Le temple des muses

John Maddox Roberts · Chapitre 7 sur 13

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Le temple des muses

Chapitre VI

 

— Il s’appelle Eunos, dit Amphitryon. Il vient de Rhodes, il a été pendant deux ans le domestique personnel d’Iphicrate.

— Sait-il lire ? m’informai-je.

— Naturellement. Les esclaves du Musée affectés au personnel doivent posséder un certain niveau d’instruction. Après tout, si on envoie un esclave chercher un livre particulier, il doit être capable de le trouver.

— C’est juste. Dis-moi, sais-tu si le général Achille ou un autre noble de l’armée rendait visite à Iphicrate ?

Amphitryon me dévisagea comme si j’avais perdu la tête.

— Sans vouloir manquer de respect aux nobles serviteurs de Sa Majesté, les militaires sont tous une bande de montagnards macédoniens ignares. Qu’auraient-ils besoin de fréquenter un lettré comme Iphicrate ?

— Iphicrate s’absentait-il souvent ? m’enquis-je.

— Oui, bien sûr. Tous les mois, il partait en bateau sur le fleuve, il mesurait les marées, observait les effets des crues sur les rives. L’étude des liquides l’intéressait au plus haut point. Tu as vu l’écluse qu’il était en train de construire.

— Oui, je l’ai vue. Combien de temps duraient ces voyages ?

— Je ne comprends pas la pertinence de ces questions, mais je peux te dire qu’il partait six jours au début de chaque mois.

— Ces dispositions sont-elles courantes ?

— Dans les limites du raisonnable, nos savants ont toute liberté de poursuivre leurs recherches comme ils l’entendent. Ils ne sont même pas obligés de donner des conférences. Ici, au Musée, notre seul but est le pur savoir.

— C’est fort louable, acquiesçai-je.

Je commençais à avoir de sérieux doutes sur la pureté du savoir d’Iphicrate. On frappa à la porte et un Grec d’âge moyen entra, vêtu de la livrée du Musée. Il s’inclina devant nous, puis attendit avec la maîtrise propre aux esclaves conscients de leur supériorité dans la société servile.

— Eunos, le sénateur aimerait t’interroger sur feu Iphicrate de Chio.

— Eunos, commençai-je, as-tu servi Iphicrate le soir de son meurtre ?

— Oui, sénateur. Je l’ai aidé à se préparer pour le banquet, puis il m’a congédié. Comme je retournais dans mes appartements, il m’a rappelé et m’a demandé d’apporter d’autres lampes. Je l’ai fait, j’ai installé les lampes dans son cabinet. J’allais les allumer, mais il m’a renvoyé et je suis parti.

— Sais-tu pourquoi il avait besoin de ces lampes au moment où il se rendait à un banquet ?

— Il avait un visiteur que je n’avais pas entendu arriver.

— L’as-tu vu ?

— Quand je suis revenu avec les lampes, il était assis dans la chambre à coucher tout au fond. Il était dans la pénombre. Il m’a semblé de taille moyenne, les cheveux bruns, avec une barbe taillée à la grecque. Il n’a pas regardé de mon côté, je n’ai rien vu de plus.

— Te souviens-tu d’autre chose qui nous permettrait d’identifier cet homme ? Quelque chose d’inhabituel qu’Iphicrate aurait pu faire, par exemple.

— Désolé, sénateur. Je n’ai rien remarqué.

Après l’avoir congédié, je méditai sur ses réponses. Je n’étais pas surpris qu’il ne se soit pas manifesté plus tôt. N’importe quel esclave doté d’un brin de jugeote savait qu’il valait mieux ne rien dire tant qu’on n’était pas interrogé. Amphitryon n’avait pas cette excuse, mais son silence était aussi compréhensible. Il eût été contraire à sa dignité de philosophe d’écouter les dires d’un esclave.

— J’aimerais voir de nouveau les appartements d’Iphicrate, lui dis-je en me levant.

— Tout ce que tu voudras, sénateur, mais nous devrons bientôt débarrasser ses affaires. Le distingué Zénodote de Pergame doit arriver et nous avons besoin des pièces.

Asclépiade était en train de terminer une leçon d’anatomie, mais je le persuadai de m’accompagner. Nous trouvâmes le cabinet bien rangé, l’inventaire complet étalé sur une grande table. Je pris un des bols en argent.

