Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia
Chapitre II
MATA-HARI DEVANT LE CONSEIL DE GUERRE
Le 14 octobre 1917, vers six heures du soir, je reçus au quartier général des armées de Paris, dont j’étais le commandant, l’ordre que voici:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
GOUVERNEMENT MILITAIRE
DE PARIS
Paris, le 14 octobre 1917.
3ᵉ CONSEIL DE GUERRE
Le Commissaire du Gouvernement près le 3ᵉ Conseil de guerre de Paris,
A Monsieur le commandant Emile Massard, Gouvernement Militaire de Paris, Hôtel des Invalides.
J’ai l’honneur de vous confirmer ma communication téléphonique de ce jour:
L’exécution de la condamnée Zelle, dite «Mata-Hari», aura lieu demain matin, 15 octobre 1917, au Polygone de Vincennes, à 6 heures 15.
Une voiture sera rendue chez M. le capitaine Bouchardon, boulevard Pereire, à 4 heures.
Une seconde, chez M. le capitaine Thibaut, place de Vaugirard, à 4 heures 30.
La voiture de la condamnée, à la prison de Saint-Lazare, à 5 heures.
Il y aura lieu également de prendre M. l’avocat-général Wattinne, à 4 heures 30, rue Ampère.
Capitaine Bouchardon.
Recevoir l’ordre de faire exécuter un homme, ou une femme, cause toujours une impression désagréable.
L’ordre concernant Mata-Hari ne m’émut pas outre mesure. En effet j’avais assisté aux deux audiences secrètes du tribunal militaire et je savais pourquoi et comment la célèbre danseuse avait été condamnée.
Le troisième conseil de guerre était présidé par le distingué colonel Semprou, l’ancien chef de la garde républicaine, et siégeait dans la salle de la cour d’assises. Le huis clos était absolu. Personne absolument n’avait pu pénétrer dans la salle et j’étais le seul officier autorisé à assister aux débats.
Les sentinelles ne laissaient pas approcher des portes à moins de dix mètres, et aucun bruit du dehors, aucune influence non plus, ne venait troubler le calme et la majesté de cette justice militaire, si redoutable en apparence, mais si froide et impartiale au fond.
Avant de commencer, prévenons le lecteur que, si nous allons donner des détails—les plus exacts—sur la pièce, comédie et drame, dans laquelle Mata-Hari a joué en grande vedette, il nous sera impossible de tout dire, parce qu’il y a encore des choses qui n’appartiennent pas au public, et qu’il n’y a pas lieu de révéler les noms de certains Français—de bons Français—qui ont été mêlés à la vie de la danseuse.
Comme je l’ai dit en tête de ce livre, la vérité n’en sera pas moins dévoilée, et présentée toute nue—comme la danseuse aimait elle-même à se montrer.
LE JOUR DE LA DÉCLARATION DE GUERRE
Mata-Hari s’appelait de son vrai nom Marguerite-Gertrude Zelle, alias lady Mac-Leod. Elle était la femme divorcée d’un officier hollandais, le capitaine Mac-Leod.
Hollandaise d’origine, elle était surtout cosmopolite de goût. Mata n’a pas seulement dansé dans toutes les capitales, elle a fréquenté—de très près—tous les états-majors et elle a suivi avec les chefs d’armée les grandes manœuvres en France, en Silésie et en Italie.
Dans le civil, nous l’avons dit, elle était au mieux avec les personnages les plus haut placés à Paris, à Berlin et à Rome.
Le jour de la déclaration de guerre, Mata était à Berlin. Elle avait déjeuné avec le préfet de police dans un restaurant à la mode. Mais la foule, ce jour-là, hurlante, déchaînée, avait entouré l’établissement. Il était difficile d’en sortir. Le préfet prit la danseuse dans sa voiture officielle et parcourut avec elle les principales artères de la capitale prussienne.
Ce fait est reconnu par l’espionne.
—Comment étiez-vous dans la voiture du préfet de police à Berlin le jour de la déclaration de guerre? lui demanda le président du Conseil de guerre.
—J’avais connu le préfet au music-hall où je jouais. En Allemagne, la police a le droit de censure sur les costumes de théâtre. On me trouvait trop nue. Le préfet était venu m’examiner. C’est ainsi que nous fîmes connaissance.
—Bien. Vous êtes ensuite entrée au service du chef de l’espionnage allemand, qui vous a chargé d’une mission à Paris, vous a remis trente mille marks et vous a immatriculée H-21.
