Les enchantements de la forêt
Le Loriot
(_Oriolus galbula_, L.)
Rien qu’à voir le loriot, on juge tout de suite qu’on a affaire à un gourmand. Le bec de couleur purpurine, long, fort et largement fendu, se recourbe voluptueusement à l’extrémité supérieure; la partie inférieure, un peu rentrée et en retrait, donne à l’ensemble de cet organe l’expression des lèvres d’un connaisseur en train de déguster un vin fin. Les narines bien ouvertes indiquent un flair exercé; l’œil gros et rond, rouge comme une guigne, est mouillé d’une humide lueur de sensualité et de convoitise. Une petite moustache noire entre l’œil et l’ouverture du bec achève d’accentuer cette physionomie d’épicurien. Le reste du corps, svelte et bien découplé, est (chez le mâle du moins) d’un beau jaune vif, à l’exception des ailes qui sont noires et de la queue, mi-partie noire et jaune.
Le loriot, en oiseau qui aime ses aises, passe toute sa saison d’hiver dans les pays chauds. On dirait que c’est le soleil ardent de Malte ou de l’Égypte qui a doré son plumage. Il ne revient chez nous qu’en mai, et les Allemands l’ont surnommé pour cette raison l’oiseau de la Pentecôte, Pfingstvogel. On prétend que, du fond de la vallée du Nil, il flaire dans le vent l’odeur des cerises mûres d’Europe. La vérité est qu’il arrive dans nos bois un peu avant la maturité de ce fruit, qui n’est complètement à point que vers la mi-juin;—mais c’est le jus de cerise qui semble lui assouplir le gosier et le mettre en voix. Son chant n’a tout son éclat que lorsque les merises sont vermeilles. Ce chant, composé au plus de trois phrases très courtes, a une sonorité et un velouté exquis. On ne peut mieux le comparer qu’aux sons d’une flûte d’or. C’est une mélodie pleine et pure, liée par un grasseyement imprégné de sensualité. Les paysans de l’Anjou, dont ce mangeur de guignes dévaste les vergers, assurent qu’il dit dans sa chanson:
Je suis le compère loriot, Je mange les cerises et laisse les noyaux.
Bien que d’ordinaire la gourmandise pousse à la sociabilité, le loriot est loin d’avoir la familiarité joviale du merle, son parent. Il est d’un naturel défiant et d’une approche difficile. Ce n’est qu’avec de grandes précautions et en usant de ruse qu’on parvient à l’entrevoir sous les futaies de hêtres et à observer ses mœurs domestiques. L’un des détails les plus intéressants de la vie intime de cet oiseau est l’originale construction de son nid. Le loriot le place à la fourche des hautes branches, dans les massifs les moins fréquentés. De longs fils de laine, des brins de lacet, des filaments de chanvre, ramassés par les chemins, servent à la structure extérieure du nid qui se trouve suspendu comme un hamac entre deux branches auxquelles il est relié par de souples et solides ligatures. A l’intérieur, ce berceau aérien est douillettement matelassé d’herbe et de toiles d’araignée.
[Illustration: NID DE LORIOT.]
C’est la femelle qui a tout le travail de la nidification; c’est elle qui tisse les cordelettes du hamac et tapisse soigneusement le fond du nid. Le mâle, perché sur une branche voisine, la regarde faire et se borne à donner des conseils. Dès que la barcelonnette se balance mollement au moindre vent qui passe à travers la ramée, la dame du logis y dépose de trois à cinq œufs, dont la coquille grise est fouettée de petites taches brunes, qui ressemblent à des éclaboussures de jus de bigarreaux noirs. La femelle, dont la robe paraît terne à côté de celle de son mari, et qui n’a pour tout ramage qu’un cri rauque et étranglé, rachète ces désavantages physiques par son industrie et son dévouement. Elle couve seule les œufs. Quant au mâle, il se borne à picorer des cerises et à chanter d’une voix claire aux abords du nid.
Ce loriot mâle, égoïste et gourmand, trop beau pour rien faire et qui se borne à montrer son bel habit jaune, à lancer des vocalises et à se gargariser de jus de guignes, tandis que sa femelle s’épuise à la dure besogne du ménage, me fait toujours penser à M. Turveydrop, ce personnage de Dickens, dans Bleak-House, qui est si remarquable par sa «magnifique tenue», et qui vit aux dépens de son fils, le pauvre petit professeur de danse.—Tandis que le compère loriot lisse ses plumes et donne de la voix, l’humble ménagère ne quitte pas le nid. «Lorsque les petits sont éclos, dit Buffon, non-seulement elle leur continue ses soins affectionnés pendant longtemps, mais elle les défend contre leurs ennemis et même contre l’homme, avec plus d’intrépidité qu’on n’en attendrait d’un si petit oiseau.»
Vers la mi-août, les petits sont déjà forts et il n’y a plus de cerises aux arbres. «Nous n’avons plus rien à faire ici,» dit le père. Et sans trop s’inquiéter si sa famille le suit,—grassouillet et bien portant,—il repasse la mer et va déguster des figues de Barbarie, en attendant qu’un nouveau printemps ramène la saison des cerises.