Les enchantements de la forêt
La Fauvette des Roseaux
(_Sylvia arundinacea._)
Il y a plusieurs variétés de fauvettes des roseaux; elles se distinguent les unes des autres par leur façon de vivre et aussi par les tons plus ou moins foncés de leur plumage d’un gris jaunâtre.
La rousserolle turdoïde habite de préférence les marais et les rives boisées; l’_effarvatte_ se plaît dans les jardins ou les jonchaies qui avoisinent les eaux courantes; la verderolle niche sur les branches basses des saules dans les chènevières humides et même parmi les seigles verts.
Toutes ont certains traits communs: la tête déprimée comme celle de l’hirondelle, le bec fort, et l’ongle du pouce grand, robuste, développé par la nécessité de s’accrocher solidement aux brins flexibles des joncs, aux quenouilles glissantes des massettes.
Toutes se nourrissent exclusivement des insectes qui abondent dans le voisinage des eaux, et ont le même chant aux notes stridentes et cuivrées.
La fauvette des roseaux arrive dans le centre et le nord de la France vers la mi-avril; elle en repart à la fin d’août. Son nid profond, artistement construit, tressé à l’intérieur et à l’extérieur avec des herbes sèches et souples, est le plus souvent suspendu à deux ou trois tiges nouées par autant d’anneaux de mousse ou de crin. Ces boucles mobiles sont assez lâches pour que le nid puisse s’élever ou s’abaisser suivant la hauteur de l’eau. Cependant, comme les anneaux ne peuvent glisser qu’entre les deux nœuds de chaque roseau, il arrive parfois que cette précaution est inutile et que, dans les grandes crues, le courant submerge le nid et la nichée.
Lorsque le bord de la rivière est dépourvu de roseaux et de joncs, notre fauvette se rabat sur les buissons les plus voisins. Je me souviens d’avoir entendu tout un printemps, au bord de l’Ornain, une rousserolle qui s’était logée au beau milieu de la ville, dans les sureaux d’une terrasse surplombant au-dessus de la rivière.
Dans ce logis qui se balance mollement à la moindre brise la femelle pond cinq œufs d’un blanc crème, marbré de brun. Sitôt les œufs pondus, elle ne quitte plus le nid et s’y laisse bercer par le remous de l’eau, tandis que le mâle, accroché à une tige de jonc, répète tout le jour en pleine lumière sa chanson réveillante et joyeuse, dont les notes pressées, éclatantes, peu variées, se succèdent presque sans une pause!—_cri cri, cra cra, cara, cara!_…
Le soleil tombe d’aplomb, l’eau à travers les herbes a d’éblouissants miroitements d’argent fondu, l’air brûlant semble flamboyer, et ce chant monotone, infatigable, s’harmonise avec les scintillements de la rivière, le bourdonnement des insectes et le tremblotement de l’air chaud. C’est un bavardage continu, strident comme la parole d’une ménagère affairée qui va et vient à travers sa maison, donnant des ordres à voix haute, gourmandant les servantes et ne cessant jamais de tracasser. Aussi, en Brie, on dit d’une femme babillarde qu’_elle jase comme une effarvatte_.
[Illustration: FAUVETTE DES ROSEAUX.]
Tout en jasant, notre fauvette ne reste pas oisive. Sur la pointe des roseaux, le long des panaches rouges des salicaires et des aigrettes odorantes de la reine des prés, parmi les ombelles roses des joncs fleuris et les fleurs des nénuphars, tout un peuple d’insectes ailés voltige en quête du pain quotidien! Les élytres des coléoptères minuscules scintillent au soleil, les moucherons tourbillonnent comme de transparentes nuées; les libellules vertes, bleues, mordorées, étendant horizontalement leurs ailes de gaze, passent, repassent, se posent un moment sur les feuilles humides, et semblent, dans leur va-et-vient léger, les danseuses d’un ballet aérien. Tout d’un coup la rousserolle s’élance, happe au vol une mouche verte, une coccinelle ou une demoiselle frissonnante, puis reprend son étourdissante chanson.
