Les enchantements de la forêt
Chapitre II
Bien qu’il eût pris sa retraite, mon grand-père avait conservé ses goûts et ses habitudes de forestier. L’existence casanière du domicile conjugal et même les plaisirs du cercle ne lui allaient pas longtemps; pendant l’étroite réclusion des jours d’hiver, il souffrait visiblement de la nostalgie des arbres. Il fallait toujours à ses poumons l’air et l’odeur des forêts où il avait vécu pendant les années de sa verte maturité. Aussi, dès son installation à Juvigny, s’était-il empressé d’acheter sur le haut plateau de Véel un taillis d’environ trois arpents où, de mars à novembre, il passait le meilleur de ses journées, et où je l’accompagnais, le jeudi, quand ma grand’mère voulait bien me donner campos.
Après mes longues stations dans la chapellerie en compagnie des contes de fées, ces excursions au bois du Juré faisaient mes délices. Dès la fin de février, quand j’entendais les merles siffler et que je voyais jaunir les chatons du noisetier de notre jardin, je ne manquais pas chaque matin de demander: «Grand-père, le beau temps est-il revenu, et irons-nous bientôt au bois?» Mais lui, aspirant l’air humide et regardant la terre détrempée par le dernier dégel, répondait en hochant la tête: «Attendons un peu, il fait encore trop mauvais marcher.»
Enfin un soir, après avoir interrogé le baromètre et regardé le couchant, il me criait:—Il fera beau temps demain, drôle; lève-toi de bonne heure, nous irons au bois.
Le lendemain, à huit heures, j’étais prêt. Le grand-père fourrait dans son vaste carnier de cuir son tabac, sa serpette, le pain et le jambonneau du déjeuner; il boutonnait autour de ses longues jambes des houseaux de toile bleue, passait sa blouse, coiffait sa casquette de cuir et nous partions.
Laissant derrière nous le faubourg de Véel tout résonnant du bruit sec des métiers de tisserands, nous montions une côte resserrée entre deux talus de vignes; au bout d’une demi-heure, nous arrivions à la plaine, où les alouettes chantaient déjà et d’où l’on voyait fuir la lisière violette des taillis.
Notre bois était le quatrième à gauche. Un pommier sauvage en marquait l’entrée. Au milieu se dressait une baraque en planches où il y avait une cheminée, un trou servant de cave, une citerne, et où l’on pouvait faire la cuisine au besoin. Entre deux rangs de cerisiers, un petit parterre planté de troènes et de roses paysannes égayait l’accès de la maisonnette, puis à droite et à gauche s’étendait le taillis, percé de sentiers sinueux, où, en automne, on tendait aux petits oiseaux. C’était là le royaume de grand-père et le mien.
Sitôt la porte de la baraque ouverte, nous allumions un feu de branches sèches; le grand-père, tout en fumant, écussonnait des églantiers, taillait des pieux ou élaguait les branches qui obstruaient les sentes, et moi, la bride sur le cou, je prenais ma course à travers le taillis, qui me paraissait immense.
[Illustration: NOUS ARRIVAMES A LA PLAINE.]
Presque toujours seul pendant ces longues et claires journées printanières, je liais connaissance avec les arbres et les fleurs du bois. Tout le monde forestier se révélait à moi brin à brin, j’y faisais à chaque visite des découvertes qui me transportaient de joie. Tantôt c’était un chaton de saule à l’odeur mielleuse, aux étamines de poudre d’or; tantôt une anémone blanche qui fleurait l’amande, ou les premiers boutons roses du joli-bois s’épanouissant sur la tige encore veuve de feuilles. A l’âge où j’étais, tout est surprise et enchantement: le nid d’un oiseau ou d’une guêpe, la chrysalide d’un papillon, les excroissances d’une feuille de chêne, la semence qui sort de la terre, le fruit qui se noue sous la fleur, les fils d’araignée qui flottent dans l’air. L’enfant qui arrive au milieu de la nature, et qui ouvre pour la première fois tout grands ses yeux et ses oreilles au spectacle de la vie extérieure, l’enfant a les surprises, les soudaines frayeurs, les splendides éblouissements de l’homme primitif. Mes sens s’épanouissaient dans cette existence en plein bois. Je voulais toucher à tout et goûter de tout. Pareil à un cabri sauvage, je broutais à même les jeunes pousses, essayant mes dents et mon palais à toutes sortes d’aliments forestiers! Mûres des friches, senelles des haies, baies juteuses et sucrées de la bourdaine, tiges de la douce-amère, fraises et framboises des bois, alises, faînes et noisettes, j’avais une insatiable curiosité gourmande, et je l’expiai cruellement une fois où, trompé par l’apparence appétissante de la sève de l’euphorbe commune, je me brûlai la langue en suçant les tiges laiteuses. La tête pleine de mes histoires de fées et d’enchanteurs, je peuplais le bois d’êtres imaginaires. Grisé par la solitude, j’évoquais tout haut les fées dont j’avais lu les aventures. Souvent assis au bord d’une petite mare, entourée de joncs et de menthes, ombragée de noisetiers et d’érables, j’attendais avec confiance le moment où une fée viendrait y puiser de l’eau, espérant que, charmée de ma bonne grâce et de ma politesse, elle me ferait quelque don merveilleux, comme par exemple de ne point ouvrir la bouche sans en voir sortir une fleur ou une pierre précieuse. Je la suppliais mentalement d’accourir et d’exaucer ma prière; parfois même je m’imaginais que le don m’était déjà octroyé, et je parlais tout haut pour voir si mes lèvres n’allaient pas laisser tomber quelques joyaux… Mais rien!—Dépité de cette attente trompée, je frappais du pied la terre, en maugréant tout bas:—Bête de fée!—Puis, saisi d’une subite terreur à la pensée que la fée ainsi injuriée était capable de me punir d’une façon exemplaire, je m’enfuyais épouvanté de mon irrévérencieuse audace.
