Les enchantements de la forêt
Chapitre IV
Il faisait une des plus chaudes journées de la fin de juin. Tandis que nous montions la côte pierreuse et peu abritée de la Chalaide, nous recevions, Bigeard et moi, un soleil torride tombant presque droit d’un ciel sans nuages. A droite et à gauche, les versants caillouteux des vignes nous renvoyaient la chaleur; nous entendions de toutes parts ce bruissement rhythmé des sauterelles, qui semble la vibration de l’air chaud et tremblotant; de temps à autre, par-dessus nos têtes mouillées de sueur, nous voyions quelques-uns de ces insectes passer, déployant leurs ailes rouges ou bleues, qui tranchaient sur le vert intense des vignes. Mais nous nous moquions de la chaleur; heureux d’être débarrassés de la sœur Euloge et de vagabonder en plein air, nous nous amusions de tout, cueillant des seneçons jaunes le long des talus, courant après les papillons bleus qui tourbillonnaient au bord des fossés, nous livrant en un mot à toutes les voluptés de l’école buissonnière.
Au tournant de la côte, les notes aigrelettes et sautillantes d’un flageolet arrivèrent jusqu’à nous.
—Ça ne peut être que Césarin, dit Bigeard en hâtant le pas, je reconnais son flageolet… Nous allons nous amuser!
En effet, au bout d’une vingtaine de pas, nous vîmes devant nous le personnage en question.
Ce Césarin était un gros garçon de trente ans environ, portefaix à ses heures et vagabond les trois quarts du temps. Il jouissait à Juvigny d’une grande popularité, due à sa bonne humeur, à son indépendance d’allures et à sa vie excentrique. Bien que les bourgeois le tinssent pour un propre à rien et un gueux, on lui passait de nombreuses peccadilles à cause de son caractère inoffensif et de son entrain. Son principal défaut était d’aimer plus que de raison le vin gris du cru. Dès qu’il avait gagné une pièce de trente sous à rentrer du bois ou à porter les colis du roulage, il plantait là sa besogne pour courir les bouchons du faubourg et lézarder au soleil; alors c’étaient de franches lippées et des flûteries sans fin. Il avait la langue bien pendue et disait aux gens leurs vérités avec cette franchise expansive que donne une demi-ébriété; les rues retentissaient de ses larges éclats de rire et des fioritures de son flageolet. Puis, quand il avait dépensé son dernier sou, il devenait morose, muet comme un poisson, et s’en allait faire un somme sous un arbre ou sous un auvent. Dès le lendemain, il se remettait énergiquement au travail, besognant comme un cheval, jusqu’à ce qu’il eût ramassé de quoi recommencer à gueuser au soleil.
Il s’était arrêté au milieu de la côte et continuait de flûter. Comme mes parents ne me laissaient pas courir les rues, je ne l’avais jamais vu de si près et je le contemplais curieusement. C’était un gars solide, bien musclé, aux robustes épaules, à la figure rubiconde, avec de gros yeux bleus à fleur de tête et de grosses lèvres sensuelles que cachait à demi une barbe blonde. Ses cheveux emmêlés sortaient par mèches épaisses de sa casquette sans visière; sa blouse déchirée montrait une chemise plus misérable encore, et ses pieds nus passaient à travers les crevasses de ses souliers ferrés. Bigeard bondissait autour de lui en criant:
—Césarin, oh! Césarin, jouenous un air!
Quittant son flageolet et essuyant du revers de sa manche ses lèvres humides, il nous répondit avec un large sourire:
—De quoi? Eh bien, oui, c’est le Césarin…
Il nous expliqua qu’il allait dans les friches de Véel cueillir de l’armoise pour M. Péchoin, le pharmacien d’Entre-Deux-Ponts.
—C’est moi qui lui pile ses herbes, poursuivit-il, mais aujourd’hui il faisait un tel chaud que je ne pouvais plus avaler ma salive, et j’ai bu un litre chez la mère Surloppe, avant de monter la côte… Ça ne fait de mal à personne et ça fait du bien à Césarin.—Puis, tout d’un coup agitant son flageolet et se redressant en face de nous, il s’écria d’une voix de Stentor:
—Par le flanc gauche, en avant! marche!
Et replaçant le flageolet sur ses lèvres, il se mit à jouer la Parisienne, marquant la mesure de la tête et des bras, tandis que nous emboîtions le pas derrière lui.
