Les enchantements de la forêt
Le Rouge-Gorge
(_Sylvia rubecula._)
Tiritt! Tirititt!… Voici le rouge-gorge qui revient avec le printemps. Il s’arrête un moment dans les vergers qui entourent les hameaux de leurs bouquets d’arbres en fleurs, et il y fait antichambre en attendant que la forêt soit tout à fait feuillue; mais dès que hêtres et chênes ont ouvert leurs bourgeons, il se hâte de rentrer sous bois. Amoureux de l’ombre et de la solitude, il choisit un massif aux profondes ramures, non loin d’une source murmurante, et il s’y cantonne avec sa femelle. Le rouge-gorge est le modèle des maris. Les distractions du dehors sont pour lui sans charme, et il ne trouve de joie que dans le home conjugal.
«La douce société de sa femelle, dit Buffon, non seulement le remplit tout entier, mais semble lui rendre importune toute autre compagnie; il poursuit avec vivacité tous les oiseaux de son espèce et les éloigne du petit canton qu’il s’est choisi; jamais le même buisson ne logea deux paires de ces oiseaux.»
Une fois la place du nid marquée, à quelques pouces de terre, au milieu d’une cépée ou parmi de hautes herbes, le rouge-gorge procède à l’édification de sa maison. Le nid est fait de mousse entremêlée de crin et de feuilles de chêne, avec un douillet lit de plumes au dedans. Souvent même notre oisillon, qui aime à être chez lui, élève au-dessus une sorte de toiture de feuilles sèches, et ne laisse sous cet amas qu’une ouverture oblique, étroite, qu’il bouche encore d’une feuille en sortant.
Dans cette retraite bien close, la femelle pond de cinq à sept œufs blanchâtres, ponctués de taches rousses. Tant que les petits ne sont pas éclos, elle reste seule sur le nid; pendant ce temps le rouge-gorge mâle rôde aux entours, en quête de vermisseaux. Il volète de feuille en feuille, comme un papillon. Dans le demi-jour verdissant des ramées on voit briller ses deux yeux noirs, palpiter ses ailes brunes, et se gonfler son poitrail d’un beau roux orangé pareil comme ton à la couleur des fruits mûrs du sorbier.
[Illustration: COUCOU ATTAQUANT UN NID DE ROUGE-GORGE.]
Quand il a approvisionné la maison en bon père de famille, le rouge-gorge se perche non loin de sa couveuse et se met à gazouiller. Sa voix déliée, délicate, légère comme le murmure d’une source, monte tendrement sous la feuillée. Sa chanson est parfois entrecoupée de quelques notes vives, pareilles à des soupirs, mais le plus souvent elle est voilée et câline comme une caresse. Il chante depuis la prime aube jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule; parfois même la nuit est déjà venue qu’on entend encore résonner sa sérénade. Le rouge-gorge est le premier levé et le dernier couché des oiseaux chanteurs. Dès le fin matin, il va se baigner et boire à la source voisine, puis, ses ablutions faites, il songe à son déjeuner et à celui de sa famille.
[Illustration: C’EST LE ROUGE-GORGE, OUVREZ-LUI.]
[Illustration: LA NUIT EST VENUE QU’ON ENTEND ENCORE RÉSONNER SA SÉRÉNADE.]
Au printemps et en été, le menu se compose surtout de vers, de mouches et de papillons minuscules; mais à mesure que l’automne approche, la nourriture devient plus variée et plus rafraîchissante. Le rouge-gorge trouve partout la table mise: cornouilles, alises, baies de sorbier, mûres de ronces, tout lui est bon. On prétend même qu’il ne dédaigne pas le raisin, et on l’accuse de se sustenter aux dépens de la vendange.—Grisé par tous ces fruits juteux et capiteux, il chante de plus belle, devient familier et va donner étourdiment dans les pièges tendus par l’engeance des preneurs d’oiseaux.
En Angleterre du moins cette aimable familiarité ne lui est pas fatale. Le peuple anglais a pour cet oiseau un culte tendrement superstitieux. Le rouge-gorge, Robin redbreast, est populaire chez nos voisins; il est le héros de maintes légendes, on l’aime et on le respecte, comme chez nous l’hirondelle.