C’est un maître oiseau que cette allègre fauvette; elle a toutes les vertus domestiques de la ménagère, mais elle en a aussi les défauts: positive, exclusive, dominatrice, elle veut avant tout être maîtresse chez elle, et ne souffre pas que d’autres oiseaux viennent s’établir dans le cantonnement qu’elle a choisi. Elle a l’amour de la propriété poussé jusqu’à la tyrannie. Elle et les siens d’abord, et que le reste du monde s’arrange comme il pourra!
Si des couples étrangers sont assez hardis pour s’installer dans son voisinage, elle les chasse impitoyablement à coups de griffe et à coups de bec. Dehors les fâcheux! Le canton lui appartient et elle le leur fait bien voir. Elle est aussi intolérante sur ce point et aussi hargneuse qu’un pêcheur à la ligne pour défendre la place où il a amorcé le poisson et tendu ses engins. Elle en demeure le propriétaire sans conteste jusqu’aux premiers jours de septembre.
A cette époque les petits sont grands, les nuits deviennent fraîches, on plie bagage et on part en famille pour chercher des rivages plus ensoleillés.
Au demeurant, c’est un bon oiseau que cette rousserolle. Elle jette dans les longs jours une note gaie à travers le paysage souvent mélancolique des étangs solitaires. Sa chanson d’une mélodie un peu commune a l’entrain et la vivacité délurée de la gaieté populaire. Malgré ses modulations triviales et peu variées, elle est originale; qui l’a une fois entendue, ne l’oublie plus. Elle se mêle à l’impression produite par les belles matinées d’été dans les prés en fleur, comme le refrain tapageur d’un paysan attardé se mêle au souvenir attendri d’une poétique nuit de mai.
[Illustration: HIRONDELLE DE FENÊTRE.]
L’HIRONDELLE
(_Hirundo rustica, — urbica_, L.)
Deux espèces d’hirondelles nous sont surtout familières: l’hirondelle de cheminée et l’hirondelle de fenêtre. Toutes deux ont la tête aplatie, le bec bien fendu, l’œil vif et noir, l’aile alerte et la queue fourchue; mais la première se distingue par la nuance aurore de la gorge, du front et du dessous du corps, tandis que la seconde a le croupion, le ventre et la gorge d’un beau blanc. Chez l’une et l’autre espèce, le dessus de la tête, le dos, les pennes de la queue sont d’un noir lustré à reflets bleus.
La première, comme son nom l’indique, niche dans les cheminées et jusque dans l’intérieur des maisons. C’est une rurale, et tous ceux qui ont vécu à la campagne la connaissent bien; ils ont été souvent réveillés à l’aube par son léger gazouillement qui descend jusque dans la chambre à coucher par l’ouverture de l’âtre sonore. Les paysans l’aiment et lui font accueil comme à un hôte dont le voisinage porte bonheur. On se garde de la troubler dans son installation, et tel campagnard à la main lourde, qui bat sa femme sans vergogne, se ferait scrupule de molester l’hirondelle qui niche dans sa maison. C’est un oiseau sacré. L’imagination populaire, qui n’est jamais à court de légendes, en a trouvé une fort jolie pour expliquer ce culte superstitieux voué à l’hirondelle: «Un jour que les Juifs cherchaient Jésus pour le traîner devant Caïphe, le Christ qui dormait dans la campagne fut sur le point d’être surpris; mais les hirondelles accourues en grand nombre l’éveillèrent par leurs cris, et leur vol tourbillonnant déroba le Seigneur à la vue des Pharisiens. Jésus étendit la main vers la troupe ailée; depuis ce temps, l’hirondelle est un oiseau béni, et les faveurs d’en haut se répandent sur ceux qu’elle aime.»
[Illustration: HIRONDELLE DE FENÊTRE.]
