Le temple des muses

John Maddox Roberts · Chapitre 11 sur 13

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Le temple des muses

Chapitre X

 

 

Pas besoin de vêtements de nomade, cette fois. La nuit, une simple cape de voyageur suffisait. Un vent frais soufflait de la mer, balayait la ville et faisait vaciller les torches. Cet éclairage serait fort utile à Rome, où les rues sont si sombres qu’on pourrait y devenir soudain aveugle et ne pas s’en rendre compte avant l’aube. Tous les cinquante pas environ, alignées le long des vastes artères, ces torches brûlaient au sommet de perches de dix pieds. Elles étaient en étoupe trempée dans l’huile et entretenues toute la nuit par des esclaves. Grâce aux torches et au clair de lune, on pouvait marcher la nuit dans les rues d’Alexandrie aussi vite qu’en plein jour. Plus vite, même, car il y avait peu de monde le soir.

Seuls ou en petits groupes, les gens se rendaient à des réceptions ou en revenaient, visitaient des amis, s’acquittaient de leur fonction, vaquaient à leurs occupations. Les Alexandrins ne se couchent pas, comme les Romains, avec le soleil.

Pendant la majeure partie du trajet, j’empruntai la rue parallèle au port. Sur ma droite, la fumée du Pharos s’élevait dans le ciel, spectacle grandiose. Je passai devant le temple de Poséidon, la caserne des Macédoniens, les deux gigantesques obélisques, longeai rangée après rangée d’entrepôts qui sentaient le papyrus, exportation principale d’Alexandrie. À la porte de la Lune, je pris la rue du Sôma vers le sud, puis m’engageai dans la voie Canopique, à l’ouest.

La voie Canopique se terminait à la porte de la Nécropole. Je payai le gardien pour qu’il me laisse entier. Son poste était lucratif car à Alexandrie, la Nécropole est le lieu de rendez-vous privilégié des amours clandestines.

— Comment trouverai-je l’obélisque du Sphinx ? lui demandai-je.

— Franchis la porte et tu seras dans la rue de Seth. Continue vers l’ouest pendant un stade et tourne dans la rue d’Anubis. L’obélisque du Sphinx est à trente pas. Tu ne peux pas le rater.

Je le remerciai et franchis la porte.

Une nécropole devrait être le dernier endroit où les amants se rencontrent, mais la Nécropole d’Alexandrie ne ressemble pas aux autres. Elle est dessinée comme la ville, avec des larges rues rectilignes. La seule différence tient au fait que les rues ne sont pas bordées d’habitations mais de tombeaux. L’autre avantage est la nature des tombeaux égyptiens. Ils ressemblent à des maisons miniatures. Que l’architecture et la décoration choisies soient égyptiennes, grecques ou perses, la disposition est toujours la même. On entre dans une petite pièce semblable à un atrium, où l’on dépose les offrandes pour le mort. Sur le mur du fond s’ouvre une petite fenêtre qui permet aux visiteurs de regarder dans une autre pièce qui contient le buste du défunt ; les Égyptiens croient que cette statue renferme une des âmes du mort, ou offre du moins un lieu que l’âme visite pendant les offrandes. Elle procure aussi un refuge à l’âme, si la momie vient à être détruite.

Ce sont ces bâtisses qui donnent aux amants l’intimité nécessaire, et tandis que je parcourais les rues, les cris passionnés qu’on entend dans tous les lieux de rendez-vous galants me parvenaient aux oreilles.

Il n’y avait pas de torche dans la Nécropole, mais la pleine lune fournissait largement assez de lumière. Et bien sûr les chats s’y sentaient chez eux. On m’avait affirmé que l’endroit grouillait de souris, venues manger les offrandes laissées dans les tombeaux, et qu’à leur tour les chats avaient rapplique pour mangea les souris. C’était, me semblait-il, un arrangement équitable.

Comme l’avait dit le gardien, je n’eus aucun mal à trouver l’obélisque du Sphinx. La colonne de granit s’élevait d’un socle où était aussi sculpté dans du marbre blanc un lion à tête humaine. Les cornes de bélier qui jaillissaient du front de l’homme m’apprirent que c’était encore une statue d’Alexandre, adaptée au goût égyptien.

