Les enchantements de la forêt

André Theuriet · Chapitre 14 sur 21

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Les enchantements de la forêt

Chapitre V

Le livre tant convoité était tout simplement un in-octavo relié en basane marbrée, et à peu près pareil à ceux qu’on donnait encore de mon temps en prix dans les écoles.

Il contenait un choix de contes du chanoine Schmid, avec une gravure en tête de chaque histoire. Sur la feuille de garde, je vis d’abord l’inscription suivante, écrite en gros caractères d’écolier:

Ce livre est à moi Comme Paris est au roi. Je tiens à mon livre Comme le roi à sa ville. Si vous voulez savoir mon nom, Regardez dans le petit rond; Si vous voulez savoir l’année, Regardez dans le petit carré.

En effet, dans le petit rond, on lisait: «Désiré Bastien», moulé en belle gothique, et dans le petit carré: «1828».—Comme c’était déjà loin de nous!

Les estampes avaient été enluminées après coup, probablement par la main de l’écolier lui-même; cela se voyait aux couleurs crues, débordant les unes sur les autres, et peu variées: du bleu, du jaune et du rouge, avec un peu de vert pour les arbres et de rose pour les figures.—Cette coloration naïve et violente produisait des effets très amusants; mais ce qui me paraissait encore plus récréatif, c’étaient les illustrations et les annotations burlesques dont les marges du livre avaient été enjolivées. Désiré Bastien ne devait pas être un écolier fort soigneux. Les oreilles des feuillets et les pâtés d’encre semés çà et là le proclamaient assez haut, mais à coup sûr c’était un esprit ingénieux, fécond en inventions drôles. Quelle étonnante collection de dessins au crayon et à la plume! Vaisseaux voguant à pleines voiles sur la mer houleuse, soldats à pied et à cheval, caricatures de professeurs, paysages représentant un arbre, un bonhomme bâton en main, et une maison dont la cheminée lance une fumée en tire-bouchon… Par-ci par-là, des vers baroques comme ceux-ci, qui résumaient sans doute l’opinion de Désiré sur l’emploi du temps:

Lundi, mardi, fête; Mercredi, peut-être; Jeudi, la Saint-Nicolas, Vendredi je n’y serai pas, Samedi je reviendrai; Et voilà la semaine passée.

Ou bien une plaisanterie, qui consistait à inscrire au haut d’une page: «Si vous voulez connaître mon secret, cherchez à la page 17.»

La page 17 renvoyait à la page 64, et ainsi de suite jusqu’à la page 79 où on trouvait le profil d’un monsieur faisant un pied de nez au lecteur…

—Ma foi! me disais-je, Désiré Bastien ne devait pas engendrer la mélancolie; quel gai compagnon! Si j’avais vécu de son temps, j’aurais aimé l’avoir pour ami… C’était probablement ce fils que le cousin regrette tant… Pauvre homme! et comme c’est grand dommage tout de même que ce garçon soit mort si jeune!—Et je regardais avec attendrissement ces pages où l’écolier avait posé sa main, ces coups de crayon qu’il avait donnés si hardiment, ces taches d’encre qui gardaient encore l’empreinte d’un doigt d’enfant. On voyait sur le papier noirci les petites lignes concentriques qu’y avait marquées la peau de l’épiderme; et le doigt qui s’était appuyé là, où était-il maintenant?…

Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j’entendis soudain au bas de l’escalier la grosse voix de M. Bastien.

—Oïe! oïe, pensai-je, il se sera aperçu de son oubli, et il vient chercher sa clef!

Je n’eus que le temps de jeter le volume sous le fauteuil et de me réfugier dans ma chambre.

Les choses s’étaient bien passées comme je le supposais. Arrivé à l’église, le cousin avait tâté sa poche et constaté l’absence de la clef, et, la messe une fois dite, il était accouru pour réparer son oubli. Il monta l’escalier, vit la clef dans la serrure, et, sans pousser plus loin ses investigations, il se contenta de clore la porte à double tour, mit son passe-partout en poche, puis redescendit d’un bon pas afin de rattraper le temps perdu.

Je respirai un peu. L’orage s’éloignait; malheureusement ce n’était que partie remise. Que dirait M. Bastien lorsque à son retour il trouverait son pupitre sans cadenas et son cher livre d’images sous le fauteuil?… Je n’osais y penser et je me consolais en songeant que j’avais une bonne heure au moins devant moi. N’importe, j’étais fort penaud et je me mordais les doigts en cherchant un biais pour raccommoder les choses. Tout à coup, mes yeux étant tombés machinalement sur la cage de l’écureuil, ma respiration s’arrêta net. Je venais de songer que j’avais laissé le Sotret dans la chambre bleue, et que M. Bastien l’avait enfermé.

