Le temple des muses

John Maddox Roberts · Chapitre 13 sur 13

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Le temple des muses

Chapitre XII

 

 

J’attendis la tombée de la nuit, sage retenue, pensai-je. Après le départ d’Asclépiade, j’eus encore d’autres visites. À ma grande surprise, je vis arriver Fausta peu après le crépuscule, aussi froide et autoritaire que d’habitude. Elle m’intimidait toujours. Les Cornelii se considèrent comme des élus, même parmi les patriciens, et elle était en outre la fille de Sylla, le dictateur le plus redouté de toute l’histoire de Rome. Comme si cela ne suffisait pas, elle avait un frère jumeau. C’était un assemblage de si mauvais augure qu’elle était non seulement respectée mais crainte. Malgré son immense fortune, elle était restée célibataire jusqu’à ce que, contre toute attente, Titus Annius Milon, peut-être le seul homme de ma connaissance qui n’avait peur de rien, la demande en mariage.

Je savais qu’il regretterait un jour cette union. Car malgré tout son charme et sa perspicacité, le pauvre Milon manquait d’expérience avec les femmes. Son obsession, comme chez beaucoup, était le pouvoir. Dans sa quête, il avait négligé ce qu’il estimait des affaires secondaires, telles que les relations, nécessaires mais parfois déroutantes, entre les hommes et les femmes. Milon n’avait que faire de ces errements.

En réalité, Fausta représentait un avantage pour Milon. C’était un inconnu d’Ostie venu à Rome conquérir la ville. Parti de rien, il était devenu un éminent chef de bande et commençait à gravir les échelons de la fonction publique. Il voulait une épouse, et il la voulait noble, de préférence patricienne. Qu’elle fût également présentable ne gâtait rien. Il considérait que Fausta était parfaite, négligeant le fait que Fausta était… Fausta. C’était comme d’acheter un cheval pour son élégance et ses origines, en oubliant qu’il pouvait vous désarçonner, vous piétiner joyeusement et vous tuer à coups de sabot pour le plaisir. Mais tout cela concernait le futur.

— Je commence à voir ce que Julia trouve attirant chez toi, Décius Cécilius, dit-elle en matière de préambule.

— Je me fais enfermer dans un cachot en attendant ma condamnation à mort ?

Fausta s’assit sur un frêle siège égyptien.

— Quel effet cela fait d’être enchaîné tout nu à un mur ? C’est excitant ?

— Si tu veux, répondis-je, je peux appeler le Ligoteur et le Fouettard. Ils t’emmèneront au cachot et t’enchaîneront avec plaisir. Aimerais-tu commander des sévices particuliers ?

— Oh, c’est tellement barbant quand c’est volontaire !

— Fausta, tu n’es pas là pour discuter de tes goûts singuliers en matière de divertissements, n’est-ce pas ?

— Non, je suis venue t’apporter ceci.

Elle me tendit un papyrus plié en quatre.

— C’est de la part de Julia. Vas-tu encore faire des bêtises ?

— À la première occasion.

Je pris le papyrus et le dépliai.

— Pourquoi Julia ne me l’a-t-elle pas apporté elle-même ?

— Bérénice a insisté afin qu’elle l’aide à choisir une robe pour le banquet de ce soir. Elle en possède plusieurs centaines, alors ne t’attends pas à voir Julia de sitôt. Elle dit qu’elle t’a beaucoup aimé sans tes habits.

— Ça prouve qu’elle a bon goût.

Je lus la note. La maison où vivait Hypatie se trouve rue des Charpentiers, en face du côté oriental du théâtre. La façade est rouge et des feuilles d’acanthe sont sculptées sur les montants de la porte. Ne fais pas de sottises.

— Tu l’as lue ? demandai-je.

— Naturellement ! Je ne suis pas une messagère esclave. Qu’as-tu besoin de savoir où vivait cette pauvre femme ?

— Ça me regarde. Pourquoi une telle curiosité ?

— Si tant de puissants te détestent, tu dois être plus intéressant que je ne le croyais.

— Tu me vois ravi d’entrer dans ton cercle favori. Oui, moi aussi, je suis la cible très convoitée d’une bande d’assassins.

— C’est ce que j’aime chez un homme, c’est excitant. La pauvre Julia n’est pas de mon avis, elle s’inquiète pour toi.

À mon grand soulagement, Fausta se leva.

— Je dois partir, Décius. Je crois que, dusses-tu vivre, tu deviendras peut-être intéressant.

Sur ces fortes paroles, elle s’en alla.

Rufus vint m’annoncer que Créticus se renseignait sur les bateaux en partance pour Rome. Et à défaut de Rome, n’importe quelle destination. Il me restait donc très peu de temps. Heureusement, Créticus ne m’avait pas fait garder par des hommes en armes. Peut-être, d’ailleurs, parce que l’ambassade n’en possédait pas. Il y avait bien le Ligoteur et le Fouettard, mais comme je n’étais plus accusé de meurtre, il n’eût pas été convenable de me faire garder par des esclaves.

Ainsi, lorsqu’il fit nuit noire et que tout le monde se fut couché, je mis ma cape et sortis.

Je me retrouvai une fois encore dans les rues d’Alexandrie le soir. Le théâtre étant un des points de repère de la ville, je me dirigeai vers lui. En Grèce, les théâtres sont creusés dans les collines, les architectes profitant ainsi de la nature du terrain. Comme Alexandrie est en terrain plat, son théâtre était un bâtiment de plain-pied, un peu comme celui que Pompée faisait ériger sur le Champ de Mars*. On le voyait de loin et je l’aperçus dès que j’eus quitté l’enceinte du palais.

De même que le Circus Maximus de Rome, le théâtre d’Alexandrie était un lieu de prostitution. Les arcades sombres sont probablement propices à leur commerce. Il y avait des professionnels des deux sexes, et certains apparemment un mélange des deux.

Je jouai au client indécis, flânant, examinant la marchandise, faisant des comparaisons, de prix, de spécialités (sache, lecteur, que je n’étais pas le moins du monde intéressé), tout en gardant un œil sur la maison rouge aux montants de porte sculptés. À la lueur des torches, on pouvait aisément distinguer la couleur. Je devais supposer que les feuilles en question étaient bien des feuilles d’acanthe. Je ne reconnaîtrais pas une acanthe d’un peuplier. Une personne aux énormes yeux marron clair et au genre indéterminé remarqua ma préoccupation et m’emboîta le pas.

— Elle est trop chère pour toi, dit-elle.

J’utilise le féminin par manque de pronom adéquat.

— Qu’en sais-tu ? demandai-je.

— C’est la propriété d’hommes riches. Ils l’entretiennent largement, et je doute qu’ils apprécient qu’elle disperse ses efforts.

— Des hommes ? m’étonnai-je. Elle n’est pas entretenue par un seul ?

— Oh, non ! Il y en a au moins trois à tour de rôle ; parfois les trois en même temps. Elle doit avoir des connaissances particulières pour en divertir plus d’un à la fois.

— Qui sont-ils ?

— Pourquoi es-tu si curieux ? demanda-t-elle, suspicieuse.

Je faillis lui parler du meurtre, mais elle se serait fermée comme une huître si elle pensait qu’on la retiendrait pour une enquête.

— J’ai des raisons de croire qu’il s’agit d’une esclave qui a fui son maître à Syracuse.

— Il y a donc une récompense ?

— Je suis prêt à monnayer toute information.

— Je t’en ai déjà donné, dit-elle avec humeur.

— Tant pis pour toi.

Je sortis deux deniers en argent de ma poche et les fis tomber dans sa main.