Je parcourus des yeux la petite place et vis le mastaba, imposante construction qu’on dit antérieure aux pyramides. La plus vieille pyramide n’est qu’un empilement de mastabas de taille de plus en plus réduite. À Alexandrie, les anciennes coutumes sont souvent remises en vogue, de même que Rome a vu, depuis peu, une renaissance de l’art étrusque. J’allai à la porte du tombeau.

— Hypatie ? appelai-je à voix basse.

Entre, me dit une voix de femme.

J’étais décidé à me montrer téméraire, mais même dans mes mauvais jours je n’étais pas assez stupide pour une telle imprudence.

— Sors, toi, dis-je. Si tu es avec quelqu’un, qu’il vienne avec toi.

J’empoignai mon épée, prêt à dégainer au premier signe de danger. Je n’étais pas gêné par la pénombre. Pour quiconque était habitué aux bagarres dans les rues de Rome en pleine nuit, il faisait aussi clair que sur le Forum à midi.

Il y eut des bruits étouffés, puis une frêle silhouette sortit du tombeau. La tête couverte d’une palla* foncée, elle portait une longue robe claire. En sortant, elle ôta sa palla, révélant un visage d’une beauté classique. Elle avait les sourcils droits et le nez long et fin qu’admiraient tant les sculpteurs grecs. Elle avait des lèvres pleines, bien que pincées pour l’instant, et de grands yeux qui jetaient des regards furtifs autour d’elle.

— Je n’ai pas été suivi, assurai-je. Ne t’inquiète pas, j’ai une certaine pratique des filatures.

— C’est ce que m’a dit Julia. Elle prétend que tu pourchasses quiconque complote contre Rome avec la même détermination que les Amis.

Elle employa l’euphémisme qu’on utilise pour désigner les mauvais démons, parce qu’en prononçant leurs vrais noms, on risque de les faire apparaître.

— Elle me flatte, mais j’ai effectivement rendu quelques services à l’État dans le passé. Qu’as-tu pour moi ?

— Un livre en peau de Pergame, avec des baguettes vermillon.

— J’en ai lu une copie, mais je suis sûr que le bibliothécaire de Pergame sera content de le récupérer.

— Tu verras que l’original est bien plus intéressant. Il contient des choses qui n’existent pas dans les copies.

— C’est-à-dire ?

— Mon prix, d’abord.

Je m’y étais attendu.

— Combien ?

Elle éclata de rire.

— Je n’ai pas besoin d’argent. Cependant, tu appartiens à la grande famille des Metelli.

— Ils n’ont pas le choix, ils sont obligés de me reconnaître.

— Une lignée plébéienne, mais qui peut se vanter d’avoir donné des consuls, des généraux, des hauts magistrats depuis la fondation de Rome.

— Tu es bien renseignée.

— Tu as donc une certaine influence. Je veux aller à Rome. Une femme sans protecteur est partout traitée plus bas qu’une esclave, sauf à Rome. À Rome, une femme qui a du bien jouit, de la protection de la loi, même si elle n’est pas citoyenne. À Rome, en tant que résidente et cliente* d’un Cécilius Métellus, je serai en sécurité, même quand ma beauté sera fanée.

— Louable prévoyance. Tu pourrais faire mieux en contractant un mariage de convenance avec un citoyen dans le besoin. Un époux, ça s’achète. Ainsi, même, s’il divorce, tu auras les pleins droits d’une citoyenne, hormis, bien sûr, car ils sont réservés aux hommes, le droit de voter, de détenir une charge publique et ainsi de suite. Si tu as des enfants, ils seront citoyens romains.

— C’est une idée, mais je dois d’abord aller à Rome. En payant le transport maritime, ça serait possible, mais je ne veux pas être expulsée de la ville parce que tes censeurs* décideraient que les étrangers amoraux corrompent les bons citoyens.

— C’est envisageable. Si un membre de ma famille ou un allié détient la charge de préteur peregrinus*, ça serait encore plus facile. Les élections ont lieu tous les ans, et le poste sera bientôt occupé par un ami à nous. Si tu diriges une maison de prostitution, je ne pourrai pas te défendre, autrement ça ne devrait pas poser de problème. À condition, bien sûr, que le livre contienne des choses importantes.

— Oh, il en contient !