—Un jour, je me trouvais en Touraine, à table d’hôte, en compagnie d’une nombreuse famille anglaise, et la conversation vint à tomber sur le rouge-gorge. Après m’avoir conté combien on l’aimait de l’autre côté du détroit, une des misses me demanda:
«Et chez vous, en France, comment le traite-t-on?
—Chez nous, répondis-je un peu confus, on prend les rouges-gorges au trébuchet, on les plume et on les mange rôtis à la brochette…»
Je vois encore les regards indignés et la stupéfaction de toute la famille; les grands parents hochaient la tête d’un air scandalisé, et les jeunes sœurs se répétaient les unes aux autres:
«_They kill the Robins!… O shame!_ (Ils tuent les rouges-gorges. Fi!…)»
Le fait est que de tout temps nous avons été impitoyablement cruels envers ce charmant oiseau. Le vieux naturaliste Belon remarque que, déjà au XVIe siècle, les paysans lorrains apportaient au marché des chapelets de rouges-gorges enfilés par douzaines, et pris au lacet autour des mares où ils venaient boire. Malgré ce traitement barbare, le rouge-gorge aime nos grandes forêts de l’Est. Il a peine à s’en éloigner, même lorsque les feuilles tombantes annoncent l’heure de l’émigration. Souvent il s’y oublie et se laisse surprendre par les premières gelées. Alors il se décide à hiverner chez nous, et devient plus familier encore. Il va se chauffer aux feux des bûcherons, et, quand la neige tombe, parfois aux vitres du village on entend résonner des coups de bec, avec un trémoussement d’ailes, et de petits cris: «Tiritt! Tirititt!»
C’est le rouge-gorge. Ouvrez-lui; il deviendra votre hôte tout l’hiver et il payera votre hospitalité en chansons. Faites place au feu et à la table à ce gai chanteur, mais surtout, quand le printemps reviendra, rouvrez-lui la fenêtre, et laissez-lui reprendre son vol vers les bois.
LE HÊTRE
(_Fagus sylvatica_—Amentacées)
Allons nous reposer sous le hêtre; ses branches pendantes où frissonnent encore quelques feuilles roussies par les premières gelées, nous abriteront contre le vent; les germandrées et les mousses nous feront un siège moelleux; et, tandis que dans la ramure mésanges et rouges-gorges soupireront leur chant d’arrière-saison, je vous conterai l’histoire du hêtre, depuis l’heure où il est sorti, germe frêle, de la graine enfouie sous les feuilles mortes, jusqu’au jour où il tombe, robuste et verdoyant, sous la cognée des bûcherons.
Le hêtre, qu’on nomme aussi fau, fayard ou fays, selon les provinces, est, avec le chêne, le roi de nos arbres forestiers. Il se plaît sur les pentes soleillées, dans les fonds d’argile frais, mêlés de terre végétale, de sable ou de pierrailles. Comme son pivot est moins long que celui du chêne, et comme il est pourvu d’une grande quantité de racines latérales, il trouve facilement sa nourriture dans les couches supérieures du terrain. Vers le mois d’avril, la graine pousse hors de terre deux cotylédons ou lobes d’un vert brillant en dessus, blanchâtre en dessous; au milieu s’élève la tige embryonnaire qui doit devenir un arbre puissant. Pendant des années, le hêtre croît dans l’ombre, obscurément confondu avec les menues plantes des bois qui ne durent qu’une saison. Les primevères, les campanules, les anémones sylvies le traitent d’égal à égal, et les daphnés roses, les fougères, les chèvrefeuilles sauvages le regardent d’un air de protection. Mais patience! attendez quinze ou seize retours de printemps, et vous verrez le jeune brin grandir sous la voûte profonde de la futaie. Le voilà déjà un adolescent à la taille svelte et bien prise dans sa tunique d’écorce verte; encore quelque huit ou dix ans, et il entre dans sa première jeunesse. Depuis longtemps les primevères et les anémones de son premier âge ont terminé leur brève existence; depuis longtemps les chèvrefeuilles et les fougères ont disparu sous l’outil des écobueurs. Lui, le voilà devenu un baliveau. Il a trente ans; son tronc robuste, d’un gris argenté, monte droit comme un lis; ses branches souples et flexibles encore balancent avec grâce leur feuillée abondante. Voici l’heure des premières floraisons. Sur le même arbre, fleurs mâles et fleurs femelles éclosent ensemble: les chatons globuleux des premières s’épanouissent en avril et leur poussière dorée va féconder les pistils d’un vert rougeâtre, réunis deux à deux, à l’extrémité des branches. A partir de ce moment le hêtre est dans la plénitude de la vie. A cinquante ans il est formé, à soixante il est déjà superbe. Son tronc, lisse et blanc, étend au loin ses racines vigoureuses. Ses magnifiques branches étalées couvrent de leur feuillage épais une large circonférence. Sous son ombre, en été, les papillons des bois, les mars et les sylvains, font chatoyer leurs ailes irisées ou nacrées; dans sa cime que le vent berce, le loriot siffle gaiement et l’écureuil fait son nid.
