Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia
Maquillage Hindou
Mata-Hari aimait à se faire passer pour originaire des Indes néerlandaises, et fille d’un rajah et d’une mère tantôt hindoue et tantôt japonaise.
Elle aurait été enfermée à cinq ans dans un temple bouddhiste où elle aurait appris les danses lascives de Brahma. A peine nubile, à quatorze ans, elle se serait évadée, enlevée par un capitaine de l’armée des Indes.
C’est dans le temple de Burma—on voit qu’on précise—qu’elle aurait appris à charmer et à tromper les hommes. Il est possible que ce soit dans ces pays qu’elle ait acquis l’expérience des mentalités orientales et occidentales, et pétri son cerveau de ce mysticisme, mêlé d’obséquiosité et de subtilité diplomatique, qui la rendait si étrange et si dangereuse. Certainement elle est allée aux Indes.
Revenue en Hollande elle aurait eu deux enfants. En tout cas on a parlé d’une fille, qui avait-dix-huit ans au moment de la guerre et qui résidait à Amsterdam.
Quant à son état civil elle déclarait ne pas en avoir. Dans l’Inde, disait-elle, «on ne donne pas de papiers». Il fallait se fier à sa mémoire qui avouait, en 1917, trente-neuf ans.
Or voici la vérité. Nous avons fait venir son état civil: nous le donnons d’après la traduction hollandaise:
Margaretha, Gertruida, est née d’un père nommé Adam Zelle et de dame Antje van der Meulen, le 7 août 1876, à Leeuwarden, chef-lieu d’arrondissement de Hollande.
Voilà qui fait tomber le maquillage de la prétendue prêtresse hindoue.
Son histoire véridique est simple: elle se maria toute jeune au capitaine Mac Leod, qui l’emmena aux Indes, où elle resta quelques années et c’est seulement après son divorce qu’elle songea à se créer une spécialité de danseuse plus ou moins bouddhique.
Donc elle est allée aux Indes après son mariage et non pas avant.
Elle voyagea ensuite en Europe et fit les délices des music-halls de Rome, Paris et Berlin, de Berlin surtout où elle vécut au milieu des officiers.
En Allemagne ses amants les plus connus furent le kronprinz, le duc de Brunswick et le président du conseil hollandais, Van der Linden. En France elle eut des «amis» partout.
On a cité un ministre de la guerre, un directeur général des affaires étrangères, des généraux, des magistrats, des avocats et même des officiers de réserve attachés au 2ᵉ bureau.
Comme on le verra plus loin, cette Messaline internationale était doublée d’une espionne au service de l’Allemagne bien longtemps avant la guerre.
Ses talents d’artiste ne sont pas contestés. Prêtresse de Terspsichore, c’est possible; mais payée par Krupp, c’est certain.
Elle a commencé par habiter à Neuilly, rue Windsor, un hôtel où elle a donné des fêtes restées fameuses. A ce moment elle était secrètement entretenue par un Allemand qui lui donnait beaucoup d’argent.
Elle habita ensuite 12, boulevard des Capucines, 33, avenue Henri-Martin, 25, avenue Montaigne. On la voyait séjourner souvent au Grand Hôtel et à l’Hôtel Plazza-Athénée.
L’ARTISTE—QUELQUES LETTRES
Elle dansait, et comme l’a si bien remarqué Hepps, dans sa danse il y avait plus de choses encore que Vestris n’en mettait dans un menuet. C’était une vision de brahme du Gange, de divinité dans l’ombre d’un vieux temple, de fleur mystérieuse, de serpent—surtout de serpent—sous des lianes entrelacées.
Un de ses admirateurs l’a dépeinte ainsi:
Elle jaillissait d’entre les tombeaux, et c’était comme l’âme innombrable et silencieuse des nuits qui glissait parmi les sombres sarcophages. Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie parmi le désordre des voiles et l’ivresse des parfums. Son regard épanchait la langueur fauve des Orientales authentiques.
Cette description répond bien à la mentalité de Mata-Hari.
Nous avons un grand nombre de ses lettres sous les yeux. Dans l’une d’elles adressée à un compositeur de musique elle trace comme suit le programme d’un de ses sketch:
«Voici ce que je voudrais exactement dire dans ma danse qui doit être comme un poème dont chaque mouvement est un mot et dont tous les mots sont soulignés par la musique.»
Suit une description un peu confuse qui se termine ainsi:
«J’aime l’idée du temple avec la déesse. C’est comme ça que j’ai commencé au musée Guimet où tous mes portraits sont encore exposés.