Nous allâmes ainsi jusqu’au sommet de la côte, lui toujours jouant, nous le suivant docilement au pas militaire. Quand nous fûmes dans les friches, près d’un bouquet de saules, il s’arrêta essoufflé et cramoisi.—Halte! commandat-il.—Sa large face s’épanouit et il ajouta:—Faut bien rire!—Puis il s’étendit sur le gazon et nous en fîmes autant. Nous étions abrités par les saules et fort aises de nous divertir en si joviale compagnie. Césarin arracha une feuille à un lierre qui rampait à portée de sa main, et, fier de notre admiration, plaçant la feuille entre ses lèvres, il en tira des sons mélodieux qui nous plongèrent dans le ravissement. Il imitait successivement le loriot, l’alouette et le rossignol. Nous ne bougions plus, et je n’étais pas éloigné de croire Césarin un peu sorcier. Pendant que nous l’écoutions, il s’était levé de nouveau et se dirigeait, toujours rossignolant, vers une rangée de cerisiers dont on distinguait les fruits mûrs et rougissants parmi les branches.
Il suspendit sa musique, guigna les cerises:—Ce sont des bigarreaux, dit-il en faisant claquer sa langue.—Il tourna la tête à droite et à gauche, nous lança une œillade significative en posant un doigt sur sa bouche, puis il embrassa l’un des cerisiers et, jouant des coudes et des genoux, en un clin d’œil il grimpa jusqu’à la fourche des maîtresses branches.
Une fois en haut, il happa coup sur coup avec ses lèvres une douzaine de cerises juteuses qu’il croquait sans même rejeter les noyaux. Quand son gosier fut suffisamment humecté, il songea enfin à nous, et, cassant des branches vertes toutes panachées de fruits rouges, il nous les jeta, en répétant de sa grosse voix joviale:—A vous, petiots! faut bien rire!
Il riait en effet, en continuant de se gargariser avec des bigarreaux. Nous l’imitions, picorant avec délices les cerises fermes et fraîches dont les queues faisaient clap! en se détachant du fruit, et nous criions:—Encore! encore!—à Césarin, qui se balançait dans l’arbre, tandis que les branches craquaient sous son poids. Il faut croire qu’il était de la nature des loriots, et que le jus des bigarreaux lui redonnait de la voix, car tout d’un coup il recommença de faire l’alouette et le rossignol, et, comme nous nous tenions cois sous les saules, les oiseaux épars dans la saulaie vinrent, attirés par un charme, voleter autour des cerisiers. Il y en avait de toute espèce: des fauvettes à tête noire, des pinsons aux ailes marquées de brun, des chardonnerets aux plumes ébouriffées, et jusqu’à un gros merle au bec jaune, qui s’arrêta effrontément sur un cerisier voisin.
J’étais émerveillé, et pour moi cette aventure prenait déjà un air de féerie.—Césarin est sorcier, murmurai-je à Bigeard; si nous l’emmenions avec nous chez la Princesse Verte?
Mon camarade cligna de l’œil d’une façon ironique:—Oïe! oïe! oïe! Césarin chez une princesse! Elle nous mettra à la porte, si elle nous voit arriver avec un portefaix en souliers percés.
—Pourtant les cerisiers sont à lui.
—A lui? Des belles!… ce sont les cerisiers de Minot-Dourche, le marchand de toile.
—Mais alors il n’a pas le droit de monter à l’arbre et de manger les cerises?
—Dame! ni nous non plus… Nous sommes en maraude; si le garde arrivait, nous serions pincés et nous irions coucher aux pompes.
Cette révélation de Bigeard me coupa l’appétit. Les pompes étaient une sorte de violon où les sapeurs-pompiers remisaient leurs machines et où la police enfermait parfois les vagabonds et les ivrognes. L’idée de coucher là avec Césarin me faisait froid dans le dos. Je n’osais plus toucher aux cerises; je sondais avec inquiétude la grise étendue de la plaine de Véel. Au bout de quelques minutes, je distinguai un point noir qui émergeait d’un pli de terrain et qui grossissait à vue d’œil.
—Bigeard, chuchotai-je d’une voix tremblante, vois-tu là-bas?
Mon compagnon releva la tête, mit la main en abat-jour sur ses yeux, et dit, la bouche pleine:—Oui, je vois un homme qui vient vers nous.
—C’est peut-être Minot-Dourche… ou le garde?
Tandis que Césarin, sur son cerisier, continuait à se balancer en sifflant à tire-larigot, l’homme devenait de plus en plus distinct; il avançait visiblement dans notre direction. Bigeard me saisit le bras:
—C’est le garde! reprit-il d’une voix mal assurée, je vois sa plaque qui reluit au soleil… Sauvons-nous!
—Mais Césarin?
—Tant pis! c’est son affaire… Sauvons-nous, ou gare les pompes!
Il avait déjà décampé; je me décidai à le suivre. Toutefois, ému de compassion pour notre camarade du cerisier, je lui criai de toutes mes forces:
—Césarin, voici le garde!
Et, levant le pied, je rejoignis Bigeard, qui filait comme un dératé à travers la plaine.