— Tu disais qu’Iphicrate effectuait des recherches sur les propriétés des miroirs paraboliques. Quelles sont exactement ces propriétés, à part le fait qu’ils concentrent la lumière ?

— Ils concentrent aussi la chaleur, expliqua Asclépiade. Viens, je vais te montrer.

Nous sortîmes dans la cour. Il vérifia l’angle des rayons du soleil, puis, muni du réflecteur, il dirigea un disque de lumière sur l’écluse désormais abandonnée. Il recula le bol. Le disque rétrécit jusqu’à devenir un simple point lumineux de la taille d’un as en cuivre.

— Pose ta main là, fit-il, tu comprendras ce que je veux dire.

Je glissai avec précaution ma main sur le cadre en bois jusqu’à ce que le point lumineux éclaire ma paume.

Je sentis de la chaleur, mais pas assez forte pour être douloureuse.

— Quel usage Archimède faisait-il de ces appareils ? demandai-je.

— On affirme qu’il avait mis le feu à des navires romains grâce à cet artifice.

— Crois-tu que cela soit possible ? Ça ne chauffe pas tant que ça.

— Ces bols sont trop petits. Ceux qu’Archimède utilisait devaient être aussi grands que des boucliers. Et il en utilisait beaucoup à la fois, peut-être, une centaine, alignés sur les murs du port de Syracuse. Avec une telle concentration de lumière, je crois possible qu’il ait incendié les navires. Les bateaux sont hautement inflammables dans des circonstances favorables.

Nous fîmes des expériences avec les quatre bols en argent. Avec la lumière des quatre bols réunis concentrée sur un seul point du bois, nous réussîmes à obtenir un filet de fumée. De retour dans les appartements d’Iphicrate, je parcourus l’inventaire à la recherche d’indices qui m’auraient permis de savoir ce que manigançait l’exaspérant pédant.

— « Articles : une boîte d’échantillons de cordage, tous étiquetés. » Qu’est-ce que tu crois que ça signifie ? demandai-je à Asclépiade.

En fouillant la pièce, nous trouvâmes une boîte qui contenait des bouts de corde de divers matériaux et tressés de diverses manières. Chaque échantillon mesurait environ une coudée et sur chacun était accrochée une étiquette en papyrus où figuraient des abréviations et une suite de chiffres.

Asclépiade en prit une poignée.

— Ce sont des cheveux humains, affirma-t-il. À quoi pouvaient bien servir ces cordes ?

Je m’efforçai de déchiffrer les étiquettes.

— On prétend que les cheveux humains font les meilleures cordes pour les catapultes. Les femmes de Carthage avaient sacrifié leurs tresses pour construire des machines de guerre pendant le siège. Scipion a conquis une ville de femmes chauves. Tiens, regarde : les abréviations donnent la race et le pays de chaque donneuse. Ce type était un maniaque du détail.

— Et les chiffres ? questionna Asclépiade, pour une fois désorienté.

Je réfléchis quelques instants.

— Je crois qu’ils indiquent le poids ou la tension au-delà desquels les cordes rompent. Comment a-t-il réussi à le déterminer, je n’en ai aucune idée.

Si ma lecture des abréviations était correcte, les cheveux noirs des Africaines étaient les moins résistants, tandis que ceux, blonds, des Germaines étaient les plus solides et les plus élastiques. Ni les fibres végétales ni les cordes en cuir n’étaient aussi efficaces que les cheveux. Même la soie, bien que solide, n’avait pas les mêmes qualités parce qu’elle était, si je traduisais bien, « trop extensible ».

Elle était en outre trop chère.

Je racontai à Asclépiade ce que l’esclave avait dit.

— Nous avons au moins une description, certes sommaire, de l’assassin.

— Brun, de taille moyenne, une barbe à la grecque… ça rétrécit l’éventail des suspects, remarqua Asclépiade. Il ne doit pas y avoir à Alexandrie plus de vingt ou trente mille hommes répondant à ce signalement.

— Et parmi eux le général Achille, soulignai-je.

— Un lien des plus ténus.

— Il me suffit. Un suspect répondant à cette description se trouvait dans les appartements d’Iphicrate le soir du meurtre. Le lendemain, Achille débarque sans prévenir et sans raison, et tente de s’opposer à mon enquête.