«On m’a imitée, mais l’idée était de moi et c’est la seule façon de bien encadrer les danses sacrées.
«On peut faire le temple aussi chimérique que l’on veut, car moi je le suis.
[Illustration: Mata-Hari en costume de danse pour salons]
«La Fleur sacrée sera la légende de la Déesse qui a le pouvoir de s’incarner dans la fleur qu’on lui brûle en offrande… Le prince entre au temple avec des orchidées, les brûle devant elle, et de la fumée s’extase, se lève et danse. Obscurité: déesse et prince ont disparu.
«Je serai l’orchidée tout en or et diamantée. Je sais comment je ferai. Paul peut me demander quand il aura besoin de moi: je suis fixée. Je désire qu’il me dédie la musique.
«La musique de «l’Eau courante» reste comme ouverture parce que le temple est dans la forêt, près de la cascade…»
Plus loin Mata-Hari veut préciser ses idées. On va voir comment elle y parvient:
«Paul doit traduire dans sa musique les phases suivantes: Pose d’incarnation, apparition de la fleur, croissance, épanouissement, resserrement. Trois évolutions qui doivent répondre aux pouvoirs de Brahma, Vichnou et Çiva: création, fécondité, destruction.
«Mais une destruction créative dans laquelle Çiva égale sinon dépasse Brahma. Par la destruction, vers la création dans l’incarnation, c’est ça que je danse et c’est ça que ma danse doit dire.
«Comme vous savez toutes les vraies danses des temples (pas celles de la rue et des places publiques) sont des thèses de théologie et toutes expliquent en gestes et poses les règles des Vèdas, les livres sacrés.»
Dans une autre lettre Mata revient sur son thème favori: la Fleur sacrée, et elle est plus claire que dans ses élucubrations précédentes:
«Pourquoi ne pas faire toute l’histoire dans un temple dans la forêt. Le prince vient implorer la déesse qui est assise sur l’autel comme une statue de bronze. C’est la prêtresse sacrée qui la personnifie et c’est elle qui se lève, s’incarne dans une fleur et dit la prédiction qui au fond veut dire…»
Lisez bien ce passage car il mérite d’être retenu: il contient toute la mentalité de la danseuse:
«Vous mourrez comme tout doit mourir. Vivez des instants belles et glorieuses (_sic_). Mieux vaut passer sur la terre de courts instants intenses, et disparaître, que de traîner une vieillesse sans beauté ni satisfaction.»
C’est toute la maxime: courte et bonne.
Voici une lettre, d’une autre origine, qui date de janvier 1913, écrite de son hôtel du 11, rue Windsor, à Neuilly, et qui montre la danseuse telle qu’elle était: insouciante et fataliste:
«Cher Monsieur,
«Merci de votre charmante carte et de vos souhaits qui, j’espère, s’accordent avec ce que ma destinée me réserve comme surprise ou comme simple suite naturelle des choses.
«Je crois sincèrement que sur [à] la longue, le bien semé récolte du bien et le mal ou le doute récoltent leur semblable.
«Il y a bien des moments où on croit à un coup du hasard, mais après on voit qu’on l’a provoqué soi-même.
«Tout cela n’est que pour m’excuser de ne pas vous avoir souhaité la bonne année.
«Je crois tant que cela ne sert à rien.
*
(Signé) «Lady Mac-Leod.»
Cette lettre que nous devons à l’obligeance de M. Louis Dumur nous révèle le véritable caractère de l’artiste.
A méditer cette phrase énigmatique:
«Prends-moi en protection (_sic_) contre tant de choses qui me font mal et qui m’enlèvent l’envie de travailler…»
Evidemment la danseuse est toujours préoccupée…
Mata est orgueilleuse. Elle écrit encore:
«Je veux bien travailler de nouveau et laisser ma vie facile pour des soucis de toute sorte que la gloire donne forcément, mais je veux avoir l’honneur de ce que je fais. Je ne veux plus que d’autres s’en vont (_sic_) avec mes idées.»
C’est peut-être cet orgueil qui l’a perdue. En effet l’artiste trouvait que les Français ne l’estimaient pas à sa juste valeur. Elle aurait voulu avoir la réputation de Duncan. Et souvent elle entrait dans de violentes colères quand elle ne se voyait pas suffisamment acclamée et honorée.
Les Allemands au contraire la flattaient et la traitaient de «déesse». De là son grand amour pour les Boches. Et cette faiblesse explique bien des choses.