Les enchantements de la forêt

André Theuriet · Chapitre 10 sur 21

Pages du PDF

Les enchantements de la forêt

Chapitre I

Il était sept heures et demie du soir. En dépit du proverbe qui dit «qu’à la Chandeleur, les jours grandissent d’une heure», il faisait déjà nuit serrée. Nous nous trouvions réunis dans la salle à manger, attendant le souper, qu’on servait chez nous à huit heures. Un joli feu de souches de hêtre clairait dans la cheminée; une bonne lampe modérateur mettait sur la table de toile cirée un cercle lumineux, et au plafond noir, un rond de clarté dorée et dansante. Ma mère tricotait un bas de laine; mon père,—il était juge de paix à Varennes,—relisait la feuille d’audience que le greffier venait de lui apporter, et moi, perché sur un haut tabouret, la plume entre les dents, les doigts barbouillés d’encre, je feuilletais rapidement mon dictionnaire latin, afin de me débarrasser d’une version de l’Epitome que je devais soumettre le lendemain à l’abbé Gerdolle, notre vicaire. Une douce tranquillité remplissait la salle, une tranquillité où de menus bruits se fondaient, augmentant encore le sentiment de quiétude et de sécurité qui nous possédait tous:—bruits intermittents et semblables à ceux qu’on entend au travers d’un rêve;—froissement des feuillets, cliquetis des aiguilles, pétillement de la braise, et au loin, sur la route, tintement des sonnailles du courrier de Verdun qui entrait dans le bourg.

J’en étais à la phrase finale de ma version: septima die autem quievit, et je m’apprêtais à me reposer à mon tour, après avoir mis au bas de la page une fioriture compliquée, en guise de paraphe; ma mère roulait déjà son bas autour de la pelote de laine et y piquait ses aiguilles, tandis que mon père, ayant achevé sa révision, repliait ses lunettes dans leur étui, quand un coup de sonnette à la porte de la rue nous fit dresser la tête à tous.

—Qui diantre cela peut-il bien être? dit mon père en tisonnant.

—Une belle heure pour venir chez le monde! ajouta ma mère, qui n’était pas endurante et n’admettait pas qu’on dérangeât son mari au moment du souper.—Nous entendîmes des chuchotements et un piétinement dans le corridor, puis la porte de la salle fut vivement poussée par notre servante Scolastique:

—Monsieur Michel, s’écria-t-elle de sa voix grognonne, voilà un voyageur qui demande après vous!

Et derrière le dos de notre domestique, une voix d’homme, une voix aux notes à la fois sourdes et timides, bredouilla:—C’est moi, Justin, mon camarade!… C’est moi qui viens te faire une petite visite…

Mon père, qui avait empoigné la lampe et l’avait soulevée de façon à en faire tomber à plein la lumière sur le visiteur, la reposa brusquement sur la crédence, en poussant une exclamation mélangée d’étonnement et de joie cordiale; puis il alla au-devant du nouveau venu, et lui sautant au cou:

—C’est le cousin Bastien! s’écria-t-il… Ah! par exemple, voilà une surprise!… Entrez donc vite, cousin!… Scolastique, prenez sa valise et débarrassez-le de son manteau.—Il se tourna ensuite vers ma mère et prenant le bras du voyageur:—Eulalie, ma chère, voici le cousin Bastien, un vieil ami de la famille… Il m’a fait sauter sur ses genoux, et je t’ai souvent parlé de lui… Cousin, voici ma femme et mon petit Joseph qui va déjà sur ses dix ans… Allons, qu’on s’embrasse et qu’on donne le fauteuil au cousin!… Il doit être gelé… Scolastique, vous allongerez votre souper, ma fille!…

Pendant ce temps, j’examinais avec de grands yeux ce cousin inconnu. Il avait posé à terre sa valise,—une antique valise ronde et oblongue en cuir, avec deux courroies qui la bouclaient sur le côté.—Il avait enlevé sa houppelande brune, serrée à la taille et ornée de cinq ou six petits collets, et je vis un vieillard d’une soixantaine d’années, grand, mince, courbé comme une faucille et vêtu d’une redingote de lasting couleur noisette. Il avait le cou serré dans un col cravate, d’où surgissait une figure maigre, rasée, pâlotte avec des yeux bleus aux paupières rougies, et des cheveux déjà blancs. Il s’excusait timidement d’arriver à une heure aussi avancée, et je m’étonnais fort d’entendre sa grosse voix sourde et triste sortir de ce long corps mince et incliné comme un jonc.