—C’est vrai, répond la danseuse. J’ai reçu un nom de baptême pour correspondre avec mon ami, et trente mille marks. Mais ces trente mille marks étaient non pas un salaire d’espionne, mais le prix de mes faveurs, car j’étais la maîtresse du chef du service de l’espionnage.
—Nous le savons. Mais le chef de l’espionnage était bien généreux.
—Trente mille, c’était mon prix courant. Mes amants ne me donnaient jamais moins.
—De Berlin, vous êtes venue à Paris, en passant par la Belgique, la Hollande et l’Angleterre. Nous étions en pleine guerre. Qu’êtes-vous venue faire chez nous?
—Je voulais déménager mes meubles de l’hôtel de Neuilly.
—Soit, mais après vous êtes allée au front où vous y êtes restée sept mois, sous prétexte que vous étiez attachée à une ambulance de Vittel.
—C’est vrai. Je voulais, en restant à Vittel, où je n’étais pas infirmière, me dévouer à un pauvre capitaine russe, le capitaine Marow, qui était devenu aveugle. Je voulais racheter ma vie de débauche en me consacrant au soulagement de l’infirmité d’un officier malheureux que j’aimais. C’est même le seul homme que j’aie jamais aimé.
Le fait paraît exact. Le capitaine Marow, de l’armée russe, était un mutilé pour qui Mata semble avoir éprouvé une réelle affection. Elle le soignait tendrement… et lui donnait de l’argent. Cet officier, au dire du comte Ignatief qui l’a connu, serait actuellement dans un couvent et aurait été blessé au début de la guerre.
Je vois toujours Mata-Hari, droite dans le box des accusés. Très grande, svelte, le visage un peu en lame de couteau, elle avait, par moments, un air rêche et désagréable, malgré ses beaux yeux pervenche et ses traits réguliers.
Dans sa robe bleue, décolletée en pointe très bas, avec son chapeau tricorne coquettement militaire, elle ne manquait pas d’élégance, mais elle était totalement dépourvue de grâce, ce qui paraîtra surprenant pour une danseuse. Elle était tellement allemande de forme et de cœur…
Ce qui frappait chez elle, c’était son air résolu et la forte intelligence dont elle faisait preuve à chaque instant.
Elle ne niait rien de ce que lui reprochait l’accusation et elle avait réponse à tout. Elle aimait à se proclamer vicieuse. Traitée de Messaline, elle ne se cabrait pas; elle contestait seulement l’évidence: courtisane, oui, espionne, non.
Mata avait une psychologie très originale. L’homme, pour elle, c’était l’officier de tout grade et de toute nationalité.
—Tout ce qui n’est pas officier, proclamait-elle, ne m’intéresse pas. L’officier est un être à part, une sorte d’artiste, vivant au grand air dans l’éclat des armes sous un uniforme toujours séduisant. Oui, j’ai eu de nombreux amants, mais c’étaient de beaux soldats, braves, toujours prêts à se battre et, en attendant, toujours aimables et galants. Pour moi, l’officier forme une race à part. Je n’ai jamais aimé que l’officier et je ne me suis jamais occupée de savoir s’il était allemand, italien ou français.
Cette étrange mentalité, affichée avec cynisme par la danseuse, était, peut-être, croyait-elle, de nature à flatter les membres du Conseil de guerre. Elle ne provoqua qu’un sentiment de dégoût.
—Revenons à votre existence mouvementée, lui dit sèchement le colonel. A Vittel, vous avez appris beaucoup de choses et vous n’avez cessé de correspondre avec Amsterdam. Votre attitude éveille les soupçons, vous vous sentez surveillée, vous prenez peur et vous revenez précipitamment à Paris.
Le colonel président poursuit:
—Vous fréquentiez des officiers, des aviateurs. Vous étiez très intime avec certains d’entre eux et ces braves vous considéraient comme une honnête femme. C’est sur l’oreiller que vous avez surpris des indications sur l’endroit où nous allions déposer, au delà des lignes ennemies, les agents chargés de nous renseigner. Vous avez donné des indications précises sur ce point aux Allemands et fait fusiller ainsi un grand nombre de soldats.
—Il est vrai que, du front, je correspondais avec mon amant qui était non plus à Berlin, mais à Amsterdam. Ce n’est pas ma faute s’il était chef du service d’espionnage, mais je ne lui communiquais rien.
Cette réponse, dont on jugera la valeur, donne une idée du système de défense employée par l’espionne.