Pendant un bon quart d’heure, nous trottâmes droit devant nous. Les champs de blé ou d’avoine, les longs carrés de trèfle incarnat, les jachères enchevêtrées de ronces, les hautes fougères qui nous montaient jusqu’à mi-corps, rien ne nous arrêtait. Enfin, haletants, tout en nage et n’ayant plus de jambes, nous nous rasâmes derrière un buisson pour reprendre haleine. Après m’être épongé le front, je hasardai la tête hors du hallier pour examiner les entours. La saulaie, les cerisiers et le garde avaient disparu; solitude complète. Derrière nous, la plaine ondulait à perte de vue; à gauche, vers l’horizon, un clocher de village s’élançait d’un pli de terrain; non loin tourbillonnait un vol de ramiers. Au-dessus de nos têtes, dans le ciel bleu, des alouettes montaient en gazouillant toujours plus haut, toujours… comme pour se baigner plus longtemps dans la lumière du soleil déclinant. Devant nous, à cent pas, pareilles à une haute muraille verdoyante, s’allongeaient les lisières du grand bois. Nous pouvions distinguer le fossé, envahi par des herbes frissonnantes, qui délimitait la forêt du côté de la plaine. Au delà du talus se dressaient de distance en distance, comme des sentinelles, les fûts blanchâtres des hêtres de bordure; et, entre deux bornes grises marbrées de lierre, une tranchée s’ouvrant presque en face de nous s’enfonçait mystérieusement en pleine futaie.
A la vue de ces vertes profondeurs dont l’ombre fraîche avait quelque chose d’invitant et où les branches inclinées au vent semblaient nous faire signe, je me pensais: «La voilà donc, cette forêt aux enchantements!» En même temps le cœur me battait bien fort à l’idée d’entrer dans cet inconnu. Le dénouement de l’aventure des cerisiers m’avait rendu plus réfléchi, et je ne songeais pas sans embarras à la façon dont je m’y prendrais pour trouver le château de la princesse. Ce qui me rassurait un peu, c’est que dans mes contes on trouvait toujours à point un oiseau secourable ou une bonne fée qui vous mettait sur le droit chemin et vous donnait soit un anneau magique, soit un œuf enchanté, à l’aide duquel on venait à bout de tous les obstacles. «C’est égal, me disais-je, en supposant que je trouve le palais de la princesse, comment m’y prendrai-je pour tuer les dragons qui en gardent l’entrée?» La vue de Bigeard, qui était en train de se tailler à coups de couteau une canne dans une cépée d’érables, me redonna de l’aplomb, et, me dressant droit sur mes pieds, je dis à mon camarade:
—Voici la forêt où demeure la Princesse Verte.
—Ah! reprit-il avec un flegme qui me surprit, tant mieux! ce n’est pas trop tôt.
—Garde soigneusement ton bâton, ajoutai-je; il nous servira tout à l’heure.
Il remit son couteau dans la poche de son pantalon, brandit sa canne, et, franchissant en quelques minutes l’espace qui nous séparait de la lisière, nous entrâmes enfin dans la tranchée. Nous avions à peine fait vingt pas que nous nous arrêtâmes de nouveau comme éblouis.
Il y avait de quoi. Jamais rien de plus beau et de plus imposant ne s’était encore offert à mes yeux. A droite et à gauche, de magnifiques arbres formaient une sorte de colonnade le long de cette verte avenue qui fuyait au loin, se rétrécissant toujours, et qui semblait ne devoir pas finir. Au milieu, un gazon fin et dru recouvrait le sol; au bord des talus, de grandes digitales élançaient leurs tiges sveltes chargées de fleurs purpurines et transformaient cette tranchée en une véritable allée de jardin. Tout au bout, juste dans l’axe du chemin, le soleil se couchait dans des vapeurs rouges et jetait de longues flambées de rayons obliques sous les ramures de la futaie déjà plus sombre. Des papillons aux ailes nacrées passaient et repassaient dans cette lumière, des insectes bourdonnaient au-dessus des ronces, et parmi les branches on entendait des gazouillements d’oiseaux, entrecoupés de mélodieux battements d’ailes.—L’émotion me gagnait, je reprenais confiance, je croyais plus fermement à mes rêves de féerie et d’enchantements.—Assurément, si la Princesse Verte habitait quelque part, ce devait être au fond de cette forêt fleurie, là-bas où le soleil poudroyait dans une buée de pourpre. Les rougeurs qui coloraient l’extrémité de l’avenue devaient être le reflet des toitures d’or d’un palais enchanté…
—J’ai faim! s’exclama tout à coup le prosaïque Bigeard; est-ce que c’est encore loin chez ta princesse?