Mon père l’avait installé commodément dans notre fauteuil Voltaire, et ma mère avait jeté une charpagnée de souches dans le brasier qui pétillait gaiement. Le cousin, assis sur l’extrême bord du siège, souriait d’un sourire craintif et présentait à la flamme ses mains maigres et effilées comme toute sa personne.

—Je suis heureux… bien heureux de te voir, bredouillait-il d’une voix encore grelottante, car il avait voyagé sur la banquette du courrier, et l’air du dehors était morfondant.

—Vous avez eu une excellente idée de penser à nous; et votre visite me fait grand plaisir, répondit mon père; mais pourquoi ne nous avoir pas prévenus?

—Tu sais, reprit le cousin, je ne me suis décidé qu’au dernier moment, et je suis venu en passant.

—En passant?… Où allez-vous donc?

—Oh! nulle part, répliqua-t-il naïvement; puis il ajouta avec son sourire triste:—Quand je voyage, moi, ce n’est pas pour arriver, c’est pour changer de place… Je n’ai jamais de but.

—Pourtant, cousin Bastien, objecta mon père en riant, vous avez bien un domicile quelque part, où vous retrouvez vos habitudes et votre chez vous?

—Je n’ai plus de chez moi, mon ami, je vis comme un camp-volant.

—Eh bien, et votre maison du Val-des-Écoliers, où j’ai fait de si bonnes parties, quand j’étais collégien et que vous étiez mon correspondant?

—Je ne l’habite plus depuis longtemps, tu sais, depuis… Ne parlons pas de ça, soupira le bonhomme en se passant les mains sur le front, parlons de toi, mon brave Michel!… Quand j’ai reçu ta lettre de bonne année, j’étais à Bourmont. Tout d’un coup, je me suis rappelé le bon temps jadis et je me suis dit: Si j’allais voir ce qu’est devenu ce grand garçon-là?… Alors j’ai bouclé ma valise… Mes déménagements ne sont pas longs à faire. Tout mon mobilier tient dans une grosse malle que je mets en pension dans un grenier d’auberge… Je prends mon manteau et me voilà parti.

Ma mère le regardait d’un air ébahi.—Sapristi! s’exclama mon père, mais c’est une existence de Juif-Errant!… Voilà une vie à laquelle je ne m’habituerais pas volontiers, ni toi non plus, n’est-ce pas, Eulalie?

—Je comprends, je comprends… murmura M. Bastien en hochant la tête; toi, mon brave, tu as femme et enfant; ce sont des liens qui attachent au sol, ce sont des points d’appui autour desquels les habitudes poussent comme des plantes grimpantes qui vous enlacent… Moi, je n’ai plus d’habitudes… je suis une plante sans racines… Sans racines! répéta-t-il de sa grosse voix.

C’était comme la résonnance d’un écho profondément triste, et cela me donna un frisson d’angoisse rapidement calmé par la réflexion égoïste qui vint ensuite, à savoir que j’avais un chez moi, un bon feu clair pour me réchauffer chaque soir, et un bon souper qui m’attendait. Ce retour sur moi-même et la comparaison de ma facile existence avec la vie nomade du cousin Bastien me procura une douce sensation, analogue à celle qu’on éprouve, lorsque, enfoncé dans un lit bien clos et bien douillet, on entend la pluie et le vent faire rage au dehors. En écoutant la plaintive parole du cousin, je fermais à demi les yeux, et n’apercevant plus que vaguement la réchauffante lueur du brasier, je me blottissais plus voluptueusement entre les genoux de mon père.

Ma mère s’était esquivée du côté de la cuisine pour presser le souper et veiller à la confection de quelque plat de supplément. Nous entendions le pas pesant de la grosse Scolastique qui allait et venait, ouvrant et refermant les armoires. On remuait des assiettes, on soulevait des couvercles de casserole, et le son mat d’une fourchette battant des œufs en neige m’entr’ouvrait une perspective d’entremets sucrés, qui me faisait sourire intérieurement à la visite inattendue du cousin Bastien.

