Les enchantements de la forêt

André Theuriet · Chapitre 8 sur 21

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Les enchantements de la forêt

Chapitre VIII

Je fus réveillé en sursaut par un tapage dont je ne me rendis pas bien compte tout d’abord. C’était la Belle qui jappait et sautillait autour de l’enchanteur, tandis que la Bête faisait chorus en miaulant sourdement et en se frôlant de la tête à la queue contre les pieds de la table. Je me frottai les yeux et je vis que mon hôte avait changé de costume pendant mon sommeil: il avait substitué une veste de chasse à sa robe de chambre, et un chapeau de paille à son bonnet de velours; de plus il avait bouclé des guêtres de cuir autour de ses jambes inégales. Cette métamorphose était précisément la cause de la surexcitation des deux animaux, qui l’interprétaient sans doute d’après leurs souvenirs et y voyaient une perspective d’agréable promenade.—Le soleil, déjà bas, lançait dans la chambre des rayons plus obliques, et par la porte de la cuisine j’aperçus une table dressée, avec deux couverts et la soupière fumante au milieu.

—Allons, petit Pâquin, dit l’enchanteur en me secouant le bras, à table!… Nous avons une bonne course à faire ce soir pour aller chez la Princesse Verte, et il te faut prendre des forces.

Je quittai, en m’étirant les bras, la douillette bergère, et nous passâmes dans la cuisine. Le dîner se composait de la fameuse soupe au corbeau et d’un gigot rôti à la ficelle par les soins du petit domestique. L’enchanteur paraissait doué d’un bel appétit et mangeait comme quatre; quant à moi, je ne sais si le potage, dont je connaissais trop l’étrange composition, était la cause de mon dégoût pour la nourriture, ou si l’émotion de voir bientôt la Princesse Verte me rassasiait par avance, mais j’avais grand’peine à avaler ce qui était sur mon assiette. Quand nous eûmes dépêché notre dessert,—un carré de fromage et des cerises de bois,—l’enchanteur bourra sa pipe, l’alluma, puis, me regardant dans le blanc des yeux, d’un air solennel:

—Il est temps de nous mettre en route, me dit-il; tu n’as pas peur, petit Pâquin?

—Non, monsieur, répondis-je en frissonnant.

—Quoi qu’il arrive, tu me promets d’être docile et d’obéir à tous mes commandements?

Je le promis d’une voix un peu étranglée.

—Bon!… tu es un brave, continua-t-il en prenant son bâton. En route!

Nous descendîmes les degrés qui menaient au rond-point. La Belle et la Bête nous escortaient, queue en l’air et oreilles dressées.

—Nenni, s’écria l’enchanteur en se retournant vers les deux animaux, nenni, je ne veux pas de vous, mes camarades! Qu’on rentre au logis, et lestement.

Ils rebroussèrent chemin, la queue basse, mais sans murmurer. Quand nous nous engageâmes dans l’avenue des sapins, je tournai la tête un moment et je les vis tous deux assis sur leur train de derrière, de chaque côté de la porte d’entrée, dans la même posture grave et recueillie qu’ils avaient lors de mon arrivée.

A l’extrémité de l’avenue, au lieu de suivre la route forestière où j’avais passé le matin, le vieillard prit un sentier étroit sous la futaie déjà plus sombre. Chemin faisant, il arrachait une feuille à une branche et me la mettant sous le nez:

—Sais-tu ce que c’est que ça, petit Pâquin? me demandait-il… c’est une feuille de charme. Remarque comme elle est différente de celle-ci, qui appartient à un érable, et il en est de même pour chaque espèce d’arbres; leurs feuilles sont diversement découpées suivant un dessin en rapport avec l’arbre qui les porte; c’est ainsi que la couleur des yeux ou des cheveux, les lignes du nez ou du front différencient des hommes qui, au premier abord, ont l’air de se ressembler. Quelle variété de formes, et cependant ce sont toujours des feuilles! Cela aussi, c’est une merveille, et tu vois qu’on rencontre des choses surprenantes ailleurs que dans les contes de fées.