A la lisière du taillis, il y avait un grand champ de blé, puis une sorte de friche envahie par les fougères et les ronces qui ondulaient, vertes et blondes, sous le ciel; tout au loin, à une distance qui me semblait infranchissable, le terrain se relevait et les bois recommençaient. Mon grand-père appelait cette lointaine forêt moutonnante «le grand bois» et rien que le nom faisait germer dans ma tête un monde de suppositions mystérieuses. J’avais fini par imaginer que ce «grand bois», devait être le véritable séjour des fées et des princesses enchantées qui dédaignaient de venir dans notre taillis trop modeste. Pendant de longues après-midi, je regardais avec des yeux pleins de convoitise et d’anxiété cette masse boisée et brumeuse où des arbres de haute futaie s’élevaient de distance en distance comme des nuages verdoyants. Le soir surtout, quand les ombres grandissaient au soleil couchant, quand les vapeurs s’élevaient, je me sentais pris d’un vague et tourmentant désir de franchir les blés et les friches et d’aller chercher aventure dans cet inconnu.
[Illustration: PARFOIS UN BERGER ENVELOPPÉ DANS SA LIMOUSINE.]
Le vent murmurait faiblement dans les chaumes; des ramiers à l’aile mélodieuse traversaient lentement le ciel marbré de nuages roses, les geais se remisaient dans le taillis en se chamaillant; parfois un berger, enveloppé dans sa limousine, apparaissait dans l’espace découvert, poussant lentement devant lui ses moutons serrés les uns contre les autres. Et je rêvais à la fabuleuse princesse qui devait habiter sans doute quelque palais enchanté dans le plus profond de cette forêt ténébreuse. A force d’y rêver, j’en étais arrivé à me persuader que la princesse existait réellement. Mes yeux, constamment fixés sur le même point de l’horizon, finissaient par avoir des visions qui tenaient du mirage. Je croyais, comme dans le conte de la Belle au bois dormant, apercevoir au-dessus des cimes des arbres, les vagues formes des tourelles pointues et les toits aigus d’un château fantastique. J’avais même rétabli toute l’histoire merveilleuse de ma princesse inconnue. Elle s’appelait la Princesse Verte. On l’avait ainsi nommée parce qu’elle était vêtue d’une tunique de soie verte et qu’elle avait dans ses cheveux blonds un diadème d’émeraudes. Un enchanteur, ennemi de sa famille, l’avait enlevée à son père et à sa mère, le roi et la reine du Kurdistan, et l’avait enfermée au fond des bois, dans ce château dont l’accès était défendu par des dragons et des salamandres.
A partir de ce moment, tout ce qui m’arrivait de bon et de mauvais, je le rapportais à la Princesse Verte. Quand ma grand’mère m’avait fortement semoncé à l’occasion d’une leçon mal sue ou d’une page d’écriture «sagouinée», je rêvais de me sauver du logis, de courir à la recherche de la princesse et de la délivrer de son enchantement. Mon plan était fait. Je partirais de grand matin et je serais certainement guidé vers la forêt par quelque geai ou quelque corbeau de bon conseil, avec lequel j’aurais lié amitié en route, comme le Prince Avenant. Grâce à cet oiseau charitable, j’arriverais sain et sauf jusqu’au château de l’enchanteur. J’endormirais les dragons en leur jetant quelques gâteaux de mon dessert de la veille, que j’aurais eu soin d’emporter dans mon mouchoir, et je me glisserais ensuite jusqu’à la salle d’honneur, où je trouverais la petite Princesse Verte occupée à peigner ses cheveux blonds avec un peigne d’or.
