Les enchantements de la forêt
Chapitre VII
Parti, après m’avoir enlevé ma toupie et ma ficelle!…
—Ah! faut-il?… faut-il? m’écriai-je indigné.
En même temps de grosses larmes roulaient dans mes yeux, des larmes où il y avait à la fois de la colère et de l’angoisse. Qu’allais-je devenir désormais? Tout le temps que j’avais été en compagnie de Bigeard, je ne m’étais pas cru absolument détaché de Juvigny. Au milieu de cette forêt où nous nous trouvions perdus, la naïve et gourmande personnalité de mon compagnon avait pour moi quelque chose de familier qui me donnait de l’assurance. Bigeard était comme une sorte de fil intermédiaire entre la maison paternelle et le monde étrange, inconnu, du «grand bois». Maintenant le fil était rompu, et je restais seul dans le désert verdoyant de la forêt.
Retourner du côté du village, c’était risquer d’être pris pour un vagabond et d’avoir le sort de Césarin; m’enfoncer dans la futaie, c’était peut-être m’exposer à mourir de faim ou à être mangé par les bêtes sauvages. Pourtant je ne pouvais rester là sans bouger; l’immobilité sur ce grand chemin me semblait insupportable. J’avais peur d’avancer et je n’osais demeurer en place. A la fin, je me décidai à suivre cette route forestière qui me paraissait un peu plus frayée que les autres sentiers. Je renfonçai mes larmes et je me mis en marche.
Il faisait un temps délicieux, les arbres qui bordaient la route arrêtaient dans leurs hautes branches les rayons trop brûlants et répandaient sur le sol une ombre fraîche piquetée de points ensoleillés. C’était comme une dentelle dont les jours étaient représentés par des taches lumineuses, et les pleins par des découpures d’ombre. Je vois encore ce joli chemin baigné dans un frais clair-obscur, avec ses deux ornières où poussait l’herbe, et sa chaussée pierreuse étoilée des fleurs roses de la petite centaurée. Çà et là une tige de ronce rampait du fossé jusqu’au milieu de la route, ou bien un chardon droit comme un cierge épanouissait sa tête violacée en plein soleil. Aux branches des coudriers, de longs chèvrefeuilles s’entortillaient, se dressaient haut dans l’air, puis retombaient en bouquets de corolles jaunes et rosées; la forêt était tout embaumée de leur odeur de vanille. Dans les merisiers noirs de fruits, les loriots modulaient amoureusement leurs trois notes mélodieuses. On aurait dit des sons de flûtes invisibles.
Malgré mes ennuis et mes sérieuses préoccupations, le charme de la forêt me gagnait peu à peu. A l’âge où j’étais, on subit facilement l’impression des phénomènes extérieurs. La joie des choses me pénétrait, et je recommençais à espérer. Au milieu de cette harmonieuse nature forestière, j’éprouvais une sorte d’enivrement; le léger crépitement produit par la chute des écailles menues pleuvant de la cime des grands hêtres, l’imperceptible murmure de la rosée s’égouttant de feuille en feuille, le fredonnement d’un bourdon enfoncé dans la corolle d’une digitale, toutes ces merveilles de la vie intime des bois me rejetaient dans mes songeries de fées et d’enchantement. Depuis vingt-quatre heures, mes illusions au sujet de ma mystérieuse princesse s’étaient passablement décolorées, et je crois que le prosaïque Bigeard n’y avait pas nui, mais maintenant je les sentais se raviver tout doucement; c’était comme un bouquet qu’on a longtemps tenu à la main et qu’on trempe ensuite dans l’eau; les fleurs de la féerie, les belles fleurs bleues qui tout à l’heure baissaient piteusement la tête, la redressaient peu à peu et retrouvaient tout leur éclat. Je marchais lentement, les yeux en l’air, les oreilles agréablement caressées, les narines ouvertes toutes grandes pour aspirer la bonne odeur du bois, et, en marchant, je me berçais avec ces mots que je répétais comme une incantation: «Princesse Verte! Princesse Verte!»
Tout à coup mon pied buta contre un obstacle, mes yeux s’abaissèrent et je m’arrêtai ébaubi.