—Et ceci, reprenait-il en coupant un bouton à la tige d’un coquelicot qui fleurissait sur une place à charbon, voilà encore un prodige!… Il ouvrit le bouton vert et me montra comme les rouges pétales du coquelicot étaient empaquetés et repliés avec soin dans l’intérieur.

—Si tu avais à serrer une redingote dans un étui à chapeau, tu ne t’en tirerais pas aussi adroitement, toi!… Il y a dans je ne sais quel conte une fée qui renferme une aune de toile dans une coquille de noix; ça n’est guère plus étonnant que ce gros coquelicot qui tient dans une si petite enveloppe et qui en sort sans avoir un pli, sans être chiffonné, dans tout le lustre de sa toilette neuve… Oui, continua-t-il en s’échauffant et en frappant la terre de son bâton, vois-tu, petit, la forêt est remplie de merveilles, nous ne pouvons faire un pas sans passer près d’un miracle, nous vivons en pleine féerie sans nous en douter. Il y a dans les arbres, dans la mousse et jusque sous la terre plus de prodiges et d’enchantements que l’imagination des conteurs d’histoires n’en a entassé dans les livres depuis l’invention de l’écriture… Retiens cela, et tu comprendras combien c’est vrai quand tu connaîtras… la Princesse Verte.

Je l’écoutais bouche béante, et nous allions ainsi devisant parmi les sentiers de plus en plus obscurs, à l’extrémité desquels tombaient déjà les vapeurs du crépuscule.

—Y serons-nous bientôt, monsieur, chez la princesse?

Nous étions au milieu d’une tranchée qui s’ouvrait à travers bois à la crête de la colline; au-dessous de nous la forêt se creusait en entonnoir, et nos regards, glissant sur les feuillées mobiles et mollement onduleuses, descendaient de massifs en massifs jusqu’à des nappes d’un vert plus sombre que noyait à demi une buée bleuâtre, s’élevant du creux de la combe.

L’enchanteur s’arrêta et désignant du bout de son bâton les fonds vaporeux de l’entonnoir:

—Elle demeure tout là-bas où tu vois ces fumées, dit-il; mais, avant d’y arriver, nous avons encore à marcher et voici la nuit… Je pense que tu n’as pas peur, la nuit, petit Pâquin?

—Non, non, balbutiai-je, effrayé moi-même de l’audace avec laquelle je mentais, moi qui, même à la maison, n’osais pas aller me coucher sans chandelle.

—Tant mieux! reprit-il, car maintenant le plus difficile va commencer. Du reste, qu’il fasse clair ou qu’il fasse nuit, la chose est peu importante, puisque je vais être obligé de te bander les yeux.—En même temps il tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il plia en marmotte sur son genou. J’eus un mouvement craintif qui ne lui échappa point.

—Souviens-toi, s’écria-t-il d’une voix sévère, que tu as promis de m’obéir docilement… Je vais t’attacher ce bandeau sur les yeux et je te conduirai par la main; si tu faisais seulement mine de soulever le mouchoir pour chercher à voir malgré ma défense, il t’arriverait malheur, je te préviens. Un bon averti en vaut deux.

Que faire? J’étais dans mes petits souliers, et je n’osais aller contre les fantaisies de ce terrible vieillard. Je promis de suivre de point en point ses recommandations. Il me posa le bandeau sur les paupières, le noua solidement derrière ma tête, ajusta encore par-dessus un second mouchoir, qu’il assujettit avec ma casquette, et je me trouvai plongé dans une nuit profonde. J’entendis une voix nasillarde qui me demandait:—Respires-tu facilement, petit Pâquin?—Et sur ma réponse affirmative:—A merveille! fit-il en me prenant la main, marchons et lève bien les pieds.