— Tu l’as sur toi ?

— Non, il est trop volumineux. Mais je peux te l’apporter. Seras-tu à l’ambassade de Rome demain soir ?

— Pour autant que je sache, oui.

— Il y a une réception au palais en l’honneur du nouvel ambassadeur d’Arménie. Orodès y sera, avec le personnel de l’ambassade de Parthie. Je t’apporterai le rouleau à cette occasion.

— Tu ne le regretteras pas, crois-moi.

Elle s’approcha, et pour la première fois je remarquai son parfum. Du jasmin, sans doute.

— Quelle sorte d’obligation comporte le patronage d’un Romain ? demanda-t-elle.

— Aucune à laquelle un homme ne puisse se soumettre en public.

Elle gloussa.

— Dans ce cas, dit-elle en désignant l’entrée du tombeau, nous pourrions sceller notre marché là-dedans, même si la loi ne l’exige pas. C’est, je crois, une très vieille coutume à Alexandrie.

Sans vouloir jouer les délicats, une bonne fortune conclue dans un tombeau ne m’attirait pas. Surtout avec Julia dans les parages. Elle avait un flair surnaturel pour les concurrentes éventuelles. Oh, je ne craignais pas qu’elle lance son oncle Caius Julius contre moi, mais je n’avais pas envie de prendre de risques.

— Notre marché dépend des révélations que, d’après toi, ce livre comporte. Je ne veux pas profiter de la situation.

— Depuis quand un Romain refuserait-il de profiter d’une situation, quelle qu’elle soit ? Bon, comme tu voudras, mais tu y perds. Je parie que tu n’as jamais couché avec une véritable hétaïre d’Athènes.

C’était vrai, mais on vantait souvent leurs talents dans les domaines de la conversation, de l’éloquence, de la vivacité d’esprit. Cela suggérait qu’elles négligeaient probablement l’essentiel.

— Une autre fois, peut-être, dis-je. Viens, retournons en ville.

Nous marchâmes comme un couple rentrant d’une visite à un défunt ; je l’enlaçai par les épaules, elle m’enlace par la taille. Lorsque je frappai à la porte, le gardien nous ouvrit et encaissa un droit de sortie.

— S’ils faisaient la même chose à un octroi, remarquai-je. Ptolémée ne serait pas obligé de mendier.

Elle émit un rire cristallin, sans doute un autre de ses talents.

— Tu te plais à Alexandrie ? demanda-t-elle.

— Si ce n’est les meurtres occasionnels et l’agression dont j’ai été victime, oui. C’est la ville la plus agréable après Rome. Comment t’es-tu retrouvée ici ?

— Par le souci d’un avenir. J’ai été élevée et éduquée chez Chrysothème, la plus célèbre hétaïre d’Athènes. C’était la belle vie, celle que mènent les femmes à Athènes, ce qui ne signifie pas grand-chose. Les Athéniens considèrent qu’une femme ne vaut pas mieux qu’un esclave, et c’est frustrant de vouloir divertir des hommes qui ont juste envie de quelque chose qui les change de leur giton. J’ai donc économisé pour venir à Alexandrie. Ici, parmi les ambassadeurs étrangers, une vraie hétaïre grecque bénéficie, d’un statut, surtout si elle est athénienne. J’ai tour à tour été la concubine des ambassadeurs de Libye, d’Arménie, de Bithynie et du Pont, ce dernier quand Mithridate était encore roi. Maintenant, je sers l’ambassadeur de Parthie.

— Je n’ai jamais rencontré de femme avec d’aussi bonnes références. Cependant, je ne te blâme pas de trouver Rome plus agréable.

— Oui. Je fais un métier impitoyable. On séduit tant que l’on garde sa beauté juvénile. Dès qu’elle fane, on dégringole. J’ai connu des femmes qui étaient, tombées en deux ans de la position de riche hétaïre à celle de porné des rues.

— Ah, le monde est cruel !

— Mais c’est en train de s’éclaircir. Dis-moi, as-tu visité le Daphné d’Alexandrie ?

— Je l’avoue, les réjouissances de la cour m’ont trop épuisé pour m’intéresser à celles, encore plus fatigantes, de la ville.