— Décris-moi les trois habitués.

— L’un est un étranger oriental, un Syrien ou un Parthe. C’est celui qui vient presque toutes les nuits. Il y a un grand et beau gaillard qui aime les vêtements de coupe militaire. Le troisième est un petit Grec. Mais je ne crois pas qu’il soit de Grèce, plutôt d’une des colonies orientales.

— Comment le sais-tu ?

— Il a acheté les services de quelques garçons. Je l’ai entendu parler. Il s’efforce de faire croire qu’il est d’Athènes, mais il n’arrive pas à dissimuler son accent. Une belle voix, remarque, comme celle d’un orateur expérimenté.

— Un de ces garçons est-il là ce soir ?

— Je ne crois pas. C’est des gars de passage, le plus souvent, des fuyards, esclaves ou hommes libres. Ils ne restent jamais longtemps.

Je lui jetai un autre denier, puis me dirigeai vers la maison. Je m’étais attendu à Achille et à Orodès, mais qui était le Grec ? Une femme comme Hypatie avait sans doute des amants en secret, mais le sodomite avait précisé que les trois hommes se trouvaient parfois en même temps dans la maison. Peu importait. Je venais surtout chercher un livre.

Il n’y avait pas de lumière, mais cela ne signifiait rien. Les seules fenêtres donnant sur la rue étaient au premier étage. Les bâtiments adjacents semblaient être aussi des maisons particulières. Je fis le tour du pâté de maisons. De l’autre côté, il y avait une rangée d’échoppes. La plupart étaient fermées pour la nuit, mais une taverne restait ouverte au beau milieu. Pour autant que je pouvais en juger, elle était juste en face de la maison rouge. J’entrai. C’était une taverne comme on en trouve à Rome, mais mieux éclairée et mieux aérée. Un demi-mur la séparait de la rue ; la partie supérieure du mur était occupée par des volets, ouverts pour laisser entrer l’air frais.

À l’intérieur, un comptoir courait le long du mur. De l’autre côté étaient disposées de petites tables où une douzaine de clients buvaient du vin en bavardant à voix basse. Personne ne prêta attention à moi. J’allai au comptoir et commandai une coupe de vin de Chio. Il y avait des plats sur le comptoir, ce qui me fit penser que je n’avais pas mangé depuis longtemps et qu’il ne faut jamais commettre l’erreur de cambrioler le ventre vide. Je choisis donc une assiette de pain, de fromage, de figues et de saucisses.

Tout en nettoyant l’assiette, je réfléchis à la suite. Il fallait que je pénètre dans la maison et le moyen le plus simple était d’entrer depuis l’arrière de la taverne. J’emportai ma coupe et mon assiette vides au comptoir.

— Une autre coupe ? s’enquit le tavernier, un borgne à la tunique crasseuse.

— Pas tout de suite. Y a-t-il des latrines publiques derrière ?

— Non, tu en trouveras dans la rue, plus bas.

— Ça ne me va pas, dis-je. J’ai besoin de passer par-derrière. Voilà, je me rends chez une dame et je préfère qu’on ne me voie pas entrer.

C’était la stricte vérité !

Il me sourit d’un air complice et prit le denier d’argent que je lui tendais.

— Suis-moi, fit-il.

Il me conduisit à l’arrière de son échoppe où s’entassaient des amphores, les vides à droite, les pleines à gauche, ainsi que divers articles et fournitures. Un escalier menait à l’étage, sans doute l’appartement du tenancier. Il déverrouilla la porte et me laissa passer.

— Tu reviendras par le même chemin ? interrogea-t-il.

— Je ne sais pas, c’est possible.

— Je suis obligé de verrouiller la porte, mais si tu frappes fort je viendrai t’ouvrir.

— Il y aura un autre denier pour ton dérangement, lui assurai-je.

— Alors, amuse-toi bien, étranger.

J’eus la nette impression qu’il avait déjà fourni ce genre de service auparavant.

Derrière l’échoppe s’ouvrait une vaste cour commune aux autres maisons du pâté. Comme à Rome, rares étaient les maisons qui donnaient sur la rue à Alexandrie. Les cours étaient divisées par des murs percés de portes. J’en escaladai un et observai la scène. Il n’y avait personne dans les courettes ni sur les balcons. Tout était calme. Des chats marchaient silencieusement le long des murets, tels des esprits.

On ne voyait aucune lumière aux fenêtres de la maison que je croyais être celle d’Hypatie. Je longeai le haut du mur et sautai dans la cour. Elle était garnie de jardinières dans lesquelles s’épanouissaient des plantes en pleine floraison. Une table en marbre occupait le centre de la cour, entourée de chaises en bronze. Ce devait être plaisant dans la journée. La pauvre Hypatie avait dû s’y offrir du bon temps.

Je dépassai les jardinières et essayai la porte du rez-de-chaussée. Elle s’ouvrit en silence. J’entrai avec prudence, craignant de réveiller des esclaves au sommeil léger. Je n’osai pas m’emparer d’une des torches de la rue avant de m’assurer que j’étais seul. Je passai donc un bon moment à parcourir la maison, cherchant mon chemin à tâtons. Il n’y avait personne ni en bas ni au premier. Je pris une lampe et commençai à descendre l’escalier en me félicitant de mon ingéniosité et de ma bonne fortune. C’est alors que j’entendis du bruit à la porte d’entrée. Quelqu’un fourrageait la serrure. Je remontai sur la pointe des pieds et entrai dans la plus grande pièce du premier. C’était une chambre à coucher. Je me glissai sous le lit comme un amant surpris par le mari.

J’entendis des voix d’hommes en bas et vis des lumières scintiller dans la cage d’escalier. Les voix se rapprochèrent et furent bientôt dans la chambre. De mon poste d’observation à la vue limitée, je comptai trois paires de pieds, deux pieds en chaussons, deux en sandales grecques, deux en bottes militaires.

— C’est dans ce cabinet, là dit une voix au fort accent. J’aurais pu aller le chercher moi-même.

— Il y a plein de choses qu’on pourrait faire personnellement si on se faisait confiance, ce qui n’est pas le cas.

C’était la voix d’un Grec cultivé avec un léger accent. L’homme mystérieux.

— On n’a pas toute la nuit, dit la troisième voix, brusque et militaire. Finissons-en.

Ce devait être Achille, bien que ses paroles fussent contrôlées, comme s’il réprimait quelque ressentiment. Certes, les conspirateurs se méfient toujours les uns des autres. J’entendis alors des bruits de pas et des raclements de meuble. Un fort bruissement m’annonça qu’on déroulait un lourd papyrus.

— Un travail fort intéressant, dit Sandale Grecque. Seule la première partie est le traité de Biton sur les machines de guerre, écrit de sa propre main. Il y a aussi les travaux d’Énée le Tacticien et un ouvrage unique d’un certain Athénée concernant l’école de mécanique fondée par le tyran Denys Ier de Syracuse pour améliorer le génie militaire, le tout avec une profusion d’illustrations.

— Je l’ai lu il y a des années, déclara Botte Militaire. Un travail très utile, mais ce n’est pas cela qui compte.

— En effet, acquiesça Sandale Grecque. Mais…

Il y eut d’autres bruissements.

— … voici les plans originaux d’Iphicrate pour ses nouveaux engins, y compris le système de propulsion pour la grande tour, les réflecteurs pour incendier les navires ennemis… remarquez que cela marche seulement s’il y a du soleil… et ainsi de suite. Pourquoi le roi Phraatès tient-il tellement à ce livre ?