Nous nous remîmes en route. Maintenant que je n’y voyais plus, mon imagination battait la campagne. Les discours étonnants de l’enchanteur, ce bandeau sur les yeux, tout cet appareil mystérieux surexcitaient encore mon esprit chimérique; cette fois je croyais sérieusement nager en pleine féerie et être environné de sortilèges. Le moindre souffle d’air dans la feuillée me semblait le frou-frou de la robe traînante d’une fée; le bourdonnement des cerfs-volants et des longicornes qui volaient au crépuscule était pris par moi pour le battement d’ailes d’un sylphe ou d’un sotret (le lutin de nos pays). Je me figurais que j’entendais à droite et à gauche comme le fourmillement d’une légion de nains marchant dans le fourré. Parfois le vent de la nuit soupirant dans les branches des arbres avait des accents pareils à ceux d’une voix humaine; de vertes odeurs d’herbes et de fleurs sauvages arrivant par bouffées me semblaient les haleines embaumées des fées de la forêt, et tout là-bas, au loin, un cor qui résonnait longuement me faisait songer au cor enchanté d’Oberon. Même, à un certain moment, enfreignant la défense de mon guide, je soulevai un coin du mouchoir, et j’aperçus avec une vague terreur des centaines de petites lueurs vert pâle qui paraissaient danser dans le gazon d’une clairière. Cela me remua tellement que je ne pus m’empêcher de tressaillir.

—Qu’as-tu? me demanda l’enchanteur.

—Rien, rien, murmurai-je, n’osant paraître effrayé, de peur de faire deviner ma désobéissance; c’est que mon pied a tourné.

—Tu dois être un peu fatigué, reprit-il; attends, je vais te porter… Aussi bien le chemin devient difficile.

Il m’enleva dans ses bras robustes et me posa à califourchon sur ses épaules. A partir de ce moment, je ne me rendis plus compte de rien. Seulement, au bout d’un quart d’heure, il me sembla que les murmures des feuillées avaient cessé et qu’on ne sentait plus l’aromatique odeur particulière à la forêt. L’air était plus chaud, et on eût dit que nous nous trouvions en rase campagne. Des roulements de charrettes résonnaient sur les routes et on entendait au loin des aboiements de chiens.

—Où sommes-nous? demandai-je inquiet.

—Nous approchons, répondait la voix nasillarde de l’enchanteur. Peu à peu l’air devint encore plus lourd, les odeurs qui me venaient aux narines avaient pour moi quelque chose de familier et de déjà respiré. Je me figurais que nous entrions dans une habitation quelconque et que nous montions les marches d’un escalier. Puis j’entendis distinctement le grincement d’une porte qui s’ouvrait. Enfin mon conducteur m’enleva brusquement de dessus ses épaules et me posa sur mes pieds.

—Maintenant, dit-il de son ton goguenard, en desserrant les nœuds du mouchoir, tu peux soulever ton bandeau…

O stupeur! ô honte! ô confusion! Au moment où je croyais contempler la Princesse Verte dans la splendeur de son palais illuminé, je me trouvai dans notre cuisine, face à face avec ma grand’mère Pâquin, qui m’entraîna par le bras dans la salle à manger, éclairée par une maigre chandelle, et où j’aperçus tout d’abord mon père et mon grand-père.

—Avancez, vagabond! mugissait ma grand’mère.

Le premier mouvement de mon grand-père fut de me prendre dans ses bras, mais il s’arrêta sur un geste de mon père et se contenta de serrer la main de mon traître d’enchanteur qui riait sournoisement dans sa barbe.

—Merci, dit-il, canonnier Bannet, nous vous sommes tous très reconnaissants de nous avoir ramené ce drôle qui nous a mis dans une inquiétude sans pareille.

—Bah! dit l’artilleur en riant, l’enfant est très gentil, et il m’a beaucoup amusé… J’espère que vous ne le gronderez pas trop; il est déjà bien assez puni!… Il a dîné avec moi, et il n’a plus besoin de rien que de se coucher.

—Oui, ajouta sévèrement mon père, qu’il se couche, nous règlerons demain son compte!

—C’est moi qui le ramènerai à la sœur Euloge, continua ma grand’mère, en allumant un bougeoir et en me poussant vers la chambre d’ami; je le recommanderai au prône… Au lit, au lit, mauvais sujet!