— Il n’est pas aussi célèbre que celui d’Antioche, mais il est plus que divertissant. Jusqu’à présent, sénateur, tu as mené la grande vie. Pourquoi ne pas venir avec moi t’aventurer dans la débauche ?

— Maintenant ? dis-je en contemplant la pleine lune.

— Ça doit commencer à peine.

Je n’étais pas du genre à lutter bien longtemps contre les tentations.

— Allons-y, je te suis !

À Rome, on oublie facilement que d’autres villes connaissent elles aussi une vie nocturne. Quand les Romains sont d’humeur libertine, ils commencent tôt leur soirée, ainsi tout le monde est fin saoul avant qu’il ne fasse trop sombre pour que leurs esclaves les portent jusque chez eux. Ailleurs, on allume les torches et on continue.

Le Daphné d’Alexandrie, appelé ainsi en l’honneur du fameux jardin des plaisirs d’Antioche, était situé dans un merveilleux verger du quartier grec, près du Paneum. Un alignement de torches menait à l’entrée, et entre celles-ci des marchands erraient, proposant le nécessaire pour les festivités. À ma surprise, on devait porter un masque. Ils étaient habilement fabriqués au moyen de papyrus pressés, dessinés avec art, et peints afin de ressembler aux différents personnages de la mythologie et de la poésie. Ils laissaient la bouche libre pour faciliter le manger, le boire et tout autre usage que l’on souhaitait consacrer à cet orifice. J’en choisis un avec un visage de satyre ; Hypatie, celui d’une nymphe.

Ensuite, il fallait porter des guirlandes. Autour du cou nous passâmes une couronne de laurier et de feuilles de vigne, Hypatie posa sur ses beaux cheveux noirs une guirlande de myrte, et moi, pour déguiser ma coupe de cheveux romaine, j’optai pour un généreux chapelet de feuilles de chêne garnies de glands. Non que je fusse inquiet dans cet endroit où la foule était surtout composée de Grecs et d’autres étrangers. Je ne comptai pas beaucoup d’Égyptiens.

À l’entrée, nous fûmes accueillis par un obèse déguisé en Silène. Vêtu d’un chiton blanc, il portait un chapelet de feuilles de vigne d’où pendaient des grappes de raisin. Il récita des vers de bienvenue dans le grec rudimentaire de Béotie.

« Amis, entrez dans ce lieu sacré

Dans la paix de l’esprit et l’attente de la joie.

Ici, vous ne trouverez pas le redoutable Arès,

Ni le laborieux Héphaïstos.

Seuls Dionysos et sa vigne, Apollon et sa lyre,

Éros et les douces Muses y demeurent.

Tout homme est un amant,

Toute femme une nymphe insouciante.

Laissez l’inquiétude et les chagrins derrière vous

Car ils n’ont pas leur place ici.

Bienvenue, deux fois bienvenue, et réjouissez-vous ! »

Je lui graissai généreusement la patte et nous entrâmes. Le verger était composé de plusieurs tonnelles formant un labyrinthe. Des torches brûlaient, parfumées afin de dégager une fumée odorante. Il y avait juste assez d’éclairage pour voir les riches couleurs, mais à peine. On allait d’un pas de l’ombre à la lumière. Partout se dressaient des petites tables sur lesquelles brûlaient des lampes dont la faible lumière donnait aux personnages masqués un aspect surnaturel. Entre les tables allaient et venaient des femmes vêtues de la courte tunique des nymphes mythiques, des hommes déguisés en satyres, des garçons avec les oreilles pointues et la queue des faunes, des femmes échevelées recouvertes de la peau de léopard des Bacchantes. Tous portaient des amphores de vin, des plateaux de mets fins, ou dansaient et jouaient de la syrinx, de la flûte et du tambour. C’était très licencieux aux yeux d’un Romain, mais la joyeuse exubérance ne remplaçait pas l’hystérie fanatique des rites du temple de Baal Ahriman, par exemple.

— Viens, exhorta Hypatie, allons trouver une table.

Nous errâmes dans le labyrinthe, tourniquant sans cesse, de sorte que je désespérais de retrouver la sortie. Cependant, la vertu d’un tel endroit fait qu’on ne se soucie pas d’en sortir un jour. Nous trouvâmes enfin une table à peine plus large que les tambours des musiciens. Une fille aux yeux brillants nous apporta des coupes et les remplit. Lorsqu’elle se pencha, ses seins faillirent déborder de sa tunique. Hypatie la regarda s’éloigner en dansant.