— Persuasif, mais pas concluant, maintint Asclépiade.

— Ce n’est pas tout. Il y a quelques jours, je suis entré par curiosité sur le champ de manœuvres des Macédoniens. Ayant remarqué une sorte de machine de guerre en cours de construction, j’ai voulu y jeter un coup d’œil. Ce rustre de Memnon m’a chassé, plutôt grossièrement. Je te parie que si nous y retournions maintenant, la machine aurait disparu.

— Si, comme tu sembles le soupçonner. Iphicrate construisait des machines de guerre pour Achille, pourquoi l’assassiner ?

— J’admets que ça me dépasse. Peut-être qu’Iphicrate tentait de vendre ses engins à d’autres rois, violant ainsi un accord entre les deux hommes. J’ai appris qu’il avait accepté une forte somme du roi Phraatès pour certains croquis.

— Et cependant, insista Asclépiade, les activités d’Achille sont-elles illégales ou soupçonnées d’être une provocation ?

— Elles pourraient être interprétées comme une provocation. Notre politique étrangère est une affaire complexe. Une fois qu’un roi allié a accepté notre aide et notre protection, nous endossons le commandement pour les affaires militaires. C’est notre droit parce que nous sommes la race de soldats la plus forte du monde. Lorsque nous découvrons que ce roi a renforcé ses défenses, nous en déduisons qu’il les renforce contre nous, car, avec notre soutien, il n’a personne d’autre à craindre.

Asclépiade émit son habituel raclement de gorge qui indiquait son scepticisme.

— Il se peut, avança-t-il, que contrairement à toute raison, certains rois n’aient pas autant confiance que toi dans la puissance de Rome.

— Bon, j’admets qu’ils essuient exceptionnellement des massacres ou des pillages avant que les légions romaines ne leur apportent leur aide, mais dans l’ensemble le système est fiable. Parfois, par mesure de précaution, nous leur faisons démolir une partie des murs de leur capitale. Ainsi, lorsqu’ils les reconstruisent sans nous en informer, nous savons qu’ils préparent quelque mauvais coup. Notre accord avec l’Égypte n’est pas aussi formel, mais cet intérêt soudain pour un armement moderne est des plus suspects.

— N’y a-t-il pas d’autres ennemis qui pourraient justifier ces préparatifs ?

— Maintenant que le vieux Mithridate est mort et que Tigrane a perdu ses crocs, non, il n’y a personne. La Parthie est trop loin.

— Un soulèvement de nobles mécontents, peut-être ? Selon certaines rumeurs, plusieurs nomes sont en armes et défient Alexandrie.

— C’est une affaire de cavalerie et d’infanterie, lui fis-je remarquer. J’ai parcouru le pays jusqu’aux premières cataractes, je n’ai vu aucune fortification notable. Cette partie de l’Égypte est protégée des invasions par le désert. Les seules villes fortifiées sont situées sur le delta, et elles sont toutes sous le contrôle de Ptolémée.

— Il semble donc que tes soupçons soient fondés. Que proposes-tu ? Tes supérieurs ne sont pas du genre à prendre des décisions hâtives.

— Non, il faut que je rassemble davantage de preuves. J’ai une réputation hautement injustifiée de fauteur de troubles, on accueillera mes avertissements avec scepticisme si je n’ai pas du concret à me mettre sous la dent.

— Et comment comptes-tu rassembler ces preuves ?

— Il serait temps que je fasse un petit voyage.

Je pris congé d’Asclépiade et me rendis à la Bibliothèque. L’immense salle sentait les livres poussiéreux et résonnait du bourdonnement des lettrés qui lisaient à voix haute. Malgré sa taille et son aspect massif, la salle n’était pas sombre, une généreuse lumière filtrait par les énormes claires-voies et les nombreuses lucarnes de verre. L’intérieur était en marbre blanc pour tirer le meilleur profit de la lumière. Il y avait de nombreuses statues de dieux, Apollon, Athéna, Thot à la tête d’ibis et quelques autres, ainsi que les bustes des grands philosophes. Les murs étaient pourvus jusqu’aux claires-voies d’alvéoles en losange garnies de rouleaux étiquetés.

On me guida vers l’aile des livres de Pergame où je trouvai Eumène d’Éleusis en train de surveiller un scribe qui copiait un de ces précieux rouleaux.

