Les enchantements de la forêt

André Theuriet · Chapitre 13 sur 21

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Les enchantements de la forêt

Chapitre IV

A partir de cette station sur l’acacia, je fus possédé par une idée fixe: voir de près et feuilleter le livre d’images. Je me figurais que ce précieux volume devait contenir des histoires merveilleuses. Les gravures coloriées qui l’illustraient et que j’avais vaguement entrevues, me donnaient une haute idée de la valeur du livre. Et puis, l’émotion inexplicable de M. Bastien, ses rires et ses larmes, son culte pour l’in-octavo, me faisaient soupçonner quelque mystère, dont la lecture du volume m’aiderait probablement à soulever le voile. Je supposais que ce livre dont le cousin prenait tant de soin, devait avoir un rapport secret avec l’évènement tragique qui avait bouleversé la vie de notre parent. A mesure que je tournais autour de cette idée, je me sentais empoigné par une curiosité croissante, par un désir enragé de me mettre en possession de la relique du cousin.

Rien n’égale la force d’expansion d’un désir non satisfait. On a beau chercher à se soustraire à cette préoccupation dominante, on y est toujours ramené par un aimant irrésistible. Déjà une fois j’avais été pris par un de ces désirs qui entrent en maîtres dans notre cerveau, et qu’on ne peut plus déloger. Il s’agissait d’un volume aperçu à la vitrine du libraire de Varennes, et sur la couverture bariolée duquel il y avait ce titre affriolant: Livre magique.—Mon imagination allumée par ces deux mots avait immédiatement pris feu, et je passais des heures devant l’étalage du marchand, dévorant la couverture des yeux et me demandant quelles merveilles elle pouvait bien cacher. Ce livre, j’en rêvais! Il coûtait deux francs: une grosse somme pour moi, qui ne possédais à la fois que quelques sous.—Cependant les efforts de ma volonté concentrée sur cet unique désir finirent par triompher des obstacles qui s’élevaient entre moi et la possession de ce volume attirant. A force d’amener Scolastique devant l’étalage du libraire, j’arrivai à obtenir de la parcimonieuse servante qu’elle m’avançât deux francs pour acheter le Livre magique. Je dois avouer du reste, qu’une fois possesseur de l’objet de mes convoitises, j’éprouvai une désillusion. Le livre n’avait de magique que son titre, et deux jours après je le troquai à un de mes camarades pour une bille d’agate.

Néanmoins cette première expérience de ce que peut une volonté tenace pour transformer une fantaisie en réalité m’avait logé dans la tête une certaine foi superstitieuse. J’étais persuadé qu’on finit par attirer à soi par une sorte de charme les choses qu’on veut fortement. C’est pourquoi je ne désespérais pas d’arriver à mettre la main sur le livre du cousin Bastien.

En proie à cette dangereuse illusion, et éperonné par mon désir, je ne quittais plus guère le palier de la chambre bleue, guettant les moindres absences du cousin pour m’y faufiler. Le bonhomme était matineux; il faisait son lit lui-même, brossait ses habits et se rendait ponctuellement chaque jour à la messe de sept heures. C’était à ce moment-là que je comptais m’emparer du livre. Seulement, comme s’il se fût méfié de mes intentions, il avait la précaution, en s’en allant, de fermer sa porte à double tour et d’en emporter la clé. Toutefois il était fort distrait et il lui arrivait parfois d’oublier son passe-partout dans la serrure, si bien qu’un matin j’en profitai pour pénétrer dans son sanctuaire et tâter le terrain.

Je furetai partout sans rien découvrir. Il était évident que le livre devait être serré dans le coffre du pupitre. J’examinai ce meuble et j’essayai vainement d’en soulever le couvercle. Hélas! il était solidement rivé au caisson par une targette de fer qui s’enfonçait dans un piton et qu’un cadenas rouillé défendait contre les curiosités indiscrètes. La clé du cadenas étant dans la poche de l’unique gilet du cousin, j’essayai d’abord d’introduire dans la serrure plusieurs petites clés dont j’avais eu la précaution de me munir, mais aucune d’elles n’allait, et je restais fort penaud devant le pupitre fermé…

Voilà à quelles extrémités conduit la dangereuse illusion dont je parlais tout à l’heure. J’étais en train de devenir un voleur, et le pis, c’est que je ne rougissais pas du vilain métier auquel me poussait mon idée fixe; au contraire, je m’endurcissais dans le crime, et les yeux fixés sur les ferrements du caisson, je cherchais une combinaison ingénieuse pour triompher de l’obstacle que m’opposait le cadenas.

A force de palper le pupitre, je remarquai que le piton était vissé dans le bois, et je me dis que c’était de ce côté qu’il fallait diriger l’attaque. Si je parvenais à arracher le piton, le cadenas viendrait naturellement avec lui. Je me mis à l’œuvre sur-le-champ; mais le bois de chêne était solide, la vis y était enfoncée profondément, et je ne réussis qu’à m’écorcher les doigts.—Il faudrait un tournevis! m’écriai-je mentalement,—et renonçant pour le quart d’heure à de nouvelles tentatives, je quittai la chambre, afin de me mettre en quête de l’engin qui jouerait pour moi le rôle du fameux «sésame, ouvre-toi!» dans la caverne des Quarante voleurs.