Devant moi, séparée de la route par une barrière vermoulue posant sur deux bornes de pierre usée, s’ouvrait dans l’épaisseur du bois une verte avenue formée de hauts sapins moussus, alternant avec d’énormes buissons de rosiers à cent feuilles. Certainement cette plantation symétrique, cette barrière et ces roses de jardin annonçaient le voisinage de quelque habitation. La barrière était à la vérité bien noircie et effritée par la vétusté, les longues barbes de mousse qui pendaient aux branches des sapins, les herbes qui poussaient dru sur le sol, les rosiers aux allures désordonnées qui barraient le passage avec leurs branches vertes chargées de roses, tout semblait indiquer que l’avenue n’était guère fréquentée. Mais ce fut justement cet air d’abandon et d’antiquité qui me séduisit. Je me figurai que j’arrivais dans un domaine semblable à celui de la Belle au bois dormant. Les fées avaient-elles enfin exaucé mes vœux, et cette avenue mystérieuse conduisait-elle au palais enchanté de la princesse de mes rêves?
Mon cœur battait. Je me décidai à passer sous la barrière et je m’engageai timidement dans l’avenue tournante dont l’épais gazon assourdissait le bruit de mes pas. Tout y paraissait endormi; les sapins étendaient leurs longs bras immobiles; au fond de la corolle des roses dont j’écartais les tiges, des espèces de hannetons aux élytres d’un vert doré sommeillaient, la tête enfoncée dans les pétales. Pas un bruit, pas un souffle d’air. Après cinq minutes de marche, j’aperçus au bout de l’avenue une maison d’assez belle apparence, au toit d’ardoise, aux murs gris tapissés de lierre et de vigne vierge, et naturellement je la pris incontinent pour un château. A mesure que j’avançais, les objets devenaient plus précis. Le château se dressait au milieu d’un rond-point formé par les sapins; parmi les graminées de la pelouse, des buissons de troène en fleur s’arrondissaient çà et là, répandant un parfum très capiteux. On ne voyait aux entours aucune trace d’habitants. Pour sûr j’avais devant moi un palais enchanté; les fenêtres étaient closes, mais la porte qui s’élevait au-dessus de quelques marches de pierre blanche, la porte était toute grande ouverte, et au lieu de dragons pour en garder l’entrée, il y avait sur la dernière marche, de chaque côté des jambages, un chien-loup à poil fauve et un chat tigré, noir et gris, qui se tenaient tous deux assis sur leur train de derrière, la tête relevée dans une attitude grave et recueillie. Mon apparition ne sembla même pas les émouvoir; ils gardèrent leur immobilité silencieuse, estimant sans doute de peu d’importance l’entrée d’un bambin tel que moi dans leur domaine.
Enhardi par leur indifférence, j’avais déjà fait quelques pas à travers la pelouse, quand tout à coup une voix brève, appartenant à quelque être invisible, partit de la feuillée et m’interpellant:
—Halte! cria cette voix; ne bouge pas, mâtin!
Au même moment un singulier sifflement résonna au-dessus de ma tête, et presque aussitôt je vis tomber à mes pieds un corbeau encore tout pantelant, frappé à mort par le mystérieux projectile dont j’avais entendu le bourdonnement. A l’aspect du corbeau, le chien-loup bondit sur la pelouse en se tortillant silencieusement, et le chat tigré le suivit, la queue en l’air, avec de courts miaulements étranglés. Mais avant qu’ils eussent pu arriver jusqu’à l’oiseau mort, un nouveau personnage sortit du fourré et celui-là avait une mine encore plus étrange que les deux gardiens de la porte d’entrée.
C’était un petit vieillard très vif, coiffé d’un bonnet de velours noir et vêtu d’une sorte de robe de chambre de bure grise qui lui tombait jusqu’aux chevilles; avec cela, deux yeux perçants sous de gros sourcils blancs, un teint de brique et une barbiche grise pointue. Sa houppelande flottante et sa chemise entr’ouverte laissaient voir une poitrine très velue; son cou ridé était nu; à mesure qu’il s’approchait, je crus distinguer qu’il boitait.