En attendant la mise à exécution de ce beau projet, je me livrais à des extravagances préparatoires qui avaient le don d’exaspérer l’humeur déjà passablement revêche de ma grand’mère. Une des choses qui m’avaient le plus frappé dans la représentation de la Belle au bois dormant, c’était la façon toute naturelle avec laquelle les génies descendaient des frises et y remontaient en agitant leurs ailes arrondies. J’étais assez éloigné de la scène pour ne pas distinguer les fils de fer qui servaient à l’exécution de ce truc, et je ne pouvais m’empêcher d’admirer la légèreté aisée avec laquelle les personnages prenaient tranquillement leur essor. Cela tenait-il à la forme des ailes ou à quelque magie particulière? Depuis cette fameuse soirée, je passais des heures à apprendre à voler: j’avais découpé dans deux feuilles de gros papier des ailes pareilles à celles des papillons, je les avais épinglées à mon dos, et, armé de cet appendice, je m’exerçais à m’élancer dans le vide du haut des trois premières marches de notre escalier. Quand il s’agissait de descendre, cela allait assez bien, mais pour remonter c’était une autre affaire. J’avais beau me trémousser et prendre mon élan, les lois de la pesanteur me faisaient lourdement retomber sur le sol. Les voisins qui m’examinaient à la dérobée ne comprenaient rien à cet amusement bizarre; ils haussaient les épaules et n’étaient pas éloignés de me croire un peu timbré. Ce qui achevait de leur donner des doutes sur la solidité de mon cerveau, c’est que je parlais tout seul et tout haut. Il n’était pas rare de m’entendre crier d’une voix de tête:
Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement!
Ou bien, après avoir bataillé dans la cour contre un vieux banc qui n’en pouvait mais, j’allais tout essoufflé ouvrir la petite porte à claire-voie du bûcher, et, mettant bas ma casquette, je m’écriais poliment:—Ne craignez plus rien, belle princesse, j’ai tué le dragon, et vous êtes libre!…
Je venais de lire chez le chapelier la Belle aux cheveux d’or, et j’en avais appris des passages par cœur. Un seul point m’embarrassait: l’auteur avait omis de dire en quel pays se trouvait le château de cette dame. Peut-être ne faisait-elle qu’une seule et même personne avec ma Princesse Verte. Cela m’inquiétait fort, car elles avaient certains traits de ressemblance, et j’aurais volontiers donné les confitures de mon goûter pour être renseigné sur ce détail important. Une après-midi, tandis que ma grand’mère me faisait réciter une page de la géographie de l’abbé Gaultier, je l’interrompis brusquement au milieu d’une des phrases du questionnaire: «Quelle est la ville, située sur le cours d’un grand fleuve, qui possède une cathédrale, etc.?»
—Bonne maman, demandai-je, quel était le pays de la Belle aux cheveux d’or?
Ma grand’mère ébaubie agita son aiguille à tricoter, et me regardant sévèrement à travers ses lunettes:
—Soyez plus appliqué à votre leçon, monsieur, et ne me coupez point la parole pour me conter des âneries.
—Mais, bonne maman, ce ne sont pas des âneries, puisque c’est arrivé.
—Qu’est-ce qui est arrivé?
—L’histoire du Prince Avenant et de la Belle aux cheveux d’or.
—Des contes à dormir debout!
—Je vous assure, bonne maman, qu’ils ne font pas dormir… Seulement, on a oublié de dire dans le livre où était le château de la princesse, et j’ai pensé que peut-être je le trouverais dans ma géographie.
—La géographie ne s’occupe point de pareilles menteries.
—Mais puisque c’est dans un livre, dans le même livre qui parle de l’_Oiseau bleu_ et de la fée Soussio.
—Balivernes, monsieur; il n’y a point de fées.
—Cela vous plaît à dire, bonne maman, répliquai-je en la regardant de l’air de quelqu’un qui ne veut pas être pris pour dupe.
—J’en ai menti, alors! s’écria sèchement la maman Pâquin. En avez-vous jamais vu des fées, vous, monsieur le drôle?
—Certainement.
—Et où cela? reprit-elle en ricanant.
—Mais l’autre soir, au spectacle… De jolies fées en robes d’or et d’argent, assises sur des chars traînés par des oiseaux… Je les ai vues comme je vous vois.
—En vérité!
Ma grand’mère avait fermé le livre, elle me regardait d’un air méfiant et renfrogné, et à part moi je me demandais si elle-même n’était pas une fée, et des plus maussades.
Les vieilles gens qui croient imposer une sage terreur aux enfants rien que par leur mine rébarbative se font de grossières illusions; ils ne s’imaginent pas avec quelle irrévérence leur propre personnalité est analysée, disséquée et jugée par ces petites cervelles impitoyables.
Mon aïeule avait repris son tricot et m’avait tourné le dos. Le soir, quand mon père vint me chercher, elle lui dit:
—On élève cet enfant comme un païen; à huit ans, quand il devrait déjà savoir son catéchisme, sa tête n’est farcie que de contes de nourrice… Il est grand temps de lui apprendre des choses raisonnables, et vous devriez le conduire à l’école des sœurs de la Doctrine.