la lame était compacte, plutôt étroite, et allait en s’agrandissant pour former un tranchant semi-circulaire. Le côté opposé de la tête était une grosse et courte pointe bien aiguisée.
— Ça ressemble à la hache de l’assistant du flamine* avec laquelle il assomme les bêtes sacrificielles, remarquai-je.
— Dans certaines parties de l’Orient, expliqua Asclépiade, les haches de cette forme sont encore utilisées à des fins religieuses.
— En as-tu déjà vu à Alexandrie ? L’interrogeai-je.
— Non. Mais il y en a nécessairement au moins une en ville.
Nous prîmes congé de lui et retournâmes à notre litière où nous trouvâmes les porteurs profondément endormis, négligence que je corrigeai aussitôt. Nous montâmes dans la litière et nous adossâmes aux coussins moelleux.
— Pourquoi tuer un philosophe comme Iphicrate ? interrogea Julia d’une voix assoupie.
— C’est ce que j’ai l’intention de découvrir, répondis-je. J’espère que ce n’est pas le crime passionnel d’un mari jaloux. Ça serait affreusement banal.
— Tes supérieurs n’aimeraient pas que tu fourres ton nez là-dedans, Décius. Ça pourrait compliquer leur mission.
— Cela m’est égal. Je veux trouver l’assassin et m’assurer qu’il sera châtié.
— Pourquoi ? Oh, je sais que tu t’ennuies, mais tu pourrais te changer les idées en descendant avec moi le Nil jusqu’à l’île Éléphantine ; tu me montrerais les choses à voir. Tu n’as rien à faire à Alexandrie et tu n’aimais pas Iphicrate. Alors pourquoi ?
Je la détestais lorsqu’elle était aussi perspicace.
— Ce n’est rien qui puisse t’intéresser, affirmai-je.
— Allez, dis-moi ! fit-elle, amusée. Si je dois être ton assistante, j’ai besoin de savoir.
— Eh bien, répondis-je, mal à l’aise, c’est à cause de l’endroit. Pas tellement le Musée ni la Bibliothèque, mais le temple lui-même.
— Et ? insista-t-elle.
— Et commettre un meurtre dans un temple est un sacrilège. L’endroit où Iphicrate a été tué fait partie du temple et de ses annexes.
Julia haussa un sourcil.
— Même si c’est un temple étranger ?
— Les Muses sont des divinités légitimes, soutins-je. Nous les vénérons à Rome.
— Je ne t’aurais jamais cru aussi pieux, Décius.
— Ce temple est différent, m’entêtai-je.
Elle se cala contre les coussins.
— Fort bien. Mais je veux que tu me montres ce temple.
Elle ne dit pas un mot de plus jusqu’au palais.
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