— Puis-je t’aider, sénateur ? me demanda-t-il poliment.

— Je l’espère. Je m’intéresse au livre qui a disparu du cabinet d’Iphicrate ; tu m’as dit qu’il était de Biton et qu’il s’intitulait Sur les machines de guerre.

— C’est juste.

— En as-tu une copie ?

Il acquiesça d’un air grave.

— Nous faisons des copies de tous les livres qui nous parviennent. Cela évite d’user les originaux.

— Cependant, Iphicrate avait insisté pour consulter l’original ?

— C’est exact. Il disait qu’il ne voulait pas être retardé par les inévitables erreurs des copistes.

— Je vois. Puis-je jeter un coup d’œil sur la copie ?

— Certainement, sénateur.

Je le suivis dans un coin où des tas de rouleaux reposaient dans leurs casiers, leurs étiquettes pendant des baguettes. Il parcourut les casiers d’un œil exercé, puis en sortit un rouleau. Il était beaucoup plus petit que l’original épais que j’avais vu dans le cabinet d’Iphicrate.

— Il n’y a qu’un volume ? questionnai-je.

— Oui, c’est un manuel assez court. Si tu souhaites le lire attentivement, déroule-le avec soin. Personne ne l’a fait depuis près de cent ans que nous l’avons ici.

— Comment se fait-il que le Musée détienne l’original alors qu’il avait été dédié à Attale I er de Pergame ? J’aurais cru qu’il serait à la bibliothèque de Pergame.

Les rois de Pergame avaient construit une bibliothèque copiée sur celle d’Alexandrie, qui avait encore, à cette époque, une réputation inférieure.

— Un des premiers Ptolémées… euh… l’avait emprunté pour en faire une copie. Par inadvertance, nous leur avons renvoyé une excellente copie plutôt que l’original.

— Et ces inadvertances se produisent souvent ?

— Euh… nous avons en effet plusieurs milliers d’originaux venant de cette bibliothèque.

Logique ! Du fantassin au roi, tous les Macédoniens sont des voleurs.

— Si tu désires lire l’ouvrage, sénateur, il y a des tables vacantes.

— J’aimerais l’emporter à l’ambassade afin de le lire à tête reposée, si c’est permis.

— Nous préférons que les livres ne sortent pas de la Bibliothèque, sénateur. Maintenant que l’original a disparu, c’est la seule copie qui nous reste.

— Si mon enquête aboutit, il est fort probable que je te rapporte l’original.

Je gardai le rouleau bien serré dans la main.

— Euh, dans ce cas, et étant donné le désir de notre souverain d’être aimable à Rome, nous ferons une exception pour toi.

— Tu as mes remerciements les plus sincères, ainsi que ceux du Sénat et du peuple de Rome.

De retour à l’ambassade, je me mis à la recherche de Créticus. Je le trouvai en train de lire la correspondance en provenance de Rome et d’autres parties de l’Empire.

— Si ça ne t’ennuie pas, déclarai-je, j’aimerais partir quelques jours à la chasse.

Il me toisa d’un air soupçonneux.

— Depuis quand aimes-tu faire quelque chose de plus pénible que de regarder les courses de chars ? Qu’est-ce que tu complotes ?

— J’ai juste besoin d’un peu d’exercice. Disons que j’ai abusé de la vie facile.

— Oh, remarque, on ne peut pas dire que tu es indispensable ici. Tu emmènes Julia avec toi ?

— Ça ne serait pas convenable. Nous ne sommes pas encore mariés.

— Tu t’inquiètes de la respectabilité, maintenant ? Ah, je suis sûr que tu me caches quelque chose ! Où en est ton enquête sur le meurtre ?

— Elle attendra.

— Bon, vas-y. Mais évite de t’attirer des ennuis.

Lorsque je lui en parlai. Hermès ne fut pas moins étonné.

— À la chasse ? Tu veux dire que tu vas chasser des animaux ?

— Qu’est-ce qu’on chasse d’autre ? Hormis les esclaves en fuite ?

— Tu n’as encore jamais chassé.

— Il faut un commencement à tout. Trouve-moi du matériel de chasse. Il y a ici des vêtements et des équipements pour toutes sortes d’activités. Nous partirons demain dès qu’il fera assez jour pour voir clair.

Hermès s’exécuta en bougonnant.