— Les Parthes sont des archers qui combattent à cheval, expliqua Botte Militaire. Ça leur donne un grand avantage sur les Romains pour les batailles en terrain découvert. Les Romains n’ont qu’une lourde infanterie, et c’est à peu près tout. Mais ils sont passés maîtres dans l’art d’assiéger une ville ou de défendre des positions fortifiées, toutes choses qu’on ne peut faire avec un cheval et des flèches. Une guerre entre la Parthie et Rome se conclurait sur une égalité sanglante, les Parthes restant victorieux en terrain découvert, et les Romains prenant les forts, les villes et les ports. Avec ces machines et les ingénieurs que nous lui enverrons, la Parthie n’aura rien à craindre de Rome.

— Je vois. Ah, voilà les premiers brouillons du traité, et comme nous n’avons plus les services de feu Hypatie…

— Fallait-il vraiment la tuer ? siffla Chausson Oriental.

— Oh, absolument ! assura Sandale Grecque. Elle allait nous vendre au Romain.

— Nous ne pouvons permettre les trahisons, dit Botte Militaire. Pas plus de la part d’une pute d’Athènes que d’un philosophe de Chio.

— Oui, l’homme devait mourir, j’en conviens, dit Chausson Oriental. S’il s’était contenté de traiter avec les rois de Numidie et d’Arménie, passe encore, mais le chantage… Dommage, soupira-t-il, c’était un puits de science, il nous manquera.

— Je vais lire le traité clause par clause, dit Sandale Grecque. Tu le traduiras en parthe. En l’absence de ta regrettée concubine, je crains qu’il te faille te fier à ma lecture.

— À ce stade, dit Chausson Oriental, je ne crains plus la duplicité. Toutefois, tu dois comprendre que tout cela repose sur la capacité d’Achille à se faire roi d’Égypte.

— Tu n’as aucun souci à avoir, dit Sandale Grecque. Nous autres, Grecs, avons inventé le concept de la prophétie qui se réalise. Dans très peu de temps, le dieu Baal Ahriman prédira que le seigneur Achille est le véritable fils du dernier roi Ptolémée, et donc l’héritier de la double couronne. Il renversera l’usurpateur, le faux Ptolémée, épousera la princesse Bérénice, peut-être aussi les princesses Cléopâtre et Arsinoé. Il rendra ensuite à l’Égypte sa gloire d’antan.

— Du moment qu’il ne pénètre pas en territoire parthe, dit Chausson Oriental.

— C’est justement à cela que sert le traité, dit Botte Militaire. Finissons-en, je veux être parti d’ici avant l’aube.

Ils épluchèrent donc le traité, clause par clause. C’était une alliance entre les Parthes et l’Égypte contre Rome. Iphicrate et Achille avaient convaincu le roi Phraatès qu’avec ces engins stupides il pouvait défier à volonté les légions romaines. Plus inquiétant, le traité établissait un axe Égypte-Parthie avec un plan de guerre. Au moment choisi par les deux pays, l’Égypte envahirait le Sinaï, pénétrerait en Judée et en Syrie jusqu’à l’Euphrate. Phraatès enverrait ses cavaliers (équipés des nouvelles machines) dans le Pont, la Bithynie et l’Asie Mineure jusqu’à l’Hellespont, et ils chasseraient ensemble Rome de ces territoires. Le plan était incroyablement ambitieux et aurait été irréaliste si ce n’est que nous nous apprêtions à faire la guerre en Gaule. Depuis la mort de Mithridate, nous nous étions laissé bercer par l’idée que l’Orient était entièrement pacifié. Je m’aperçus que les conjurés risquaient de réussir.

Je ne pouvais le permettre. J’avais tout entendu. J’étais sur place, j’avais les documents et les conspirateurs à portée de main. Surtout, j’avais une infernale envie d’uriner.

Rester couché sous un lit pendant des lustres, en s’efforçant de ne pas remuer, se gratter ou éternuer est déjà assez pénible. C’est bien pis lorsque vous avez abusé de vin de Chio auparavant.

— Voilà qui conclut notre affaire, décréta Botte Militaire, d’une voix toujours étrangement crispée. Le jour se lève.

— J’enverrai le livre et les documents au roi Phraatès, dit Chausson Oriental.

— Moi, je retourne au temple, dit Sandale Grecque. Bonne chance à tous deux.

— Pas si vite ! lançai-je, surgissant de sous le lit dont le châssis délicat se brisa contre le mur cependant que je dégainais mon épée.

— Je vous tiens tous…

Les trois hommes reculèrent, les yeux écarquillés, incrédules. La première chose que je remarquai était que Botte Militaire n’était pas Achille. C’était Memnon, et il portait encore un bandage sur la mâchoire que j’avais marquée de mon ceste. Pas étonnant que sa voix fût crispée. Il avait lui aussi dégainé son épée.

Orodès était bien celui que j’avais deviné, mais je ne connaissais pas le troisième, même si je lui trouvais un air familier. C’était un Grec à la barbe taillée court et dont les cheveux recouvraient juste les oreilles. Il plongea sa main dans sa tunique et en tira une drôle de hache dont la lame incurvée se terminait en pointe de l’autre côté d’un manche grossièrement taillé, long de un pied. Je ricanai.

— Je te préfère sans ta perruque et ta fausse barbe, Ataxas, dis-je. Mais pourquoi la hache ? Est-ce avec ça que tu tues les taureaux ? J’imagine qu’un esclave comme toi n’a jamais appris à utiliser des armes d’homme libre.

— Le Romain ! rugit Memnon en me gratifiant d’un sourire qui dut lui faire mal. Je jure de me venger du coup que tu m’as insidieusement infligé.

Orodès fonça vers le livre. Il avait été roulé et des papiers s’empilaient à côté – sans doute les brouillons du traité. Comme il s’emparait du livre, je le piquai de la pointe de mon gladius, lui ouvrant le bras du coude au poignet. Il gémit et recula d’un bond.

— Non, dis-je. Il est à moi. Nous aurons le plaisir d’assister à des procès pour trahison et à des crucifixions après que j’aurai présenté ces pièces à conviction au roi Ptolémée, puis au Sénat.

Memnon gloussa.

— Romain, tu t’imagines peut-être que tu sortiras d’ici vivant ? Erreur !

Il se dirigea vers moi, les pieds bien à plat et les genoux pliés, position qui dénote l’escrimeur accompli. Je me déplaçai comme je l’avais appris, à la façon du gladiateur, en équilibre sur la plante des pieds. Je saisis une chaise pour m’en servir de bouclier. Memnon enroula sa cape autour de son avant-bras gauche dans le même but.

Memnon me visa au visage, mais son épée était de type grec, plus longue que la mienne, avec une pointe qui allait en s’élargissant. Son attaque était un peu trop lente. Je parai le coup en m’effaçant et ripostai aussitôt. Lorsqu’on frappe avec un gladius, on offre son bras comme cible. C’est pourquoi les gladiateurs portent une armure sur le bras qui tient l’épée. Je détendis donc le bras et le ramenai dans la foulée, avec la rapidité d’une langue de serpent. J’avais cru égorger Memnon, mais il s’était reculé, avait baissé la tête et je ne lui touchai que le menton. J’avais ramené mon bras si vite qu’il n’avait pas eu le temps de l’atteindre, mais il se fendit. Son épée m’effleura le ventre que je rentrai un peu maladroitement – mon long séjour sous le lit m’avait ankylosé. J’abaissai ma chaise sur son arme et l’écartai tout en l’attaquant à la poitrine. Aucun Thrace dans l’amphithéâtre n’avait jamais exécuté ce coup avec tant d’habileté.

