Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia
Les Aveux
La confrontation eut lieu. Constantin sursauta en apercevant Yvonne. Il la salua néanmoins courtoisement:
—Où étiez-vous le jour de la mobilisation? demanda le commissaire spécial.
—J’étais en Italie.
—Vous mentez, affirma Yvonne. Vous m’avez déclaré que vous étiez en Allemagne.
—Je n’ai jamais pu dire cela. Il y a dix ans que j’ai quitté l’Allemagne. Je puis être suspect, mais je suis innocent.
Yvonne raconta avec détails tout ce que le lecteur sait déjà.
Alors, confus, désemparé, brisé, Constantin se leva et, regardant la danseuse les yeux dans les yeux, prononça cette phrase qui ne manque pas d’élégance:
—_Madame, je vais mourir par vous et pour vous!_
Puis, se tournant vers le fonctionnaire, il ajouta:
—Oui, je suis un espion, et je vais tout vous dire.
Il lui fallut deux journées pour faire sa confession entière. Il avait essayé de divers métiers en Allemagne, tantôt camelot, tantôt commissionnaire; il était dans la misère quand la guerre éclata. Immédiatement repéré par la police pendant qu’il errait dans la promenade Unter den Linden, il fut conduit dans un immeuble voisin de la Wilhelmstrasse. Là, un haut fonctionnaire, sorte d’officier en civil, lui donna connaissance des renseignements—mauvais—qu’on avait sur lui, et l’engagea à profiter de sa connaissance du français et de l’anglais pour «aller voir ce qui se passait chez les alliés».
On lui promit cinquante marks par jour et une prime par renseignement. Seulement, il devait se conformer aux instructions qui lui seraient données par Mlle Docktor.
Constantin, dit-il, hésita. Mais ne sachant comment sortir de la «période noire», il finit par accepter.
LA «GRANDE PATRONNE»
Mlle Docktor était une femme d’une vive intelligence et d’une grande beauté blonde. Ancienne demi-mondaine, elle avait quitté le monde de la galanterie pour entrer dans la police et elle était devenue grande directrice de l’espionnage allemand à Anvers. Voici comment Constantin l’a dépeinte:
«C’est une femme extrêmement belle. Elle est douée d’une intelligence hors ligne et surtout d’une énergie incroyable. Elle exerce sur tous ceux qu’elle emploie un ascendant irrésistible. Personne, même les officiers de haut grade qui sont sous ses ordres, n’ose lui résister. Il lui est arrivé de donner des ordres le revolver à la main. Elle a l’espionnage dans le sang, elle agit non pas seulement par intérêt, mais par goût, par passion… C’est une créature terrible.»
Constantin raconta ensuite sa première entrevue avec la «grande patronne». Son bureau était installé dans un somptueux hôtel d’Anvers. Autoritaire, hautaine, élégante, elle examina longuement la recrue qu’on lui présentait. Puis elle lui dit sans façon:
«—Vous êtes un besogneux capable de toutes les besognes. Vous êtes instruit, vous possédez plusieurs langues. C’est bien, mais cela ne suffit pas. Il faut être souple, adroit, obéissant, courageux et audacieux. Avez-vous toutes ces qualités? Je suis physionomiste et je crois que oui… Vous finirez par aimer votre nouveau métier qui est passionnant. En effet, si vous n’êtes pas trop scrupuleux, si vous aimez les aventures, vous vivrez une vie intéressante. Ainsi, moi, je ne donnerai pas ma situation pour un trône d’Europe; j’ai toutes les satisfactions intellectuelles que je puisse rêver et je puis traiter d’égale à égal avec les personnages les plus considérables… Encore une recommandation essentielle: soyez sobre, chaste et matinal. Fréquentez les lieux de plaisir si vous voulez, mais ne vous livrez à aucune intrigue: chaque pays a des contre-espions et des contre-espionnes.
«Je n’ai pas fini. Mettez beaucoup de circonspection dans vos procédés d’amorçage. Organisez vos expéditions avec un soin méticuleux. Etudiez à fond le caractère et les ressources des gens que vous fréquentez. Gravez dans votre cerveau la topographie des lieux où vous devez opé-rer. Enfin, prenez le moins de notes possible, écrivez dans un langage secret, et détruisez tout à mesure. Et maintenant, répétez-moi ce que je viens de dire.»
Constantin s’exécuta. Mlle Docktor précisa alors les renseignements qu’il aurait à envoyer.
On va voir qu’ils étaient de première importance.