La brusque apparition de ce personnage acheva de me terrifier.—Pour sûr, me disais-je en regardant le bonnet de velours noir et la longue robe de bure, celui-ci est l’enchanteur.—Sans m’accorder d’abord la moindre attention, il repoussa d’un geste de commandement le chien et le chat:—Holà, dit-il d’une voix nasillarde, va te coucher, la Belle, et toi aussi, la Bête, file!—Et docilement les deux animaux silencieux retournèrent reprendre de chaque côté de la porte leur grave posture méditative. Il ramassa le corbeau et ajouta:—Voilà de quoi faire une bonne soupe pour ce soir, mes camarades!
Alors seulement il daigna s’apercevoir de ma présence et me dévisageant avec ses petits yeux percés en trou de vrille:
—D’où sors-tu, toi, crapoussin? me demanda-t-il.
Je lui répondis d’une voix mal assurée que je m’étais perdu dans la forêt et que, me trouvant devant la grande allée de son château, je m’étais permis d’y entrer pour demander mon chemin. Il examina ma figure fatiguée, ma blouse déchirée, ma chevelure encore semée de brins de mousse et de bruyère, et il reprit en levant un doigt menaçant:
—Tu es un gamin de Juvigny, toi, et tu as passé la nuit dans la forêt?… Tu m’as tout l’air d’avoir fait l’école buissonnière, hein?
En présence d’une pareille perspicacité, il ne me restait plus qu’à dire oui, et c’est ce que je fis en baissant le nez.
—Vous étiez deux, hier, dans le bois, continua-t-il; où est ton camarade?
—Bigeard? répondis-je stupéfait, oui, il était avec moi, mais il est parti.—Et je lui contai la trahison de mon compagnon.
[Illustration: D’OU SORS-TU, CRAPOUSSIN, ME DEMANDA-T-IL.]
L’enchanteur m’avait écouté en tortillant sa barbiche. Quand j’eus fini, il posa brusquement l’une de ses mains sur ma tête et me dit de sa voix flûtée:
—Tu es le petit Pâquin!
Je tressaillis. Décidément cet homme étonnant savait tout, et je me trouvais absolument en son pouvoir.
—Oui, murmurai-je d’une voix faible.
—Ah! fit-il sévèrement!… c’est bien, reste là et ne bouge pas d’une semelle en attendant que je revienne.
Il s’éloigna avec pétulance, se précipita dans l’intérieur du château, où je l’entendis qui donnait des ordres à un autre personnage invisible.—Qu’allait-il faire de moi? Allait-il m’enchanter à mon tour comme ces deux animaux que je voyais sur le pas de la porte? Car il n’y avait plus à en douter, ce chat et ce chien qui s’appelaient la Belle et la Bête, qui fixaient sur moi de singuliers regards, devaient être des personnes changées en bêtes par l’enchanteur et punies ainsi probablement de leur indiscrète curiosité. Plus je les examinais, plus j’en acquérais la conviction. Ce chien et ce chat avaient de si étranges façons! Le chat grave, la queue enroulée, dressait les oreilles, épiant attentivement les mouches qui passaient devant son nez, puis tout d’un coup il levait ses deux pattes de devant et, les rapprochant l’une contre l’autre, attrapait une mouche au vol absolument comme je l’aurais pu faire avec mes deux mains.—Le chien-loup au museau mobile, aux oreilles tantôt levées et tantôt couchées, avait des yeux et des jeux de physionomie pareils à ceux d’une créature humaine; avec cela il prenait des postures et faisait des gestes de chat, se léchant une patte et la passant soigneusement par-dessus son oreille pour se débarbouiller, à l’imitation du matou, son camarade.—Toutes ces choses ne me paraissaient pas naturelles, et les allures bizarres de l’enchanteur, son costume et son langage ne me laissaient guère de doute sur le sort qui m’attendait.