Mais Memnon n’était pas un escrimeur amateur. Il para ma lame de sa cape et se fendit. Son épée se prit dans ma chaise et se planta dans un pied. Je rejetai la chaise, fis tournoyer mon gladius, le lui enfonçai dans le ventre, juste sous le sternum, et remontai jusqu’au cœur. Pour terminer le travail, je vissai la lame dans la plaie avant de la retirer, provoquant une grande effusion de sang.

Memnon s’affala en travers de la table, emportant les lampes avec lui. Nous ne fûmes pas pour autant plongés dans l’obscurité car le soleil qui s’était levé inondait la pièce. Pour la première fois depuis que Memnon m’avait défié en duel, je fus à même de voir où en étaient les deux autres.

Orodès avait disparu. Je ne l’avais pas entendu descendre l’escalier, mais j’avais la tête ailleurs. Un combat à mort occupe toutes vos pensées. Je passai ma tête à la fenêtre et vis Orodès se diriger vers le palais, serrant son bras blessé contre lui. Juste en bas, Ataxas surgit de la maison et se mit à courir en direction de Rhacôtis. Il portait un paquet encombrant. Je rentrai la tête, avisai la table fracassée : le livre n’était plus là.

Je devais me lancer à sa poursuite, mais j’avais une affaire plus urgente à régler. Je fus tenté de pisser sur Memnon, cependant il est déconseillé de souiller la dépouille d’un ennemi. Je ne suis pas superstitieux, mais mieux vaut être prudent. Regarde, lecteur, ce qui est arrivé à Achille après qu’il eut traîné Hector derrière son char. Un vase remplit son office, puis je rengainai mon gladius sans prendre la peine d’essuyer le sang, laissant ce soin à Hermès.

Je jaillis dans la rue à temps pour voir la silhouette d’Ataxas décroître et disparaître derrière le théâtre. Je lui courus après, à la grande curiosité des Alexandrins qui commençaient à sortir.

C’était une course riche d’intérêt. Chacun de nous avait son lot d’avantages et de désavantages. En outre, l’enjeu était élevé. Ataxas était encombré par le livre volumineux, mais il avait une longueur d’avance. Par ailleurs, c’était un esclave qui n’avait sans doute jamais fréquenté la palestre, encore moins le stade, tandis que j’avais bénéficié d’un entraînement militaire, même si je n’étais pas alors en bonne condition physique. S’il parvenait à gagner le temple, il était sauvé. Moi, j’étais un Romain dans une ville où les Romains étaient de moins en moins bienvenus et seraient bientôt la cible des émeutiers.

Cependant, le dessin des rues d’Alexandrie jouait en ma faveur. Les larges boulevards, les longues avenues l’empêchaient de toute façon d’être plus de quelques battements de cœur hors de ma vue. Je comblai mon retard, impatient de l’attraper mais assez sage pour ne pas me précipiter et être épuisé avant d’avoir atteint Rhacôtis.

Nous passâmes devant des étals de marché, des charrettes, des ânes brayant et grognant, des chameaux puants, et même un couple d’éléphants se rendant à l’Hippodrome pour une cérémonie quelconque. Des poules s’égaillaient devant nos pieds et des chats nous observaient avec inquiétude. Les gens nous regardaient avec intérêt, puis vaquaient à leurs occupations. Alexandrie est une ville où l’on jouit de nombreux spectacles, or celui que nous offrions était plutôt lamentable.

Je m’aperçus que la carnation de la foule avait foncé. Les jupes blanches et les perruques noires commençaient à prédominer. Nous étions dans Rhacôtis. Je pris conscience avec acuité de ma coupe de cheveux romaine et de mes traits latins. Si j’avais poursuivi un Égyptien, la foule m’aurait sans doute étripé. Il fallait que je rattrape Ataxas et que je fuie ce quartier avant que les Égyptiens décident de me massacrer malgré tout.

Je le rejoignis juste avant que la rue dans laquelle nous nous trouvions ne débouche sur l’immense place du Sérapéum. Je fus tenté de le fendre en deux de mon glaive, mais un acte aussi outrageant m’aurait valu une mort certaine, probablement sur l’autel de quelque dieu ignoble à tête de phacochère. Je le saisis donc par l’épaule et l’obligeai à se retourner.

Haletant, le visage cramoisi, il tremblait d’épuisement. Je le poussai dans une ruelle entre deux immeubles. Deux chats interrompirent leur combat autour des restes d’un poisson assez longtemps pour nous dévisager en sifflant. J’arrachai triomphalement le livre des bras d’Ataxas. Il tenta sans conviction d’empoigner sa courte hache, mais un coup de pied dans les parties lui fit changer d’avis.

— Je ne suis pas un mathématicien sans défense, Ataxas, dis-je tandis qu’il se tordait de douleur par terre. Ce n’est pas un esclave parvenu qui arrivera à tuer un Cécilius Métellus.

— Combien veux-tu, Romain ? demanda-t-il, le souffle court. Je ferai de toi un homme plus riche que tu ne l’as jamais rêvé. Il y a tout un pays à piller.

— Je veux seulement voir ce que Ptolémée te réserve. Ou peut-être tes propres fidèles lorsqu’ils sauront qu’Ataxas est un esclave grec fugueur en perruque et en fausse barbe. Les soldats du roi entreront dans ton temple armés de marteaux, abattront ta statue, éventreront le plancher, démoliront les murs pour trouver les tuyaux que tu as utilisés pour feindre la voix de Baal Ahriman.

Tu seras sans doute écartelé et dévoré par les prêtresses au dos lacéré avides de vengeance.

— Tu accordes beaucoup de crédit à Ptolémée, Romain. Son temps est fini, comme celui de l’ascendance de Rome sur l’Égypte.

Il avait réussi à se mettre à genoux.

— Pas après que j’aurai apporté ça au palais, dis-je en lui brandissant le livre sous le nez.

— Ça ne sera peut-être pas aussi facile que tu le crois, Romain, dit-il avec un certain bon sens.

J’étais en effet à Rhacôtis, un quartier où il ne faisait pas bon mettre les pieds quand on était romain.

— Bonne chance, Ataxas, lançai-je. Je viendrai à ton exécution, dusses-tu vivre assez longtemps pour être condamné.

Je me retournai et me dirigeai vers la rue. Avant de m’y engager, je m’arrêtai pour examiner la situation. Il commençait à y avoir du monde, mais personne ne prêtait attention à moi. Au moment où je sortais de la ruelle, j’entendis un horrible gémissement qui cessa, brusquement. Je croyais qu’Ataxas venait d’émettre une sorte de plainte rageuse, mais quelque chose me heurta entre les omoplates et tomba par terre. Je me retournai, interloqué. Une chose grise et poilue gisait à mes pieds, inerte. C’était tellement inattendu que je ne reconnus pas tout de suite l’animal. Puis Ataxas me dépassa en courant, me montrant du doigt, les yeux écarquillés d’horreur.

— Le Romain a tué un chat ! hurla-t-il.

Puis il s’égosilla, hystérique :

— LE ROMAIN A ASSASSINÉ UN CHAT !

Dans la rue, les gens me regardèrent bouche bée, puis posèrent les yeux, horrifiés, sur la misérable bête comme s’ils ne pouvaient comprendre un tel sacrilège.

— Il a tué un chat !

La rumeur se répandit, aussi bien en grec qu’en égyptien.

— Le Romain a tué un chat !

Ils ne mirent pas longtemps à revenir de leur état de choc.

— MORT AU ROMAIN ! MORT AU BOUCHER DES CHATS !