— Dommage qu’il fasse froid, dit-elle. Le reste de l’année, elles sont moins vêtues.

Nous trinquâmes. Les coupes étaient sculptées dans de l’olivier, en harmonie avec l’atmosphère champêtre de l’endroit. Le vin était un résiné grec. Un garçon habillé en faune nous apporta un plateau de fromages et de fruits. Après les agapes fantasques du palais, délice pour les yeux et les papilles, mais désastre pour la digestion, cette nourriture simple était un soulagement opportun.

Des garçons et des filles d’Argolide dansèrent l’ancienne danse de la grue. Puis un colosse, vêtu, comme Hercule, d’une peau de lion, vint divertir les fêtards avec des tours de force. Ensuite, des chanteurs entonnèrent des vers à la gloire des dieux de la nature. Ils ne récitèrent pas de vers épiques, ne chantèrent pas les exploits des héros. C’était comme si ces hauts faits désagréables avaient été bannis pour la nuit.

Je m’aperçus qu’on devient un autre lorsque l’on porte un masque. On n’est plus contraint par les règles rigides de son éducation, on peut adopter le caractère du personnage dont on porte le masque, ou se délivrer de ses chaînes et voir le monde comme le fait un dieu depuis son nuage. De même, un gladiateur, protégé par l’anonymat du casque, cesse d’être le criminel condamné à mort ou le pauvre misérable qui s’est vendu à un ludus et devient le guerrier sans peur qu’exige son rôle dans le cirque. Débarrassé de mes poses de cosmopolite, sans parler de mon cynisme, je voyais ces débauchés et ces acteurs comme les personnages champêtres qu’ils prétendaient incarner.

Je vis en Hypatie, la professionnelle au langage cru, une créature exotique à la coiffure fleurie, et les mains qui tenaient sa coupe étaient semblables à des brins de muguet animés. Je jugeais auparavant les vers pastoraux d’une bêtise rare, mais je commençais à percevoir leur charme.

Et moi ? Je me saoulais méthodiquement. Le décor et la compagnie procuraient un abandon auquel je n’étais pas habitué. À Rome, je devais toujours envisager les conséquences politiques de mon comportement, même dans le privé. Je devais toujours surveiller mes arrières, dans mon propre intérêt. Mais ici, il n’y avait personne dans mon dos. Et de toute façon, je n’étais plus Décius Cécilius Métellus le Jeune, rejeton peu honorable d’une éminente famille patricienne. J’étais le personnage d’un de ces poèmes où toutes les femmes s’appellent Phyllis ou Phoebé, les hommes sont tous des amants et se nomment tous Daphnis.

Bref, j’avais baissé ma garde. Cela peut paraître follement dangereux, mais à mener une vie trop prudente on s’ennuie. Les hommes prudents que j’avais rencontrés étaient aussi sinistres qu’insipides, quand les intrépides avaient des vies passionnantes bien que brèves.

J’eus bientôt notre servante, ou une fille qui lui ressemblait, sur mes genoux, tandis qu’un faune occupait la même place sur ceux d’Hypatie. Ils chantaient et nous faisaient gober des grains de raisin, et chacun se permettait les plus grandes libertés. J’appris bien plus de façons de trinquer en grec que je n’avais jamais imaginé. Le grec est une langue très souple.

À un moment, je me retrouvai derrière Hypatie, mes mains sur ses hanches agiles, et celles de quelqu’un d’autre sur les miennes. Cela aurait pu être alarmant, mais il se trouve que nous dansions tous la danse de la grue sous la tutelle des garçons et des filles d’Argolide. Comme l’oiseau dont elle emprunte le nom, la danse de la grue est un mélange de grâce et de gaucherie. Hypatie possédait l’une et moi l’autre. Je n’avais encore jamais dansé. Les Romains ne dansent que s’ils appartiennent à une prêtrise qui pratique cette discipline. Les Grecs, eux, avaient trouvé un excellent passe-temps.