Ma première visite fut pour notre grenier, où il y avait de tout, et où un certain flair m’indiquait que je devais trouver l’indispensable tournevis. Oh! ces vastes greniers de campagne, si pleins de vieilles choses; ces greniers haut perchés, aux fenêtres sans croisées, où nichent les hirondelles, où l’air joue librement à travers l’antique charpente; je plains ceux qui n’en ont pas connu un dans leur enfance!—Le nôtre était très profond, percé de lucarnes cintrées, par lesquelles on voyait le ciel où couraient les nuages, les prés où serpentait la rivière, et au loin les verdures moutonnantes de la forêt d’Argonne.

Le peu de largeur de ces lucarnes y entretenait une ombre mystérieuse, encore accrue par un luxe de poutres et de chevrons soutenant la toiture de tuiles.

Sous cette charpente touffue, dont les madriers brunis gardaient la trace des coups de hache de l’ouvrier qui les avait équarris en plein bois, il y avait un fouillis de vieilleries, tout un musée de meubles invalides et centenaires. A côté d’une longue table où séchaient des oignons, un coffre de chêne contenait le linge qui attendait la lessive. Une tapisserie de Flandre, mangée des vers, où l’on distinguait encore une colonnade grise dans un massif d’arbres bleuâtres, pendait le long d’une massive armoire d’où s’exhalait une bonne odeur de pommes mûrissantes.

Il y avait encore une huche remplie d’avoine; une caisse bourrée de musique du XVIIIe siècle; sur les partitions manuscrites on lisait en bâtarde les noms d’_Armide_, du Devin du village, et des Indes galantes. Un paravent, aux chinoiseries à demi effacées, abritait derrière ses châssis toute une défroque du temps passé: mules de satin à hauts talons, fichus à fleurs de soie brochée, jupes de lampas à ramages, dont les couleurs éteintes faisaient rêver aux grand’mères qui s’en étaient parées. Plus l’encombrement des vieux meubles augmentait sous les franges des toiles d’araignée, dans l’angle étroit formé par la muraille et la toiture, plus l’obscurité s’épaississait; et je n’avançais à travers le poudreux fouillis qu’avec une religieuse terreur, me demandant si tout à l’heure je n’allais pas voir sortir de quelque armoire entre-bâillée le fantôme de l’un des possesseurs défunts de ces meubles hors d’âge…

Ce jour-là, le désir qui m’aiguillonnait dominait tout autre sentiment, et je furetais partout sans me préoccuper des revenants, sans avoir le moindre respect pour ces vénérables débris pleins de craquements mystérieux. A la fin, je tombai sur une boîte où gisaient pêle-mêle des ferrailles et des outils de menuisier, et au milieu des clous, des vrilles et des rabots, je mis la main sur de petites tenailles très solides, qui me parurent tout à fait propres à la besogne que je méditais. En pinçant le piton entre les tenailles et en manœuvrant adroitement, je devais arriver sans peine à le faire sortir du pupitre. J’empochai donc ma trouvaille, je la cachai dans ma chambre, derrière une pile de livres, et j’attendis une occasion favorable.

Le cousin resta six mortels jours sans omettre de fermer sa porte; mais un matin qu’il faisait beau temps et qu’il avait prémédité de pousser jusqu’au bois, après la messe, il retomba dans ses distractions ordinaires, et oublia sa clef dans la serrure.

Il n’avait pas fait vingt pas hors de la maison que j’étais déjà dans sa chambre, avec mes tenailles dans la poche de mon pantalon. Le moment tant attendu était arrivé enfin! Le cousin en avait bien pour deux heures; Scolastique et ma mère étendaient du linge au jardin, et mon père était à la justice de paix.

J’allais pouvoir satisfaire ma curiosité, j’étais seul et je ne craignais pas d’être dérangé pendant l’opération… Quand je dis seul, pas tout à fait. Le Sotret, qui me suivait comme mon ombre, s’était glissé traîtreusement derrière moi dans la chambre bleue, où il rôdait sans bruit. Mais j’étais tellement préoccupé de mon affaire, tellement pressé d’ouvrir le pupitre, que je ne pris pas même le temps de le réintégrer dans sa cage.

Me voilà donc m’approchant du bureau sur la pointe des pieds, retenant mon haleine et sentant dans ma poitrine un assez fort battement de cœur.—J’enfonce une main dans ma poche, j’en retire les tenailles; de l’autre je maintiens le cadenas en l’air et je serre la tête du piton dans les pinces, puis, lentement, en douceur, j’ébranle peu à peu la tige vissée dans le bois. Je la sens remuer faiblement… Je serre les tenailles, et, les maniant de toutes mes forces, après plusieurs essais infructueux, je parviens à faire tourner le piton… Victoire! le voilà dévissé, je le mets précipitamment en poche avec le cadenas, je soulève le couvercle et je regarde:—le livre est là, à côté d’une tabatière ornée du portrait du duc de Berry; je le prends d’une main tremblante; je suis si ému que j’en ai la chair de poule par tout le corps. Je rabaisse le couvercle avec de minutieuses précautions, et j’étale le précieux volume sur le pupitre, tandis que je m’installe dans le fauteuil de cuir avec un frémissement de joie.