Je m’élançai à toutes jambes. Cette fois, c’était moi que le gros livre encombrait et c’était ma seconde course à la vie, à la mort de la matinée. Je songeai au Grec au nom interminable qui avait couru de Marathon à Sparte, puis de Sparte à Marathon et ensuite jusqu’à Athènes où il était mort en arrivant, ce qui était bien fait pour lui. Après tout, il n’avait pas une foule d’Alexandrins en furie à ses trousses.

Chaque fois que je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule, je voyais la foule grossir. La nouvelle de l’énormité que j’aurais commise se répandait plus vite que je ne l’aurais cru possible. On ne réclamait pas seulement ma mort, mais celle de tous les Romains. Toutefois, c’est par moi qu’ils entendaient commencer.

Être mis en pièces par une foule en colère parce qu’on a tué un chat peut paraître ridicule. Mais que cela m’arrive alors que j’étais innocent frisait l’intolérable. Je n’éprouvais aucune tendresse pour ces félins, mais il ne me serait jamais venu à l’idée d’en écharper un.

Je volai hors de Rhacôtis comme si j’avais les sandales ailées de Mercure, mais je n’étais pas encore en sécurité. La foule investit le quartier grec et s’y renforça encore. On trouve des Égyptiens dans tous les quartiers d’Alexandrie, et il y a toujours des gens prêts à sauter sur l’occasion de participer à une émeute. Je l’avais fait moi-même, lorsque c’était pour une bonne cause.

Je longeai la caserne des Macédoniens en hurlant :

— Émeute ! Émeute ! Envoyez la troupe ! La ville est à feu et à sang !

Les soldats qui s’entraînaient paraissaient ahuris, mais les officiers aboyèrent des ordres, les tambours résonnèrent et les trompettes retentirent.

En regardant derrière moi, je vis les soldats surgir dans la rue et se heurter à mes poursuivants. De nombreux Égyptiens passèrent entre les mailles et reprirent la poursuite. Je voulus virer dans une rue qui remontait vers le nord, vers le palais, mais des émeutiers qui m’avaient précédé me coupèrent la route. Encore l’œuvre d’Ataxas. Pourquoi n’avais-je pas tué le démon quand je le tenais à ma merci ?

Il n’y avait pas d’autre solution que de continuer à foncer vers l’est, jusqu’au delta s’il le fallait. Je suffoquais et toussais à chaque foulée. Je commençai à voir des hommes en longues robes, en chapeau pointu, les cheveux jusqu’aux épaules. J’étais dans le quartier juif ! C’étaient des Juifs traditionalistes, car ceux d’Alexandrie étaient habillés comme les Grecs, la barbe taillée à la grecque et ne parlaient souvent que le grec.

Avec un dernier coup de reins, je semai les vengeurs de chat et fonçai dans une ruelle qu’une autre croisait. Je m’engageai dans cette dernière. C’était réconfortant, j’avais presque l’impression d’être à Rome. Je tambourinai contre une porte.

— Laissez-moi entrer ! suppliai-je.

— Qu’est-ce que c’est ?

La voix venait d’en haut. C’était celle d’un homme aux traits fins, vêtu d’une robe rouge et blanc. Ses yeux brillaient d’un éclat fanatique.

— Les Égyptiens veulent ma peau ! lançai-je.

— Je n’aime pas les Égyptiens, remarqua l’homme. Ils ont maintenu mon peuple en esclavage pendant des générations.

— Eh bien, sauve-moi ! Ils croient que j’ai tué un chat !

— Les Égyptiens sont des idolâtres non circoncis. Ils adorent des animaux et des dieux à têtes d’animaux.

C’était certainement vrai, même si je ne comprenais pas en quoi l’état de leur pénis y changeait quelque chose. »

— Les Macédoniens se chargent de réprimer l’émeute, mais certains Égyptiens sont passés au travers et me poursuivent.

— Je n’aime pas non plus les Macédoniens. Le roi Antiochos Épiphane a tué nos prêtres et souillé le Saint des Saints !

Je commençai à m’impatienter.

— Écoute, je suis un sénateur romain, attaché à la mission diplomatique. Rome te récompensera si tu me laisses entrer.

— Et je n’aime pas les Romains ! brailla-t-il. Votre général Pompée a ravagé le mont du Temple, violé notre Saint des Saints et confisqué le trésor du Temple !

Il fallait que je tombe sur quelqu’un qui avait des comptes à régler ! On me tapa sur l’épaule ; je me retournai, c’était un homme habillé à la grecque.

— Suis-moi, dit-il d’un ton pressant. Ils ne sont qu’à quelques rues.

Je le suivis dans la ruelle et nous franchîmes une porte. La pièce où j’entrai était modeste et peu meublée.

— Amos n’est pas l’homme à qui demander de l’aide, me confia-t-il. Il est à moitié fou. Je suis Siméon, fils de Siméon.

— Décius, fils de Décius. Enchanté.

Je haletais de moins en moins.

— C’est trop compliqué à expliquer, mais ça fait partie d’un complot destiné à dresser les Égyptiens contre Rome. Il faut que je regagne le palais, mais c’est impossible tant que les rues ne sont pas sûres.

— Je vais sortir, me dit Siméon, et je ferai courir le bruit qu’on t’a vu te diriger vers la porte Canopique et dépasser l’Hippodrome. Nous ne voulons pas d’émeute dans notre quartier.

— Sage attitude, dis-je. Laisse-moi me reposer et reprendre mon souffle. Ensuite, si tu me prêtes des vêtements, tu seras bien récompensé.

— Il est vain de parler de récompense quand ta vie est encore en danger. Nous verrons cela plus tard.

Et là-dessus, il sortit.

Pour la première fois depuis une éternité, semblait-il, je n’avais rien à faire. Je montai donc à l’étage où je trouvai une autre pièce semblable à celle que je venais de quitter. Aucun signe de femme ni d’enfants. Un autre escalier menait au toit, je le gravis. Prenant garde de rester loin du parapet, je tendis l’oreille. Les échos de la foule et du cliquetis des armes paraissaient venir de toutes les directions. Dans une autre ville, une émeute de cette importance aurait déjà débouché sur un incendie qui se serait propagé maison par maison. D’habitude, le feu tue davantage que les émeutiers.

Pas à Alexandrie, une ville à l’épreuve des flammes. Je pus suivre la progression des différentes multitudes aux bruits qu’elles faisaient. Elles semblaient converger vers la porte Canopique. J’entendis alors des soldats se diriger dans cette direction. Quelque temps plus tard, la cacophonie revint vers le quartier juif, puis s’éloigna vers l’est. Apparemment, les soldats, alignés bouclier contre bouclier, avaient barré les rues et refoulaient les trublions vers Rhacôtis.

Que se passerait-il à Alexandrie si jamais quelqu’un tuait DEUX chats ?

Il était midi largement passé lorsque la ville parut retrouver la paix. Cela ne signifiait pas que j’étais hors de danger. Même débarrassé des insurgés, restait Achille. J’entendis des pas en bas.

— Romain ? Sénateur ? Tu es là-haut ?

— Siméon ? La voie est libre ?

Il me rejoignit sur le toit.

— La foule a été repoussée. Des soldats patrouillent la ville, mais la bataille a été sanglante. Quand la foule s’en prend à un étranger, elle se déchaîne vite contre tous les autres. Nous sommes ici depuis qu’Alexandrie existe, et les Égyptiens continuent de nous considérer comme des étrangers.

— Ils n’ont pas le respect éclairé des Romains pour la citoyenneté, lui fis-je remarquer. Bon, maintenant, il faut que je retourne au palais. Peux-tu me prêter des habits ?