La lune était bas dans le ciel lorsque la foule des fêtards quitta le Daphné et gravit le chemin en spirale qui montait au Paneum. Des créatures en chair et en os se mêlèrent aux créatures en bronze, folâtrant et batifolant à l’image de ces dieux champêtres. Dans le feu de l’action, de nombreux débauchés s’étaient débarrassés de leurs vêtements en même temps que de leur sens des convenances.

Dans le sanctuaire, nous chantâmes les hymnes traditionnels de Pan dans le dialecte arcadien. La lumière vacillante des torches jouait sur le dieu en bronze et je crus un instant le voir sourire, un vrai sourire, pas comme celui, aussi grimaçant que truqué, de Baal Ahriman. Les femmes drapèrent son cou et son membre démesuré de leurs guirlandes de fleurs, et quelques-unes, masquées, le supplièrent de les aider à concevoir. Si la ferveur de leurs prières était de quelque aide, elles mettraient sûrement au monde des jumeaux.

Du Paneum à l’ambassade, le trajet était facile, mais j’étais désolé de retrouver le Grand Palais. J’étais las des complots et des intrigues, et malgré tout son luxe il me parut sinistre après la nuit magique que j’avais passée au Daphné.

— Je dois te quitter ici, me dit Hypatie lorsque nous arrivâmes devant la grille de l’ambassade romaine. Mon protecteur me loge dans une maison proche. Les femmes n’ont pas le droit d’habiter dans l’ambassade parthe.

— Comment me retrouveras-tu demain ? demandai-je, répugnant à la voir partir malgré ce que me dictait mon instinct.

Elle repoussa son masque sur sa tête, s’enfouit dans mes bras et m’embrassa. On aurait dit un sac d’anguilles frétillantes, et j’étais prêt à la porter à l’ombre d’un porche et à accepter l’offre que j’avais refusée dans la Nécropole. Mais elle se dégagea et posa un doigt sur mes lèvres.

— Trop tard, maintenant, dit-elle. Mais compte sur moi pour demain soir. Avec des relations, on peut aller où on veut dans le palais, or j’ai de bonnes relations. J’apporterai le livre, et tu m’aideras à m’installer à Rome.

— J’ai donné ma parole.

— Eh bien, bonne nuit et à demain.

Elle fit demi-tour et s’éloigna.

Je me dirigeai d’un pas vacillant vers la grille. Je me souvins à temps d’ôter mon masque que je remisai sous ma tunique. Le garde me salua d’un air endormi et je lui renvoyai de même son salut. Le palais était aussi mort que la Nécropole.

Il n’y avait pas âme qui vive dans l’ambassade, même pas un esclave en vue. Cela me convenait. À ce moment-là, mon apparence confirmait les pires craintes de Créticus à mon sujet. Je regagnai mes appartements sans avoir été vu, laissai tomber ma cape à terre, déposai mes armes sur une table, puis, après réflexion, les enfermai dans mon coffre. J’accrochai le masque au mur.

J’abandonnai ma tunique, brossai les feuilles de vigne de mes cheveux et m’écroulai sur le lit. Je venais de connaître l’une de mes journées les plus agitées. Avait-elle réellement commencé avec la visite au temple de Baal Ahriman ? J’avais l’impression que cela faisait des semaines. D’abord, le subtil exercice intellectuel pour éventer le tour de magie d’Ataxas, puis ma fuite à travers Rhacôtis, l’émeute du marché au sel.

Ensuite, la soirée, qui avait commencé dans la ville des morts et s’était achevée avec les rites de fertilité arcadiens. Même dans mes périodes les plus aventureuses, je n’étais pas habitué à tant de renversements de situation. Dans cette ville, la mort se cachait dans divers endroits et adoptait divers déguisements, mais j’étais sur d’une chose : je n’y mourrais jamais d’ennui.

Le souvenir d’Hypatie se pelotonnant contre moi me troublait, mais je savais que je la reverrais le lendemain. Peut-être y avait-il d’autres aspects de la débauche à expérimenter. Et peut-être que le livre qu’elle m’apporterait résoudrait le mystère qui entourait la mort d’Iphicrate.

J’étais ravi des événements de la journée et des perspectives du lendemain. Ce n’était pas plus mal que je pusse m’endormir dans un tel état de contentement, car à mon réveil je trouvai une femme morte dans mon lit.

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