—Bonsoir, petit Pâquin, me cria le vieux Bannet en guise de consolation, tu reviendras me voir un jour dans mon château, et nous recauserons de la Princesse Verte… … .

Le lendemain était un dimanche; je le passai enfermé dans un galetas attenant au grenier, en tête-à-tête avec mon pain sec et mon Histoire sainte. Puis le jour du châtiment arriva, le terrible lundi où je devais reprendre le chemin de l’école en compagnie de ma grand’mère. La sombre perspective de cette rentrée me tint éveillé pendant une partie de la nuit du dimanche au lundi. Pelotonné dans mon petit lit, j’épiais avec effroi les traces des premières blancheurs de l’aube à travers les persiennes. Je souhaitais ardemment que la nuit ne finît jamais et que le soleil oubliât de se lever. Malheureusement il se leva en dépit de mes prières; il se montra radieux comme pour mieux éclairer ma confusion. A la cloche de huit heures, la grand’mère Pâquin, inflexible comme le destin, me traîna vers l’école de la rue du Bourg. Quand nous entrâmes dans la classe de la sœur Euloge, tous les élèves étaient à leur place, sauf le perfide Bigeard, que j’aperçus au pied de l’estrade,—à genoux, un bonnet d’âne sur la tête et les mains en croix.—En guise de bienvenue, il me tira la langue, mais cette grimace injurieuse me laissa indifférent; je ne pensais qu’à mes propres misères et à la punition qui me pendait à l’oreille.

Elle fut cruelle. Après avoir écouté les recommandations de ma grand’mère et l’avoir reconduite jusque dans le couloir, la sœur Euloge revint vers moi, les sourcils froncés:

—Ah! dit-elle, monsieur Jacques, vous aimez la promenade, eh bien, vous vous promènerez encore ce matin,—avec moi;—je vais vous conduire à toutes nos sœurs, et pour qu’elles sachent bien ce que vous êtes, je vais d’abord vous accrocher ceci au dos.

En même temps elle tira de son pupitre un large écriteau de carton sur lequel on lisait moulé en belle ronde:—_Vagabond_,—et malgré mes résistances elle me l’attacha entre les deux épaules; puis, me prenant par la main, elle m’emmena, ainsi accoutré, à travers les classes des filles.

A mon arrivée dans chaque salle, les petites filles se levaient sur leur banc et me montraient du doigt en chuchotant; la sœur Euloge contait tout haut mes forfaits à ses collègues, et c’étaient des:—Oh! monsieur Jacques!—des roulements d’yeux, des bras levés au ciel, qui m’agaçaient singulièrement. Mais ce qui me mortifiait le plus, c’étaient les rires étouffés et les exclamations moqueuses de toutes ces petites filles. A chaque classe la scène recommençait, et il y avait six classes. A la fin, n’y tenant plus, rouge de honte et pleurant de rage, je me roulai sur le parquet, dérobant ainsi à tous les yeux l’abominable pancarte, et j’eus une crise nerveuse qui termina mon supplice…

Aujourd’hui je resonge à ces souffrances enfantines avec un sourire, et je comprends ce qu’il y a de profondément, d’intimement humain dans le vers de Virgile:

… Forsan et hæc olim meminisse juvabit[1].

[1] «Peut-être un jour le souvenir même de ces choses vous réjouira.»

Oui, le souvenir des douleurs passées et des lointaines épreuves devient plus tard pour nous un motif de joie.—Je me rappelle avec bonheur le brave grand-père, l’austère et sèche grand’maman et l’impitoyable sœur Euloge; mais surtout l’après-midi passée dans le «grand bois» avec le canonnier Bannet. J’ai rendu, depuis, à l’enchanteur de fréquentes visites; il m’a fait enfin connaître la vraie Princesse Verte, c’est-à-dire la forêt avec toutes ses merveilles et tous ses enchantements, la forêt qui a été mon initiatrice et mon amie, et à laquelle j’ai voué un éternel et violent amour.