—Je ne crois pas, répondis-je choqué d’une aussi vulgaire préoccupation. Mais attends… j’ai encore les deux tartines de mon goûter: nous allons les partager.
Je tirai de mon sac les deux minces tartines de pain rassis que mon économe grand’mère avait sobrement enduites de confiture et qui étaient enveloppées dans un lambeau de journal. Bigeard les lorgnait sournoisement et, en même temps, il enfonçait d’un air mystérieux ses mains dans les poches de sa blouse. Au bout d’un instant:
—Moi aussi, murmura-t-il en se dandinant alternativement sur chacun de ses pieds, moi aussi j’ai quelque chose!…
—Quoi donc?
—Devine! continua-t-il en tirant la langue et en sautant à cloche-pied.
—Montre vite! m’écriai-je impatienté.
—Deux œufs frais que j’ai chipés dans le poulailler des chères sœurs… Voilà!
Il se décida à en tirer un de chacune de ses poches et à me les laisser voir de loin. A l’aspect des œufs blancs et frais pondus, l’histoire de l’_Oiseau bleu_ me revint en mémoire, et je songeai aux merveilleuses surprises que contenaient les œufs donnés par une bonne fée à Florine.
—Écoute! criai-je à Bigeard, qui s’apprêtait déjà à en percer un pour le gober… Ces œufs sont peut-être enchantés comme ceux de Florine. Que dirais-tu si, en les cassant, j’en faisais sortir un carrosse doré ou un char volant, traîné par des pigeons qui nous conduiraient sans s’arrêter jusque chez la princesse?
—Hein? répondit Bigeard, en hochant la tête; vas-tu me faire accroire qu’on puisse tirer un chariot d’un œuf de poule?
—Certainement, affirmai-je; c’est toujours ainsi que les choses se passent au pays des fées.
—Les œufs des fées, c’est possible; mais les œufs des chères sœurs, je ne m’y fie pas, et j’aime mieux les avaler.
Afin de le décider, je lui contai tout au long le conte de l’Oiseau bleu. Il ne paraissait qu’à demi convaincu; pourtant je finis par le fléchir, et il consentit à me confier un œuf, en rechignant.
—Essaye d’abord sur celui-là, dit-il avec méfiance.
Je déposai mes deux tartines sur une pierre plate, puis ayant frotté la coquille avec mon talisman, je m’écriai:
—Je veux qu’il sorte de cet œuf un carrosse d’acier poli, garni d’or et attelé de six pigeons ramiers!
Bigeard ouvrait de grands yeux. Je cassai gravement la coquille contre une pierre… Hélas! il ne sortit que du blanc et du jaune liquides, qui engluèrent mes doigts et se répandirent sur les ronces. J’étais un peu penaud de n’avoir pas été mieux servi par les enchanteurs. Quant à Bigeard, il regardait d’un œil furibond les ronces toutes dégouttantes de jaune d’œuf.
—Imbécile! s’exclamat-il irrévérencieusement, te voilà bien avancé, et mon œuf est perdu!
—C’est à recommencer, répondis-je dépité; peut-être que l’autre…
—L’autre?… viens le prendre un peu voir! L’autre n’est pas pour ton nez, espèce de Nicodème!
Être appelé Nicodème par ce petit menuisier! c’était trop fort, et je devins furieux à mon tour.
—Je l’aurai! m’écriai-je d’un ton rageur.
Et je m’élançai vers Bigeard, qui me reçut avec une bourrade. Je la lui rendis, nous nous prîmes à bras-le-corps, et l’instant d’après nous roulions sur le gazon, tant et si bien que l’œuf, objet du litige, se brisa dans la poche de mon adversaire. Cet incident mit fin au combat. Nous nous relevâmes rouges comme deux coqs, et nous lançant en dessous des regards irrités.
Bigeard ne pouvait me pardonner la perte de ses deux œufs.
—Je ne joue plus! grogna-t-il d’une voix boudeuse, j’en ai assez, et je m’en retourne chez nous!… Au moins j’aurai à souper.
—Tu auras le fouet aussi! répliquai-je ironiquement.
Cela le rendit rêveur. Je vis qu’il hésitait, et afin de le reconquérir tout à fait, je lui abandonnai mes tartines. Il n’en fit que deux goulées, puis essuyant sa bouche avec sa main:
—Maintenant, dit-il, il ne s’agit plus de s’amuser en route… Où est le chemin qui mène chez ta princesse?
L’insuccès de l’expérience des œufs avait jeté un peu d’eau glacée sur mon enthousiasme; néanmoins, sous peine de perdre tout prestige aux yeux de Bigeard, il fallait payer d’audace, et étendant ma main avec un geste solennel vers le couchant couleur de rose:
—C’est par là, répondis-je gravement; marchons!