— Oui, mais aucun Juif ne se rase ni ne porte des cheveux aussi courts que les tiens. Laisse-moi voir ce que je peux trouver.

Il descendit, fouilla dans ses coffres et revint avec une cape grossière et un de ces foulards égyptiens qui épousent la forme de la perruque.

— Cela appartenait à un esclave que j’ai affranchi après ses sept ans, expliqua Siméon. Voyons comment ça te va.

— Sept ans ? m’étonnai-je en revêtant la cape qui me gratta la peau et le ridicule foulard.

— Ma religion interdit la possession d’esclaves. Nous n’autorisons les liens de servitude que pour sept ans. Ensuite, le serviteur doit recouvrer sa liberté.

— C’est une sage coutume, remarquai-je. Ça nous éviterait sans doute des tas d’ennuis si nous l’adoptions. Mais le Sénat n’acceptera jamais.

Il me prêta un sac de grosse toile pour dissimuler le livre et mon déguisement me parut presque suffisant, vu les circonstances. Je songeai que les rues devaient fourmiller de soldats d’Achille qui avaient, selon toute probabilité, l’ordre de me livrer au palais en morceaux.

— Quel est le chemin le plus direct qui mène à la mer ? demandai-je.

— Va jusqu’aux murailles, longe-les vers le nord, ça te conduira à la porte des Pêcheurs.

— Oui, je crois que ça vaut mieux que de retraverser la ville. Adieu, Siméon. Attends-toi à recevoir très bientôt une preuve de ma gratitude.

— Si tu mettais un terme à cette émeute hystérique, ça serait déjà bien, sénateur. C’était une ville tellement agréable !

Je sortis dans la ruelle. Personne. En quelques pas, je me retrouvai dans une rue qui coupait Alexandrie d’est en ouest. Je pris la direction de l’est. La ville était déserte, les habitants se cloîtraient dans leurs maisons. Ça n’était pas pour me déplaire. J’atteignis les murs de la ville sans incident et trouvai des gardes lourdement armés en train de patrouiller sur la crête, guettant les moindres signes d’atteinte à l’ordre public. Je longeai la muraille jusqu’à une petite porte qui restait ouverte dans la journée, et personne sur mon chemin n’accorda le moindre regard à l’esclave chargé d’un paquet que j’étais, une banalité dans toutes les villes.

De l’autre côté de la porte, je tombai sur un quai pavé d’où de petites jetées s’avançaient dans une eau verdâtre peu profonde. La plupart des bateaux étaient de sortie, mais quelques pécheurs raccommodaient leurs filets sur les jetées. Comme c’étaient des Égyptiens, je les abordai avec circonspection.

— J’ai besoin d’un bateau pour me rendre dans le Grand Port, dis-je à deux hommes assis près d’une embarcation bien entretenue. Je paierai un bon prix.

Ils me lorgnèrent d’un œil soupçonneux.

— Comment paierais-tu ? me demanda l’un d’eux sans hostilité.

Il baragouinait le grec. Je sortis ma bourse et en fis tinter les pièces. Ça les décida. Ils replièrent leur filet, le jetèrent dans le bateau, et peu de temps après, ils ramaient le long de la péninsule du cap Lochias.

Quelques questions me permirent d’apprendre qu’ils n’étaient pas d’Alexandrie, mais d’un petit village de pêcheurs à l’est des murs. Ils ne s’occupaient pas des agitations de la ville, sauf celles qui affectaient le marché aux poissons. Voyant cela, j’ôtai mon foulard et ma cape. C’était pour eux du pareil au même. Ils n’auraient sans doute pas distingué un Romain d’un Arabe.

Nous contournâmes le fort de l’Acrolochias pour passer entre le cap et une des petites îles donc chacune abritait un temple de Poséidon. Le Pharos était un immense pilier de fumée sur notre droite lorsque nous longeâmes le cap. Les pêcheurs s’apprêtaient à aborder lorsque je les arrêtai.

— Déposez-moi là, dis-je en indiquant le détroit entre la base du cap Lochias et l’île d’Antirhodos.

— C’est le port royal ! objecta l’un d’eux. Nous serons exécutés si nous y allons.

— Je suis un sénateur romain, membre de la mission diplomatique, annonçai-je avec grandiloquence. On ne vous punira pas.

— Je ne te crois pas, dit l’autre.

Je dégainai mon glaive maculé de sang caillé.

— Dans ce cas, il faudra que je vous tue !

Ils obtempérèrent.

Il n’y avait que deux gardes en armure dorée sur le quai royal. Ils s’approchèrent du bateau en traînant les pieds et émirent des grognements indignés pendant que je payais mes pêcheurs.

— Je suis le sénateur Décius Cécilius Métellus de l’ambassade romaine ! leur criai-je. Si vous posez la main sur moi, c’est à vos risques et périls. Je dois voir le roi Ptolémée séance tenante !

— Nous ne pouvons te laisser entrer et nous ne pouvons quitter notre poste, sénateur. Il faudra que nous passions le mot au capitaine de la garde.

Un des hommes d’Achille, nul doute.

— Pourquoi ? demandai-je, scrutant le port comme l’aurait fait un esclave de comédie. Je ne vois pas de flotte ennemie. Laissez-moi passer !

— Désolé, sénateur. Ce sont nos ordres.

— Vous vous conduisez comme des idiots, insistai-je.

— Laisserais-tu des soldats romains négliger leur devoir, sénateur ? s’enquit le plus jeune des deux.

Il marquait un point.

— Vous ne pouvez pas quitter votre poste, hein ?

— Non, sénateur, désolé, dit le plus vieux.

— Vous ne pouvez donc pas me poursuivre.

Je fonçai entre les deux et cavalai vers le palais. Tandis qu’ils appelaient d’autres gardes en renfort, je commençai à me dire que je devrais me remettre sérieusement à l’entraînement. C’était ma troisième course de la journée. Mon inactivité prolongée chez Siméon avait fait des dégâts. J’avais les jambes raides et les muscles douloureux. Je vacillais comme quelqu’un qui met pied à terre après un long voyage en mer.

Je filai devant la ménagerie royale, où les lions et les autres prédateurs me regardèrent passer en rugissant. Tout ce qui court signifie promesse de nourriture pour eux. Les esclaves bondissaient hors de mon chemin, alarmés par cet énergumène aux yeux fous avec son mystérieux paquet. J’aperçus l’escalier menant à la salle du trône, Ptolémée ne devait pas être loin, je promis une chèvre à Bacchus pour qu’il fût sobre.

J’avalai les marches quatre à quatre et dus m’arrêter lorsque les gardes refermèrent les rangs devant moi, les lances croisées, mais avec l’inévitable regard d’incertitude des soldats confrontés à une situation inattendue.

— Le sénateur Métellus de l’ambassade de Rome demande audience au roi Ptolémée ! criai-je.

Ils bougonnèrent, déroutés ; puis quelqu’un franchit le portique derrière eux. Mais ce n’était pas Ptolémée, c’était Achille.

— Emparez-vous de ce fou ! ordonna-t-il d’un ton froid. Et amenez-le à l’intérieur !

Ah… bah, ç’avait valu la peine d’essayer. Heureusement pour moi, même les armures de parade sont lourdes. Je filai vers l’ambassade romaine, gardant quelques longueurs d’avance sur les gardes à la foulée métallique heurtée. Si les esclaves et les parasites s’étaient dispersés à mon approche lorsque je fonçais vers la salle du trône, ils furent encore plus rapides à s’enfuir en voyant les lances pointues dans mon dos.