Celui-ci, les coudes appuyés aux bras rembourrés du fauteuil, les jambes étendues sur les chenets, les yeux clignotants, semblait également gagné par l’atmosphère de bien-être répandue dans la salle à manger. De temps en temps, la porte de communication s’ouvrait; Scolastique encore alerte malgré son embonpoint envahissant, couvrait la table d’une nappe à liteaux rouges, disposait les assiettes, coupait le pain, façonnait les serviettes en bonnet d’évêque; et une friande odeur de caramel nous arrivait de la cuisine par bouffées.

Le cousin Bastien ramena sous le fauteuil ses jambes maigres que l’ardeur de la braise rôtissait à travers la trame mince du pantalon, et, relevant la tête, me regarda d’un air bonhomme.

—Il a bonne mine, ton garçon, cousin Michel; je suis sûr que c’est un brave enfant… Il est grand et fort pour un gamin de dix ans.

—Mauvaise herbe pousse toujours vite, répondit mon père; c’est un diable qui nous fait endêver du matin au soir.

—Viens un peu me voir, petit, me dit le cousin en m’attirant à lui, j’aime les enfants… Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas?

—Non, monsieur, répliquai-je en le dévisageant avec la curiosité impertinente du premier âge.—Je le trouvais tout de même un peu grotesque, notre cousin! Son corps long et maigre, son vêtement râpé, sa figure blême aux paupières éraillées ne m’imposaient pas le moins du monde, et, dans mon irrévérencieux jugement de gamin, je ne le prisais pas à une haute valeur. Les enfants ont cela de commun avec les chiens et les domestiques, qu’ils jugent les gens sur la mine, et qu’ils ont une instinctive répugnance pour les visiteurs pauvrement vêtus. Cependant je condescendis à ce que le cousin me prît sur ses genoux. Il m’enleva comme une plume, me maintint d’un bras sur ses cuisses étiques dont les os saillants me causaient une impression désagréable, et effleura légèrement d’une main discrète mes cheveux qui bouclaient naturellement.

—Quels beaux cheveux blonds! soupira-t-il, c’est de soie… j’aime à caresser les cheveux d’enfants… Cela me rappelle l’ancien temps… J’ai connu un garçon qui avait des cheveux bouclés comme les tiens, petit… Te souviens-tu de lui, Michel?

A cette question, mon père avait pris une contenance à la fois compatissante et embarrassée, un de ces airs qu’on se donne en entrant dans une maison où l’on va faire une visite de condoléance.

—Oui, dit-il, en baissant la voix, je me rappelle le temps où nous faisions ensemble le réveillon de Noël chez vous…

Le cousin, sans s’arrêter à sa réponse, continuait en fixant sur le brasier ses yeux songeurs:—Quand il était petit, je le tenais sur mes genoux comme je tiens ton garçon. Il regardait le feu de notre cuisine où des châtaignes grillaient sous la cendre, et quand l’une d’elles, mal fendue, éclatait tout d’un coup dans la braise, comme un pétard, c’étaient des effarements et des rires… J’ai encore le son clair de ce rire-là dans les oreilles. Ah! le souvenir, une chose douce et navrante tout à la fois!… Quel espiègle c’était, Michel! vif comme la poudre!…

—Oui, reprit mon père en s’animant, et leste comme un écureuil…

La figure de M. Bastien devint tout d’un coup presque tragique, et mon père se mordit les lèvres comme s’il eût lâché une sottise.

Il y eut un si profond silence que le son de la pendule me parut tout à coup avoir décuplé de volume. En même temps il me sembla que M. Bastien était pris d’un hoquet subit, tandis qu’une goutte tiède me tombait sur la joue. Je relevai la tête et vis avec étonnement deux gouttes pareilles suspendues aux cils du bonhomme…

—Voilà la soupe, s’écria au même moment Scolastique en entrant et en posant sur la nappe une soupière fumante d’où s’exhalait une savoureuse odeur de choux et de poireaux.

—Monsieur Bastien, dit ma mère en arrivant à son tour, nous avons justement une potée… Quand on a voyagé à l’humidité, il faut prendre quelque chose de chaud, et la potée vous rappellera la Haute-Marne… C’est le plat du pays.