A cette pensée, une chaleur me passa dans tout le corps.—Me voilà bien, me dis-je, et cela m’achève!… Cet animal est capable de tout. Dieu sait quel dégât il va commettre dans la chambre du cousin!—Et instantanément je me représentai M. Bastien rentrant chez lui, appelant Scolastique et ma mère pour leur mettre sous les yeux les preuves de mon crime; j’entendis ma mère racontant mes méfaits à mon père, à son retour de l’audience, et j’entrevis aussi le châtiment: une désagréable perspective de pain sec, de retenues et de leçons à apprendre. Je ne pouvais rester en place, et je résolus de descendre au jardin; j’avais encore l’espoir, en grimpant sur l’acacia, d’établir une communication avec l’intérieur de la chambre bleue, et d’empêcher le Sotret d’y mettre tout à sac. Je me glissai d’abord en tremblant sur le palier, je collai un œil à la serrure… Impossible de rien voir! J’entendais seulement le trottinement menu de l’écureuil. Je dégringolai l’escalier quatre à quatre, et je me hâtai d’escalader l’acacia.

Me voici au milieu des branches, d’où l’on plonge dans la chambre bleue. Un petit vent d’est agite la cime et fait frissonner les souples rameaux dont les folioles se retroussent et palpitent comme de petites ailes. Je me penche, et, tout pâle, je jette un regard anxieux vers la fenêtre entrouverte. A travers l’entre-bâillement, je vois l’intérieur de la chambre comme si j’y étais. Le livre d’images est toujours gisant entre les pieds du fauteuil de cuir; l’écureuil gambade sur le lit, la queue en l’air, la mine éveillée. Je l’appelle doucement et d’une voix insinuante:—Sotret!… Petit, petit!—En même temps, je lui montre une provision d’amandes. Il lève la tête, m’aperçoit, pousse deux ou trois gloussements pour me dire: C’est bien, je suis là, mais rien ne presse et ce n’est pas mon heure de déjeuner.—Puis il saute sur l’un des montants du lit, et là, en équilibre, sans plus s’inquiéter de moi que si je n’existais pas, il procède à sa toilette, passe une patte sur sa joue, gratte son dos, lisse ses poils, épluche sa tête…

—Auras-tu bientôt fini, vilaine bête?—Je lui fais des signes énergiques, mais il n’en a cure, et continue de se pourlécher.—Dans le jardin plein de soleil, le vent balance mollement les linges qui sèchent sur les cordes tendues d’un arbre à l’autre; la rosée du matin fume dans les prés semés de colchiques violets, et la rivière bleuit entre les saules. Une mésange chante d’une voix fine au milieu des sureaux, et la brise d’automne m’apporte les rumeurs lointaines du bourg: bruits de chaînes dans les tonneaux qu’on rince pour la vendange, martellements sur l’enclume du forgeron, cris d’enfants qui jouent à l’entrée du pont.—Et je songe à une partie de billes que je devais faire ce matin avec le fils du greffier.—Il s’agit bien de billes à présent!… Après mon équipée et l’orage qui va éclater tout à l’heure, Dieu sait ce qui me pend à l’oreille… La prison peut-être, n’est-ce pas là où on met ceux qui volent avec effraction?… Je suis pris tout à coup d’un frisson en pensant au mur maussade du violon, voisin de l’hôtel de ville, où l’on enferme les vagabonds et les ivrognes. Je revois la porte massive avec son revêtement de gros clous, la muraille crevassée, et le noir soupirail où des barreaux noueux s’entrecroisent d’une façon rébarbative.

Je jette un nouveau coup d’œil dans la chambre. Sur le châlit, le Sotret se lèche et se relèche toujours, comme s’il préparait sa toilette pour aller à la fête. Il se nettoie à fond, sans se hâter, et cependant, miséricorde! comme les minutes filent! Tout à l’heure le cousin va rentrer, l’audience va finir, et ce sera mon tour. Oh! si les secondes pouvaient durer des heures! Si toutes les horloges pouvaient s’arrêter!… Mais le temps ne chôme pas, les minutes s’envolent, et voici justement l’horloge de Saint-Nicolas qui sonne dix heures. En bas, dans la cuisine, dont la croisée est ouverte, j’entends un bruit de vaisselle. C’est Scolastique qui s’occupe du dîner. Elle remonte la crémaillère et y pend la marmite. C’est aujourd’hui le jour de la soupe aux choux, et un pressentiment me dit que je n’y goûterai pas… Le pain sec, un pain arrosé de mes larmes, voilà ce qui m’attend! Les voix montent jusque dans les ramures de l’acacia:

—Scolastique, savez-vous où est Joseph?

