Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia
Comme la Tosca
Décidément Mata-Hari se tenait bien et cela surprenait un peu.
—C’est une comédienne, disait-on. Et puis son défenseur lui a fait croire que, comme dans la Tosca, les fusils seront chargés à blanc. C’est pour cela qu’elle montre tant de confiance. Elle se figure qu’il n’y a pas de balles dans les cartouches et qu’on ne la tuera pas, à cause de ses hautes relations.
—C’est une histoire ridicule, répondis-je. La danseuse sait très bien qu’elle va mourir. Quand elle a refusé de se laisser visiter par le médecin, elle savait qu’elle repoussait sa dernière chance de salut. D’ailleurs son avocat a démenti formellement cette légende tout à l’heure.
La légende n’en a pas moins persisté. Il n’y a rien de plus difficile à détruire qu’une légende. J’ai même entendu des gens venir m’affirmer—à moi!—que Mata-Hari n’était pas morte. Si je n’avais pas été là j’aurais fini par le croire, tout au moins j’aurais douté…
Mais reprenons notre récit.
L’ESCORTE DES DRAGONS
Avant d’aller sur le théâtre de l’exécution on passe toujours par le donjon. Là on stationne quelques minutes pour attendre la formation de l’escorte de dragons, qui, à partir du fort jusqu’au poteau, encadre le cortège.
Une voiture contenant des reporters avait pu entrer avec nous dans le fort. Je fis mine de ne pas la voir. Mais le commandant du fort l’aperçut et l’obligea à faire demi-tour.
—Sabre… main! commanda le chef du peloton d’escorte.
Et nous voici en route pour la dernière étape. On prend des chemins défoncés, les voitures ne peuvent avancer qu’au pas en cahotant fortement.
Des vedettes parcourent au galop la plaine morne pour ne pas laisser approcher. L’aube pointe dans un ciel gris. Dans le lointain le sifflet d’une usine appelle les ouvriers au travail.
Voici la butte sinistre; au pied le poteau, ou plutôt le pieu fait d’un mince tronc d’arbre.
Les troupes sont alignées sur trois lignes formant un carré avec la butte de tir. Il y a là des détachements de toutes les armes. La voiture de la condamnée s’arrête à un des angles du carré.
Le pasteur Darboux, chancelant, descend le premier. Il est très troublé, le pasteur!
Mata-Hari descend sans aide, se retourne et tend la main aux deux sœurs de charité pour les aider à sortir de la voiture.
A ce moment on n’aurait pu dire qui allait être fusillé. On aurait pu croire que c’était le pasteur.
Deux gendarmes se mettent aux côtés de la condamnée. Mais elle les repousse:
—Venez, petite sœur Marie, tenez-moi fort par la main.
Trois pas la séparent des troupes.
—Présentez… armes! commande d’une voix de stentor le chef du rassemblement.
Mata-Hari paraît très sensible à cet hommage suprême. Alors, de l’air d’une princesse qui passe la revue de la compagnie d’honneur qui l’attend à la gare—ce qu’elle avait fait souvent quand elle accompagnait le kronprinz—elle défile lentement, majestueusement, en s’inclinant devant les troupes.
Les trompettes de l’artillerie sonnent la marche. Sabres au clair et baïonnettes au canon reluisent dans l’atmosphère devenue limpide.
Non loin, un petit pierrot qui regardait, perché sur un arbre, se mit à gazouiller. Chose bizarre, «mata-hari» en indien signifie «oiseau du matin» et c’est l’oiseau du matin qui venait la saluer avant de mourir.[F]