Si j’avais été plus au courant des histoires de ma petite ville, j’aurais eu la clé de tout ce mystère et j’aurais deviné que mon enchanteur était tout bonnement un original nommé le canonnier Bannet, dont on parlait parfois chez mon grand-père.—Ce canonnier Bannet avait servi sous le premier empire, et il avait été blessé à Waterloo. A la restauration, il s’était marié à Juvigny, puis, devenu veuf, et s’étant brouillé avec ses enfants, il avait pris le séjour de la ville en aversion. Il s’était fait bâtir une maison dans le bois du Juré, et il vivait là comme un loup depuis des années, descendant rarement en ville, faisant lui-même son lit et sa cuisine, herborisant, collectionnant des insectes et tendant des pièges aux petits oiseaux. En qualité de compagnon d’armes, mon grand-père le connaissait et le visitait parfois, et depuis, il m’a souvent conté la vie excentrique de son camarade l’ancien artilleur; mais à cette époque je me mêlais peu aux conversations de grandes personnes, et le nom du canonnier Bannet n’avait jamais beaucoup attiré mon attention, trop absorbée par la féerie pour s’occuper de ces détails prosaïques.
Au bout de dix longues minutes, le colloque qui avait lieu dans l’intérieur du logis cessa, et je vis sortir un petit domestique en blouse bleue qui s’élança dans la direction de l’allée des sapins et disparut. Peu après, l’enchanteur arriva à son tour sur le pas de la porte et descendit les marches. Il se dirigeait vers moi clopin-clopant et d’un air méditatif.
—En quelle espèce de bête va-t-il me changer? me demandais-je en frissonnant.
Quand il fut près de moi, il s’arrêta, me dévisagea en silence, puis brusquement:
—Mieux vaut courir les bois que de moisir à l’école, hein, petit Pâquin? me demanda-t-il en me pinçant légèrement l’oreille.
—La chère sœur m’avait mis à la porte, répondis-je entre mes dents.
—Ha! ha!… Et pourquoi n’es-tu pas rentré chez toi?
—Parce que j’avais peur d’être grondé… Et puis j’avais envie de voir le «grand bois».
—Que diantre y as-tu fait toute la soirée dans le grand bois?… Tu cherchais des nids, je parie, mon gaillard!… Mais la saison est passée.
—Non, m’écriai-je pour me disculper, je me moquais bien des nids, je cherchais autre chose!
—Quoi donc?… Allons, confesse-toi… Je verrai bien si tu dis la vérité, car je sais tout.
Puisqu’il savait tout, il ne fallait pas songer à le tromper… Je lui avouai que j’étais parti à la recherche d’une princesse que je voulais désenchanter, comme le bel Avenant était allé à la recherche de la Belle aux cheveux d’or.
Il m’écoutait en frottant avec un bruit sec les paumes de ses mains.
—Drôle de moutard! murmurait-il en nasillant, puis il ajouta d’un ton narquois:
—Et peut-on savoir comment elle se nomme, ta princesse?
—Elle s’appelle la Princesse Verte… C’est-à-dire c’est ce nom-là que je lui ai donné… Mais peut-être bien en a-t-elle un autre, parce que… vous savez… je ne suis pas très sûr.
—Oui, oui, je conçois, interrompit-il en ricanant… Eh! petit, tu ne t’es pas trompé; elle se nomme bien la Princesse Verte.
—Vous la connaissez?
—Je la connais, répondit-il gravement.
—Est-ce que?… est-ce qu’elle demeure dans votre château?
—Elle demeure ici et ailleurs encore… partout où il y a des arbres.
—C’est une grande princesse alors?
—Oui, dit-il en s’animant, c’est une reine et c’est aussi une fée, la reine des fleurs, des insectes et des oiseaux.
Ses petits yeux gris pétillèrent.—Pas un brin d’herbe ne pousse sans sa permission; c’est elle qui nourrit les hommes et les bêtes, et sans elle le monde périrait.
—Ah! m’écriai-je ébahi, et vous la voyez quelquefois, vous, monsieur?
—Tous les jours.
—Est-ce que les petits garçons peuvent la voir?
—Oui, quand ils sont sages et qu’ils ont le don.
Je ne comprenais pas bien ce qu’il entendait par «avoir le don», mais cette formule mystérieuse faisait de nouveau travailler mon imagination. Je restais muet, roulant à droite et à gauche des regards curieux. Pendant ce temps l’enchanteur me dévisageait toujours, et ses yeux perçants avaient l’air de lire au fond de moi.
—Je parie que tu as faim? me demanda-t-il brusquement.
L’estomac recommençait en effet à me tirailler et je répondis par un signe affirmatif.