J’arrivai en vue de l’ambassade romaine. Mais ce n’était pas la scène placide à laquelle j’étais habitué. Les marches grouillaient d’hommes en toge et de femmes en robe romaine, et même d’enfants, les garçons en toge bordée de pourpre. Plus grave, des soldats à la mine patibulaire étaient alignés devant eux, leur lance pointée vers moi. Je crus être perdu jusqu’à ce que je reconnaisse la forme des grands boucliers ovales des Samnites. C’étaient des soldats romains, du corps de la marine.

— Au secours ! hurlai-je. Je suis un sénateur !

Leurs lances ne vacillèrent pas d’un pouce.

— Arrêtez-le ! ordonna Créticus du haut des marches. Ligotez-le et amenez-le ici !

La rangée de soldats s’écarta juste assez pour me laisser passer, puis se referma sur moi. Derrière, les gardes égyptiens s’arrêtèrent net dans un crissement de souliers cloutés sur le pavé. Des mains me saisirent et me traînèrent en haut des marches. J’avais évité de justesse une capture pour la subir de mes propres compatriotes. On me jeta aux pieds de Créticus, mon énorme rouleau encore serré dans mes bras.

— Enchaînez-le ! tonna Créticus. Flagellez-le ! Nous devrons sans doute trouver un prêtre pour purifier ce petit monstre !

Il était hors de lui.

— Si tu te reprenais…

— Me reprendre ? grinça-t-il, écarlate. Me reprendre ! Décius, sais-tu ce que tu as fait ? Des citoyens romains ont été attaqués ! Leurs maisons détruites, leurs biens pillés ! Et pourquoi ? Parce que tu t’es enfui de l’ambassade, contre mes ordres, pour aller tuer un chat ! Un chat !

Je crus qu’il allait avoir une attaque.

— J’ai sauvé Rome ! m’écriai-je. Une grande partie de l’Empire, en tout cas.

— Assez de fanfaronnades ! Apportez les chaînes !

— Un instant !

Julia se fraya un chemin jusqu’à lui, blême, le visage crispé.

Elle s’agenouilla à côté de moi et essuya mon visage en sueur du coin de son écharpe.

— Décius, as-tu réellement tué ce chat ? me demanda-t-elle.

— Bien sûr que non ! J’adore ces petites bêtes sournoises. C’est Ataxas ! Il a tué le chat et a prétendu que c’était moi. C’est lui qui a déclenché l’émeute, et j’ai ici la preuve pour les faire tous condamner.

Elle se releva et fit face à Créticus.

— Écoute ce qu’il a à dire.

— L’écouter ? C’est ça qui a causé tous nos ennuis ! Je l’ai trop écouté ! C’est fini ! Je le ferai juger pour trahison et jeter du haut de la roche Tarpéienne* ! On traînera son corps jusqu’au Tibre et on le jettera à l’eau !

Julia ne trembla pas. Le visage à quelques doigts de celui de Créticus, elle lança d’une voix ferme :

— Quintus Cécilius Métellus Créticus, si tu n’écoutes pas ce qu’il a à dire, mon oncle, le consul élu Caius Julius Caesar, aura quelques mots pour toi lorsque tu rentreras à Rome.

Créticus attendit que sa rage passe et que ses couleurs normales lui reviennent. Puis il cingla :

— Amenez-le à l’intérieur de l’ambassade.

Nous entrâmes dans l’atrium.

— Vas-y, Décius. Mais fais vite et tâche d’être convaincant.

— La guerre, hoquetai-je, à bout de forces.

Soudain, Hermès se matérialisa à côté de moi, une coupe pleine à ras bord à la main, béni soit ce garnement ! Je la vidai d’une traite.

— La guerre contre la Parthie. La révolte en Égypte. Voici le livre volé.

— Le livre ! beugla Créticus. Tu as déclenché une émeute à cause d’un chat, maintenant, c’est une guerre à cause d’un livre ?

C’en était trop ! J’agrippai un bout du livre et le déroulai. Il s’étala tout le long de l’atrium et déborda dans l’escalier, exhibant une fine écriture grecque, des dessins exquis, et plusieurs autres documents roulèrent à terre. Je tendis ma coupe à Hermès, qui revint aussitôt après l’avoir remplie. Je ramassai les documents éparpillés et les offris à Créticus.

— Le traité secret entre Achille et Phraatès de Parthie, complotant pour renverser le roi Ptolémée et se partager les possessions orientales romaines. Pas seulement le traité final, mais les premiers brouillons aussi.

Tandis que Créticus les examinait, je lançai un regard noir aux fonctionnaires de l’ambassade qui observaient, tendus.

— Vous croyiez en profiter pour ne pas me payer mes cinq cents deniers, chacals !

Créticus pâlissait à mesure qu’il lisait.

— Explique-toi, dit-il enfin.

Je lui racontai tout, depuis le meurtre d’Iphicrate jusqu’à mon arrivée mouvementée quelques instants plus tôt.

Lorsque j’eus terminé, quelqu’un m’apporta un siège et je vidai prestement ma troisième coupe.

— C’est bon, dit Créticus. Je t’accorde un sursis. À ta manière un peu folle, tu as peut-être rendu service à l’État. Sortons.

Une foule de gardes du palais remplissait maintenant la cour, mais nous nous sentions en sécurité sous la protection de nos marins romains. Je sortis en titubant et me postai d’un air las à côté de Créticus. Julia me rejoignit. J’aperçus Fausta parmi les Romains, qui observait le spectacle, ravie, comme s’il n’était donné que pour la divertir. Achille était à la tête de ses soldats. Je m’attendais à le voir fulminer, mais je l’avais sous-estimé. Il gardait un silence de marbre, attendant de voir de quel côté tournerait le vent.

— Crois-tu qu’il va envahir l’ambassade, Décius ? me demanda Créticus avec ce maintien hautain qui fait la gloire des fonctionnaires romains de par le monde.

— Il n’osera pas, soufflai-je, tout aussi stoïque. Ça déclencherait les hostilités bien trop tôt. Il a besoin de l’alliance avec les Parthes, et le traité n’a pas encore été signé.

Il y eut des remous à l’arrière de la foule. On aurait dit qu’un navire voguait vers l’ambassade.

— Voilà Ptolémée, annonça Créticus. Espérons qu’il est sobre.

Achille et ses soldats s’inclinèrent, tandis qu’on posait à terre la formidable litière. La rampe fut abaissée et des esclaves déroulèrent le long tapis, teinté à prix d’or de pourpre de Tyr. Lorsque Ptolémée descendit, il était sobre et il ne se trouvait pas seul. Derrière lui venait sa reine nouvellement enceinte, suivie d’une courtisane portant l’enfant Ptolémée. Ensuite venaient les princesses : Bérénice, puis la solennelle Cléopâtre et enfin la petite Arsinoé qu’une femme de la cour tenait par la main. Les marins s’écartèrent pour les laisser passer, puis reformèrent leurs rangs, les lances menaçantes.

Le message était clair : Ptolémée se mettait, lui et sa famille, sous la protection de Rome. Lorsque le roi atteignit le haut des marches, Créticus lui tendit le traité sans un mot. Ptolémée le parcourut pendant que sa famille se répandait dans l’ambassade. Puis il se tourna pour faire face à la foule.

— Général Achille, approche ! ordonna-t-il.

Je dois lui rendre cette justice : je n’avais jamais vu personne de plus crâne. Il gravit les marches avec assurance et s’inclina profondément.

— Que me veut mon roi ? demanda-t-il.