Je trouvai un coin confortable et une cruche de vin, et m’installai pour me plonger dans le livre de Biton. J’ôtai la couverture en cuir et commençai à dérouler le livre craquelé avec soin. Contrairement à l’original, il était en papyrus égyptien, ce qui expliquait sa minceur relative.

Biton commençait par une étude approfondie de l’histoire des machines de guerre, assez rares chez les Babyloniens et les Égyptiens, et encore plus chez les premiers Grecs. L’armée grecque qui avait assiégé Troie n’en avait pas utilisé ; excepté le cheval de bois, mais c’était différent. Cependant, à mesure que les hommes se battaient plus souvent devant des villes fortifiées, les machines devinrent nécessaires. Au début, il ne s’agissait que de tours pour prendre des remparts d’assaut, de galeries roulantes pour protéger les béliers, et de divers engins capables de lancer des projectiles. Alexandre, qui se battait le plus souvent en rase campagne, n’avait pas besoin de recourir à des machines.

Vinrent alors les rois lagides. Ils n’avaient pas de nouvelles terres à conquérir, mais ils se disputaient les vestiges de l’Empire d’Alexandre. Ils s’arrachaient mutuellement leurs ports, leurs forteresses et leurs capitales. Or de tels combats réclament des machines, c’est pourquoi les Lagides apportèrent le même soin maniaque à leurs engins de guerre, que ce soit pour la taille ou la complexité, qu’à la construction de leurs bâtiments.

Le plus notable fut Démétrios Poliorcète, « le preneur de villes », fils d’Antigone le Borgne, le plus grand amateur de guerre de toute l’histoire. Il dessina les plus étranges et les plus imposantes machines jamais conçues. Il utilisa des tours d’assaut fixées sur des bateaux accouplés pour prendre les murailles des ports. Il bâtit des tours de près de cent coudées de haut, équipées de dizaines de catapultes et recouvertes d’acier.

Il eut des rivaux. Le tyran Denys de Syracuse avait fondé une école militaire où les meilleurs ingénieurs travaillaient sur des machines, des navires de guerre et de nouveaux types d’armes et d’armures.

Ces expériences prirent fin avec l’avènement de Rome. Nous les avons tous battus parce que nous possédons l’arme suprême : le légionnaire. Grâce à lui, même de médiocres généraux remportaient victoire sur victoire avec une régularité monotone. Un général inspiré comme César (encore aujourd’hui, j’ai horreur de l’admettre) accomplissait des merveilles. Mais les Lagides ne s’intéressaient qu’à la guerre. Ils n’étaient bons qu’à ça. Les Romains attachent de la valeur à la loi et aux règles justes. Pourtant des présomptueux ont cru que l’ordre des choses pouvait être inversé et que la possession d’une arme magique leur donnerait la victoire sur les légions invincibles.

Venait ensuite un long texte agrémenté de croquis de divers engins, parmi lesquels les monstres fantasques de Démétrios. Une dernière partie concernait les défenses bâties pour Syracuse par le grand Archimède. Les réflecteurs de lumière étaient mentionnés, mais sans aucune description. La grue pour hisser des navires dont Iphicrate s’était moqué n’y figurait pas. Certainement une invention ultérieure. Il y avait des engins en forme de grue capables de laisser choir d’énormes poids sur les navires adverses, fracassant leur pont et leur coque.

Lorsque j’eus terminé, il faisait sombre et ma cruche était presque vide. J’avais trouvé la lecture fascinante, mais elle n’expliquait rien. Je ne savais toujours pas pourquoi l’assassin avait emporté le rouleau. Il devait pourtant savoir qu’il y en avait au moins une copie, et sans doute plusieurs dans d’autres mains. Iphicrate avait-il écrit sur l’original ? Cela semblait peu probable. Le responsable de la Bibliothèque y aurait vu une profanation. Le texte et les croquis auraient été utiles pour un capitaine désireux d’assiéger une ville ou une forteresse, mais je n’avais rien vu dans le livre qui aurait convaincu fût-ce le plus naïf des conquérants éventuels qu’il y avait là quelque chose pour faire pencher la balance en sa faveur contre la puissance de Rome. Il devait y avoir d’autres raisons, et elles se trouvaient dans le manuscrit original de Biton, dédié à Attale un siècle plus tôt et même davantage.

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