—C’est bon, nous allons chercher dans mon potager de quoi te faire déjeuner… Viens!
Il m’emmena, non loin de la maison, dans une étroite clairière entourée de gros hêtres.
—C’est ici, murmura-t-il.
J’avais beau écarquiller les yeux pour tâcher d’apercevoir ce qu’il appelait «son potager», je ne voyais rien qu’un gazon ras et déjà brûlé. Pourtant, à certains endroits, sur cette pelouse sèche une herbe verte poussait plus drue et formait autour d’un hêtre un large anneau verdoyant et moussu.
Mon enchanteur s’agenouilla, fourragea des deux mains dans cette verdure, et je vis qu’il y cueillait de petits champignons couleur noisette, gros à peine comme des pièces de vingt sous. Quand il en eut récolté une cinquantaine, il se releva et dit:
—Maintenant allons les faire cuire!
—Est-ce qu’il voudrait m’empoisonner? pensai-je, pris d’une nouvelle appréhension.—Monsieur, hasardai-je craintivement, les champignons, est-ce que ce n’est pas du poison?
—Il y en a de bons et de mauvais, répondit-il, comme il y a de bonnes et de méchantes gens… Ceux-ci sont des mousserons, et tu pourras les manger sans crainte; c’est la Princesse Verte qui nous les envoie.
—Vrai?
—Oui, continua-t-il en souriant, elle vient se promener ici tous les matins… Là où elle a marché, l’herbe devient plus verte, et il y pousse des champignons.
J’étais de plus en plus émerveillé de tout ce qu’il m’apprenait; je le suivis docilement dans la cuisine, où nous entrâmes, escortés par la Belle et la Bête. C’était une pièce enfumée, d’aspect fort modeste, avec une cheminée de pierre brute, où l’enchanteur jeta une bourrée qui claira lestement. Il avait décroché la poêle, et, l’ayant posée sur un trépied, il y découpait de petits morceaux de lard qui se mirent à frire avec des frémissements appétissants. Postés de chaque côté des chenets, le chien et le chat épiaient tous les mouvements de leur maître, se passaient silencieusement la langue sur leurs babines et semblaient se délecter au bruit de la friture. Mon hôte cependant lavait ses champignons, hachait de fines herbes, puis il jetait le tout dans la poêle bouillante. Une alléchante odeur se répandit dans la cuisine. Alors il installa un couvert, du pain et du vin clairet sur un bout de la table, et m’y fit asseoir. Je goûtai d’abord les champignons avec une certaine méfiance, puis, les trouvant très bons, je revins à la charge et n’en laissai pas un sur mon assiette.
—Il paraît que cela va sous ta meule! me dit l’enchanteur avec son rire goguenard; maintenant bois un coup… Tu aimes donc les contes de fées, petit Pâquin?
—Oui, répondis-je en essuyant ma bouche, j’aime surtout les bonnes fées et les braves enchanteurs qui d’un coup de baguette font toutes sortes de prodiges. Seulement mon grand-père dit que c’était bon dans le temps passé et qu’on ne voit plus de ces choses-là à présent.
—On en voit toujours quand on sait regarder, répliqua-t-il sérieusement.
Le doigt de vin que j’avais bu commençait à me délier la langue, et puis l’enchanteur avait l’air si bon enfant que je m’enhardis.
—Je voudrais tant voir un prodige! m’écriai-je… Est-ce que vous pourriez en faire un, vous, monsieur?
—Viens! dit-il en se levant.
Il m’emmena dans une pièce voisine, qui paraissait être son cabinet de travail et qui était meublée d’une façon très extraordinaire. Des filets à papillon et des boîtes oblongues de fer-blanc étaient accrochés au mur, à côté de cadres vitrés tout garnis d’insectes. Sur des rayons de bois blanc, il y avait pêle-mêle, avec des piles de bouquins, des rames de papier gris, des hiboux empaillés dont les yeux de chat me faisaient peur, et des reptiles enfermés dans des bocaux pleins d’un liquide jaunâtre. Sur une large table carrée, je vis un cahier couvert de parchemin jauni,—son grimoire sans doute,—puis une collection d’objets bizarres: des pinces, des loupes, des fioles et des débris de plantes.—Devant la fenêtre, une caisse carrée, dont le dessus était hermétiquement clos par un couvercle de verre transparent, était exposée en plein soleil.