Un autre motif de l’accueil fait aux hirondelles, c’est que leur venue annonce la clôture de l’hiver. Quand elles apparaissent, les chatons des saules jaunissent au long des ruisseaux, les pêchers roses ouvrent leurs fleurs aux pentes des vignobles; les jours de neige et de pluie semblent déjà reculer très loin, et le paysan, las du coin du feu, se sent tout gaillard, quand il voit les premières voyageuses déboucher du fond de la vallée et saluer de cris joyeux l’ancien nid retrouvé.
[Illustration: HIRONDELLES DE CHEMINÉE.]
Elles arrivent d’abord timidement; le gros de la troupe en envoie comme avant-garde une vingtaine pour préparer les logements. «Une hirondelle ne fait pas le printemps,» dit le proverbe, et la saison n’est pas encore tout à fait sûre. Parfois, tandis qu’elles vont et viennent, un peu inquiètes, des flocons de neige s’éparpillent sur leurs robes noires. Mais ces derniers retours d’hiver ne tiennent pas; le soleil devient plus chaud, les jours s’allongent, les arbres ont toutes leurs feuilles et, des quatre coins de l’horizon, le reste de la bande accourt au gîte.
[Illustration: LE CIEL DEVIENT TOUT VIBRANT D’AILES AGITÉES.]
Le ciel, qui tout à l’heure semblait désert, devient tout vibrant d’ailes agitées, tout résonnant de cris aigus. On revisite les nids de l’an passé, on répare ceux que les gros temps ont endommagés, on en bâtit de nouveaux, et les amours aériennes recommencent.
Moins familière que l’hirondelle rustique, l’hirondelle de fenêtre revient à peu près à la même époque. C’est une citadine. Elle a des façons plus réservées et des goûts plus mondains. Aux tuyaux obscurs des cheminées campagnardes, aux greniers des granges ouverts aux quatre vents, elle préfère les corniches des hautes maisons bourgeoises, les angles des fenêtres, d’où l’on domine le brouhaha de la rue. A part cette différence dans le choix de l’habitation, elle a les mêmes mœurs que ses sœurs de la campagne. Elle bâtit son nid avec les mêmes matériaux.
Chacun connaît ce nid maçonné de terre gâchée avec de la paille et du crin, garni à l’intérieur d’un douillet lit de plumes. Les hirondelles y font deux pontes par saison: la première de cinq œufs, la seconde de trois. Les œufs sont blancs, un peu tachetés au gros bout. Dès que les petits sont éclos, le père et la mère prennent l’essor pour nourrir la nichée. Alors commencent ces courses rapides qui durent tout le jour et animent d’une vie particulière les rues des petites villes. Ailes étendues et bec ouvert, les hirondelles filent silencieuses, tantôt très haut dans le ciel, tantôt à ras du sol ou à fleur d’eau, suivant que l’air est sec ou pluvieux. C’est merveille de les voir monter, virer, redescendre, happer les mouches au vol, friser les arbres, effleurer le courant, puis soudain d’un brusque tour de queue revenir au nid qu’elles touchent à peine et où de petits cris les accueillent au passage.
Cette danse aérienne dure ainsi tout l’été. L’air est leur élément. Elles ne se reposent guère que la nuit, ou parfois le matin, rangées en chapelet le long d’une corniche, pour gazouiller entre elles pendant que le soleil se lève. En septembre, les petits déjà forts savent voler comme père et mère. Les brumes plus fraîches s’élèvent du creux des vallées, les fils de la Vierge flottent çà et là, et les hirondelles se disent que le temps est venu de changer de climat. Tous les jours elles s’assemblent au faîte des toits, tiennent de longs conciliabules, portent des messages, hâtent les traînardes; puis un matin, quand on s’éveille, on est tout étonné du silence subit de la rue, la veille encore pleine de cris et de battements d’ailes. Il semble qu’il y a comme une tristesse dans l’air. Les hirondelles sont parties et l’hiver va venir.
[Illustration: LE DÉPART DES HIRONDELLES.]