[Illustration: LES HÊTRES.]
Il faut voir surtout le hêtre à l’automne, quand ses feuilles prennent déjà de belles teintes d’un roux violet et quand ses branches pendent, chargées de fruits à la capsule rougeâtre et rugueuse. Vers la fin de septembre, les faînes s’en échappent deux à deux avec un petit bruit sec, et leurs graines brunes triangulaires, jonchent le sol tout autour. Alors la futaie est en rumeur; femmes, enfants, vieillards accourent des villages voisins pour récolter la faîne. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coups de gaule, et les graines anguleuses tombent comme une pluie.
L’amande de la faîne est très savoureuse. Les loirs, les écureuils et les sangliers en sont friands; les porcs s’en nourrissent. Nos paysans en font de l’huile. On décortique la faîne, on enferme les amandes dans des sacs de toile neuve et on les soumet à de lentes pressions sous la meule. Cette huile extraite à froid vaut presque l’huile d’olive; elle a l’avantage de se conserver pendant dix ans sans perdre de sa qualité. Elle sert à confectionner des fritures fines, dorées et affriolantes; essayez-en, et, comme dit Brillat-Savarin, vous verrez merveille!…
Le hêtre donne tous les trois ans environ une abondante récolte de fruits. A mesure qu’il prend des années, sa ramure devient de plus en plus superbe, sa frondaison de plus en plus épaisse. De cinquante à cent vingt ans il atteint jusqu’à 100 pieds de hauteur, dont 60 de fût. Son tronc acquiert une dimension considérable. Dans les bois de Clermont-en-Argonne on montrait naguère un hêtre dont la circonférence était de 10 mètres, et, dans une forêt du Verdunois, à Rambluzin, je me souviens d’en avoir rencontré un que quatre personnes réunies pouvaient à peine embrasser. Le hêtre peut vivre trois siècles, mais il est rare que nos exigences lui permettent d’arriver à cette vieillesse de patriarche. Un jour, dans la forêt, on entend une clameur retentissante: c’est le hêtre qui agonise sous la hache des bûcherons.
Voilà le grand arbre couché dans l’herbe, mais il ne meurt pas tout entier. Même quand sa sève est tarie, quand sa verdure est à jamais séchée, il revit encore sous mille formes. On le retrouve partout: dans les menus détails de la vie domestique, dans l’industrie, dans les arts et jusque dans le fracas des batailles. Il devient la sébile du mendiant, la seille de la ménagère, la rame du marinier, la monture du fusil et même l’affût du canon. Avec son bois le paysan fabrique ses sabots, sa pelle, le coutre de sa charrue et les jantes des roues de sa voiture… Et moi-même, en ce moment où j’écris son histoire, c’est à lui que je dois cette flamme pure, légère et réchauffante que dardent les bûches empilées sur mes chenets. Cette claire flamme, en pleine soirée d’hiver, me fait croire au soleil et me fait repenser à la saison d’été où, parmi les germandrées et les mousses, je me reposais sous le hêtre.