L’enchanteur l’examina un moment, puis, me faisant monter sur un tabouret et me désignant du doigt le fond de la caisse:
—Regarde! me dit-il gravement, attention!
Je ne vis d’abord qu’une couche de terre grise qui tapissait le fond, et sur cette terre je finis par distinguer quelque chose qui ressemblait à une longue fève brune, annelée et terminée en pointe aux deux bouts; puis comme le rayon de soleil descendait jusqu’à cette chose, je la vis insensiblement se mouvoir, s’écailler et enfin se fendiller comme une châtaigne grillée qui fait éclater son écorce… Tout à coup,—ô merveille!—des couleurs chatoyèrent à travers les déchirures, et une créature vivante sortit de ces débris recroquevillés. C’était un papillon. Je distinguais maintenant sa tête pointue ornée de frêles antennes grises, ses yeux brillants d’un brun clair, son corselet velouté et l’extrémité aiguë de son ventre, sur lequel ses ailes étaient encore collées. Peu à peu les ailes se détendirent, firent le moulinet, puis s’arrêtèrent; elles étaient roses et grises avec des diaprures d’un vert brun… Bientôt le papillon se montra dans toute la magnificence de ses couleurs fraîches et se mit à voleter lentement entre la terre et le couvercle vitré… Je poussai un soupir d’admiration.
—Hein! est-ce beau? fit à son tour l’enchanteur, qui s’était penché derrière moi: c’est le sphinx de vigne… Un superbe échantillon!
—Et c’est vous qui avez changé cette vilaine fève brune en un beau papillon? lui demandai-je en le regardant avec une déférence mêlée de crainte.
—Je n’ai rien fait, répondit-il, c’est celle que tu appelles la Princesse Verte qui a fait ce prodige… Je ne suis que son humble serviteur.
—Elle est bien puissante, la princesse!
—Si elle l’est! s’écria-t-il, tandis que sa figure s’illuminait; je le crois!… Elle n’a qu’à souffler sur la moindre graine pour la changer en une plante fleurie.
Il ramassa sur la table un gland de chêne et me le montra:
—Tu vois ceci, cela tient dans le creux de la main: eh bien! si elle veut, elle peut le métamorphoser en un arbre aussi haut et aussi touffu que ceux que tu aperçois là-bas dans la forêt.
—Je voudrais bien… commençai-je timidement.
—Quoi?
—Voir la Princesse Verte!
—Tu la verras… Patience!
—Quand? m’exclamai-je, tandis que mon cœur battait.
—Ce soir, si tu es obéissant… Mais auparavant, comme nous aurons à marcher, tu vas d’abord faire un petit somme… Mets-toi ici.
Il me poussa dans une vieille bergère en velours d’Utrecht d’un jaune fané, qui occupait un coin de la pièce, et me posant un doigt sur le front:
—Dors, poursuivit-il; pendant ce temps, je vais te faire un peu de musique…
Il fouilla dans une armoire et tira d’un étui de peau une petite boîte ayant la forme et l’apparence d’une tabatière d’écaille, puis il la remonta lentement avec une clé, comme il aurait fait pour une pendule, et la plaça avec précaution sur la table.
Tout à coup, comme par enchantement, des flancs de cette boîte jaillit une claire musique cristalline, doucement mélodieuse, égrenant des notes grêles et limpides, pareilles au bruit de l’eau qui tombe goutte à goutte au fond d’un réservoir. Tandis que cette mélodie délicate me berçait, l’enchanteur s’était assis devant la table, en face d’une touffe de plantes sauvages qui trempaient dans un grand verre d’eau. La tête penchée, il examinait chaque tige fleurie à la loupe. Mes yeux se fermaient à demi; entre mes cils je voyais encore le profil aigu du vieillard se découpant en silhouette sur la baie de la fenêtre ouverte,—et derrière lui, les feuillages verts qui se balançaient au vent et semblaient en s’inclinant suivre la mesure de cette musique mystérieuse; puis tout se brouilla, et je m’endormis.