— Une explication, dit Ptolémée.

Il brandit le document accusateur devant le nez d’Achille.

— Tu as cherché à arrêter le jeune sénateur Métellus alors qu’il m’apportait ceci. Peux-tu me dire pourquoi ?

— Bien sûr, Majesté. Il avait visiblement perdu l’esprit, il représentait un danger à la fois pour lui-même et pour la communauté. Alexandrie n’est pas sûre pour les Romains en ce moment, je voulais l’arrêter dans son propre intérêt.

— Et ce document ?

— Je ne l’ai jamais vu, assura-t-il avec honnêteté.

Ptolémée me lança un regard interrogateur.

— C’est Memnon, son homme de main, qui a mis au point le traité final, avec l’ambassadeur des Parthes. Orodès, et le faux saint. Ataxas, chargé de sa rédaction.

— Memnon a été retrouvé assassiné ce matin, déclara Achille. Qu’a le sénateur à dire là-dessus ?

— C’était un combat régulier. Il conspirait contre le roi Ptolémée et contre Rome. Il méritait la mort. Mais il agissait en ton nom, Achille.

Il étudia le document avec un sérieux affecté.

— C’était donc à mon insu. Je ne vois ni signature ni sceau prouvant ma participation. Je proteste, les actes d’un traître ne peuvent m’être imputés sans preuve.

— Allez chercher l’ambassadeur parthe, ordonna Ptolémée.

— Hélas, le seigneur Orodès a été retrouvé mort à la porte du palais, ce matin. Il semble qu’il ait perdu tout son sang à la suite d’une blessure.

— Ridicule ! m’écriai-je. Je ne l’ai pas touché mortellement. Il aurait répandu davantage de sang dans sa fuite.

— Tu as été plus actif qu’un gladiateur dans des munera sine missione, remarqua Créticus.

— Et que serait la réponse ? Ton roi devra-t-il convoquer le prêtre Ataxas ? demanda Ptolémée.

— Mes officiers m’ont dit qu’il avait été tué pendant les émeutes. Tu sais comment ça se passe. Majesté. La foule veut d’abord tuer les Romains, puis n’importe quel étranger fait l’affaire. Il était habillé et coiffé comme un Grec oriental et personne n’a reconnu le divin Ataxas. Une tragique méprise.

Ptolémée soupira.

— Général Achille, les nomes près de la première cataracte se sont révoltés. Mes marchés de l’île Éléphantine sont en grand danger. Rassemble tes troupes et mets-toi en marche avant le crépuscule. Ne reviens pas avant que je ne te l’ordonne.

Achille s’inclina.

— Majesté ! protestai-je tandis qu’Achille descendait l’escalier et commençait à aboyer des ordres. Cet homme représente un danger mortel pour toi. Il a comploté contre la dynastie et contre Rome. Il a fait assassiner Iphicrate lorsqu’il a appris que l’éminent savant cherchait à vendre ses machines de guerre à d’autres rois. Il a réduit au silence Orodès et Ataxas avant qu’ils ne soient arrêtés. Il devrait être crucifié sur-le-champ.

— Sa famille est très influente, jeune Décius, expliqua Ptolémée. Je ne peux pas agir contre lui pour l’instant.

— Je te supplie de reconsidérer la question, dis-je. Rappelle-toi comment tes ancêtres auraient réagi. C’étaient de parfaits sauvages, ils l’auraient tué, puis auraient anéanti sa famille et seraient ensuite allés jusqu’en Macédoine raser son village natal.

— Eh bien, oui, le monde était plus simple. Les problèmes sont plus complexes, maintenant. Je te remercie pour tes services, mais laisse-moi gérer les affaires d’État. Excellence, dit-il ensuite à Créticus, nous devons discuter de sujets importants. J’ai besoin de la protection de Rome contre mes ennemis intérieurs. Je rembourserai tous les dégâts que les Romains ont subis à Alexandrie.

Ils entrèrent dans l’ambassade, suivis des autres fonctionnaires. Je restai seul en haut des marches, au-dessus des réfugiés romains. Achille, qui avait fini de donner ses ordres, gravit de nouveau l’escalier en me souriant d’un air de triomphe. J’avais une furieuse envie de dégainer et de l’embrocher, mais j’étais si épuisé qu’il m’aurait désarmé et m’aurait transpercé avec mon propre gladius. Il s’arrêta à un pied de moi et me dévisagea avec un curieux mélange de haine, de perplexité et de respect.

— Pourquoi as-tu fait ça, Romain ?

C’était simple.

— Tu n’aurais jamais dû commettre un meurtre dans l’enceinte sacrée du temple des Muses, dis-je. Ça engendre la colère des dieux.

Il me regarda comme si j’avais réellement perdu la tête, puis il se retourna brusquement et descendit les marches. Harassé jusqu’à l’os, je regagnai l’ambassade d’un pas vacillant. Ils me sautèrent dessus dès que je mis le pied à l’intérieur.

Avec des rires et des cris de joie, le personnel de l’ambassade me cloua au sol et m’attacha les mains derrière le dos ; puis ils m’entravèrent les chevilles.

— Vous croyez toujours vous en tirer sans me payer ! hoquetai-je, trop faible pour me défendre.

— N’oubliez pas de le bâillonner, rappela Créticus.

On me fourra un chiffon dans la bouche et on le noua sur ma nuque. Créticus vint me tapoter les côtes du bout du pied.

— Décius, au cas où tu te demanderais d’où viennent les marins, figure-toi que le Neptune, le Cygne et le Triton mouillent dans le port. J’ai envoyé des ordres au Cygne pour qu’il vienne accoster au port royal. C’est là que nous t’emmenons. Les marins du Neptune vont incendier la propriété d’Achille ; puis la flottille voguera vers Rhodes. Ils t’y conduiront.

— Bel endroit, Rhodes, approuva Ptolémée. Un peu mort, remarque. Pas d’armée, pas de politique. En fait, il n’y a que des écoles.

— Tu pourras peut-être suivre des cours, Décius, ricana Créticus en recommençant à me chatouiller les côtes. Apprendre un peu de philosophie, hein ?

Ils éclatèrent de rire au point que les larmes ruisselèrent sur leurs faces de dégénérés.

On m’emporta à bord du navire. Julia m’accompagna en pleurant, tenant mes mains attachées qui s’engourdissaient rapidement. Elle promit de me rejoindre le plus vite possible. Sans doute voulait-elle juste rencontrer tous ces savants. Hermès apporta mes armes et une jarre de vin, marmonnant et jurant, regrettant déjà la débauche d’Alexandrie.

Tandis que le navire s’éloignait, Créticus vint sur le quai et me cria :

— Si nous apprenons que Rhodes a coulé au fond de la mer, nous saurons qui en est le responsable. Capitaine, ne le détachez pas avant d’avoir dépassé le Pharos !

Lorsque nous contournâmes le phare, une autre colonne de fumée s’élevait à l’est de la ville, légèrement à l’intérieur des terres. Je savais qu’il y avait assez de bois pour faire un bel incendie. J’étais soulagé d’être trop loin pour sentir la puanteur des cordages de cheveux humains grillés.

Bientôt, Alexandrie fut hors de vue. Je ne devais pas la revoir avant douze longues années, mais lorsque j’y retournai, c’était avec César, Cléopâtre était reine, les événements firent paraître les mésaventures de mon premier séjour fades et insipides, et je finis par régler mes comptes avec Achille.

Ces péripéties eurent lieu à Alexandrie en l’année 692 de la ville de Rome, sous le consulat de Métellus Céler et de Lucius Afranius.

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