—Ma foi, non, je ne l’ai pas vu depuis ce matin… Il court sur la place, bien sûr, avec ses petits camarades.

—Quel vif argent que ce Joseph! On n’a pas plus tôt le dos tourné que le voilà dans la rue à polissonner.

—Bah! il est comme les autres, n’est-ce pas? C’est de son âge; il fait le diable à quatre, mais il n’a pas pour deux liards de méchanceté!

—Oh! pour cela non, c’est un bon enfant…

Cela me serre le cœur d’entendre faire mon éloge dans un pareil moment, quand je sens le cadenas et le piton qui me rabotent la peau à travers la doublure de mon pantalon. Mes yeux sondent impatiemment la chambre bleue; ils vont du pupitre au livre d’images, et du livre à l’écureuil.

Bon! il a fini sa toilette, il est posé maintenant sur ses quatre pattes et a l’air de se demander ce qu’il pourrait bien imaginer pour passer le temps. Voilà le moment d’essayer de rechef de l’attirer vers la fenêtre.

—Sotret! Pst! Pst!—Il m’a entendu, il saute à bas du lit et tourne sa tête vers la croisée… Ah! enfin, il vient!… Il vient lentement, sans se hâter, le nez au vent, la queue horizontale, comme quelqu’un qui flâne, mais enfin il arrive. Je le suis du regard, aussi avidement qu’un joueur de quilles suit sa boule. Toute ma force de volonté, tout mon désir de l’attirer vers moi doivent être concentrés dans mes yeux… Hein? le voilà qui s’arrête à mi-chemin, au niveau du fauteuil… Mon Dieu, ayez pitié de nous, l’animal a vu le livre d’images!…

Je me souviens de son goût dépravé pour les reliures et le papier imprimé, je songe avec épouvante au sort de mon Epitome, et j’accentue plus encore ma pantomime, je redouble mes appels…

Mais c’est fini!… Toute l’attention du Sotret est maintenant absorbée par l’in-octavo relié en basane. Il s’en approche, le flaire un moment, le pousse hors du fauteuil, et, accroupi sur ses pattes de derrière, donne un premier coup de dent à la couverture. Cela le met en appétit, il tourne autour du volume et commence maintenant à attaquer la tranche.—Comme je lui lancerais volontiers le cadenas, et le piton avec, si je ne craignais de casser les vitres!… Je n’ai plus une goutte de sang dans les veines.—Sotret! animal! mauvais drôle!—Je lui prodigue toutes les injures de mon répertoire… Pas trop haut encore, car j’ai peur que le bruit n’amène quelqu’un dans le jardin… Je m’agite sur mon arbre, je me hisse jusqu’à l’extrémité de la branche la plus voisine de la muraille, et je cherche s’il y aurait moyen de sauter de là jusque sur le rebord de la fenêtre, afin d’empêcher un pareil forfait de s’accomplir; mais arrivé à l’endroit où la branche commence à plier, je m’aperçois qu’un bon pied me sépare encore de la corniche extérieure du mur. Si je m’élance, je manquerai mon coup et je tomberai piteusement sur le pavé; voilà tout.—Je mesure la distance, je sonde le vide qui est au-dessous, et ce calcul peu rassurant me démontre l’impossibilité de tenter l’aventure. Me voilà donc forcé d’assister, sans bouger, au massacre du livre de M. Bastien.

Massacre est le mot. Grisé par l’odeur de la colle et du papier, le maudit Sotret déchirait le livre à belles dents. Entre ses griffes, les estampes enluminées, les dessins et les annotations du pauvre Désiré Bastien s’en allaient en charpie; le parquet tout autour était jonché comme d’une neige de papier réduit en miettes. Parfois le Sotret, s’arrêtant au milieu de son infernale besogne, relevait la tête, dardait de mon côté ses yeux noirs malicieux comme pour me narguer, puis recommençait avec plus d’acharnement. J’en pleurais de rage, de terreur et de pitié; je n’avais plus même la force de mettre le holà! J’étais atterré, je serrais convulsivement la branche de l’acacia pour ne pas tomber…..

Tout d’un coup le Sotret dresse deux oreilles inquiètes; la porte s’ouvre et j’aperçois M. Bastien qui entre…..

Ah! saints du Paradis! ses yeux tombent d’abord sur le corps du délit et j’entends un épouvantable juron.—Je n’ai plus le courage de regarder ce qui va se passer, je ferme les yeux….. mais quelques secondes après un cri aigu me les fait rouvrir.—M. Bastien a saisi l’écureuil qui se débat.—Je saute à bas de l’arbre, je cours comme un fou dans l’escalier et je me précipite dans la chambre bleue.